AOUT ET SEPTEMBRE 1643

CONSPIRATION DE MME DE CHEVREUSE ET DE BEAUFORT CONTRE

MAZARIN.--LA ROCHEFOUCAULD ET RETZ NIENT CETTE CONSPIRATION.--PLAN

ET DÉTAILS DE TOUTE L'AFFAIRE D'APRÈS LES CARNETS ET LES LETTRES

DU CARDINAL, ET LES AVEUX D'HENRI DE CAMPION.--LA CONSPIRATION

ÉCHOUE. BEAUFORT EST ARRÊTÉ ET MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE DE

NOUVEAU EN TOURAINE.

Ne nous étonnons pas trop d'une semblable entreprise de la part de deux

femmes et d'un petit-fils de Henri IV. A cette grande époque de notre

histoire, entre la Ligue et la Fronde, l'énergie et la force étaient les

traits distinctifs de l'aristocratie française. La vie de cour et une

molle opulence ne l'avaient pas encore énervée. Tout alors était

extrême, le vice comme la vertu. On attaquait et l'on se défendait avec

les mêmes armes. On avait massacré le maréchal d'Ancre; plus d'une fois

on avait voulu assassiner Richelieu; lui, de son côté, ne se faisait pas

faute de dresser des échafauds. Corneille exprime ces mœurs du temps.

Son Émilie entre aussi dans un assassinat, et elle n'est pas moins

représentée comme une parfaite héroïne. Mme de Chevreuse était depuis

longtemps accoutumée aux conspirations; elle était audacieuse et sans

scrupule; elle ne s'était pas entourée de Saint-Ybar, de Varicarville,

de Campion, pour passer son temps en discours inutiles. Elle n'était pas

restée étrangère aux desseins qu'ils avaient autrefois tramés contre

Richelieu; en 1643, elle s'appliqua à enflammer encore leur courage et

leur dévouement; et c'est avec raison, selon nous, que Mazarin lui

attribue la première pensée du projet que devait accomplir Beaufort.

Bien entendu, les Importants et leurs héritiers les Frondeurs nient ce

projet et le donnent pour une invention du cardinal. Ce point est de la

dernière importance et mérite un sérieux examen. Comme cette

conspiration, imaginaire ou réelle, a décidé entre Mme de Chevreuse et

Mazarin, l'histoire, est tenue de rechercher avec soin si Mazarin doit

en effet toute sa carrière et le grand avenir qui s'ouvrit alors devant

lui à un mensonge habilement imaginé et audacieusement soutenu, ou si

c'est Mme de Chevreuse et les Importants qui, après avoir tout essayé

contre lui, et en voulant le détruire à main armée, se sont eux-mêmes

détruits et ont été les artisans de son triomphe. Pour nous, nous sommes

convaincu et nous croyons pouvoir établir que le complot attribué aux

Importants, loin d'être une chimère, était le dénoûment presque forcé de

la situation violente que nous avons décrite.

La Rochefoucauld, sans avoir partagé les folles espérances de ses amis

et mis la main dans leur téméraire entreprise, se fait un point

d'honneur de les défendre après leur déroute et s'applique à couvrir la

retraite. Il affecte[282] de douter si le complot qui fit alors tant de

bruit était véritable ou supposé. A ses yeux, le plus vraisemblable est

que le duc de Beaufort, par une fausse finesse, tenta de faire prendre

l'alarme au cardinal, croyant qu'il suffisait de lui faire peur pour

l'obliger à sortir de France, et que ce fut dans cette vue qu'il fit des

assemblées secrètes et leur donna un air de conjuration. La

Rochefoucauld se fait surtout le chevalier de l'innocence de Mme de

Chevreuse, et il se déclare très-persuadé qu'elle ignorait les desseins

du duc de Beaufort.

[282] _Mémoires_, t. Ier, p. 388.

Après l'historien des Importants, celui des Frondeurs tient à peu près

le même langage. Comme La Rochefoucauld, Retz n'a qu'un but dans ses

Mémoires, se donner un air capable et faire une grande figure en tout

genre, en mal comme en bien; il est souvent plus véridique, parce qu'il

a encore moins de ménagement pour les autres, et qu'il est plus disposé

à sacrifier tout le monde, excepté lui. Nous ne concevons pas ici sa

retenue ou son incrédulité. Il savait fort bien que la plupart des gens

accusés d'avoir pris part à cette affaire avaient déjà trempé dans plus

d'une affaire semblable. Lui-même nous apprend qu'il avait conspiré avec

le comte de Soissons, qu'il l'avait blâmé de n'avoir pas frappé

Richelieu à Amiens, et qu'avec son cousin La Rochepot, lui, abbé de

Retz, avait formé le dessein de l'assassiner aux Tuileries pendant la

ceremonie du baptême de Mademoiselle[283]. La coadjutorerie de

l'archevêché de Paris, que venait de lui accorder la régente, en

considération des services et des vertus de son père, l'avait adouci, il

est vrai; mais ses anciens complices, qui n'avaient pas été aussi bien

traités que lui, étaient demeurés fidèles à leur cause, à leurs

desseins, à leurs habitudes. Retz est-il sincère quand il refuse de

croire qu'ils aient tenté contre Mazarin ce qu'il leur avait vu

entreprendre, et ce qu'il avait lui-même entrepris contre Richelieu?

Dans sa haine aveugle, il rejette tout sur Mazarin: il prétend qu'il eut

peur ou qu'il feignit d'avoir peur. C'est l'abbé de La Rivière qui, pour

se délivrer de la rivalité du comte de Montrésor auprès du duc

d'Orléans, aurait persuadé à Mazarin qu'il y avait un complot tramé

contre lui, où Montrésor était mêlé. C'est aussi M. le Prince qui aurait

essayé de perdre Beaufort, dans la crainte que son fils le duc d'Enghien

ne se commît avec lui dans quelque duel, comme il voulait le faire, pour

venger sa sœur, pendant la courte apparition qu'il fit à Paris après la

prise de Thionville. Enfin, «ce qui a fait, dit Retz, que je n'ai jamais

cru à ce complot, est que l'on n'en a jamais vu ni déposition ni indice,

quoique la plupart des domestiques de la maison de Vendôme aient été

longtemps en prison. Vaumorin et Ganseville, auxquels j'en ai parlé cent

fois dans la Fronde, m'ont juré qu'il n'y avoit rien au monde de plus

faux; l'un étoit capitaine des gardes, l'autre écuyer de M. de

Beaufort[284].»

[283] _Mémoires_, t. Ier.

[284] _Mémoires_, t. Ier, p. 65.

Tout à l'heure on verra se dissiper d'eux-mêmes ces derniers motifs, les

seuls qui méritent quelque attention; mais commençons par opposer aux

deux opinions suspectes de Retz et de La Rochefoucauld des témoignages

plus désintéressés, et avant tout le silence de Montrésor[285], qui,

tout en protestant que ni lui, ni son ami, le comte de Béthune,

n'avaient trempé dans la conjuration imputée au duc de Beaufort, ne dit

pas un seul mot contre la réalité de cette conjuration, dont il n'eût

pas manqué de se moquer s'il l'avait crue imaginaire. Mme de Motteville,

qui n'a pas l'habitude d'accabler les malheureux, après avoir rapporté

avec impartialité les bruits différents de la cour, raconte des

faits[286] qui lui semblent authentiques et qui sont décisifs. Un des

historiens contemporains les mieux informés n'exprime pas ici le moindre

doute: «Les Importants, dit Montglat, voyant qu'ils ne pouvoient chasser

le cardinal, résolurent de s'en défaire par le fer, et tinrent pour ce

sujet plusieurs conseils à l'hôtel de Vendôme[287].» Cette opinion est

confirmée par les renseignements nouveaux et nombreux que nous

fournissent les carnets de Mazarin et ses lettres confidentielles.

[285] _Mémoires_, édit. de Leyde, ou collect. Petitot, t. LIX.

[286] _Mémoires_, t. Ier, p. 184.

[287] _Mémoires_, collect. Petitot, t. LXIX, p. 419.

