CHAPITRE QUATRIEME

1637-1643

MME DE CHEVREUSE EN ESPAGNE, PUIS EN ANGLETERRE.--LONGUE

NÉGOCIATION AVEC RICHELIEU POUR RENTRER EN FRANCE. COMMENT CETTE

NÉGOCIATION ÉCHOUE.--LE PARTI DES ÉMIGRÉS A LONDRES. MARIE DE

MÉDICIS, LE DUC DE LA VALETTE, LA VIEUVILLE, SOUBISE.--MME DE

CHEVREUSE S'EN VA EN FLANDRES.--ELLE PREND PART A LA CONSPIRATION

DU COMTE DE SOISSONS.--AFFAIRE DE CINQ-MARS.--MORT DE RICHELIEU.

DÉCLARATION ROYALE DE LOUIS XIII MOURANT, DU 20 AVRIL 1643, QUI

CONDAMNE MME DE CHEVREUSE A UN EXIL PERPÉTUEL. LA RÉGENTE LA

RAPPELLE.

On comprend l'accueil que fit le roi d'Espagne à l'intrépide amie de sa

sœur. Il avait envoyé au-devant d'elle plusieurs carrosses à six

chevaux, et à Madrid il la combla de toutes sortes de marques d'honneur.

Mme de Chevreuse avait alors trente-sept ans. A tous ses moyens de

plaire elle joignait le prestige des aventures romanesques qu'elle

venait de traverser, et l'on dit que Philippe IV grossit le nombre de

ses conquêtes[171]. Elle était déjà tout Anglaise et toute Lorraine;

elle devint Espagnole. Elle se lia avec le comte-duc Olivarès, et prit

un grand ascendant sur les conseils du cabinet de Madrid. Elle le dut

sans doute à son esprit et à ses lumières, mais particulièrement à la

noble fierté qu'elle déploya en refusant les pensions et l'argent qu'on

lui offrait, et en parlant toujours de la France comme il appartenait à

l'ancienne connétable de Luynes[172].

[171] Mme de Motteville, t. Ier, p. 93.

[172] Bibliothèque impériale, _Manuscrits de Colbert, affaires de

France_, in-fol., t. II, fol. 9. _Mémoire de ce que Mme de

Chevreuse a donné charge au sieur de Boispille de dire à

monseigneur le cardinal_: «Elle ne s'est obligée à rien du tout

en Espagne et ne se trouvera pas qu'elle ait pris un teston, fors

les bonnes chères et traitemens... Elle a parlé comme elle devoit

en Espagne, et croit que c'est une des choses qui l'a le plus

fait estimer du comte-duc.» APPENDICE, notes du chapitre IV.

Néanmoins, quelque agrément que lui donnât en Espagne la faveur déclarée

du roi, de la reine et du premier ministre, elle n'y demeura pas

longtemps. La guerre des deux pays rendait sa situation trop délicate;

ses lettres pénétraient difficilement en France; on n'osait lui écrire,

tant la police de Richelieu était redoutée, tant on craignait d'être

accusé de correspondre avec l'ennemi et avec Mme de Chevreuse.

L'intendant même de sa maison, Boispille, recevant d'elle une lettre,

dit au messager qui lui demandait une réponse: Nous ne faisons pas de

réponse en Espagne. Aussi, pour avoir plus de liberté et pour être plus

près de la France, elle prit le parti de passer dans un pays neutre et

même ami, et au commencement de l'année 1638 elle arriva en Angleterre.

