1643-1679
MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE ENCORE UNE FOIS EN TOURAINE. ELLE Y
RESTE PRÈS DE DEUX ANNÉES SANS ABANDONNER SES DESSEINS CONTRE
MAZARIN.--ELLE REÇOIT L'ORDRE DE SE RETIRER A ANGOULÊME. CRAIGNANT
D'ÊTRE EMPRISONNÉE, ELLE S'ENFUIT DANS L'HIVER DE 1645 ET
S'EMBARQUE A SAINT-MALO SUR UN PETIT BATIMENT QUI EST PRIS EN MER
PAR LES PARLEMENTAIRES ANGLAIS. ELLE MANQUE D'ÊTRE LIVRÉE A
MAZARIN, ET OBTIENT A GRAND'PEINE DES PASSE-PORTS POUR DUNKERQUE
ET LES PAYS-BAS.--MME DE CHEVREUSE EN FLANDRE PENDANT LES ANNÉES
1645, 1646, 1647. MÊMES INTRIGUES QU'EN 1640, 1641, 1642.--LA
FRONDE EN 1648 CONTINUE ET TERMINE LES CONSPIRATIONS PRÉCÉDENTES:
MÊME FIN, MÊMES MOYENS ET PRESQUE MÊMES HOMMES.--MME DE CHEVREUSE
REVIENT A PARIS EN 1649. SON RÔLE DANS LA FRONDE. ELLE EST
L'AUTEUR DU SEUL PLAN QUI POUVAIT SAUVER LA FRONDE, PERDRE MAZARIN
ET ASSURER LE TRIOMPHE RAISONNABLE DE L'ARISTOCRATIE.--ELLE SE
RÉCONCILIE A PROPOS AVEC LA REINE ET MAZARIN.--PLUS TARD ELLE
CONTRIBUE A LA PERTE DE FOUQUET ET A L'ÉLÉVATION DE COLBERT.--SA
RETRAITE ET SA MORT EN 1679.
Voilà donc, dans l'automne de 1643, Mme de Chevreuse reléguée en
Lorraine, comme elle l'avait été dix ans auparavant; mais alors, en ses
plus cruels déplaisirs, il lui restait une consolation, une espérance,
un asile qu'elle croyait inviolable, l'affection d'Anne d'Autriche;
tandis qu'ici, c'était Anne d'Autriche elle-même qui la bannissait de sa
présence. Cette amère pensée s'aggravait encore de la solitude qui ne
tarda pas à se faire autour d'elle. Après avoir été comme la reine de
la Touraine et de l'Anjou, et y avoir tenu longtemps une sorte de cour
souveraine, grâce à sa naissance et aux grands biens qu'elle y
possédait, elle et son père le duc de Montbazon, et son frère le prince
de Guymené, le maître du vaste domaine et de l'admirable château du
Verger[320], elle se vit peu à peu abandonnée de ceux-là mêmes qui lui
devaient le plus, mais qu'entraînaient et dominaient les succès
constants de Mazarin. Le spectacle de cette lâche ingratitude révolta à
la fois et tenta la générosité d'un ancien favori du duc d'Orléans,
exilé en Lorraine comme Mme de Chevreuse, le célèbre comte de Montrésor,
dont on a déjà rencontré plusieurs fois le nom dans ce récit[321], homme
d'honneur à la mode des Importants, c'est-à-dire fidèle à sa parole,
dévoué à son parti et à ses amis, prêt à braver pour eux tous les
périls, mais en même temps libre de tout scrupule et accoutumé à ne
reculer devant aucune extrémité. Le comte de Montrésor était, avec son
cousin le comte de Saint-Ybar[322], le type du parfait conspirateur.
C'est Montrésor qui, succédant à Puylaurens dans la confiance du duc
d'Orléans, l'engagea en 1636 dans le complot d'Amiens, pendant que de
son côté Saint-Ybar y engageait le comte de Soissons. Mais le hardi
gentilhomme avait fini par se lasser de servir un prince aussi prompt à
entrer dans toutes les entreprises favorables à ses intérêts,
qu'empressé d'en sortir en livrant les siens pour se sauver lui-même.
D'ailleurs une haute et longtemps secrète amitié[323], en remplissant
son ambition et son cœur, commençait à l'enlever à ses habitudes
aventureuses. Il n'avait pas pris part à la conspiration de
Beaufort[324], mais sa liaison hautement avouée avec les Importants, son
caractère, ses maximes, sa vie tout entière l'avaient rendu suspect, et
il avait été invité, ainsi que Saint-Ybar, à s'éloigner quelque temps de
Paris. Il était donc venu en Touraine, et y trouvant Mme de Chevreuse
délaissée, sa fierté naturelle, l'estime et le respect que lui
inspiraient le courage et le malheur, le portèrent à se rapprocher de la
noble disgraciée, et à lui offrir ses services[325]. Ils se virent
assez souvent pour inquiéter Mazarin, même au delà de la vérité. Le
cardinal était convaincu que Mme de Chevreuse n'était pas femme à se
résigner jamais à la défaite et à l'impuissance. Il n'ignorait pas
qu'elle écrivait à Paris à son parent le duc de Guise, pour savoir s'il
était vrai qu'il désapprouvât sa conduite et par là réveiller la
chevalerie dont il faisait profession[326]. Elle écrivait aussi à sa
belle-mère, Mme de Montbazon, reléguée à Rochefort, et les deux exilées
s'excitaient l'une l'autre à tout entreprendre pour renverser leur
ennemi commun[327]. Elle ranima les intelligences qu'elle n'avait jamais
cessé d'entretenir avec l'Angleterre, l'Espagne et les Pays-Bas. Son
principal appui, le centre et l'intermédiaire de ses intrigues, était
Lord Goring, ambassadeur d'Angleterre auprès de la cour de France[328].
Le comte de Craft, alors à Paris, s'agitait bruyamment pour Mme de
Chevreuse, comme le commandeur de Jars intriguait sourdement pour
Châteauneuf. Sous le manteau de l'ambassade d'Angleterre, une vaste
correspondance s'était établie entre Mme de Chevreuse, Vendôme, Bouillon
et tous les mécontents.
[320] Disons-le en passant avec un regret douloureux: ce beau
château, l'honneur de l'Anjou, qu'ont habité tant de grands
personnages, depuis le maréchal de Gié, et où plus d'un roi de
France reçut une noble hospitalité, n'est depuis longtemps qu'un
débris et un souvenir. Les anciens seigneurs du Verger l'ont vendu,
racheté, détruit à la fin du XVIIIe siècle. Ils ont abandonné le
tombeau de leurs aïeux et le sol de la patrie pour aller jouir, en
Autriche, d'une oisive opulence, au lieu de rester parmi nous, de
partager notre destinée, bonne ou mauvaise, de renouveler leur
gloire et de continuer la nôtre.
[321] Plus haut, chap. V, p. 233, chap. VI, p. 252.
[322] _Ibid._, et plus bas, p. 304. Voyez surtout Retz, t. I.
[323] Montrésor fut aimé, dit-on, par Mlle de Guise, qui pour
demeurer fidèle à cette liaison ne voulut pas se marier. Sur Mlle
de Guise, voyez Mme de Motteville, t. Ier, p. 48, et p. 418.
[324] C'est aussi ce qui se tire du silence de Campion; voyez
plus haut, chap. VI, p. 266.
[325] Montrésor, _Mémoires_, _ibid._, p. 355. «La demeure de Mme de
Chevreuse à Tours me donnoit sujet de la voir de fois à autres, et
bien que ce fût rarement je ne laissai pas de prendre plus de
connoissance de son humeur et tempérament de son esprit que je n'en
avois eu dans tout le temps qu'elle avoit été plus heureuse et en
plus grande considération. L'abandonnement quasi général où elle
étoit de tous ceux qu'elle avoit obligés et qui s'étoient liés
d'amitié et unis d'intérêt avec elle me fit juger du peu de foi que
l'on doit ajouter aux hommes du siècle présent, par l'état auquel se
trouvoit une personne de cette qualité si universellement délaissée
dans sa disgrâce; ce qui augmenta le désir en moi de m'employer à
lui rendre mes services avec plus de soin et d'affection dans les
occasions qui se pourroient offrir. Je n'ignorois pas que les
conséquences que l'on voudroit tirer des visites dont j'avois
l'honneur de m'acquitter vers elle, ne fussent capables de me nuire
et de troubler ma tranquillité; mais l'estime et le respect que
j'avois pour sa personne et ses intérêts m'engagèrent d'en courir
volontiers le hasard, en observant toutefois cette précaution
qu'elles ne fussent trop fréquentes ni qu'il y eût aucune
affectation de sa part ni de la mienne. Les traverses dont toute sa
vie avoit été agitée n'étoient pas prêtes à finir.»
[326] IVe carnet, p. 14.
[327] _Ibid._, p. 48 et 49: «Più animate che mai et in speranza
di far qualche cosa contra me con il tempo.»
[328] _Ibid._, p. 95 et 96: «26 febraio 1643 (lisez 1644),
l'imbasciator Gorino, lega strettissima con Cheverosa e Vandomo
et altri della corte e fuori. Risolutione di unir questa caballa
a Spagnuoli, e disfarsi del cardinale. Il suddetto spedisce
di continuo a Cheverosa, Vandomo et altri. È stato sempre
spagnolissimo, et hora più che mai. Dice che il cardinale una volta
à basso, il detto partito trionfara. Giar (Jars), confidentissimo di
Gorino, è sempre in speranza del ritorno di Chatonof. Craft, più
bruglione, più spagnolo, et più del partito del suddetto... Ha detto
mille improperii della regina... S. M. faccia scriver una buona
lettera al Re e Regina d'Inghilterra dolendosi del procedere de'
suoi ministri e di quello scrisse Gorino, etc.»
Lorsque dans l'été de 1644 la reine d'Angleterre vint chercher un asile
en France et qu'elle alla prendre les eaux de Bourbon[329], Mme de
Chevreuse désira passionnément revoir celle qui autrefois l'avait si
bien accueillie, et la reine Henriette qui, comme sa mère Marie de
Médicis, était du parti catholique et espagnol, eût été charmée
d'épancher son cœur dans celui d'une ancienne et fidèle amie. Mais elle
ne crut pas se pouvoir livrer à son inclination sans la permission de la
reine qui lui donnait une si noble hospitalité. Anne d'Autriche répondit
par politesse que la reine, sa sœur, était libre de toutes ses
démarches, mais on lui fit dire sous main par le commandeur de Jars
qu'il ne convenait pas qu'elle reçût la visite d'une personne brouillée
avec Sa Majesté[330]. Cette nouvelle disgrâce, ajoutée à tant d'autres,
porta à son comble l'irritation de la duchesse. Elle redoubla d'efforts
pour briser le joug qui l'opprimait. Mazarin connaissait et surveillait
toutes ses manœuvres. Il fit arrêter à Paris l'intendant de sa
maison[331], et, même quelque temps après, son médecin, dans le carrosse
même de sa fille. La duchesse se plaignit vivement d'un tel procédé dans
une lettre qu'elle trouva le secret de faire arriver jusqu'à la reine.