Écartons la supposition de Retz, que Mazarin ait eu peur légèrement ou

qu'il ait feint d'avoir peur d'un simulacre de conspiration. Sur le

courage de Mazarin nous en appelons à La Rochefoucauld lui-même. «Au

contraire du cardinal de Richelieu, qui avoit l'esprit hardi et le cœur

timide, le cardinal Mazarin, dit-il, avoit plus de hardiesse dans le

cœur que dans l'esprit[288].» Mazarin avait commencé par être

militaire; il avait donné plus d'une preuve d'intrépidité,

particulièrement à Casal, où il se jeta entre deux armées toutes prêtes

à en venir aux mains. Sans doute il s'appliquait à conjurer les périls,

mais, quand il n'avait pu les prévenir, il savait y faire face avec

fermeté. Mazarin n'était donc pas homme à prendre l'épouvante sur de

vaines apparences; et, d'un autre côté, il n'avait pas besoin de feindre

des alarmes imaginaires, car le danger était certain, et, dans le

progrès toujours croissant de son crédit auprès de la reine, quelle

ressource, encore une fois, restait aux Importants, sinon l'entreprise

qu'ils avaient autrefois tentée contre Richelieu, et qu'ils pouvaient

aisément renouveler contre son successeur? Mazarin n'avait pas encore de

gardes, et il connaissait assez Mme de Chevreuse pour avoir pris fort au

sérieux la proposition qu'elle avait faite dans les conciliabules de

l'hôtel de Vendôme. Pesez bien cette considération: dans ses carnets

Mazarin n'est pas sur un théâtre; il n'écrit pas pour le public; il

montre ses sentiments vrais; et là on le voit, non pas intimidé, mais

ému.

[288] _Mémoires_, t. Ier, p. 374.

Il se sent environné d'assassins, et il est convaincu que c'est

Mme de Chevreuse qui les dirige. Il suit tous leurs mouvements; il

recueille tous leurs propos; il rassemble les moindres indices; il

compte et il nomme les chefs et les soldats.

«Mme de Chevreuse fait entrer les frères Campion.»

«Chaque jour on fait venir une foule de gens.»

«On trame certainement quelque entreprise. On parle de me prendre dans

le faubourg Saint-Germain. On a l'air de vendre ses chevaux en public et

sous main on en achète.»

«Plessis-Besançon (officier très distingué, intendant militaire et

conseiller d'État, attaché à Mazarin) a dit qu'autour de l'hôtel de

Vendôme il y avoit plus de quarante personnes armées.»

«M. de Bellegarde m'a dit avoir su que, si, en revenant de Maisons, je

n'avois pas été dans le carrosse de son Altesse Royale, Beaufort

m'auroit assassiné. Tous les domestiques du comte d'Orval ont vu,

pendant trois ou quatre soirs consécutifs, douze ou quinze personnes

armées de pistolets, entre l'hôtel de Créqui et le sien, de manière que

je devois être pris au milieu.»

«On est allé proposer au duc de Guise et à ses parents de me tuer; mais

ils n'ont pas écouté cette proposition.»

«L'Argentière a rencontré Beaufort et Beaupuis (le comte de Beaupuis,

fils unique du comte de Maillé) qui rentroient au Louvre, d'où le

premier étoit sorti quand la reine s'étoit retirée dans son oratoire.

L'Argentière lui dit: «Mon maître, il faut qu'il y ait quelque

querelle, car j'ai rencontré quinze ou vingt gentilshommes à cheval,

bien montés et avec des pistolets.» Beaufort a répondu: «Que veux-tu que

j'y fasse?»

«J'ai reçu l'avis que l'on vouloit me prendre, quand j'allois en voiture

chez M. le duc d'Orléans, dans le faubourg Saint-Germain (le duc

d'Orléans demeurait au Luxembourg depuis la mort de sa mère Marie de

Médicis).--Le mercredi, le duc de Vendôme, en causant avec le maréchal

d'Estrées, lui a dit deux fois: «Je voudrois que mon fils Beaufort fût

mort[289].»

[289] IIIe carnet, p. 28, 34, 70, 82, 84, 85 et 91; IVe carnet,

p. 5.

Ces citations, que nous aurions pu multiplier, prouvent incontestablement

qu'aux yeux de Mazarin la conspiration était réelle. C'est pourquoi il

fit tout pour porter la lumière dans cette trame ténébreuse. Après

quelque temps, il déféra l'affaire à la justice ordinaire, au tribunal le

plus indépendant et même le moins bien disposé en sa faveur, le parlement

de Paris. Elle fut instruite selon toutes les formes, et comme s'il

s'agissait du dernier des particuliers. Les indices abondaient, quoi

qu'en dise Retz, et ce n'est pas la faute de Mazarin si les dernières

preuves manquèrent. Promptement avertis par les affidés qu'ils avaient à

la cour, autour de la reine et de Mazarin lui-même, les Importants

n'eurent pas de peine à faire évader les conspirateurs les plus

compromis.

«Je n'ai pas fort à me louer du chevalier du Guet,» dit Mazarin[290].

--«Brillet, Fouqueret, Lié et d'autres, au nombre de vingt-quatre,

se sont enfuis. On croit qu'ils se sont embarqués pour l'Angleterre sur

un vaisseau qui les attendoit depuis trois semaines[291].» Loin

de les laisser échapper à leur aise, Mazarin les poursuivit longtemps

avec une ardeur opiniâtre jusqu'en Hollande. Le 16 avril 1644,

il écrit à Beringhen, qui était alors en mission auprès du

prince d'Orange: «On m'a donné avis que Brillet et Fouqueret, qui sont

les deux personnes qui ont eu le plus de part dans la confidence de M.

de Beaufort, et auxquelles il s'est le plus ouvert dans la conspiration

qui avoit été faite contre ma personne, sont allés servir dans les

troupes en Hollande, ayant pris de grandes barbes qu'ils ont laissées

croître, afin de n'être pas connus, et qu'ils ont changé de noms,

Brillet se faisant appeler La Ferrière. Je vous prie de faire toutes les

diligences possibles pour vérifier si cela est, et de donner ordre,

quand vous reviendrez, à quelque personne confidente, de veiller de près

à leurs actions, parce que nous songerions au moyen de les avoir[292].»

[290] IIIe carnet, p. 88.

[291] IVe carnet, p. 8.

[292] BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, _Lettres de Mazarin; lettres

françaises_, t. I, fol. 274, recto.

Celui que Mazarin signale dans ses carnets et dans ses lettres comme le

confident intime de Beaufort et après lui le principal accusé, le comte

de Beaupuis, fils du comte de Maillé, avait trouvé le moyen de se mettre

à couvert des premières recherches; il était parvenu à sortir de France

et avait été chercher un asile à Rome sous la protection déclarée de

l'Espagne. Il n'y a sorte de démarches que Mazarin n'ait faites pour

obtenir de la cour de Rome qu'elle remît Beaupuis à la France, afin

qu'il fût légalement jugé. Non-seulement il en fit faire la demande

officielle par M. de Grémonville, alors accrédité auprès du saint-siége,

mais il en écrivit lui-même à tout ce qu'il avait d'amis sûrs, au

cardinal Grimaldi, à son beau-frère Vincent Martinozzi, à Paul Macarani,

à Zongo Ondedei[293]; il les presse de faire tout ce qui sera en eux

pour obtenir l'extradition de Beaupuis; il leur suggère les raisons les

plus fortes, qu'il les charge de faire valoir auprès du saint-père: que

Beaupuis était le principal confident de Beaufort, qu'il était le lien

entre Beaufort et les autres accusés; que ce lien supprimé, la justice

ne peut plus avoir son cours; qu'il s'agit d'un crime qui doit

particulièrement toucher le sacré collége et le saint-père, un

assassinat tenté sur la personne d'un cardinal; que c'est la reine

elle-même qui réclame Beaupuis; qu'il est question d'un de ses

domestiques, Beaupuis étant enseigne dans une compagnie des gardes à

cheval, emploi de confiance, qui oblige à un surcroît de fidélité; que

Beaupuis ne sera pas livré à ses ennemis, comme on le prétendait, mais

au parlement, dont l'indépendance était bien connue. Le pape ne put

d'abord s'empêcher, au moins pour la forme, de faire mettre Beaupuis au

château Saint-Ange. Mais on l'en fit bientôt sortir, et on lui donna un

logement particulier où il pouvait recevoir à peu près tout le monde.

Mazarin se plaint très-vivement d'une telle indulgence. «On s'arrange,

dit-il, pour qu'au besoin il puisse s'échapper, ou bien on fournit au

duc de Vendôme toute facilité de le faire empoisonner, afin qu'avec

Beaupuis soit anéantie la principale preuve de la trahison de son fils.

Si tout cela se passoit en Barbarie, on en seroit indigné. Et cela se

passe à Rome, dans la capitale de la chrétienté, sous les yeux et par

l'ordre d'un pape!» Un agent intelligent et dévoué, M. de Gueffier,

devait recevoir Beaupuis des mains du saint-père, prendre _tous les

moyens imaginables_ pour ne pas se laisser enlever son prisonnier sur la

route de Rome à Civita-Vecchia, le mettre sur un vaisseau et le conduire

en France. Dans son indignation, Mazarin menace les protecteurs de

Beaupuis de la vengeance du jeune roi, «qui, pour n'avoir que sept ans,

n'en a pas moins les bras fort longs.» Il ne cessa ses poursuites qu'à

la fin de l'année 1645, lorsqu'il eut bien reconnu que le nouveau pape,

Innocent X, qui avait succédé à Urbain VIII, le cardinal-neveu Pamphile

et le secrétaire d'État Pancirolle, appartenaient entièrement au parti

espagnol, et que la France n'avait à attendre ni faveur ni justice de

la cour pontificale.