Mme de Chevreuse fut reçue et traitée à Londres comme elle l'avait été à

Madrid. Elle y retrouva le premier de ses adorateurs, le comte de

Holland, encore très-puissant auprès du roi, lord Montaigu, son ami de

tous les temps, Craft, toujours passionné pour elle, et bien d'autres

gentilshommes anglais et français, qui s'empressèrent de lui faire

cortége. Elle avait toujours beaucoup plu à Charles Ier, et l'aimable

Henriette, en revoyant celle qui autrefois l'avait conduite à son royal

époux, l'embrassa et voulut qu'elle s'assît devant elle, distinction

tout à fait inusitée dans la cour d'Angleterre. Le roi et la reine

écrivirent en sa faveur au roi Louis XIII, à la reine Anne et au

cardinal de Richelieu. Mme de Chevreuse réclamait la pleine et entière

jouissance de son bien, qui lui avait été naguère accordée, et ensuite

retirée depuis sa fuite en Espagne. Au printemps de 1638, la grossesse

de la reine Anne, étant devenue publique, avait rempli la France

d'allégresse et ouvert tous les cœurs à la bienveillance et à

l'espérance. Mme de Chevreuse profita de cet événement pour adresser à

la reine la lettre suivante qu'Anne d'Autriche pouvait très-bien montrer

à Louis XIII, et qui pourtant, sous sa réserve et sa circonspection

diplomatique, laisse paraître la réciproque et intime affection de la

reine et de l'exilée[173]:

«A LA REINE, MA SOUVERAINE DAME,

«Madame, je ne serois pas digne de pardon si j'avois pu et manqué

de rendre compte à Votre Majesté du voyage que mon malheur m'a

obligée d'entreprendre. Mais la nécessité m'ayant contrainte

d'entrer en Espagne, où le respect de Votre Majesté m'a fait

recevoir et traiter mieux que je ne méritois, celui que je vous

porte m'a fait taire jusqu'à ce que je fusse en un royaume qui,

étant en bonne intelligence avec la France, ne me donne pas sujet

d'appréhender que vous ne trouviez pas bon d'en recevoir des

lettres. Celle-ci parlera devant toute chose de la joie

particulière que j'ai ressentie de la grossesse de Votre Majesté.

Dieu récompense et console tous ceux qui sont à elle par ce

bonheur, que je lui demande de tout mon cœur d'achever par

l'heureux accouchement d'un dauphin. Encore que ma mauvaise

fortune m'empêche d'être des premières à le voir, croyez que mon

affection au service de Votre Majesté ne me laissera pas des

dernières à m'en réjouir. Le souvenir que je ne saurois douter que

Votre Majesté n'ait de ce que je lui dois et celui que j'ai de ce

que je lui veux rendre, lui persuaderont assez le déplaisir que ce

m'a été de me voir réduite à m'éloigner d'elle pour éviter les

peines où j'appréhendois que des soupçons injustes ne me missent.

Il m'a fallu priver de la consolation de soulager mes maux en les

disant à Votre Majesté, jusqu'à cette heure que je puis me

plaindre à elle de ma mauvaise fortune, espérant que sa protection

me garantira de la colère du roi et des mauvaises grâces de M. le

cardinal. Je n'ose le dire moi-même à Sa Majesté et ne le fais pas

à M. le cardinal, m'assurant que votre générosité le fera, et

rendra agréable ce qui pourroit être importun de ma part. La vertu

de Votre Majesté m'assure qu'elle l'exercera volontiers en cette

occasion, et qu'elle emploiera sa charité pour me dire, ce que je

sais, qu'elle est toujours elle-même. Votre Majesté saura, par les

lettres du roi et de la reine de la Grande-Bretagne l'honneur

qu'ils me font. Je ne le saurois mieux exprimer qu'en disant à

Votre Majesté qu'il mérite sa reconnoissance. Je crois que vous

approuverez ma demeure en leur cour, que cela ne me rendra pas

digne d'un mauvais traitement, et que l'on ne me refusera point

les choses que l'autorité de Votre Majesté et le soin de M. le

cardinal m'avoient procurées avant mon départ, et que je demande à

monsieur mon mari. En quoi je supplie Votre Majesté de me

protéger, afin que j'en aie bientôt les effets si justes que j'en

attends.»

[173] Manuscrits de Colbert, _ibid._

En même temps qu'elle réclamait son bien, Mme de Chevreuse songeait à

acquitter une dette qui pesait à sa fierté. A Tours, elle avait bien été

forcée d'accepter l'argent que lui avait envoyé Richelieu; mais, ainsi

que nous l'avons dit[174] elle l'avait accepté comme un simple prêt, et

sous le couvert de la lettre officielle à la reine Anne qu'on vient de

lire, était un petit billet confidentiel et réservé à la reine seule, où

nous voyons que la reine de France avait elle-même autrefois emprunté de

l'argent à son ancienne surintendante. Celle-ci, en effet, la conjure de

payer M. le cardinal sur ce qu'elle lui doit, et, si elle le peut,

«d'achever le surplus de la dette[175].»