Elle prétend qu'on fit descendre Mlle de Chevreuse de voiture, «deux
archers lui tenant le pistolet à la gorge, et criant sans cesse: tue,
tue, et autant aux femmes qui estoient avec elle[332]». Elle ne manque
pas de protester de son innocence et d'en appeler de l'inimitié de
Mazarin à la justice d'Anne d'Autriche. Mais le médecin qu'on avait
arrêté, conduit à la Bastille, fit des aveux qui mirent sur la trace de
choses fort graves, et un exempt des gardes du corps alla porter à Mme
de Chevreuse l'ordre de s'éloigner davantage de Paris et de se retirer à
Angoulême: l'exempt était même chargé de l'y mener. Il y avait à
Angoulême un château fort, servant de prison d'État, où son ami
Châteauneuf avait été détenu pour elle pendant dix années. Ce souvenir,
toujours présent à l'imagination de Mme de Chevreuse, l'épouvanta; elle
craignit que ce ne fût la retraite où on la voulait conduire[333], et,
préférant toutes les extrémités à la prison, elle se décida à se
rengager dans les aventures qu'elle avait affrontées en 1637, et à
reprendre pour la troisième fois le chemin de l'exil.
[329] Mme de Motteville, t. Ier, p. 233, etc.--Craft accompagnait la
reine d'Angleterre. Voyez l'APPENDICE, notes sur le chap. VII, _Mme
de Chevreuse en Touraine_.
[330] Ve carnet, p. 105: «S. Maestà puol dire al commendatore di
Giar e a madamigella di Fruges che, sebbene S. M. per civiltà ha
detto che per veder o no Mma di Cheverosa non sa ne curava, ad ogni
modo la regina della gran Bretagna non dovrebbe admetter la visita
d'una persona che per sua mala condotta ha perdute le grazie di S.
M.»
[331] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVII, lettre de
Gaudin à Servien du 31 mai.
[332] _Ibid._ «Tours, 20 novembre 1644. MADAME, Encore que le seul
bien que j'avois espéré, dans l'esloignement de l'honneur de votre
présence, ait esté de mériter celui de votre souvenir par la
continuation de mes devoirs, je me suis privée de l'un et de
l'autre, depuis que j'ai sceu que cette retenue vous seroit une plus
agréable marque de mon obéissance, que j'ai tasché toujours de
tesmoigner à V. M., plus tost par ce que j'ai cru plus conforme à
ses intentions que par ce qui me pouvoit d'advantage satisfaire.
Mais, comme V. M. m'a asseurée que le temps de cette absence ne
diminueroit rien de la bonté qu'elle a fait cognoistre à tout le
monde pour les choses qui me touchent, je crois, Madame, qu'autant
vous avez pu juger de mon respect par le temps qu'il y a que je me
suis retranchée la satisfaction de ces devoirs, autant je puis
espérer de V. M. qu'elle aura agréable que j'y aie recours aux
occasions importantes à mon repos. J'avois eu pouvoir sur moi de me
retenir à la première qui s'est présentée de la détention de mon
controlleur, quoique vous ne pouvez plus douter, Madame, que dans la
créance que j'ai de son innocence, il ne m'ait été extrêmement
sensible que cette qualité de mon domestique ait été la seule
présomption de son crime. Mais je vous advoue que celle qui est
arrivée encor depuis 4 ou 5 jours par l'emprisonnement d'un médecin
italien, qui est chez moi depuis quelque temps, me touche tellement
que je ne puis croire estre assez malheureuse pour que V. M. refuse
cet accès à mes justes ressentiments; ce qui s'est fait encor avec
des violences qui ne furent jamais pratiquées en semblables choses,
aiant pris l'occasion pour cela qu'il estoit dans le carrosse de ma
fille, laquelle on fist descendre, deux archers lui tenant le
pistolet à la gorge et lui criant sans cesse tue, tue, et autant aux
femmes qui estoient avec elle. Ce procédé est si extraordinaire que,
comme j'attends de votre justice qu'elle me fasse rendre
satisfaction en la personne de ma fille, j'ose me promettre de même
que votre bonté m'asseurera à l'advenir contre de telles rencontres;
et j'ai de si fascheuses expériences de mon malheur que V. M.
trouvera bon que je lui demande protection avec d'autant plus
d'instance que m'ayant ordonné de demeurer en ce lieu où je me suis
privée du seul bien que je souhaite au monde, c'est la seule
consolation qui me reste que d'y avoir sûreté pour moi et ma maison,
et de pouvoir prier Dieu en repos qu'il vous comble d'autant de
prospérités que vous en désire, Madame, de V. M., la très-humble et
très-obéissante sujette, MARIE DE ROHAN.»
[333] Montrésor, _ibid._, p. 356: «Ce traitement (l'emprisonnement
de son médecin) souffert par un homme qui étoit son domestique,
précéda de peu de jours celui qui arriva en sa personne. Riquetty,
exempt des gardes du corps du roy, fut envoyé à Tours pour lui
porter le commandement de se retirer à Angouleme où il la devoit
mener. La crainte d'y être retenue et mise sous sûre garde dans la
citadelle, fit une telle impression dans son esprit qu'elle se
résolut à s'exposer à tous les autres périls qui lui pourroient
arriver, pour se garantir de celui de la prison qu'elle croyoit être
inévitable à moins d'y pourvoir promptement.»
* * * * *
Mais combien les circonstances étaient changées autour d'elle, et
qu'elle-même était changée! Sa première sortie de France, en 1626, avait
été un continuel triomphe. Jeune, belle, partout adorée, elle n'avait
quitté la ville de Nancy et le duc de Lorraine, à jamais soumis à
l'empire de ses charmes, que pour revenir à Paris troubler le cœur de
Richelieu. En 1637, sa fuite en Espagne lui avait été déjà une épreuve
plus sévère; il lui avait fallu traverser déguisée toute la France,
braver plus d'un péril, endurer bien des souffrances, pour trouver au
bout de tout cela cinq longues années d'agitations impuissantes. Du
moins elle était encore soutenue par la jeunesse et par le sentiment de
cette beauté irrésistible qui lui faisait en tout lieu des serviteurs,
jusque sur les trônes. Elle avait foi aussi dans l'amitié de la reine,
et elle comptait bien qu'un jour cette amitié lui paierait le prix de
tous ses sacrifices. Maintenant l'âge commençait à se faire sentir; sa
beauté, penchant vers son déclin, ne lui promettait plus que de rares
conquêtes. Elle comprenait qu'en perdant le cœur de la reine, elle
avait perdu la plus grande partie de son prestige en France et en
Europe. La fuite du duc de Vendôme, que celle du duc de Bouillon allait
bientôt suivre, laissait les Importants sans aucun chef considérable.
Elle avait reconnu que Mazarin était un ennemi tout aussi habile et tout
aussi redoutable que Richelieu. La victoire semblait d'intelligence avec
lui. Le propre frère de Bouillon, Turenne, sollicitait l'honneur de le
servir, et le duc d'Enghien lui gagnait bataille sur bataille. Elle
savait, aussi que le cardinal avait entre les mains de quoi la faire
condamner et la tenir enfermée toute sa vie. Quand tout l'abandonnait,
cette femme extraordinaire ne s'abandonna point[334]. Dès que l'exempt
Riquetti lui eut signifié l'ordre dont il était porteur, elle prit son
parti avec sa promptitude accoutumée, et accompagnée de sa fille
Charlotte, qui ne voulut pas la quitter, et de deux domestiques, elle
gagna par des chemins de traverse les bocages de la Vendée et les
solitudes de la Bretagne, et elle vint à quelques lieues de Saint-Malo
demander un asile au marquis de Coetquen, gouverneur de cette place. Le
noble Breton ne refusa pas l'hospitalité à une femme du sang des Rohan.
Il lui procura même les moyens de quitter la France et d'échapper à ses
ennemis. Elle déposa ses pierreries entre ses mains, comme autrefois
entre celles de La Rochefoucauld, et, après avoir écrit un billet
d'adieu à Montrésor, vers la fin de l'hiver de 1645, elle s'embarqua
avec sa fille, à Saint-Malo, sur un petit bâtiment qui devait la
conduire a Darmouth, en Angleterre, d'où elle comptait passer à
Dunkerque et en Flandre. Mais des navires de guerre du parti du
parlement croisaient dans ces parages: ils rencontrèrent et prirent la
misérable barque et la menèrent à l'île de Wight. Là Mme de Chevreuse
fut reconnue, et comme on la savait l'amie de la reine d'Angleterre, les
parlementaires n'étaient pas éloignés de lui faire un assez mauvais
traitement et de la livrer à Mazarin. Heureusement elle rencontra comme
gouverneur à l'île de Wight le comte de Pembrock, qu'elle avait
autrefois connu. Elle s'adressa à sa courtoisie[335], et grâce à son
intervention, elle obtint à grand'peine des passe-ports qui lui
permirent de gagner Dunkerque et de là les Pays-Bas espagnols[336].
[334] Montrésor, _ibid._: «Pour l'exécuter (ce projet d'évasion), il
falloit beaucoup d'invention et d'adresse qui ne lui manquèrent
point... Elle se sauva de Tours dès le même jour, accompagnée de
mademoiselle sa fille, qui ne la voulut point abandonner, et de deux
domestiques tels qu'elle les avoit pu choisir avec une extrême
diligence. Elle se rendit en Bretagne, chez le marquis de Coetquen,
de qui elle reçut les services et les assistances qu'elle s'étoit
promises, par la facilité qu'il donna à son embarquement.