[293] _Lettres italiennes de Mazarin_, t. I, lettre à Ondedei, du 25

mars 1645, fol. 226, verso; _ibid._, lettre du 8 mai à Vincenzo

Martinozzi, fol. 240, verso; _ibid._, lettre du 26 mai à Paolo

Macarani, fol. 246; _ibid._, lettre du 2 juin au cardinal Grimaldi,

fol. 248; _ibid._, lettre à Ondedei, du même jour; _ibid._, lettre

au cardinal Grimaldi, du 15 juillet, et à Ondedei, du 5 septembre;

au cardinal Grimaldi, 2 juin 1645, fol. 248; à Ondedei, 2 juin 1645;

au cardinal Grimaldi, 15 juillet 1645; à Ondedei, 5 septembre 1645.

Voyez l'APPENDICE.

A défaut de Beaupuis, Mazarin aurait bien voulu mettre la main sur

quelqu'un des frères Campion, intimement liés avec Beaufort et avec Mme

de Chevreuse, et trop haut placés dans la confiance de l'un et de

l'autre, pour ne pas avoir tous leurs secrets. Lui-même il se plaint,

ainsi que nous l'avons vu, d'être assez mal secondé. Et puis, il avait

affaire à des conspirateurs émérites, consommés dans l'art de se mettre

à couvert et de faire perdre leurs traces, à l'active et infatigable

duchesse de Chevreuse, et au duc de Vendôme qui, pour sauver son fils,

s'appliqua à faire évader tous ceux dont les dépositions auraient pu

servir à le convaincre, ou les gardait en quelque sorte entre ses mains,

cachés et comme enfermés à Anet. Mazarin ne put saisir que des hommes

obscurs qui avaient ignoré le complot, et ne pouvaient donner aucune

lumière.

Cependant parmi eux étaient deux gentilshommes qui, sans avoir connu le

fond de l'entreprise, avaient au moins assisté à plusieurs assemblées

qu'on avait tenues sous le prétexte assez bien choisi de prendre en main

la défense de la duchesse de Montbazon. Mazarin les nomme; c'étaient MM.

d'Avancourt et de Brassy, gentilshommes de Picardie, d'un courage à

toute épreuve, amis intimes de Lié, capitaine des gardes de Beaufort et

l'un des conspirateurs. Ganseville et Vaumorin, sur le témoignage

desquels Retz s'appuie pour prétendre qu'il n'y a jamais eu de

conspiration, n'avaient pas d'importance. Vaumorin pouvait être devenu,

en 1649, capitaine des gardes du duc de Beaufort, mais il ne l'était pas

en 1643, c'était Lié; et Ganseville était un des domestiques qu'on

n'avait pas mis dans la confidence. Ils ne savaient rien: ils ont donc

très-bien pu dire à Retz pendant la Fronde ce que celui-ci leur fait

dire. Mais d'Avancourt et Brassy savaient quelque chose: aussi le duc de

Vendôme les fit-il instamment prier de venir à Anet. Arrêtés et mis à la

Bastille, intimidés ou gagnés, ils firent, quoi qu'en dise Retz, des

dépositions assez graves et fournirent de sérieux indices, mais qui

s'arrêtaient à Henri de Campion et à Lié, les seuls conjurés qu'ils

eussent connus. Mazarin ne négligea rien pour remonter plus haut et

tirer parti de la seule capture un peu précieuse qu'il eût faite:

«Presser, dit-il[294], l'examen des deux prisonniers. Faire appeler le

maître de la maison du Sauvage située à côté de l'hôtel de Vendôme, où

logeoient Avancourt et Brassy, ainsi que l'aubergiste près de la

rivière, chez lequel il y avoit onze personnes le lundi soir. Interroger

les laquais des susdits Avancourt et Brassy, etc.»--«Le frère de Brassy

dit que Vendôme est mécontent d'eux, parce qu'ils se sont laissé prendre

sans se défendre[295].» Les Importants s'inquiétaient fort des

révélations que pouvaient faire les deux prisonniers. Mazarin fit

répandre le bruit qu'Avancourt et Brassy ne disaient pas grand'chose, et

que l'affaire s'en allait à rien, afin d'endormir la vigilance et les

alarmes des fugitifs et de les enhardir à sortir de leur retraite et à

venir se faire prendre à Paris. «Tremblay[296] (gouverneur de la

Bastille) m'a dit que Limoges (l'évêque de Limoges, Lafayette, un des

chefs des Importants dans l'Église) me vouloit grand mal, qu'il l'avoit

sollicité pour savoir ce que disoient les deux prisonniers, et qu'il

avoit fini par dire que le cardinal Mazarin seroit attrapé, ne les ayant

fait arrêter et mettre à la Bastille que pour justifier, du moins en

apparence, l'injure faite au duc de Beaufort. J'ai ordonné à Tremblay de

dire à Limoges que les deux prisonniers ne faisoient aucun aveu et

qu'ils se défendoient très-bien, pour le confirmer dans l'opinion qu'il

avoit, et pour que, donnant avis de cela à Vendôme, comme il ne manquera

pas de le faire, ceux qui sont en fuite se rassurent et reviennent, en

sorte qu'on puisse mettre la main sur quelqu'un d'eux.»

[294] Carnet IVe, p. 8.

[295] Personne, à Paris, ne doutait qu'on ne suivît très-sérieusement

l'affaire des deux gentilshommes. Une correspondance privée fort

curieuse, conservée aux Archives des affaires étrangères, FRANCE, t.

CV, contient une lettre d'un nommé Gaudin à Servien, l'habile

diplomate, sous la date du 31 octobre 1643, où se trouve le passage

suivant, qui reproduit presque dans les mêmes termes celui des

carnets: «L'on a fait recherche des hotelleries au fauxbourg

Saint-Germain où les deux gentilshommes emprisonnés dans la Bastille

ont logé. En voyant qu'on ne pouvait rien découvrir par leurs

interrogatoires et ceux de leurs laquais, on a aussi emprisonné les

hotes et hotesses desdites hotelleries, à sçavoir, du Sauvage et de

quelque autre, pensant les intimider et tirer quelque confession du

fait dont ils sont soupçonnés; ce qui n'a non plus servi; et ils ont

été relâchés.»

[296] IVe carnet, p. 9.

Mais pourquoi nous épuiser à démontrer que Mazarin ne joua pas la

comédie dans le procès intenté aux conspirateurs, qu'il les poursuivit

avec bonne foi et avec vigueur, et qu'il était parfaitement convaincu

qu'un projet d'assassinat avait été formé contre lui, lorsque

l'existence de ce projet est d'ailleurs avérée, lorsque, à défaut d'une

sentence du parlement, qui avait dû s'arrêter dans la défaillance de

preuves suffisantes, Beaupuis, ni aucun des Campion, ni Lié, ni Brillet,

n'ayant pu être saisis, on possède mieux que cela, à savoir, l'aveu

plein et entier d'un des principaux conjurés, avec le plan et tous les

détails de l'affaire, exposés dans des Mémoires trop tard connus, mais

dont l'authenticité ne peut être contestée? Nous voulons parler des

précieux mémoires d'Henri de Campion[297], frère de l'ami de Mme de

Chevreuse, que celui-ci avait fait entrer avec lui au service du duc de

Vendôme et particulièrement du duc de Beaufort. Henri avait accompagné

le duc dans sa fuite en Angleterre après la conspiration de Cinq-Mars,

et il en était revenu avec lui; il possédait toute sa confiance, et il

ne raconte rien où il n'ait pris lui-même une part considérable. Henri

était d'un caractère bien différent de son frère Alexandre. C'était un

homme instruit, plein d'honneur et de bravoure, sans jactance aucune,

éloigné de toute intrigue, et né pour faire son chemin par les routes

les plus droites dans la carrière des armes. Il a écrit ses Mémoires

dans la solitude, où, après la perte de sa fille et de sa femme, il

était venu attendre la mort au milieu des exercices d'une solide piété.