[174] Plus haut, p. 136.

[175] Manuscrits de Colbert, _ibid._

Ces derniers mots, et bien d'autres de lettres subséquentes, nous

apprennent que depuis sa sortie de France, n'ayant rien voulu recevoir

de l'étranger, Mme de Chevreuse avait épuisé toutes ses ressources, et

que, n'ayant pas la disposition de son bien, elle en était réduite à

Londres à faire des dettes toujours croissantes, et auxquelles elle ne

savait comment satisfaire. Pendant ce temps-là M. de Chevreuse, qui

avait mis sa maison dans le plus triste état, et pour la rétablir

n'espérait que dans la raison et le crédit de sa femme, ne cessait

d'intercéder auprès du roi et du premier ministre pour qu'on la laissât

revenir en France. Le cardinal en était resté avec elle à l'offre de

pardon et d'_abolition_, comme on disait alors, que le président Vignier

avait été lui porter jusqu'à la frontière d'Espagne. Outre les raisons

générales de souhaiter son retour, que lui-même a développées, Richelieu

en avait une toute particulière en ce moment: il traitait avec le duc de

Lorraine; plus que jamais il s'efforçait de l'attirer à un accommodement

qui lui permît de rassembler toutes les forces de la France contre

l'Autriche et contre l'Espagne. Il avait donc le plus grand intérêt à

ménager Mme de Chevreuse, toute-puissante sur l'esprit du duc, qui tour

à tour avait nui et servi, qui déjà, à ce qu'il croyait, avait, en 1637,

empêché l'accommodement désiré, et pouvait l'empêcher encore. De son

côté, Mme de Chevreuse était lasse de l'exil; elle soupirait après son

bel hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre et son beau château de

Dampierre, après ses enfants, après sa fille, l'aimable Charlotte, qui

grandissait loin de sa mère, sans être, comme ses sœurs, destinée à la

carrière ecclésiastique. Elle frémissait à la pensée de la douloureuse

alternative qui chaque jour la pressait davantage, ou d'être forcée de

recourir à l'Angleterre et à l'Espagne, ou d'engager ses pierreries

qu'elle avait fait redemander à La Rochefoucauld[176]. Elle tenait à

cette riche parure, souvenir d'un temps plus heureux; car Mme de

Chevreuse était femme, elle en avait les faiblesses comme les grâces, et

quand la passion et l'honneur ne la jetaient pas au milieu des périls,

elle se complaisait dans toutes les élégances de la vie[177]. C'est ce

mélange de mollesse féminine et de virile énergie qui est le trait

particulier de son caractère, et qui la rendait propre à toutes les

situations, aux douceurs et à l'abandon de l'amour, comme à l'agitation

des intrigues et des aventures. C'est avec ces divers sentiments qu'elle

se décida à reprendre avec Richelieu une négociation qui n'avait jamais

été entièrement abandonnée, et dont le succès paraissait assez facile,

puisque des deux parts on le souhaitait presque également.

[176] Voyez sur cette particularité LA JEUNESSE DE MME DE

LONGUEVILLE, 4e édit., chapitre IV, p. 237, etc. Il ne faut pas

croire d'ailleurs que ces pierreries fussent celles de la pauvre

Éléonore Galigai, la maréchale d'Ancre; car dans le partage que

fit Louis XIII des richesses du maréchal et de sa femme, c'est à

la reine Anne qu'il donna les joyaux et les bijoux. Voyez dans

l'APPENDICE les notes du chapitre Ier.

[177] Mme de Chevreuse, comme son petit-fils, aimait les arts et

les encourageait. Elle a été la protectrice de l'excellent

graveur Pierre Daret, qui lui a dédié sa collection des

_Illustres François et estrangers de l'un et de l'autre sexe_,

in-4º, 1654. Cette dédicace nous apprend des choses qui ne se

trouvent dans aucune des biographies de cet artiste, pas même

dans l'_Abécédaire_ de Mariette, et qui font le plus grand

honneur à Mme de Chevreuse. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre

IV.