Cette résolution hasardeuse pouvant être sujette à beaucoup
d'inconvénients, n'ayant au dehors nulle retraite assurée, elle
jugea qu'il étoit plus à propos de confier ses pierreries au marquis
de Coetquen que de les emporter avec elle. Cette considération
l'obligea de les laisser entre ses mains, et la bonne volonté
qu'elle conservoit pour moi à m'écrire une lettre qui contenoit
plusieurs témoignages de l'honneur de son souvenir, et des excuses
infiniment obligeantes de ne m'avoir pas consulté dans une rencontre
si importante, sur ce qu'il avoit fallu qu'elle usât nécessairement
d'une si grande précipitation qu'elle n'avoit pas eu un moment de
délibérer pour m'en faire entrer en connoissance.» Plus tard, elle
pria le marquis de Coetquen de remettre ses pierreries à Montrésor,
qui les rendit à un envoyé de Mme de Chevreuse. Mais Mazarin,
croyant mettre la main sur quelque grand mystère, fit arrêter
Montrésor et le tint quelque temps en prison, jusqu'à ce que, mieux
informé, et surtout pressé par Mlle de Guise, il le relâcha en
lui faisant des excuses. Voyez les Mémoires de Montrésor,
_ibid._--Disons aussi que Mazarin, si sévère envers Montrésor, qu'il
savait un conspirateur dangereux, montra de l'indulgence envers le
marquis de Coetquen dont les intentions avaient été honorables. Dans
ses _Lettres françaises_ conservées à la Bibliothèque Mazarine, nous
trouvons celle-ci qui lui fait honneur, et que Richelieu peut-être
n'aurait pas écrite. Fol. 376: à M. le marquis de Couaquin, 7 mai
1645: «J'ai vu par celle que vous avez pris la peine de m'écrire,
l'avis que vous me donnez du passage de madame la duchesse de
Chevreuse dans l'une de vos maisons. Sur quoi ayant entretenu le
gentilhomme que je vous renvoye, j'ai estimé superflu de vous écrire
ici le particulier de ce que je lui en ai dit. M'en remettant donc à
sa vive voix, je me contenterai de vous assurer que j'ai reçu comme
je dois les preuves que vous me donnez de votre affection pour le
service du roi en cette rencontre. Je n'ai pas manqué de représenter
à la reine tout ce que je devois, _excusant ce qui s'est passé par
les raisons que vous mandez_, et par celles que le dit gentilhomme a
déduites, etc.»
[335] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVI, p. 162.
Lettre de Mme de Chevreuse à «M. le comte de Pembroc, de l'île
d'Ouit, du 29 avril 1645»: «MONSIEUR, La continuation de mon
malheur m'obligeant à sortir promptement de France pour conserver
en un pays neutre la liberté que le pouvoir de mes ennemis me
vouloit oster dans le mien, le seul chemin que j'aye trouvé
favorable pour éviter cette disgrâce a esté de m'embarquer à
Saint-Malo pour passer en Angleterre et delà en Flandres, pour me
rendre au pays de Liége, d'où en sûreté je puisse justifier mon
innocence, si l'on me veut écouter, ou au moins me garantir de la
persécution que la haine et l'artifice du cardinal Mazarin m'a
procurée depuis un an et demi. M'estant mise en chemin à cette
intention dans une barque que je trouvai preste à partir pour
Darthemouth, d'où je faisois estat en arrivant d'envoyer quérir
les passe-ports qui me seroient nécessaires pour aller à Douvres
et m'y embarquer pour Dunkerque, elle a été prise par deux
capitaines des navires de guerre qui sont sous l'autorité du
Parlement, dans lesquels je suis arrivée en cette isle d'Ouit,
dont j'ay appris que vous estiez gouverneur, ce qui m'a bien
resjouie, m'assurant en vostre vertu et courtoisie que vous ne me
refuserés pas la supplication que je vous fais de demander à
Messieurs du Parlement un passe-port pour aller d'ici à Douvres
et m'y embarquer pour passer à Dunkerque où le misérable estat de
mes affaires me presse de me rendre au plustot. C'est une grâce
que j'espère de la justice de messieurs du Parlement, qu'ils
auront la bonté de ne pas me faire attendre, puisque la confiance
que j'ay en leur générosité et la résolution où je suis de ne me
rendre jamais indigne d'en recevoir des effets, m'en peut
justement faire espérer le bien que j'attendrai impatiemment par
le retour de ce porteur que j'envoye exprès pour ce subject à
Londres avec l'homme de vostre lieutenant en cette isle, duquel
je crois que vous recevrés un compte plus particulier des
accidents de mon voyage. Je les abrége le plus que je puis pour
ne vous importuner pas d'un si long discours, et il suffit de
vous faire entendre le besoing que j'ay de vostre assistance en
l'estat où je suis pour avoir promptement le passe-port que je
demande à Messieurs du Parlement, et de vous supplier de croire
que je n'aurai jamais de satisfaction entière que je ne vous aye
témoigné par mes services que vous avés obligé une personne qui
sera toute sa vie parfaitement, Monsieur, Votre très-humble et
très-affectionnée servante, MARIE DE ROHAN, duchesse de
Chevreuse.»
[336] Archives des affaires étrangères, t. CIX, Gaudin à Servien,
20 mai 1645: «L'on écrit d'Angleterre que Mme de Chevreuse est
encore à l'île de Wick, que messieurs du Parlement ne lui ont
voulu bailler navire ni passe-port pour passer à Dunkerque,
etc.»--BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, lettres françaises de Mazarin,
folio 415, 22 juillet 1645: «On peut juger, dit Mazarin, si on a
une grande haine pour Mme de Chevreuse, puisque, lorsqu'elle
étoit au pouvoir des parlementaires d'Angleterre, ils ont offert
de la remettre entre nos mains, et qu'on ne s'en est pas soucié.»
Elle s'établit quelque temps à Liége, s'appliquant à maintenir et à
resserrer de plus en plus entre le duc de Lorraine, l'Autriche et
l'Espagne, une alliance qui était la dernière ressource des Importants
et le dernier fondement de son propre crédit. Cependant Mazarin avait
repris tous les desseins de Richelieu, et comme lui il s'efforçait de
détacher le duc de Lorraine de ses deux alliés. Le duc était alors
éperdument épris de la belle Béatrix de Cusance, princesse de
Cantecroix. Mazarin travailla à gagner la dame, et il proposa à
l'entreprenant Charles IV de rompre avec l'Espagne et d'entrer en
Franche-Comté avec le secours de la France, lui promettant de lui
laisser tout ce qu'il aurait conquis[337]. Il parvint à mettre dans ses
intérêts la sœur même du duc Charles, l'ancienne maîtresse de
Puylaurens, la princesse de Phalzbourg, alors bien déchue, et qui lui
rendait un compte secret et fidèle de tout ce qui se passait autour de
son frère. Mazarin lui demandait surtout de le tenir au courant des
moindres mouvements de Mme de Chevreuse; il savait qu'elle était en
correspondance avec le duc de Bouillon, qu'elle disposait du général
impérial Piccolomini par son amie Mme de Strozzi[338], et même qu'elle
avait gardé tout son crédit sur le duc de Lorraine, malgré les charmes
de la belle Béatrix. A l'aide de la princesse de Phalzbourg, il suit
toutes ses démarches, et lui dispute pied à pied, Charles IV,
quelquefois vainqueur, fort souvent battu dans cette lutte
mystérieuse[339].
[337] IVe carnet, p. 81 et 82; carnet Ve, p. 18, 68 et 115.
[338] Carnet V, p. 48: «Mma di Cheverosa, gran corrispondenza con
lui (le duc de Bouillon) e con Piccolomini, e questo con Buglione.
La Strozzi governa Piccolomini e la Strozzi è tutta di Mma di
Cheverosa.»
[339] BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, lettres françaises de Mazarin à Mme la
princesse de Phalzbourg, 23 juillet 1645, fol. 415. «...6 (Mazarin)
ne doute point d'être déchiré de Mme de Chevreuse, mais tout le
monde sait que le plus grand crime qu'il ait commis envers elle,
c'est de l'avoir bien servie, et d'avoir recherché avec tous les
soins imaginables son amitié à son retour de Flandres. Il est
malaisé d'être bon François, de travailler pour la grandeur de ce
royaume, de ne vouloir pas de négociations particulières avec les
Espagnols, et de contenter Mme de Chevreuse. Elle hait 6 parce
qu'elle l'a offensé au dernier point. Elle se dit persécutée et
innocente; mais son médecin qui est à la Bastille après avoir fait
par son ordre le voyage d'Espagne, n'en est pas d'accord, et outre
cela 6 avoit en main de quoi la confondre, si la crainte de l'être
ne lui eût fait prendre la résolution de s'enfuir. Je prie Dieu
qu'il envoye à 6 le mal qu'il veut à Mme de Chevreuse. La plus
grande punition qu'elle puisse avoir sera le remords qu'elle aura
toujours dans son âme d'avoir si mal correspondu à son devoir, et de
s'être perdue de gaieté de cœur, quand il étoit en son pouvoir
d'être une des plus heureuses femmes qui fût au monde. On ne doute
point qu'elle n'aura rien oublié pour imprimer dans l'esprit du duc
de Lorraine qu'il ne doit jamais se fier ni à (la reine) ni à
(Mazarin); et comme elle ne manque pas d'artifice, et croit avoir un
grand ascendant sur l'esprit de ce prince, je ne doute point qu'elle
ne lui fasse de grandes impressions...»--Lettre du 30 septembre
1645, _ibid._, fol. 448: «.....Mme de Chevreuse aussi bien que
quelques autres personnes qui pourroient avoir dans ce royaume les
mêmes intentions qu'elle de brouiller, ne peuvent rendre un plus
mauvais service aux Espagnols que de leur donner, comme elles font,
de fausses espérances sur lesquelles, comme on croit aisément ce
qu'on désire, ils pourroient s'embarquer obstinément dans la
conduite de la guerre, sans songer sérieusement aux moyens de faire
la paix, qui semble être le plus grand bien qui leur puisse arriver
dans l'état présent des affaires. Mme la princesse de Phalsbourg a
fort bien jugé ce que c'étoit que l'affaire du Languedoc; tout y est
plus tranquille que dans Fontainebleau même, et il ne dépend que de
Leurs Majestés de prendre telle résolution qu'elles voudront et de
la faire exécuter avec toute facilité; on sera pourtant bien aise
d'apprendre la continuation de la conduite et des intrigues de
ladite dame.....»--Du 11 novembre, fol. 468: «M. le cardinal
remercie Mme la princesse de Phalsbourg des nouvelles marques
qu'elles lui a données de son affection... il la supplie de lui
donner souvent des nouvelles de ce qui se passe par delà, et
particulièrement de Mme de Chevreuse...»--Du 2 décembre, fol. 476...