Ce n'est pas en cet état qu'on est disposé à inventer des fables, et il

n'y a pas de milieu: ce qu'il dit est tel qu'il le faut croire

absolument, ou, si l'on doute qu'il dise la vérité, il le faut

considérer comme le dernier des scélérats. Aucun intérêt n'a pu conduire

sa plume, car il a composé ses Mémoires, ou du moins il les a achevés,

un peu après la mort de Mazarin, ne songeant donc pas à lui faire sa

cour par de bien tardives révélations, et deux ans à peine avant que

lui-même s'éteignît en 1663. Il écrit véritablement devant Dieu et sous

la seule inspiration de sa conscience.

[297] _Mémoires de Henri de Campion_, etc., 1807, à Paris, chez

Treuttel et Würtz, in-8º. Petitot en a donné seulement un extrait

à la suite des _Mémoires de La Châtre_, t. LI de sa collection.

Or, ouvrez ses Mémoires, vous y verrez de point en point confirmés tous

les renseignements qui remplissent les carnets de Mazarin. Rien n'y

manque, tout se rapporte, tout correspond merveilleusement. Il semble en

vérité que Mazarin, en écrivant ses notes, ait eu sous les yeux les

Mémoires d'Henri de Campion, ou que Henri de Campion, en écrivant ses

Mémoires, ait eu sous les yeux les carnets de Mazarin: il les complète à

la fois et il les résume.

Déjà son frère Alexandre, dans ses lettres du mois d'août[298], laisse

échapper plus d'une parole mystérieuse. Il écrit à Mme de Montbazon

exilée: «Il ne faut pas vous désespérer, Madame, il est encore quelque

demi-douzaine d'honnêtes gens qui ne se rendent pas... Votre illustre

amie ne vous abandonnera point. S'il falloit renoncer à votre amitié

pour être sage, il y a des gens qui aimeroient mieux passer pour fous

toute leur vie.» Comme Montrésor, il ne dit pas une seule fois qu'il n'y

eut pas de complot formé contre Mazarin, ce qui est une sorte d'aveu

tacite; et quand l'orage éclate, il prend le parti de se cacher,

conseille à Beaupuis d'en faire autant, et termine par ces mots

significatifs: «On ne s'embarque pas dans les affaires de la cour pour

être maître des événements, et comme on profite des bons, il faut se

résoudre à souffrir des mauvais.» Henri de Campion lève ce voile déjà

fort transparent.

[298] _Recueil_ souvent cité.

Il déclare nettement qu'il y eut un projet de se défaire de Mazarin, et

que ce projet fut conçu, non par Beaufort, mais par Mme de Chevreuse de

concert avec Mme de Montbazon: «Je crois, dit-il, que le dessein du duc

ne venoit pas de son sentiment particulier, mais des persuasions des

duchesses de Chevreuse et de Montbazon, qui avoient un entier pouvoir

sur son esprit et une haine irréconciliable contre le cardinal. Ce qui

me fait parler ainsi, c'est que, pendant qu'il fut dans cette

résolution, je remarquois toujours qu'il y avoit une répugnance

intérieure qui, si je ne me trompe, étoit emportée par la parole qu'il

pouvoit avoir donnée à ces dames.» Il y a donc eu complot, et son

véritable auteur, Mazarin l'avait bien dit et Campion le répète, c'est

Mme de Chevreuse, car Mme de Montbazon n'était pour elle qu'un

instrument.

Beaufort, une fois séduit, séduisit son ami intime, le fils du comte de

Maillé, le comte de Beaupuis, enseigne de la garde à cheval de la reine.

Mme de Chevreuse leur adjoignit Alexandre de Campion, le frère aîné de

Henri, avec lequel nous avons fait connaissance. «Elle l'aimoit

beaucoup,» dit Henri de Campion, d'une façon qui, s'ajoutant aux paroles

ambiguës d'Alexandre que nous avons rapportées[299], donne à entendre

que celui-ci pouvait bien être alors en effet un des nombreux

successeurs de Chalais. Alexandre avait trente-trois ans, et son frère

avoue qu'il avait contracté auprès du comte de Soissons le goût et

l'habitude de la faction. Beaupuis et Alexandre de Campion approuvèrent

le complot qui leur fut communiqué, «le premier, dit Henri de Campion,

croyant que c'étoit pour lui le moyen d'arriver à de plus grandes

charges, et mon frère y voyant l'avantage de Mme de Chevreuse et par

conséquent le sien.»

[299] Voyez le chapitre IV, p. 181-182.

Tels furent les deux premiers complices de Beaufort. Un peu plus tard,

il s'ouvrit à Henri de Campion, un de ses principaux gentilshommes, à

Lié, capitaine de ses gardes, et à Brillet, son écuyer. Là s'arrêta le

secret. Bien d'autres gentilshommes et domestiques de la maison de

Vendôme devaient participer à l'action, mais ne reçurent aucune

confidence; d'où l'on comprend l'ignorance de Vaumorin et de Ganseville

et ce qu'ils ont pu dire à Retz pendant la Fronde. L'affaire était bien

conçue et digne de Mme de Chevreuse. Il y avait à peine cinq ou six

conjurés, très-capables de garder le secret, et qui le gardèrent;

au-dessous d'eux, des hommes d'action, qui ne savaient pas ce qu'ils

devaient faire; et par derrière, les hommes du lendemain, sur lesquels

on comptait pour applaudir au coup, quand il aurait été fait, sans qu'on

eût jugé à propos de les mettre de la partie. Du moins Henri de Campion

ne nomme pas même Montrésor, Béthune, Fontraille, Varicarville,

Saint-Ybar, ce qui explique pourquoi Mazarin, tout en ayant l'œil sur

eux, ne les fit point arrêter. Henri de Campion ne parle pas non plus de

Chandenier, de La Châtre, de Tréville, du duc de Bouillon, du duc de

Retz, de Guise, de La Rochefoucauld, dont les sentiments n'étaient pas

douteux, mais qui n'en étaient pas au point de mettre la main dans un

assassinat; et cela explique encore le silence de Mazarin à leur égard,

en ce qui regarde la conspiration de Beaufort, bien qu'il ne se fît pas

la moindre illusion sur leurs dispositions, et sur le parti qu'ils

auraient pris si l'affaire eût réussi, ou même si une lutte sérieuse

s'était engagée.

Le complot resta quelque temps entre Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon,

Beaufort, Beaupuis et Alexandre de Campion. La dernière résolution ne

fut prise qu'à la fin du mois de juillet ou dans les premiers jours

d'août, c'est-à-dire précisément au milieu de la querelle de Mme de

Montbazon et de Mme de Longueville, qui commença la crise et ouvrit la

porte à tous les événements qui suivirent. C'est alors seulement que

Beaufort en parla à Henri de Campion, en présence de Beaupuis. Le crime

de Mazarin était de continuer Richelieu. «Le duc de Beaufort me dit

qu'il croyoit que j'avois remarqué que le cardinal Mazarin rétablissoit

à la cour et par tout le royaume la tyrannie du cardinal de Richelieu,

avec plus d'autorité et de violence qu'il n'en avoit paru sous le

gouvernement de celui-ci; qu'ayant entièrement gagné l'esprit de la

reine et mis tous les ministres à sa dévotion, il étoit impossible

d'arrêter ses mauvais desseins qu'en lui ôtant la vie; que le bien

public l'ayant fait résoudre de prendre cette voie, il m'en instruisoit

en me priant de l'assister de mes conseils et de ma personne dans

l'exécution. Beaupuis prit la parole pour représenter avec chaleur les

maux que la trop grande autorité du cardinal de Richelieu avoit causés à

la France, et conclut en disant qu'il falloit prévenir de pareils

inconvénients avant que son successeur ait rendu les choses sans

remède.» A la conclusion près, ce sont les vues et le langage des

Importants et des Frondeurs, de La Rochefoucauld et de Retz. Henri de

Campion se donne comme ayant combattu d'abord le projet du duc avec tant

de force, que plus d'une fois il l'ébranla; mais les deux duchesses le

remontaient bien vite, et Beaupuis et Alexandre de Campion, au lieu de

le retenir, l'animaient. Quelque temps après, Beaufort ayant déclaré

qu'il avait pris son parti, Henri de Campion se rendit à deux

conditions: «L'une, dit-il, de ne point mettre la main sur le cardinal,

puisque je me tuerois plutôt moi-même que de faire une action de cette

nature; l'autre, que, s'il faisoit entreprendre l'exécution hors de sa

présence, je ne me résoudrois jamais à m'y trouver, tandis que, s'il y

étoit lui-même, je me tiendrois sans scrupule auprès de sa personne,

pour le défendre dans les accidents qui pourroient arriver, mon emploi

auprès de lui et mon affection m'y obligeant également. Il m'accorda ces

deux choses, en témoignant m'en estimer davantage, et ajouta qu'il se

trouveroit à l'exécution, afin de l'autoriser de sa présence.»

Le plan était d'attaquer le cardinal dans la rue, pendant qu'il faisait

des visites en voiture, n'ayant d'ordinaire avec lui que quelques

ecclésiastiques, avec cinq ou six laquais. On devait se présenter en

force et à l'improviste, faire arrêter le carrosse et frapper Mazarin.

Pour cela, il fallait qu'un certain nombre de domestiques de la maison

de Vendôme, qui n'étaient pas dans la confidence, se trouvassent tous

les jours, dès le matin, dans des cabarets autour de la demeure du

cardinal, qui était alors à l'hôtel de Clèves, près du Louvre. Parmi les

domestiques qu'on n'avait pas mis dans le secret, Henri de Campion nomme

positivement Ganseville. On devait leur adjoindre «les sieurs

d'Avancourt et de Brassy, Picards, gens fort déterminés et intimes amis

de Lié.» On donnait ce prétexte que les Condé se proposant de faire

affront à Mme de Montbazon, le duc de Beaufort, pour s'y opposer,

voulait avoir sous la main une troupe de gentilshommes à cheval et

armés. Les rôles étaient d'avance distribués. Ceux-ci devaient arrêter

le cocher du cardinal; ceux-là devaient ouvrir les deux portières et le

frapper, pendant que le duc serait là, à cheval, avec Beaupuis, Henri de

Campion et d'autres, pour combattre et dissiper ceux qui tenteraient de

résister. Alexandre de Campion devait rester auprès de la duchesse de

Chevreuse et à ses ordres; et elle-même devait plus que jamais être

assidue auprès de la reine, pour préparer les voies à ses amis, et, en

cas de succès, entraîner la régente du côté des victorieux.

Plusieurs occasions favorables d'exécuter ce plan se présentèrent. Une

première fois, Henri de Campion étant avec son monde dans la petite rue

du Champ-Fleuri, dont une extrémité donne dans la rue Saint-Honoré et

l'autre près du Louvre, vit le cardinal sortir de l'hôtel de Clèves, en

carrosse, avec l'abbé de Bentivoglio, le neveu du célèbre cardinal de ce

nom, quelques ecclésiastiques et quelques valets. Campion demanda à l'un

d'eux où le cardinal allait, on lui répondit: chez le maréchal

d'Estrées. «Je vis, dit Campion, que, si je voulois donner cet avis, sa

mort étoit infaillible. Mais je crus que je serois si coupable devant

Dieu et devant les hommes que je n'eus point la tentation de le faire.»

Le lendemain on sut que le cardinal devait aller faire une collation

chez Mme du Vigean, dans sa charmante maison de La Barre, à l'entrée de

la vallée de Montmorency, où était Mme de Longueville[300] et où devait

aussi se trouver la reine, qui était déjà partie.

[300] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. II et chap.

III. C'est vraisemblablement aussi la partie de plaisir que

décrit Scarron, t. VII, p. 178, _Voyage de la Reine à La Barre_.

Le cardinal s'y rendait de son côté, et n'avait avec lui, dans son

carrosse, que le comte d'Harcourt. Beaufort commanda à Campion

d'assembler sa troupe et de courir après; mais Campion lui

représenta que, si on attaquait le cardinal en compagnie du comte

d'Harcourt, il fallait se décider à les tuer tous deux, d'Harcourt

étant trop généreux pour voir frapper Mazarin sous ses yeux sans le

défendre, et que le meurtre de d'Harcourt soulèverait contre eux

toute la maison de Lorraine.

Quelques jours après on eut avis que le cardinal devait aller dîner à

Maisons, chez le maréchal d'Estrées, ainsi que le duc d'Orléans. «Je fis

consentir le duc, dit Campion, que, si le ministre étoit dans le

carrosse de son Altesse Royale, le dessein ne s'exécuteroit pas; mais il

dit que, s'il étoit seul, il falloit qu'il mourût. Le matin il fit

préparer des chevaux et se tint dans les Capucins avec Beaupuis, près de

l'hôtel de Vendôme, postant un valet de pied dans la rue pour l'avertir

quand le cardinal passeroit, et m'enjoignant de me tenir avec ceux que

j'avois coutume d'assembler à l'Ange (nom d'un cabaret), dans la rue

Saint-Honoré, assez proche de l'hôtel de Vendôme, et que, si le cardinal

alloit sans le duc d'Orléans, je montasse à cheval avec tous ces

messieurs, et l'allasse prendre en passant aux Capucins. Je fus, ajoute

Campion, dans l'inquiétude que l'on peut penser, jusqu'à ce que, voyant

passer le carrosse du duc d'Orléans, j'aperçus le cardinal dans le fond

avec lui.»

Enfin, l'irritation de Beaufort ayant été portée à son comble par l'exil

de Mme de Montbazon, qui est certainement du 22 août[301], le duc,

aiguillonné par Mme de Chevreuse, par la passion et par un faux honneur,

devint lui-même impatient d'agir. Voyant que, le jour, il se rencontrait

sans cesse des difficultés dont il était bien loin de deviner la cause,

il résolut d'exécuter le coup pendant la nuit, et dressa une embuscade

dont le succès semblait assuré, et que Campion nous fait connaître. Le

cardinal allait tous les soirs chez la reine et s'en revenait assez

tard. On l'attaquerait à son retour entre le Louvre et l'hôtel de

Clèves. On aurait des chevaux tout prêts dans quelque hôtellerie

voisine. Le duc lui-même s'y tiendrait avec Beaupuis et Campion, pendant

que le ministre serait chez la reine, et, sitôt qu'il sortirait, ils

s'avanceraient tous les trois et feraient venir les autres qui, en

attendant, se tiendraient à cheval, sur le quai, le long de la rivière,

tout auprès du Louvre. Tout cela se pouvait très-bien faire la nuit,

sans éveiller aucun soupçon.

[301] Voyez dans la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, la

lettre de cachet adressée à Mme de Montbazon.

Songez que celui qui fournit ces détails si précis est un des principaux

conjurés, qu'il écrit à une assez grande distance de l'événement, en

sûreté, et, encore une fois, sans nul intérêt, ne craignant plus rien de

Mazarin, qui vient de mourir, et n'en attendant rien; songez qu'en

parlant comme il le fait il accuse son propre frère, que, sans doute il

s'attribue de louables intentions et même quelques bonnes actions, mais

qu'il confesse être entré dans le complot, et que, si l'exécution avait

eu lieu, il y aurait pris part, en combattant à côté de Beaufort. Le

procès déféré au parlement n'ayant pas abouti faute de preuves, Campion

n'imaginait pas que Mazarin eût jamais connu «les circonstances du

complot, ni ceux qui en savoient le fond et qui y étoient employés.» Il

dit aussi «qu'à présent que le cardinal est mort il n'y a plus à

craindre de nuire à personne en disant les choses comme elles sont.» Il

ne se défend donc pas, il se croit à l'abri de toute recherche, il écrit

seulement pour soulager sa conscience. Or, ce qu'il dit, c'est

précisément, sans qu'il s'en doute, ce que Mazarin, de son côté, avait

tiré de ses diverses informations.

Nous avons vu quelle importance Mazarin attachait à l'arrestation

d'Avancourt et de Brassy, et quel art il mit à répandre le bruit que

dans leurs interrogatoires ils ne disaient rien, pour ôter toute

inquiétude à ceux qu'ils auraient pu compromettre, et par là les attirer

à Paris, où ils n'auraient pas manqué d'être pris. Henri de Campion nous

apprend qu'il s'agit ici particulièrement de lui, et il semble qu'il

traduise en français l'un des passages italiens des carnets: «On mena,

dit-il, à la Bastille Avancourt et Brassy, où ils déposèrent que je les

avois fait assembler plusieurs fois, de la part du duc de Beaufort,

pour les intérêts de Mme de Montbazon, à ce que je leur avois dit. Cela

ne donnoit pas motif d'interroger le duc, puisqu'ils avouoient qu'il ne

leur avoit pas parlé; ainsi il n'eût pas manqué de nier d'avoir donné

les ordres que je leur avois portés de sa part; on connut alors que l'on

ne pouvoit travailler à son procès avant de me prendre, afin de trouver

matière à l'interroger d'après mes propres dépositions, et de nous si

bien embarrasser tous deux que l'on pût découvrir la trace de l'affaire.

La preuve de cette conspiration importoit essentiellement au cardinal,

qui, ne faisant que de s'établir dans le gouvernement et affectant de le

faire par la douceur, avoit été assez malheureux d'être contraint, en

débutant, de faire une violence contre un des plus grands du royaume,

pour son intérêt particulier, sans qu'il parût une conviction qui

l'obligeât à traiter le duc avec cette rigueur. Le cardinal, désespéré

de ne pouvoir persuader les autres de ce dont il étoit entièrement

assuré, avoit un grand désir de m'avoir entre ses mains. Il jugea

néanmoins qu'il falloit me donner le temps de me rassurer afin de me

prendre avec plus de facilité.»