«Il seroit extrêmement important de découvrir le sujet pour lequel a
été arrêté l'homme de Mme de Chevreuse, et la reine prie la
princesse de Phalsbourg de ne rien oublier pour en savoir la vérité,
puisque l'on a déjà ici quelques lumières, par le côté de Liége, de
certaines propositions que ladite dame avoit faites aux ministres
d'Espagne, qui sont par delà...»--Du 23 décembre, fol. 492... «Le
cardinal remercie très-humblement Mme la princesse des avis qu'elle
lui a donnés; il la supplie de continuer à lui faire la même grâce,
et particulièrement en ce qui concerne Mme de Chevreuse, laquelle,
selon les avis qu'on en a de divers endroits, ne songe qu'à faire
des menées contre ledit cardinal... Le cardinal Mazarin a tâché de
servir toujours sincèrement le duc de Lorraine, et il a cru que
ce ne seroit pas un petit bien pour la France que celui de
l'attachement d'un prince de tant de mérite, et si capable
d'augmenter dans la guerre les prospérités de ce royaume. Ledit
cardinal a été fort marri que tous ses soins n'aient pas produit
l'effet qu'il s'étoit promis, ayant fait accorder par la reine
toutes les satisfactions que ledit duc pouvoit raisonnablement
désirer. Il est vrai qu'à présent ledit cardinal n'a pas grand
crédit sur ce point, n'ayant pas réussi aux promesses positives
qu'il avoit faites que le duc de Lorraine entreroit en ce pays,
moyennant ce qu'il avoit arrêté avec Plessis Besançon...»--Mme de
Chevreuse correspondait aussi de Liége avec les mécontents de
l'intérieur comme on le voit par une lettre de Mazarin du 28
septembre de cette même année 1645 à l'abbé de La Rivière, _ibid._,
fol. 453: «J'ai souvent eu les mêmes avis que vous me donnez de la
correspondance des Importans avec la dame dont vous m'écrivez. Nous
nous en entretiendrons à notre première vue.»
L'avantage demeura à Mme de Chevreuse. Son ascendant sur le duc de
Lorraine, né de l'amour, mais lui survivant, et plus fort que toutes les
nouvelles amours de ce prince inconstant, le retint au service de
l'Espagne, et fit échouer les projets de Mazarin. Peu à peu elle
redevint l'âme de toutes les intrigues qui se formaient contre le
gouvernement français. Elle ne le combattait pas seulement au dehors;
elle lui suscitait au dedans des difficultés sans cesse renaissantes.
Entourée de quelques émigrés ardents et opiniâtres, entre autres du
comte de Saint-Ybar, un des hommes les plus résolus du parti, elle
soutenait en France les restes des Importants, et partout attisait le
feu de la sédition. Passionnée et maîtresse d'elle-même, elle gardait un
front serein au milieu des orages, en même temps qu'elle déployait une
activité infatigable pour surprendre les côtés faibles de l'ennemi. Se
servant également du parti protestant et du parti catholique, tantôt
elle méditait une révolte en Languedoc, ou un débarquement en Bretagne;
tantôt, au moindre symptôme de mécontentement que laissait échapper
quelque personnage considérable, elle travaillait à l'enlever à Mazarin.
En 1647, son œil perçant discerna au sein même du congrès de Münster
des signes de mésintelligence entre l'ambassadeur français le duc de
Longueville et le premier ministre, qui en effet ne s'entendaient
guère[340], et elle a la triste gloire d'avoir dès lors fondé de trop
justes espérances sur l'ambition mal réglée et l'humeur mobile du duc
d'Enghien, tout récemment devenu prince de Condé[341].
[340] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chapitre IV, p.
288, et p. 321-326.
[341] Une pièce de la dernière importance et qui jette un grand
jour sur toutes les intrigues de Mme de Chevreuse en 1646 et
1647, et aussi sur l'état des esprits en France à la veille de la
Fronde, et sur l'ambition inquiète qui avait pénétré dans la
maison de Condé, c'est un mémoire d'un agent espagnol, que nous
avons déjà rencontré dans l'affaire du comte de Soissons, l'abbé
de Mercy, mémoire adressé au gouvernement des Pays-Bas, et où
l'abbé montre tout ce que pourraient contre Mazarin, Saint-Ybar
et surtout Mme de Chevreuse, s'ils étaient mieux soutenus. Cette
pièce est intitulée: _Mémoire sur ce qui s'est négocié et traité
au voyage de l'abbé de Mercy en Hollande entre lui, le comte de
Saint-Ybar et Mme la duchesse de Chevreuse_. La pièce est datée
du 27 septembre 1647, et signée P. Ernest de Mercy. Elle fait
partie des papiers de la secrétairerie d'État espagnole qui se
trouvent dans les archives générales du royaume de Belgique à
Bruxelles. Voyez l'APPENDICE, notes sur le chapitre VII, _Mme de
Chevreuse en Flandre_.
Le temps fait un pas, et en 1648 la conspiration, qui depuis tant
d'années était pour ainsi parler en permanence, cherchant de tous côtés,
au dedans et au dehors, une occasion favorable, la trouve enfin et
éclate à Paris, le lendemain même de cette victoire de Lens qui portait
un si terrible coup à la puissance espagnole et nous valut le traité de
Westphalie. Ailleurs[342], nous nous sommes suffisamment expliqué sur la
Fronde, sur ses causes générales et particulières, sur son caractère
véritable; nous lui avons ôté son masque, s'il est permis de le dire:
nous avons fait voir quelle elle est et d'où elle vient, et qu'au lieu
de la prendre pour le premier élan de l'esprit nouveau, il la faut
considérer comme le suprême effort de l'esprit ancien pour ramener en
arrière la monarchie vers un passé mal défini[343], où l'aristocratie
se complaisait à asseoir l'idéal de la vraie constitution de la France,
parce qu'elle y contemplait l'image de l'anarchique domination qu'elle
avait jadis exercée, et dont elle rêvait le retour. Ici, nous avons la
confiance que, si on a suivi avec un peu d'attention le cours de cette
histoire, on reconnaîtra, sans la moindre difficulté et avec la plus
parfaite évidence, que la Fronde est tout simplement la dernière et la
plus considérable des révoltes que nous avons racontées, depuis celle
qui s'éleva contre Luynes, en 1620, jusqu'à celle des Importants en
1643: même fin, mêmes moyens, et nous pourrions presque dire mêmes
personnages. La fin est celle que Mme de Chevreuse marquait elle-même au
mois d'août 1643, lorsqu'elle disait aux Importants, pour les exciter à
frapper Mazarin, que sans ce coup de main leurs affaires iraient mal, et
que «les grands n'auraient pas plus d'indépendance qu'auparavant»:
langage assez clair, assez significatif, ce semble[344]. Les moyens sont
toujours la ligue des grands seigneurs, protestants et catholiques, la
connivence volontaire ou forcée du Parlement, surtout l'appui de
l'étranger. L'espoir de cet appui est en quelque sorte le fond commun de
toutes les entreprises que couronne la Fronde. En 1620, la reine mère et
la comtesse de Soissons, le duc de Nemours, le duc de Longueville, les
Vendôme s'entendaient avec le duc de Savoie. En 1626, le duc d'Orléans,
le comte de Soissons, le maréchal Ornano, le duc et le grand prieur de
Vendôme, comptaient sur la Savoie et sur l'Angleterre[345]. En 1632,
l'Espagne était derrière l'insurrection de Montmorency et du duc
d'Orléans. En 1641, le comte de Soissons et le duc de Bouillon étaient
d'intelligence avec l'Espagne et l'Empire; Retz était venu de Paris en
Flandre pour conférer avec don Miguel de Salamanca et le colonel de
Metternich, et il y avait des régiments autrichiens à la Marfée. En
1642, le duc d'Orléans, Cinq-Mars et Bouillon avaient un traité signé
avec la cour de Madrid. En 1643, toute la politique des Importants
reposait sur l'alliance espagnole dont ils se croyaient assurés. De
même, en 1648, dès les premiers jours, Retz et Bouillon entrent en
communication avec l'Espagne; le Parlement, qui vient de refuser
audience à un messager du roi, reçoit sur les fleurs de lis un envoyé de
l'archiduc, introduit par un prince du sang[346], et il applaudit à ses
flatteries. Tour à tour, Bouillon, Turenne, Condé, deviennent et
demeurent plus ou moins longtemps des généraux espagnols. Maintenant,
si des choses on en vient aux hommes, et si on examine bien ceux qui
figurent aux premiers rangs de la Fronde, on sera frappé de voir
qu'excepté Condé et Turenne, jusqu'alors étrangers aux intrigues
politiques, et qui n'y entrent, contre leur intérêt et leur génie,
qu'entraînés, l'un par sa sœur, l'autre par son frère, tous les autres
ont déjà passé sous nos yeux et pris part aux divers complots que nous
avons traversés sur les pas de Mme de Chevreuse. Ceux-là seuls manquent
à ce rendez-vous général des factieux de tous les temps depuis la mort
d'Henri IV, que la prison, l'exil ou l'échafaud ont dévorés. Voilà bien
leur chef accoutumé, l'incertain duc d'Orléans, qu'attire et épouvante
le fantôme de l'autorité souveraine; poussé par la vanité jusqu'au seuil
de l'usurpation, et se laissant très-bien nommer, par un parlement
asservi, lieutenant général du royaume, mais incapable de soutenir un
tel personnage, retombant bien vite de la témérité dans la peur, et
tenant toujours quelque bassesse en réserve pour se tirer d'embarras. A
défaut du grand prieur de Vendôme, mort avec Ornano dans les cachots de
Vincennes, la Fronde ramène sur la scène le duc de Vendôme lui-même, le
plus vieux conspirateur de France, qui a conspiré contre le maréchal
d'Ancre, contre Luynes, contre Richelieu, contre Mazarin. A côté de lui
est son fils cadet, le duc de Beaufort, celui que nous avons vu, en
1643, tenter à plusieurs reprises d'assassiner Mazarin; échappé de
prison en 1648, il se donne pour une victime du despotisme, et se fait
le héros de la populace. Si le comte de Soissons et le grand écuyer
Cinq-Mars ne sont plus, leur complice est là qui les continue: après
avoir combattu Richelieu à la Marfée, Bouillon, avec son frère Turenne,
combat encore à outrance son successeur, à Paris, à Bordeaux, à Stenay,
à Rethel; sauf à finir, s'il y trouve son compte, par s'accommoder avec
lui et par le servir, avec la même vigueur et plus de succès, à Bleneau
et au faubourg Saint-Antoine. Châteauneuf avait osé lutter en secret
contre Richelieu; il aspire ouvertement à remplacer Mazarin. Sans doute
l'éclat de La Rochefoucauld dans la Fronde lui vient de Mme de
Longueville; mais ce n'est pas elle qui l'y a jeté; c'est lui au
contraire qui a entraîné la sœur de Condé dans la route qu'il suivait
depuis longtemps. Sa conduite dès 1637, ses menées équivoques en 1642,
son opposition à la faveur naissante de Mazarin, ses prétentions
contenues et dissimulées, mais au fond très-vives et mal satisfaites,
tout destinait le discret Important de 1643 à devenir l'un des chefs des
Frondeurs. Enfin nous connaissons Retz: lui-même a pris soin de nous
apprendre ce qu'il avait imaginé et tenté bien avant 1648. Quand à
vingt-cinq ans on a conçu l'idée d'assassiner un cardinal à l'autel;
quand on a pu tramer avec des prisonniers, au sein même de la Bastille,
le complot le plus extraordinaire pour appuyer dans Paris, par une
révolte habilement concertée, l'insurrection du comte de Soissons;
quand, à force d'activité, d'adresse et d'audace on a su être à la fois
dans la même semaine, à Sedan avec Soissons et Bouillon, en Flandre
avec des ministres et des généraux étrangers, à l'archevêché avec des
curés et des officiers de la milice bourgeoise, dans la chaire de
Notre-Dame et aussi dans plus d'un boudoir, on n'est certes pas un
novice dans l'art des conspirations, et on est préparé à tout
entreprendre à la cour, au parlement, sur la place publique, afin de se
frayer une route au cardinalat et de là au ministère[347].