Nous pourrions ajouter à tout cela qu'Henri de Campion, recherché et

serré de près dans sa retraite d'Anet chez le duc de Vendôme, s'étant

enfui de France et ayant été retrouver à Rome son ami le comte de

Beaupuis, rend compte des efforts opiniâtres que fit Mazarin pour

obtenir l'extradition de celui-ci, la résistance du pape Innocent X, les

égards qu'on eut pour Beaupuis lorsqu'on fut bien forcé de le mettre au

château Saint-Ange; toutes choses qui, se rencontrant également dans les

carnets et les lettres de Mazarin et dans les mémoires d'Henri de

Campion, mettent hors de doute la parfaite sincérité des démarches du

cardinal et l'exactitude de ses renseignements.

N'en est-ce pas assez pour réduire à néant les doutes intéressés de La

Rochefoucauld et les dénégations passionnées du chef de la Fronde, le

très-spirituel mais très-peu véridique cardinal de Retz, le plus ardent

et le plus opiniâtre des ennemis de Mazarin? Quant à nous, il nous

semble ou qu'il n'y a plus de certitude en histoire, ou qu'il faut

considérer désormais comme un point absolument démontré qu'il y eut un

projet arrêté de tuer Mazarin, que ce projet a été conçu par Mme de

Chevreuse, en quelque sorte imposé par elle à Beaufort à l'aide de Mme

de Montbazon, que Beaufort a eu pour complices principaux le comte de

Beaupuis et Alexandre de Campion, que Henri de Campion est entré plus

tard dans l'affaire, à la pressante sollicitation du duc, ainsi que deux

autres officiers d'un rang secondaire; que pendant le mois d'août il y a

eu diverses tentatives sérieuses d'exécution, particulièrement une

dernière après l'exil de Mme de Montbazon, le dernier d'août ou plutôt

le 1er septembre, et que cette tentative-là n'a manqué que par des

circonstances tout à fait indépendantes de la volonté des conspirateurs.

Comment la dernière tentative d'assassinat formée contre Mazarin,

l'embuscade nocturne si bien dressée le 1er septembre 1643,

échoua-t-elle? Ici, sans nous arrêter à discuter les conjectures d'Henri

de Campion, bornons-nous à dire que Mazarin, qui était sur ses gardes,

prévint le coup qui lui était destiné, en n'allant pas chez la reine le

soir où on devait le frapper, pendant qu'il reviendrait du Louvre. Le

lendemain, la scène était changée. Le bruit s'était répandu que le

premier ministre avait pensé être tué par Beaufort et ses amis, mais

qu'il avait échappé, et que la fortune se déclarait en sa faveur. Un

projet d'assassinat, surtout lorsqu'il est manqué, excite toujours une

extrême indignation, et celui qui est sorti d'un grand danger et paraît

destiné à l'emporter trouve aisément des défenseurs. Une foule de gens,

qui eussent peut-être appuyé Beaufort victorieux, vinrent offrir leurs

services et leurs épées au cardinal, et dans la matinée il se rendit au

Louvre, escorté de trois cents gentilshommes.

Depuis quelques jours, Mazarin avait compris qu'il lui fallait à tout

prix éclaircir la situation, et que le moment était venu de porter la

reine à prendre un parti. L'occasion était décisive. Si le péril qu'il

venait de courir, et qui n'était que suspendu sur sa tête, ne suffisait

pas à tirer la reine de ses incertitudes, c'est qu'elle ne l'aimait

point; et Mazarin savait bien qu'au milieu des dangers qui

l'entouraient, toute sa force était dans l'affection de la reine, et que

de là dépendaient et son salut présent et son avenir. Aussi, soit

politique, soit passion sincère, c'est toujours au cœur d'Anne

d'Autriche qu'il s'adressait, et au début de la crise il s'était dit à

lui-même: «Si je croyais que la reine se sert de moi par nécessité, sans

avoir d'inclination pour ma personne, je ne m'arrêterais pas ici trois

jours[302].» Mais, nous l'avons assez fait entendre, Anne d'Autriche

aimait Mazarin. Chaque jour, en le comparant à ses rivaux, elle

l'appréciait davantage. Elle admirait la justesse et la lucidité de son

esprit, sa finesse et sa pénétration, cette puissance de travail qui lui

faisait porter le poids du gouvernement avec une aisance merveilleuse,

son coup d'œil si sûr, sa profonde prudence et en même temps la

judicieuse vigueur de ses résolutions. Elle voyait les affaires de la

France partout prospérer entre ses mains fermes et habiles. Le cardinal

n'était pour rien, il est vrai, dans l'immortelle bataille qui venait

d'inaugurer avec tant d'éclat le nouveau règne; mais il était pour

beaucoup dans les succès qui avaient suivi et montré à l'Europe étonnée

que la journée de Rocroy n'était pas un heureux hasard. Quand tout le

monde dans le conseil s'était opposé au siége de Thionville, quand M. le

Prince lui-même y était contraire, quand Turenne consulté n'osait pas se

déclarer, c'est Mazarin qui avait insisté avec une énergie

extraordinaire pour qu'on profitât de la victoire de Rocroy, et qu'on

rapprochât la France du Rhin. La proposition première venait sans doute

du jeune vainqueur, mais Mazarin avait eu le mérite de la comprendre,

de la soutenir et de la faire triompher. Si jamais premier ministre

n'avait été servi par un tel général, jamais aussi général n'avait été

servi par un tel ministre; et, grâce à tous les deux, le 11 du mois

d'août, pendant que messieurs les Importants mettaient leur génie à

faire un indigne affront à la noble sœur du héros qui venait de sauver

la France et qui allait l'agrandir, pendant qu'ils déployaient leur

éloquence dans les salons ou aiguisaient leurs poignards dans de

ténébreux conciliabules, Thionville, alors une des premières places de

l'Empire, se rendait après une défense opiniâtre; nous pouvions marcher

au secours du maréchal de Guébriant, couvrir l'Alsace, passer le Rhin,

et aller faire tête à Mercy. La régence d'Anne d'Autriche s'ouvrait sous

les plus brillants auspices. Et en même temps le ministre auquel la

reine devait tant, au lieu de s'imposer à elle et de prétendre la

gouverner, était à ses pieds et lui prodiguait des soins, des respects,

des tendresses qu'elle n'avait jamais connues. Loin qu'il lui parut

ressembler à l'impérieux et triste Richelieu, elle pouvait se rappeler,

avec une émotion agréable, les paroles de Louis XIII, lorsque pour la

première fois il lui présenta Mazarin: «Il vous plaira, Madame, parce

qu'il ressemble à Buckingham.» Mais c'était Buckingham avec un bien

autre génie. Elle dut frémir, quand Mazarin mit sous ses yeux tous les

indices de l'odieuse entreprise formée contre lui. Il y eut là entre eux

de suprêmes explications. Plus que jamais, il dut la presser de lever

le masque[303], de sacrifier à une nécessité manifeste les ménagements

qu'elle s'étudiait à garder, de braver un peu plus les discours de

quelques dévots et de quelques dévotes, et de lui permettre enfin de

défendre sa vie. Jusque-là Anne d'Autriche hésitait par des raisons qui

se comprennent. L'insolence de Mme de Montbazon l'avait déjà fort

irritée; la conviction qu'elle acquit des nombreuses tentatives

d'assassinat qui avaient échoué par hasard et pouvaient se renouveler la

décida, et c'est dans les derniers jours du mois d'août 1643 qu'il faut

placer la date certaine de l'ascendant déclaré, public et sans rival, de

Mazarin sur Anne d'Autriche. Il ne lui avait jamais déplu; il commença à

lui agréer dans le mois qui précéda la mort de Louis XIII; elle le nomma

premier ministre au milieu de mai, un peu par goût et beaucoup par

politique; peu à peu le goût s'accrut, et devint assez fort pour

résister à toutes les attaques; ces attaques, en passant aux dernières

extrémités et en lui faisant craindre pour la vie même de Mazarin,

précipitèrent la victoire de l'heureux cardinal, et, le lendemain du

dernier guet-apens nocturne où il devait périr, Mazarin était le maître

absolu du cœur de la reine, et plus puissant que ne l'avait été

Richelieu après la journée des Dupes.

[302] IIIe carnet, p. 10, en espagnol: Sy yo creyera lo que dicen

que S. M. se sierve di mi per necessidad, sin tener alguna

inclinacion, no pararia aqui tres dias.»

[303] IIe carnet, p. 65: «Quitarse la masqhera.»