[342] Voyez les dernières pages de LA JEUNESSE DE MME DE
LONGUEVILLE, et Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, surtout
chapitre IV.
[343] Plus haut, chap. V, p. 215, nous avons vu La Rochefoucauld
vanter Châteauneuf comme «plus capable que nul autre de rétablir
l'ancienne forme de gouvernement que le cardinal de Richelieu
avoit commencé à détruire.» Mais La Rochefoucauld oublie de nous
dire quelle était cette ancienne forme de gouvernement qu'il
s'agissait de rétablir. En indiquant Richelieu comme celui qui a
commencé à la détruire, il semble la placer sous Henri IV; mais
si telle était sa pensée, il ne pouvait se tromper davantage, car
c'est précisément Henri IV qui a commencé l'œuvre de Richelieu.
Il faut donc remonter plus haut. Retz l'a bien senti, et pour
retrouver cette ancienne et libre constitution de la France dont
il prétend qu'il poursuivait le rétablissement, il erre à travers
l'histoire, et il est forcé de reculer jusqu'au moyen âge, car il
avoue que Richelieu reçut cette constitution altérée et corrompue
depuis très longtemps, et il ne l'accuse que «d'avoir fait un
fond de toutes les mauvaises intentions et de toutes les
ignorances des _deux derniers siècles_.» _Mémoires_, t. Ier,
livre II, etc. Or, on sait de quelle heureuse et libérale
constitution jouissait la France deux siècles avant le XVIIe.
[344] Voyez plus haut, chap. V, p. 235.
[345] Voyez plus haut, chap. II, p. 64.
[346] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 338.
[347] Sur tous les personnages ici indiqués, voyez LA JEUNESSE DE
MME DE LONGUEVILLE, etc., et MME DE LONGUEVILLE PENDANT LA
FRONDE.
Au bruit des premiers mouvements et des succès croissants de la Fronde,
Mme de Chevreuse se serait hâtée d'accourir à Paris, si l'armée royale,
qui en faisait le siége, ne lui en eût barré le chemin. Elle se vit donc
forcée de rester encore quelque temps en Flandre, et c'est à ce retard
involontaire qu'elle doit d'avoir rencontré à Bruxelles celui qui devait
fixer à jamais son cœur et lui être un dernier ami. Le marquis Geoffroi
de Laigues, gentilhomme de Limoges, pauvre mais ambitieux, qui venait de
se démettre de sa compagnie des gardes pour se donner tout entier aux
Frondeurs, avait été envoyé par eux dans les Pays-Bas, au commencement
de 1649, afin de traiter en leur nom avec l'Espagne. Retz assure que
Montrésor, lorsque Laigues quitta Paris, l'engagea, dans l'intérêt de la
cause commune, à tâcher de plaire à Mme de Chevreuse, toute-puissante
sur le gouvernement espagnol. Quoi qu'il en soit de cette anecdote[348],
il est certain que Laigues se prit d'une admiration passionnée pour
l'illustre exilée, qui sans doute avait perdu cette beauté célèbre,
victorieuse de tant de cœurs, mais qui conservait encore bien des
attraits[349], relevés par l'éclat d'une haute position et de talents du
premier ordre. Laigues était jeune, un peu fat et d'un esprit assez
médiocre, du moins au jugement de Retz[350], mais d'une figure, d'une
bravoure, d'un dévouement à racheter plus d'un défaut. Mme de Chevreuse
se laissa aimer, et tous deux finirent par s'attacher si bien l'un à
l'autre, qu'ils ne se quittèrent plus. On dit même, pour épuiser ici ce
dernier épisode de la vie intime de Mme de Chevreuse, qu'à la mort de
son mari, en 1657, elle s'unit à Laigues par un de ces mariages de
conscience alors assez à la mode[351].
[348] _Mémoires_, t. Ier, Voilà l'unique fait, plus ou moins sûr,
d'où Retz tire cette belle conclusion qui fait autant d'honneur à
sa logique qu'à sa délicatesse: «Qu'il n'étoit pas difficile de
donner un amant à Mme de Chevreuse, de partie faite.» Voyez plus
haut, chap. Ier, p. 14.
[349] Retz, qui, comme nous l'avons déjà fait remarquer, chap. Ier,
p. 15, finit par détester Mme de Chevreuse, parce qu'elle refusa de
le suivre dans les derniers et extravagants projets dont nous
parlerons tout à l'heure, prétend qu'en 1649 elle n'avait plus même
de restes de beauté; cela ne se peut, car elle en avait encore en
1657, comme on le voit par le portrait de Ferdinand, gravé par
Balechou, dans l'_Europe illustre_ d'Odieuvre, où elle est
représentée en veuve, avec une figure si fine, si expressive, si
distinguée.
[350] _Mémoires_, _ibid._: «Laigues qui avoit une grande valeur,
mais peu de sens et beaucoup de présomption.»
[351] _Mémoires du jeune Brienne_, par M. Barrière, t. II, chap.
XIX, p. 178: «Le marquis de Laigues qui certainement étoit mari
de conscience de la duchesse.»
Dans les premiers mois de 1649, et tant que dura la guerre de Paris,
elle resta en Flandre, y tenant en quelque sorte le rang d'ambassadrice
de la Fronde. Elle n'eut pas de peine à faire comprendre à l'Espagne de
quel suprême intérêt il lui était de favoriser une insurrection qui
semblait faite exprès pour elle, et venait à propos arrêter l'essor de
la France et sauver Bruxelles et les Pays-Bas. Mais elle eut besoin de
toute son autorité pour triompher de la lenteur espagnole, et décider
l'archiduc à envoyer à Paris un agent habile, qui sût engager doucement
le parlement dans la guerre civile sans qu'il s'en doutât, et animer les
chefs et les généraux du parti, en leur promettant des subsides et des
soldats. Elle fit plus: elle obtint qu'on assemblerait au plus vite une
petite armée qui, sous le commandement du comte de Fuensaldagne, irait
faire sa jonction, vers la Picardie et la Champagne, avec l'armée
d'Allemagne que Turenne devait soulever et mener à ce rendez-vous. En
même temps, elle avait persuadé au duc de Lorraine que l'occasion était
unique pour venger ses injures et réparer ses malheurs. Charles IV avait
promis de se mettre à la tête des troupes qui lui restaient et que
soudoyait l'Autriche, et d'aller se réunir à Turenne et à Fuensaldagne.
En sorte que tous les trois, concertant leurs mouvements, devaient faire
de leurs divers corps une masse irrésistible, la lancer sur la capitale,
percer l'armée royale disséminée autour de ses murs, et venir à Paris
donner la main à la Fronde et dicter des lois à la reine. Mme de
Chevreuse se croyait assurée du succès; elle se proposait d'accompagner
Fuensaldagne, et déjà son arrivée triomphante était annoncée à Paris
dans une brochure d'un titre pompeux: _l'Amazone françoise au secours
des Parisiens, ou l'approche des troupes de Mme la duchesse de
Chevreuse_[352]. L'entreprise était hardie et bien conçue: elle échoua,
le principal ressort sur lequel on comptait ayant manqué. En vain
Turenne s'efforça d'entraîner dans sa révolte l'armée d'Allemagne qu'il
commandait: Mazarin et Condé la lui disputèrent, et parvinrent même à
lui enlever, par des largesses faites à propos, cette fameuse cavalerie
weymarienne qui semblait appartenir au grand capitaine, et qui, sous
lui, avait tant contribué à la victoire de Nortlingen. Turenne,
abandonné par d'Erlach et par tous les généraux, put à peine s'échapper
avec quelques officiers. Cet échec inattendu arrêta le duc de Lorraine;
et bientôt la paix précipitée de Ruel, en désarmant pour quelque temps
la Fronde, ôta à Fuensaldagne tout prétexte d'intervenir. C'est à
l'ombre de cette paix, ou plutôt de cette trêve, que Mme de Chevreuse
revint à Paris au milieu d'avril 1649.
[352] Cette mazarinade est si peu connue que nous en donnerons ici
une idée. Comme presque toutes les mazarinades elle est in-4º; elle
n'a pas plus de huit pages. «_A Paris, chez Jean Henault, au palais,
dans la salle Dauphine, à l'Ange Gardien. MDCXLIX. Avec
permission._» On y fait un éloge emphatique et pédantesque de la
naissance, de l'héroïsme et de la beauté de Mme de Chevreuse. «La
beauté du corps est souvent un indice de la beauté de l'âme, pour ce
que de la qualité du tempérament se forme la qualité des coutumes,
et que l'excellence de la forme procède en quelque façon de la belle
disposition de la matière.»--«Cette princesse, d'un courage
inflexible à tous les abaissements de la fortune, et qui n'a jamais
voulu plier sous la tyrannie des mauvais favoris, ne veut pas
souffrir que nous languissions dans la servitude. Elle s'avance à
notre aide, et rassemblant des troupes de toutes parts, elle nous
promet sous peu un secours qui ne sera point infructueux. Cet ange
de bataille dans l'armée des bons Français s'apprête à se couronner
de lauriers que nous moissonnerons ensemble. Plusieurs ont assemblé
des richesses pour relever leur fortune; mais cette princesse, qui
ne tire la sienne que de sa naissance, alliée aux royales maisons de
France, de Navarre, de Milan et de Bretagne, ne fait qu'un
marchepied de tous ses biens pour monter à la gloire.»--«Chacun suit
ses conseils comme des oracles, et tous se rendent sous son
étendard. Cette incomparable princesse, ayant appris l'état de nos
affaires présentes, après avoir rallié diverses troupes de cavalerie
du Barrois et de la Champagne, a, selon les avis que nous en avons
reçus, passé déjà la rivière de Somme avec la diligence nécessaire
en cette pressante occasion, et s'alliant à l'armée de Monsieur le
maréchal de Turenne, nous espérons que par un commun accord de tous
les bons François, nous achèverons heureusement ce que nous avons
commencé avec tant de justice pour l'intérêt et le repos publics; et
nous conjurons le Dieu des armées que cette princesse vive pour
reculer nos sépultures, que le ciel lui rende autant de biens
qu'elle en fait à la terre, que la France partage sa gloire avec
elle, et que les siècles à venir conservent a jamais la mémoire et
le nom glorieux de cette amazone françoise sous le nom de Mme la
duchesse de Chevreuse.»
Elle y retrouva ses anciens et ses récents compagnons d'exil, ses
complices de tous les temps, le duc d'Orléans avec sa femme, la belle et
ambitieuse Marguerite, la sœur du duc de Lorraine, qu'elle avait vue
autrefois à Bruxelles, auprès de la reine mère, alors ennemie déclarée
de Richelieu qui voulait faire casser son mariage, et maintenant presque
aussi opposée à Mazarin, et agissant auprès de son mari sous
l'inspiration et dans l'intérêt de son frère; le duc de Vendôme et le
duc de Bouillon qui, comme elle, avait quitté la France après la déroute
des Importants; le duc de Beaufort qui restait asservi à Mme de
Montbazon, et dont elle pouvait disposer encore; La Rochefoucauld,
toujours inquiet, incertain et mécontent malgré une illustre conquête;
son ami Chateauneuf conservant sous les glaces de l'âge tous les feux de
l'ambition, et plus impatient que jamais de ressaisir le pouvoir; enfin
dans des rangs secondaires Alexandre de Campion, Montrésor, Saint-Ybar
et bien d'autres qui s'empressèrent de lui faire cortége. Retz était le
seul homme supérieur du parti qu'elle ne connût pas; elle le rechercha,
et si l'on en croit Retz, aussi avantageux en galanterie qu'en
politique, la belle Charlotte de Lorraine, qu'une vie errante et de
tristes exemples avaient trop disposée aux aventures, leur devint un
étroit lien. Mme de Chevreuse n'avait guère alors moins de cinquante
ans. Son cœur était au repos dans une dernière et sérieuse affection.
L'expérience avait mis le sceau à ses grandes qualités; son génie était
alors dans toute sa force: elle n'avait rien perdu de sa clairvoyance,
de sa décision, de son audace, et l'âge l'avertissait qu'elle n'avait
plus de fautes à faire, de disgrâces et d'exils à braver, qu'il lui
fallait à tout prix réussir, établir solidement sa fortune et sa
destinée. Elle mit donc son énergie naturelle sous la conduite de cette
mâle et forte prudence qui n'a rien à voir avec la timidité des âmes
faibles, et qui n'appartient qu'aux grands courages éclairés et mûris
par le temps.
On n'attend point que nous suivions pas à pas Mme de Chevreuse et nous
engagions nous-même dans le dédale des intrigues de la Fronde. Ce
serait une tâche trop étendue. Disons seulement ici que Mme de Chevreuse
joua un des principaux rôles dans ce dernier acte du long drame des
conspirations des grands au XVIIe siècle. Attachée au fond du parti et à
ses intérêts essentiels, elle le dirigea constamment à travers bien des
écueils, avec un admirable mélange de vigueur et d'adresse qui lui donne
une place éminente parmi les politiques de cette grande époque. Elle est
l'auteur du seul plan qui, selon nous, aurait pu sauver la Fronde, et la
justifier en fondant un gouvernement aristocratique en France dans des
conditions raisonnables.
Mazarin qui, en 1643, s'était habilement servi, comme nous l'avons
montré[353], de l'ambition des Condé contre celle des Vendôme et de
leurs amis les Importants, avait eu recours, à la fin de 1649, à une
manœuvre à peu près semblable. Fatigué de la protection altière du
vainqueur de l'insurrection parisienne, il s'était en secret réconcilié
avec les vaincus; et Mme de Chevreuse, avec son ferme bon sens, avait
très-bien vu qu'il fallait par-dessus tout séparer Mazarin et Condé, et
n'avoir pas sur les bras deux pareils ennemis à la fois. Elle n'avait
donc pas hésité à répondre aux avances de Mazarin, et elle l'avait aidé
à mettre impunément la main sur le héros de Rocroy et de Lens, et à
l'envoyer remplacer Beaufort à Vincennes. Mais une fois délivré du joug
de M. le Prince, le cardinal avait trouvé fort pesant celui de ses
nouveaux alliés; il ne s'était pas piqué de tenir ses engagements, et,
s'égarant dans ses propres finesses, s'abusant sur sa force et sur celle
de ses adversaires, il avait tenté de se retourner contre la Fronde, et
de la dominer à son tour. Il avait affaire à une personne digne de lui
tenir tête, et qui ne tarda pas à lui faire payer cher sa faute. Mme de
Chevreuse comprit vite que Mazarin lui échappait, et se retournant aussi
contre lui avec sa promptitude ordinaire, elle prêta l'oreille aux amis
de Condé, et proposa à la princesse Palatine, Anne de Gonzague, qui
négociait, en leur nom, une combinaison où sans doute elle trouvait son
compte, mais qui était aussi dans l'intérêt général du parti, et
assurait son triomphe en mettant en commun toutes ses forces. Il
s'agissait de former une véritable ligue aristocratique, sous les
auspices des deux premiers princes du sang, le duc d'Orléans et Condé,
inséparablement unis, appelant à eux tous les grands du royaume depuis
trop longtemps divisés, ralliant par là la meilleure partie de la
noblesse française, et composant, de leurs amis les plus capables, un
ministère puissant, auquel le parlement devait prêter son concours. Le
nœud de cette combinaison était le double mariage du petit duc
d'Enghien avec une des filles du duc d'Orléans, et du jeune prince de
Conti avec Mlle de Chevreuse. La Palatine, que Retz ne craint pas
d'égaler à la reine Élisabeth d'Angleterre dans le gouvernement d'un
État, et que nous comparons plus volontiers à Mazarin pour le le génie
diplomatique, approuva la proposition de Mme de Chevreuse, et s'empressa
de la transmettre à Mme de Longueville, alors enfermée dans Stenay avec
Turenne après la perte de la bataille de Rethel, et tout près d'y être
assiégée. Celle-ci l'accepta et la fit accepter à ses frères et à son
mari à la fin de 1650. Delà, 1º un traité général, donnant satisfaction
aux divers intérêts engagés dans la Fronde, et constituant la ligue dont
nous avons parlé; 2º deux traités particuliers pour les deux mariages
qui en étaient la condition et la garantie. Ces trois traités furent
conclus et signés le 30 janvier 1651[354]; et grâce aux fortes
manœuvres de Mme de Chevreuse, secondée par le duc d'Orléans et par
Retz, au milieu de février, une tempête soudaine et irrésistible
emportait Mazarin dans l'exil et faisait sortir les Princes de prison.
Alors se leva l'espérance de jours heureux pour la Fronde. Elle était
victorieuse sans que l'autorité royale fût avilie; l'aristocratie
prenait les rênes de l'État en donnant la main au parlement; et, comme
nous l'avons dit ailleurs[355], «le duc d'Orléans à la cour auprès de la
reine et du jeune roi, Condé, Bouillon et Turenne à la tête des armées,
Châteauneuf dans le cabinet, Molé dans le parlement, Beaufort sur la
place publique, et derrière la scène Mme de Chevreuse, la Palatine et
Mme de Longueville les dirigeant et les unissant tous, sans parler de
Retz qu'on faisait cardinal en attendant le ministère; c'était
assurément là un plan qui fait le plus grand honneur aux fermes esprits
qui l'avaient conçu.» Trois mois n'étaient pas écoulés que l'habileté de
la reine Anne, inspirée de loin et conduite par Mazarin, renversait tout
ce plan en faisant rompre l'engagement sur lequel il reposait[356]; Mme
de Chevreuse, profondément blessée dans son orgueil et dans ses intérêts
de mère et de chef de parti, se séparait à jamais des Condé; et tandis
qu'eux-mêmes se brouillaient peu à peu avec la cour, elle leur ôtait
aussi l'appui du duc d'Orléans, du parlement, d'une grande partie de la
Fronde, et ne leur laissait que la ressource désespérée de la guerre
civile. Puis, se rapprochant de la reine, profitant de son aversion pour
M. le Prince et de l'absence de Mazarin, plus heureuse qu'en 1643, elle
lui persuada enfin de rappeler Châteauneuf dans ce poste de garde des
sceaux qu'un amour insensé lui avait fait perdre et qu'une amitié fidèle
et infatigable lui rendit. Châteauneuf, une fois garde des sceaux,
devint bientôt l'âme du cabinet; il y déploya un sens, une résolution,
une vigueur qui firent bien voir que Mme de Chevreuse ne s'était pas
trompée, et n'avait pas trop présumé de la capacité de son ami en
l'opposant tour à tour aux deux grands cardinaux. Entre ses mains fermes
et habiles, le gouvernement reprit une force nouvelle. L'armée royale,
bien payée, bien commandée, et rapidement lancée sur la trace de Condé,
lui enleva le Berri, Bourges, Montrond, et le poursuivit dans la
Saintonge et dans la Guyenne. Un rival de Mazarin s'élevait. Celui-ci le
sentit, et, sous le prétexte d'apporter à la reine le renfort des
troupes qu'il venait de rassembler en Allemagne, il rompt son ban, mène
en toute hâte sa petite armée à travers mille périls des bords du Rhin
jusqu'à Poitiers où la cour s'était avancée, et là, retrouvant tout
entière l'affection d'Anne d'Autriche, il ne tarde pas à ressaisir son
autorité et son rang. Châteauneuf, après avoir été le premier, ne se
résigna pas à être le second, et, satisfait d'avoir revu quelque temps
le pouvoir et honoré par une mâle conduite les derniers jours de force
et de vie que lui avait donnés l'ambition, il se retira à propos pour
lui-même et pour Mazarin[357].
[353] Chapitre V.
[354] Nous avons retrouvé et publié l'un des deux exemplaires
originaux du traité général, avec les signatures authentiques, et
donné aussi les deux traités particuliers, Mme DE LONGUEVILLE
PENDANT LA FRONDE, chap. Ier, et _Appendice_, notes du chap. Ier,
p. 371-384. Nous reproduisons ici le traité pour le mariage de
Mlle de Chevreuse avec Armand de Bourbon, prince de Conti.