Nous avons en vain recherché dans les carnets quelques traces des

explications que Mazarin dut avoir avec la reine en cette grave

conjoncture. Ces explications-là ne sont point de celles qu'on puisse

oublier, et dont il soit besoin de tenir note. Cependant nous

rencontrons un passage obscur écrit en espagnol, où nous saisissons

assez distinctement les mots suivants: «Je ne devrais plus avoir aucun

doute depuis que la reine, dans un excès de bonté, m'a dit que rien ne

pourrait m'ôter le poste qu'elle m'a fait la grâce de me donner auprès

d'elle; néanmoins, comme la crainte est une compagne inséparable de

l'affection, etc[304].» Vers ce temps-là, Mazarin étant tombé un peu

malade à force de travaux et de soucis, et ayant pris la jaunisse, a

écrit cette ligne fort courte, mais qui donne beaucoup à penser: «La

jaunisse, fruit d'un amour extrême[305].»

[304] IIIe carnet, p. 45: «...mas contodo esto siendo el temor un

compagnero inseparabile dell'affeccion, etc., etc.»

[305] IVe carnet, p. 3: «La giallezza cagionata dà soverchio

amore.»

Mme de Motteville était de service auprès de la reine Anne, lorsqu'au

bruit de l'assassinat qui n'avait pas réussi les courtisans

s'empressèrent de venir au Louvre protester de leur dévouement. La

reine, tout émue, lui dit[306]: «Vous verrez devant deux fois

vingt-quatre heures comme je me vengerai des tours que ces méchants amis

me font.» «Jamais, dit Mme de Motteville, le souvenir de ce peu de mots

ne s'effacera de mon esprit. Je vis en ce moment par le feu qui brillait

dans les yeux de la reine, et par les choses qui en effet arrivèrent le

lendemain et le soir même, ce que c'est qu'une personne souveraine,

quand elle est en colère et qu'elle peut tout ce qu'elle veut.» Si la

fidèle dame d'honneur eût été moins discrète, elle eût pu ajouter:

surtout quand cette personne souveraine est une femme et qu'elle aime.

[306] _Mémoires_, t. Ier, p. 185.

Mazarin avait dit[307]: «Les menées contre moi ne cesseront point tant

qu'on verra auprès de Sa Majesté un parti puissant déclaré contre moi,

et capable de gagner l'esprit de la reine s'il m'arrivait quelque

disgrâce.» La défaite de ce parti fut demandée par Mazarin et accordée

par Anne d'Autriche, et les mesures les plus nécessaires immédiatement

arrêtées.

[307] IIIe carnet, p. 93 et dernière: «Ogniuno mi dice che li

disegni contra me non cesseranno, finche si vedrà che appresso di

S. M. vi è un potente partito contro di me, e capace d'acquistar

lo spirito di S. M. quando mi succeda una disgrazia.»

Ce qui pressait le plus et ne pouvait être différé d'un jour, c'était de

se mettre à l'abri de tout nouvel assassinat et de profiter du premier

mouvement de l'indignation publique contre l'auteur du complot et ceux

qui y avaient pris part. Or, l'auteur apparent du complot, c'était le

duc de Beaufort, aidé de ses principaux officiers et de quelques

gentilshommes de la maison de Vendôme. Il fallait donc arrêter Beaufort

et lui faire son procès. La reine y consentit. On peut juger par là de

l'autorité que Mazarin avait prise, et jusqu'où Anne d'Autriche pourrait

aller un jour pour défendre un ministre qui lui était cher. Le duc de

Beaufort était, avant la mort de Louis XIII, l'homme en qui la reine

avait le plus de confiance, et pendant quelque temps on l'avait cru

destiné au rôle de favori. Depuis, il avait bien gâté ses affaires par

ses airs avantageux et par son évidente incapacité, surtout par sa

liaison publique avec Mme de Montbazon; mais la reine avait une assez

grande faiblesse pour lui, et au bout de trois mois signer l'ordre de

son arrestation était un grand pas, nécessaire, il est vrai, mais

extrême, et qui était le signe manifeste d'un entier changement dans le

cœur et les relations intimes d'Anne d'Autriche. La dissimulation

qu'elle mit dans cette affaire marque la fermeté réfléchie de sa

résolution.

La journée du 2 septembre est vraiment solennelle dans l'histoire de

Mazarin, et nous pourrions dire dans celle de la France, car elle a vu

le raffermissement de la royauté, ébranlée par la mort de Richelieu et

de Louis XIII, et la ruine du parti des Importants. Ils ne s'en

relevèrent qu'au bout de cinq ans, en 1648, à la Fronde, où ils

reparurent toujours les mêmes, avec les mêmes desseins et la même

politique au dedans et au dehors, et, après avoir soulevé de sanglants

et stériles orages, vinrent de nouveau se briser contre le génie de

Mazarin et l'invincible fidélité d'Anne d'Autriche.

Le 2 septembre au matin, Paris et la cour retentissaient du bruit de

l'embuscade tendue la veille à Mazarin entre le Louvre et l'hôtel de

Clèves. Les cinq conspirateurs qui avec Beaufort y avaient mis la main,

à savoir le comte de Beaupuis, Alexandre et Henri de Campion, Brillet et

Lié, avaient pris la fuite et s'étaient mis en sûreté. Beaufort et Mme

de Chevreuse ne pouvaient les imiter; fuir, pour eux, c'eût été se

dénoncer eux-mêmes. L'intrépide duchesse n'avait donc pas hésité à

paraître à la cour, et elle était auprès de la régente dans la soirée du

2 septembre, avec une autre personne, étrangère à ces trames ténébreuses

et même incapable d'y ajouter foi, une bien différente ennemie de

Mazarin, la pieuse et noble Mme de Hautefort. Pour le duc, insouciant et

brave, il était allé le matin à la chasse, et à son retour il alla,

selon sa coutume, présenter ses hommages à la reine. En entrant au

Louvre il rencontra sa mère, Mme de Vendôme, et sa sœur la duchesse de

Nemours, qui avaient tout le jour accompagné la reine et remarqué son

émotion. Elles firent tout ce qu'elles purent pour l'empêcher de monter,

et le conjurèrent de s'éloigner quelque temps. Lui, sans se troubler,

leur répondit comme autrefois le duc de Guise: «On n'oserait,» et il

entra dans le grand cabinet de la reine, qui le reçut de la meilleure

grâce du monde et lui fit toutes sortes de questions sur sa chasse,

«comme si, dit Mme de Motteville[308], elle n'avoit eu que cette pensée

dans l'esprit. Le cardinal étant arrivé sur cette douceur, elle se leva

et lui dit de la suivre. Il parut qu'elle vouloit aller tenir conseil

dans sa chambre. Elle y passa suivie seulement de son ministre. En même

temps le duc de Beaufort, voulant sortir, trouva Guitaut, capitaine des

gardes, qui l'arrêta et lui fit commandement de le suivre au nom du roi

et de la reine. Le prince, sans s'étonner, après l'avoir considéré

fixement, lui dit: Oui, je le veux; mais cela, je l'avoue, est assez

étrange. Puis, se tournant du côte de Mmes de Chevreuse et de Hautefort,

qui étoient là et causoient ensemble, il leur dit: Mesdames, vous voyez,

la reine me fait arrêter..... Le lendemain, continue Mme de Motteville,

pendant qu'on peignoit la reine, elle nous fit l'honneur de nous dire, à

deux de ses femmes et à moi, que deux ou trois jours auparavant, étant

allée se promener à Vincennes, où M. de Chavigny lui avoit donné une

magnifique collation, elle avoit vu le duc de Beaufort fort enjoué, et

qu'alors il lui vint dans l'esprit de le plaindre, disant en elle-même:

_Hélas! ce pauvre garçon dans trois jours sera peut-être ici, où il ne

rira pas._ Et la demoiselle Filandre, première femme de chambre, me jura

que la reine pleura ce soir-là en se couchant.» La bonne dame d'honneur,

toujours attentive à taire ou à nier ce qui pourrait nuire à sa

maîtresse, et à relever ce qui lui est favorable, se complaît ici à

célébrer sa douceur et son humanité. Nous voyons surtout dans la

conduite d'Anne d'Autriche une dissimulation profonde, comme Mme de

Motteville ne peut s'empêcher de le remarquer: il est évident que tout

était concerté d'avance entre la reine et Mazarin, et si les larmes

qu'elle répandit en cette circonstance montrent ce qu'il lui en coûta de

faire mettre en prison un ancien ami, elles prouvent aussi, et encore

bien plus, à quel point l'ami nouveau lui devait être cher pour en

avoir obtenu un tel sacrifice.

[308] Tome Ier, p. 185.