«Messieurs les princes de Condé et de Conty, et Monsieur et
Madame de Longueville, recognoissant combien leur union avec son
Altesse Royale leur est honorable et advantageuse au public, et
que les alliances peuvent beaucoup servir à l'affermir, nous ont
conviée, Anne de Gonzague, princesse Palatine, de faire trouver
bon à son Altesse Royale que M. le prince de Conty recherchast en
mariage Mlle de Chevreuse qui a l'honneur d'estre de la maison de
Mme la duchesse d'Orléans, et honorée particulièrement de la
bienveillance de Son Altesse; ce qui ayant été agréé par sadite
Altesse et receu avec respect par Mme de Chevreuse, nous,
princesse palatine, promettons au nom et en vertu du pouvoir que
nous avons de Messieurs les princes et de Mme de Longueville, et
engageons la foy et l'honneur de M. le prince de Conty, que,
sitôt qu'il sera en liberté, il passera les articles qui seront
trouvés raisonables entre luy et Mlle de Chevreuse, et l'épousera
en face de nostre mère sainte Église, et avons déclaré que M. le
Prince, M. et Mme de Longueville ont aussy trouvé bon que nous
engageassions leur foy et leur honneur qu'ils consentiront,
agréeront et approuveront ledit mariage; et pour la validité de
cest article, il a esté signé par son Altesse Royale d'une part,
et Mme la princesse Palatine, d'autre; et Mme de Chevreuse y est
intervenue; et a esté signé en double.--Fait le 30 janvier 1651,
GASTON, ANNE DE GONZAGUE, MARIE DE ROHAN.»
[355] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE, chap. Ier, p. 54.
[356] Voyez les détails de cette intrigue obscure et compliquée
dans le Ier chap. de Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE.
[357] Châteauneuf fut garde des sceaux un peu plus d'une année,
de mars 1650 jusqu'en avril 1651. Il mourut en 1653 à l'âge de
soixante-treize ans. On voyait autrefois son tombeau et celui de
sa famille dans la cathédrale de Bourges; il n'y reste plus que
sa statue en marbre avec celle de son père Claude de l'Aubespine
et de sa mère Marie de La Châtre, de la main de Philippe de
Buister.
Ici éclatent les divisions qui ont amené la ruine de la Fronde à travers
une déplorable succession de fautes et de crimes. Aveuglé par une
présomption opiniâtre, jugeant mal et le temps et la situation et les
hommes, Retz s'obstine à poursuivre le rêve de toute sa vie, le
cardinalat, puis le ministère[358]; et ayant surpris l'un par des
prodiges d'adresse, il croit pouvoir conquérir l'autre par des prodiges
d'audace; il persiste à vouloir et à chercher un gouvernement entre
Mazarin et Condé, avec un peuple et un parlement fatigués et l'incapable
duc d'Orléans. L'instinct politique et le coup d'œil exercé de Mme de
Chevreuse la sauvèrent d'une telle erreur. Elle reconnut qu'en temps de
révolution un tiers parti est une chimère, et qu'au fond tout sérieux
appui manquait à l'entreprise du nouveau cardinal. Elle ne mettait pas
son courage à tenter l'impossible. Pour résister encore à Mazarin avec
quelques chances de succès, il eût fallu se donner sans retour et sans
réserve à Condé qui avait au moins son épée et l'Espagne, mais elle ne
le voulait pas. Elle sentait d'ailleurs autour d'elle et en elle-même
que la fièvre de la Fronde était passée, et qu'après tant d'agitations
un pouvoir solide et durable était le premier besoin de la France. Elle
voyait bien dans Mazarin les défauts qui avaient tant choqué les
instincts héroïques de Condé et de sa sœur comme l'esprit élevé de
Retz, et qui encore aujourd'hui obscurcissent auprès de la postérité
l'importance de ses services et le mettent au-dessous de Richelieu que
la grandeur n'abandonne jamais; mais elle ne fermait pas les yeux à ses
rares qualités: elle était frappée de sa prodigieuse puissance de
travail, de sa constance, de sa pénétration, de son habileté à traiter
avec les hommes. Il avait aussi pour elle un mérite immense: il était
heureux; il était évidemment inséparable de la reine et par conséquent
du roi; il était nécessaire. Mme de Chevreuse fit donc comme la Palatine
et Molé: sans avoir un grand goût pour Mazarin, elle s'y résigna, le
supporta d'abord, puis le servit.
[358] Qu'il me soit permis de détacher ici de notre ouvrage sur Mme
DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. Ier, le portrait suivant de
Retz, qui n'est pas un portrait de fantaisie: «Né plus remuant
encore qu'ambitieux, mauvais prêtre, impatient de son état, et
s'étant longtemps agité pour en sortir, Paul de Gondy s'était formé
aux cabales en composant ou traduisant la vie d'un conspirateur
célèbre; puis passant vite de la théorie à la pratique, il était
entré dans un des plus sinistres complots ourdis contre Richelieu,
et pour son coup d'essai il avait fait la partie, lui jeune abbé,
d'assassiner le cardinal à l'autel pendant la cérémonie du baptême
de Mademoiselle. En 1643, il n'eût pas manqué de se jeter parmi les
Importants, mais le titre de coadjuteur de Paris qu'on venait de lui
accorder en récompense des services et des vertus de son père
l'arrêta. La Fronde semblait faite tout exprès pour lui. Il en fut
un des pères avec La Rochefoucauld. En vain, dans ses mémoires, il
met en avant des considérations générales: il ne travaillait que
pour lui-même, ainsi que La Rochefoucauld, lequel du moins a la
bonne foi d'en convenir. Forcé de rester dans l'Église, Retz voulait
y monter le plus haut possible. Il aspirait au chapeau de cardinal;
il l'obtint bientôt, grâce à d'incroyables manœuvres; mais son
objet suprême était le poste de premier ministre, et pour y parvenir
voici le double jeu qu'il imagina et qu'il joua jusqu'au bout.
Voyant que Mazarin et Condé n'étaient pas des chefs de gouvernement
qui pussent laisser à d'autres à côté d'eux une grande importance,
il entreprit de les renverser l'un par l'autre, de faire sa route
entre eux deux, et d'élever sur leur ruine le duc d'Orléans sous le
nom duquel il eût gouverné. C'est pourquoi il poussait incessamment
et le duc d'Orléans et le Parlement et le peuple à exiger, comme la
première condition de tout accommodement avec la cour, le renvoi de
Mazarin; et en même temps il se portait dans l'ombre comme un
bienveillant conciliateur entre la royauté et la Fronde, promettant
à la reine, le sacrifice indispensable accompli, d'aplanir toutes
les difficultés et de lui donner Monsieur en le séparant de Condé.
Tel est le vrai ressort de tous les mouvements de Retz en apparence
les plus contraires: d'abord le cardinalat, puis le ministère sous
les auspices du duc d'Orléans associé en quelque sorte à la royauté,
sans Mazarin ni Condé. Il a beau envelopper son secret d'un voile de
bien public, ce secret éclate par les efforts mêmes qu'il fait
pour le cacher, et il n'a pas échappé à la pénétration de La
Rochefoucauld, son complice au début de la Fronde, puis son
adversaire, qui l'a parfaitement connu et l'a peint de main de
maître, comme aussi Retz a très-bien connu et peint admirablement La
Rochefoucauld. Retz a été le mauvais génie de la Fronde: il l'a
toujours empêché d'aboutir, soit avec Mazarin, soit avec Condé,
parce qu'il ne voulait qu'un gouvernement faible où il pût dominer.
Pour arriver à son but, il était capable de tout: intrigues
souterraines, pamphlets anonymes, sermons hypocrites dans la chaire
sacrée, discours étudiés au parlement, émeutes populaires et coups
de main désespérés, etc.»
Comme on le pense bien, Mazarin s'empressa de mettre à profit les
nouvelles dispositions de Mme de Chevreuse. Ainsi que Richelieu, il ne
l'avait jamais combattue qu'à regret; il connaissait tout ce qu'elle
valait, ce qu'elle avait fait, ce qu'elle pouvait faire encore. Il
savait que c'était elle qui, en 1643, avait armé contre lui Beaufort,
qu'en 1650 elle avait inventé le plan le plus redoutable qui ait jamais
menacé sa fortune, l'indissoluble union de ses plus grands ennemis,
qu'en 1651 elle avait tiré les Princes de prison et l'avait contraint
lui-même à prendre le chemin de l'exil. Alors il lui avait rendu guerre
pour guerre, il n'avait rien négligé pour la perdre, il ne lui avait
épargné ni l'injure, ni même la calomnie[359]. Mais dès qu'il put
espérer de l'adoucir et de la gagner, il l'entoura de soins et
d'hommages, rechercha ses conseils, et se trouva souvent fort heureux de
les suivre[360]. Elle lui acquit en secret le duc de Lorraine, sur
lequel son influence resta toujours la même, et il n'est pas difficile
de reconnaître sa main cachée derrière les mouvements divers et souvent
contraires de Charles IV à la fin de la Fronde. Redevenue l'amie d'Anne
d'Autriche, et étroitement unie à Mazarin, elle concourut aux triomphes
de la royauté et elle en prit sa part: elle rétablit les affaires de sa
maison, et travailla efficacement à la fortune de tous les siens, parmi
lesquels elle mit toujours au premier rang le marquis de Laigues[361].
[359] _Lettres du cardinal Mazarin à la Reine, à la Princesse
palatine, etc., écrites pendant sa retraite hors de France en 1651
et 1652, etc., par_ M. RAVENEL. Dans les deux premières lettres,
Mazarin exaspéré rassemble tout ce qui se peut dire de vrai et aussi
d'exagéré contre Retz et Mme de Chevreuse alors parfaitement unis.
[360] Voyez à la Bibliothèque impériale, fonds Gaignière, no 2799,
un Recueil inédit de lettres autographes et chiffrées de Mazarin à
l'abbé Fouquet, frère du futur surintendant, où Mazarin demande sans
cesse l'opinion et les bons offices de Mme de Chevreuse.
[361] Aussi l'exigeante et ombrageuse comtesse de Maure lui
reproche-t-elle plus d'une fois de garder son crédit pour M. de
Laigues. Mme DE SABLÉ, _Appendice XXII_, p. 504-505. Voyez aussi à
la Bibliothèque impériale, Saint-Germain françois, no 709, t. XLVI,
p. 91, lettre de Mme de Chevreuse au chancelier Séguier, avril 1668,
où elle lui recommande une affaire de M. de Laigues contre Mme de
Nouveaux--Parmi les grâces que Mme de Chevreuse sollicita, la plus
singulière est celle d'une sorte de suzeraineté sur les îles de la
Martinique, qu'elle se proposait d'acquérir. Voilà du moins ce qui
résulte de la pièce suivante, archives des affaires étrangères,
registres d'Amérique: «_Mémoire de Mme la duchesse de Chevreuse pour
Son Éminence._» «Au-devant des grandes isles de l'Amérique possédées
par les Espagnols, il y en a plusieurs moindres appelées Antilles, à
quinze cents lieues de France, pour lesquelles peupler il se forma,
en 1626, à Paris, une société ou compagnie à qui le roy en accorda
la seigneurie et propriété avec plusieurs beaux droits et priviléges
contenus en les lettres de concession du mois de mars 1642. Mais
cette compagnie, voyant qu'elle ne pouvoit qu'avec grande peine et
beaucoup de frais continuer ainsi qu'elle avoit commencé le
peuplement de ces isles, résolut de s'en défaire. Ainsi elle vendit
en 1649 celle de la Guadeloupe et autres voisines à monsieur Houël;
en 1650 celle de la Martinique et autres en dépendantes à feu
monsieur Duparquet, et en 1651 celle de Sainct-Christofle avec les
autres restantes à l'ordre de Malthe, auquel le roy a depuis cédé
tous ses autres droits royaux à la seule réserve de l'hommage, avec
la redevance d'une couronne d'or de mil escus à chaque mutation de
roy, ainsi qu'il est plus amplement porté par les lettres patentes
du mois de mars 1653. A présent, madame de Chevreuse ayant appris
que les enfants de feu M. Duparquet avoient dessein de vendre les
isles de la Martinique dont ils sont seigneurs, elle a eu pensée de
les achepter en cas qu'il plaise au roy de lui accorder sur lesdites
isles, non comprises en la susdite vente faite à l'ordre de Malthe,
les mesmes droits qu'elle a accordés audit ordre sur les isles de
Sainct-Christofle, et faire que ma dite dame en jouisse à un titre
plus honorable et plus relevé que ne font les particuliers qui en
sont seigneurs, se soumettant aussi à l'hommage avec quelque
redevance à chaque mutation de roy, à y entretenir toujours la
religion catholique, apostolique et romaine, à ne les jamais faire
passer en d'autres mains que de François et à toutes les autres
conditions qu'il plaira à Sa Majesté de lui imposer.»
Après la mort de Mazarin, Mme de Chevreuse rend encore un dernier et
immense service à sa famille et à la France: elle devina Colbert; elle
contribua à son élévation et à la perte de Fouquet[362]; et la fière
mais la judicieuse Marie de Rohan donna son petit-fils le duc de
Chevreuse, l'ami de Beauvilliers et de Fénelon, à la fille d'un
bourgeois de génie, le plus grand administrateur qu'ait eu la France.
Parvenue au comble du crédit et de la considération[363], elle se retira
peu à peu du monde, et, ainsi que ses deux illustres émules, Mme de
Longueville et la princesse Palatine, elle acheva dans une paix
profonde la carrière la plus agitée du XVIIe siècle.
[362] Mémoires du jeune Brienne, t. Ier, ch. VII, p. 218: «Elle
fit alliance avec les Colbert et maria son petit-fils à la fille
d'un homme qui n'auroit jamais cru, dix ans auparavant, faire ses
filles duchesses. Il fallut écraser pour cela le pauvre M.
Fouquet; elle le sacrifia sans scrupule à l'ambition de son
compétiteur. Je raconterai bientôt cette intrigue avec des
particularités nouvelles. Mme de Chevreuse la conduisit avec
ardeur; c'est la dernière action de sa vie.» _Ibid._, t. II, ch.
IV, p. 178: «La duchesse de Chevreuse étoit avec le marquis de
Laigues à Fontainebleau pour cette affaire (celle de Fouquet).
Elle avoit obligé celui-ci à s'allier à M. Colbert le ministre,
qui n'étoit même alors que contrôleur des finances... Ayant
conservé assez d'ascendant sur l'esprit de la reine mère, elle la
fit consentir à la perte de M. Fouquet, quoique Sa Majesté
l'aimât, parce qu'il l'avoit toujours bien fait payer de son
douaire et des pensions considérables que le roi son fils lui
donnoit depuis sa majorité.» A l'appui de ces renseignements,
nous trouvons parmi les papiers de Fouquet, qui étaient dans la
fameuse cassette et qui sont aujourd'hui conservés dans l'armoire
de Baluze à la Bibliothèque impériale, armoire V, paquet 4, no 3,
diverses lettres d'un agent secret du surintendant l'avertissant
que Mme de Chevreuse travaille contre lui et tâche de lui enlever
la protection de la reine mère. Cet agent, qui devait être un
seigneur de la cour, avait gagné indirectement le confesseur
d'Anne d'Autriche, et c'est par lui qu'il savait les manœuvres
de Mme de Chevreuse. Lettre du 21 juillet 1661: «Je n'ai pu rien
sçavoir de plus particulier de chez Mme de Chevreuse; mais depuis
peu le bonhomme de confesseur est venu ici pour voir la personne
dont j'ai eu l'honneur de vous parler autrefois. Il lui a conté
tout ce qu'il sçavoit, et entre autres choses lui a dit que
depuis quelque temps Mme de Chevreuse lui avoit fait de grandes
recherches, qu'elle lui avoit envoyé Laigues plusieurs fois,
qu'il lui avoit parlé fort dévotement pour le gagner, mais
surtout qu'il lui avoit parlé contre vous, Monseigneur. Je ne
m'étendrai pas de quelle sorte, car ce bonhomme a dit qu'il
l'avoit conté à M. Pélisson. Il me suffira donc de vous faire
sçavoir sur cela que le bonhomme de cordelier se plaint un peu de
ce qu'en faisant un éclaircissement à la reine mère, vous l'aviez
comme cité, et que lui disant qu'elle alloit à Dampierre parmi
vos ennemis et qu'on lui avoit dit des choses contre vous, comme
elle nioit qu'on lui eût jamais parlé de la sorte, vous lui dites
de le demander au père confesseur; que le lendemain la reine lui
avoit dit qu'elle ne pouvoit comprendre comment vous sçaviez
toutes choses et que vous aviez des espions partout.» Lettre du 2
août: «Mme de Chevreuse a été ici, et l'on m'a promis de me dire
des choses qui sont de la dernière conséquence sur cela, sur le
voyage de Bretagne (le voyage de Bretagne et l'arrestation de
Fouquet sont du commencement de septembre), sur certaines
résolutions très secrètes du roy et sur des mesures prises contre
vous.»--Lettre du 4 août: «Mme de Chevreuse, lorsqu'elle fut ici,
fut voir deux fois le confesseur de la reine mère. Cependant ce
bonhomme cacha cela à M. Pélisson qui l'ayant été voir lui
demanda s'il ne l'avoit point vue, ce qu'il lui nia, comme il a
dit depuis. Il a encore dit des choses qu'il a données sous un
fort grand secret et qui sont de très-grande conséquence. La
personne qui les sçait fait difficulté de me les dire, parce que
Mme de Chevreuse y est mêlée, et que lui étant aussi proche elle
a peine à me les dire.»
[363] Nous sommes bien aise de pouvoir compter Mme de Chevreuse
parmi les rares personnes qui ont défendu Port-Royal. En 1664, on
avait calomnié auprès du roi M. d'Andilli, et il avait été exilé
chez son fils, M. de Pompone. Mme DE SABLÉ, _Appendice V_, p. 381
et 382: «Mme de Chevreuse n'était pas plus janséniste que
moliniste, mais elle se connaissait en grandeur d'âme, et elle
admirait Port-Royal. Son fils, le duc de Luynes, était dévoué au
saint monastère et il y avait mis ses filles; c'était Mme de
Chevreuse qui était venue elle-même les chercher, lorsqu'on avait
fermé les écoles de Port-Royal-des-Champs. Elle prit hautement la
défense de d'Andilli et en parla avec force à Louis XIV; noble
conduite que nous nous empressons de relever, parce qu'elle fait
voir que Mme de Chevreuse a pu faire bien des fautes, mais qu'il
lui faut tenir compte aussi de la constante générosité qui l'a
toujours mise du côté des opprimés contre les oppresseurs».
Suivent diverses lettres de d'Andilli à Mme de Sablé qui nous
donnent les détails de cette affaire.
On dit qu'elle aussi, sur la fin de ses jours, elle ressentit
l'impression de la grâce, et tourna vers le ciel ses yeux fatigués de la
mobilité des choses de la terre. Successivement elle avait vu tomber
autour d'elle tout ce qu'elle avait aimé et haï, Richelieu et Mazarin,
Louis XIII et Anne d'Autriche, la reine d'Angleterre et sa fille
l'aimable Henriette, Châteauneuf et le duc de Lorraine. Sa fille
bien-aimée, la belle Charlotte, s'était éteinte entre ses bras au milieu
de la Fronde. Celui qui le premier l'avait détournée du devoir, le beau
et frivole Holland, était monté sur l'échafaud de Charles Ier, et son
dernier ami, plus jeune qu'elle, le marquis de Laigues, l'avait précédée
dans la tombe. Elle reconnut qu'elle avait donné son âme à des chimères,
et se voulant mortifier dans le sentiment même qui l'avait perdue,
l'altière duchesse devint la plus humble des femmes; elle renonça à
toute grandeur; elle quitta son magnifique hôtel du faubourg
Saint-Germain, bâti par Le Muet, et se retira à la campagne, non pas à
Dampierre, qui lui eût trop rappelé les jours brillants de sa vie
passée, mais dans une modeste maison, appelée la Maison-Rouge, à Gagny,
près de Chelles. C'est là qu'elle attendit sa dernière heure, loin
des regards du monde, et qu'elle mourut sans bruit à l'âge de
soixante-dix-neuf ans, la même année que Retz et Mme de Longueville, un
an avant La Rochefoucauld, quelques années à peine avant la Palatine et
Condé. Elle ne voulut ni solennelles funérailles ni oraison funèbre.
Elle défendit qu'on lui donnât aucun des titres qu'elle avait appris à
mépriser. Elle souhaita être obscurément enterrée dans la petite et
vieille église de Gagny. Là, dans l'aile méridionale, près la chapelle
de la Vierge, une main fidèle et ignorée a mis sur un marbre noir cette
épitaphe[364]:
«Cy gist Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, fille d'Hercule de
Rohan, duc de Montbazon. Elle avait épousé en premières noces Charles
d'Albert, duc de Luynes, pair et connestable de France, et en secondes
noces Claude de Lorraine, duc de Chevreuse. L'humilité ayant fait mourir
dans son cœur toute la grandeur du siècle, elle défendit que l'on fît
revivre à sa mort la moindre marque de cette grandeur, qu'elle voulut
achever d'ensevelir sous la simplicité de cette tombe, ayant ordonné
qu'on l'enterrât dans la paroisse de Gagny, où elle est morte à l'âge de
soixante-dix-neuf ans, le 12 aoust 1679.»
[364] L'abbé Le Bœuf, _Histoire du diocèse de Paris_, t. VI, p.
133, etc. Il cite un auteur du temps qui dit: «Elle n'est nommée
dans cette épitaphe ni princesse, ni même très haute et très
puissante dame, ni son mari très haut et très puissant prince. Elle
mourut dans cette paroisse, au prieuré de Saint-Fiacre de la
Maison-Rouge.»