Le lendemain matin, le duc de Beaufort fut conduit à ce même château de

Vincennes où, quelques jours auparavant, il avait été se promener et

faire collation avec la reine. Le peuple de Paris, toujours ami des

résolutions hardies quand elles réussissent, ne s'émut nullement de la

disgrâce de celui qu'un jour il devait adorer, et en voyant passer sur

le chemin de Vincennes le futur roi des faubourgs et des halles, il

avait applaudi, à ce qu'assure Mazarin, et s'était écrié avec joie:

«Voilà celui qui voulait troubler notre repos![309]» Les plus dangereux

des Importants reçurent l'ordre de s'éloigner de Paris. Montrésor,

Béthune, Saint-Ybar, Varicarville et quelques autres, furent confinés en

province sous une exacte surveillance, ou même quittèrent la France. On

commanda aux Vendôme de se retirer à Anet[310]; et le château d'Anet

étant bientôt devenu ce qu'avait été à Paris l'hôtel de Vendôme, l'asile

des conspirateurs, Mazarin les réclama du duc César, qui se garda bien

de les livrer. Le cardinal fut presque réduit à assiéger en règle le

château. Il menaça d'y pénétrer de vive force pour y saisir les

complices de Beaufort; ne supportant pas ce scandale d'un prince qui

bravait impunément la justice et les lois, il songeait à en avoir

raison, et il allait prendre une résolution énergique, quand le duc de

Vendôme se décida lui-même à quitter la France, et s'en alla en Italie

attendre la chute de Mazarin, comme autrefois il avait attendu en

Angleterre celle de Richelieu.

[309] IIIe carnet, p. 88: «Tutto il popolo gode e diceva: eccolà

quello che voleva turbar il nostro riposo!»

[310] Mme de Motteville, t. Ier, p. 190: «On envoya ordre à M. et

à Mme de Vendôme et à M. de Mercœur de sortir incessamment de

Paris. Le duc de Vendôme s'en excusa d'abord sur ce qu'il était

malade, mais pour le presser d'en partir et lui faire faire son

voyage plus commodément, la reine lui envoya sa litière.»

L'arrestation de Beaufort, la dispersion de ses complices, de ses amis,

de sa famille, était la première, l'indispensable mesure que devait

prendre Mazarin pour faire face au danger le plus pressant. Mais que lui

eût-il servi de frapper le bras s'il eût laissé subsister la tête, si

Mme de Chevreuse était restée là, toujours empressée à entourer la reine

de soins et d'hommages, assidue à la cour, retenant ainsi et ménageant

les dernières apparences de son ancienne faveur pour soutenir et

encourager dans l'ombre les mécontents, leur souffler son audace, et

susciter de nouveaux complots? Elle avait encore dans sa main les fils

mal rompus de la conspiration, et à côté d'elle était un homme trop

expérimenté pour se laisser compromettre en de pareilles menées, mais

tout prêt à en profiter, et que Mme de Chevreuse s'était appliquée à

faire paraître à la reine, à la France et à l'Europe, comme très-capable

de conduire les affaires. Mazarin n'hésita donc pas, et le lendemain

même de l'arrestation de Beaufort, le 3 septembre, Châteauneuf était

invité à venir saluer la reine, et à se rendre ensuite dans son

gouvernement de Touraine[311]. L'ancien garde des sceaux de Richelieu

trouva que c'était déjà quelque chose d'être sorti ouvertement de

disgrâce, d'avoir repris le rang éminent qu'il avait jadis occupé dans

les ordres du roi et le gouvernement d'une grande province. Son ambition

allait bien plus haut; il la garda et l'ajourna, obéit à la reine, se

ménagea habilement avec elle, et se maintint fort bien avec son

ministre, en attendant qu'il le pût remplacer.

[311] IIIe carnet, p. 40: «Permissione a Chatonof di veder la regina

ed ordine di andar in Turena.» Olivier d'Ormesson, dans son Journal

donne cet ordre sous la date du 3 septembre 1643.

Mme de Chevreuse n'eut pas la sagesse de Châteauneuf. Elle ne sut pas

faire bonne mine à mauvais jeu, ou elle était trop engagée pour quitter

sitôt la partie. La Châtre, qui était un de ses amis les plus

particuliers et qui la voyait tous les jours, raconte[312] que le soir

même où Beaufort fut arrêté au Louvre, «Sa Majesté lui dit qu'elle la

croyoit innocente des desseins du prisonnier, mais que néanmoins elle

jugeoit à propos que, sans éclat, elle se retirât à Dampierre, et

qu'après y avoir fait quelque séjour elle se retirât en Touraine.» Mme

de Chevreuse fut bien forcée d'aller à Dampierre; mais là, au lieu de se

tenir tranquille, elle remua ciel et terre pour sauver ceux qui

s'étaient compromis pour elle. Elle recueillit chez elle Alexandre de

Campion[313] et lui fournit l'argent et tout ce qui lui était

nécessaire pour se dérober sûrement aux poursuites du cardinal.

Intrépide pour elle-même, accoutumée aux tempêtes, elle s'inquiétait

par-dessus tout du sort de ses amis, et en sachant plusieurs à Anet elle

y envoyait sans cesse[314]. Elle commença même à renouer de nouvelles

trames, et trouva moyen de faire parvenir une lettre à la reine[315]. On

lui adressait message sur message pour hâter son départ[316]. On lui

envoyait Montaigu, on lui envoyait La Porte[317]. Elle les recevait avec

hauteur, et différait sous divers prétextes. Nous avons vu qu'en allant

au-devant d'elle, à son retour de Bruxelles, Montaigu lui avait offert,

de la part de la reine et de Mazarin, de lui payer les dettes qu'elle

avait contractées pendant tant d'années d'exil; elle avait déjà reçu de

grosses sommes; elle ne voulait partir qu'après que la reine aurait

accompli toutes ses promesses[318]. Elle quitta la cour et Paris la

douleur dans l'âme et en frémissant, comme Annibal en quittant l'Italie.

Elle sentait que la cour et Paris et l'intérieur de la reine étaient le

vrai champ de bataille, et que s'éloigner, c'était abandonner la

victoire à l'ennemi. Sa retraite fut un deuil à tout le parti

catholique, aux amis de la paix et de l'alliance espagnole, et au

contraire une joie publique pour les amis de l'alliance protestante. Le

comte d'Estrade vint au Louvre de la part du prince d'Orange, auprès

duquel il était accrédité, en remercier officiellement la régente[319].

[312] _Mémoires_, t. LI de la collect. Petitot, p. 244.

[313] _Recueil_, etc., p. 133: «Je ne pouvois désirer une plus

grande consolation dans mes malheurs que la permission que vous me

donnez d'aller à Dampierre; la crainte que vous me témoignez avoir

qu'on me surprenne sur les chemins est très-obligeante, mais je

prendrai si bien garde à moi que ce malheur ne m'arrivera pas. Je ne

marcherai point de jour, et les nuits sont si obscures que je ne

serai vu de personne.»

[314] IVe carnet, p. 1: «Hebert, mestre d'hotel di Mma di Cheverosa,

tre volte in tre giorni a Aneto dà M. di Vendomo.»

[315] IVe carnet, p. 3: «Lettera per altra strada di Cheverosa

alla regina.»

[316] IIIe carnet, p. 81 et 82: «Allontanar Cheverosa che fà

mille caballe.»

[317] La Châtre, _ibid._ Voyez aussi une lettre inédite de La Porte,

BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, IIe portefeuille du docteur Valant, p. 107.

Voyez l'APPENDICE.

[318] IIIe carnet, p. 86: «Mma di Cheverosa sortita havendo somme

considerabili di denari contanti. S. M. sa ben li suoi disegni, e

che se li da 200 mil lire, come pretende, vi havrà havute 400 mil

lire.» Journal d'Olivier d'Ormesson: «19 septembre. Au conseil,

j'ouïs Monsieur demander si on avoit payé les deux cent mille livres

à Mme de Chevreuse qu'on lui avoit promises.» La Châtre, _ibid._:

«Elle s'opiniâtra de toucher, avant que de partir, quelque argent

qu'on lui avoit promis.»

[319] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CV, lettre de

Gaudin à Servien, du 31 octobre 1643: «Le sieur de l'Estrade a fait

un compliment à Sa Majesté, de la part du prince d'Orange, sur

l'éloignement de Mme de Chevreuse, disant qu'elle avoit fait voir

par cette action la bonne intention qu'elle a pour la considération

de ses alliés, puisque dès son arrivée ladite dame lui proposa la

paix très-facile, et que les Espagnols quitteroient bien volontiers

tout ce que les François ont pris, pourvu qu'on leur accordât

seulement une chose, qui est l'abandonnement des Suédois et des

Hollandois.»

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 15 / 119 题