Cette négociation dura plus d'une année. Le cardinal autorisa

l'intendant de la maison de Chevreuse, Boispille, et l'abbé Du Dorat, à

se rendre en Angleterre pour mener à bien cette affaire délicate. Ils y

mirent bien du temps, y prirent bien des peines; plus d'une fois il leur

fallut retourner de Londres à Paris et de Paris à Londres pour aplanir

les difficultés qui s'élevaient. Le fil souvent rompu se renouait pour

se rompre encore. Le cardinal et la duchesse désiraient fort sincèrement

s'accommoder; mais, se connaissant bien, ils voulaient prendre l'un

envers l'autre des sûretés presque inconciliables. Quand on a sous les

yeux les pièces diverses auxquelles a donné lieu cette longue

négociation[178], on y reconnaît tout l'esprit et le caractère de

Richelieu et de Mme de Chevreuse, les artifices habituels du cardinal

avec sa hauteur mal dissimulée, la souplesse de la belle dame, son

apparente soumission et ses précautions inflexibles. Successivement,

Richelieu se relâche davantage de sa rigueur accoutumée; mais ses

prétentions, perçant toujours sous la courtoisie la plus recherchée,

avertissent Mme de Chevreuse de prendre garde à elle et de ne faire

aucune faute devant un homme qui n'oubliait rien et qui pouvait tout.

C'est un curieux spectacle de les voir, pendant plus d'une année,

employer toutes les manœuvres de la plus fine diplomatie et épuiser les

ressources d'une habileté consommée pour se persuader l'un l'autre et

s'attirer vers le but commun qu'ils désiraient tous les deux, sans y

parvenir et se pouvoir guérir de leurs réciproques et incurables

défiances. Faisons connaître les traits principaux, les commencements,

le progrès, les péripéties et la fin inévitable de cette singulière

correspondance.

[178] La bibliothèque nationale possède deux manuscrits qui la

contiennent tout entière: l'un, que le père Griffet a connu et

mis à profit, et que déjà plus d'une fois nous avons cité, est le

tome II des _Manuscrits de Colbert, affaires de France_; ce ne

sont que des copies, souvent assez défectueuses; l'autre,

_Supplément françois_, no 4067, renferme, il est vrai, moins de

pièces, mais originales, parmi lesquelles il y a plusieurs

lettres autographes de Richelieu et de Mme de Chevreuse. Voyez

l'APPENDICE, notes du chapitre IV.

Elle s'ouvre le 1er juin 1638 par une lettre de Mme de Chevreuse. La

duchesse remercie le cardinal des assurances de bienveillance qu'on lui

a données de sa part; elle lui avoue que si l'année précédente elle

s'est résolue à quitter la France, ç'a été par appréhension des soupçons

qu'il paraissait nourrir envers elle; elle a voulu laisser au temps le

soin de les dissiper: «J'espère, lui dit-elle, que le malheur qui m'a

contraint de sortir de France s'est lassé de me poursuivre... Je serois

très-aise d'être tout à fait guérie des craintes que j'ai eues en

reconnoissant que mes ennemis ne sont pas plus puissants que mon

innocence[179].» La lettre, en feignant de la confiance et de l'abandon,

est fort calculée et réservée. Mme de Chevreuse se garde bien d'engager

une polémique sur le passé, mais elle y revient un peu pour sonder

Richelieu, ne voulant pas s'exposer à rentrer en France pour y être

recherchée sur sa conduite antérieure; aussi a-t-elle soin de placer

habilement et sans déclamation le mot d'innocence. Dès cette première

lettre, on comprend le jeu de Mme de Chevreuse, qui consiste à prendre

doucement ses sûretés. Cesser de se dire innocente, c'eût été se

remettre entre les mains de Richelieu, qui, au premier mécontentement

feint ou réel, pouvait s'armer de ses aveux et l'en accabler. La réponse

du cardinal découvre aussi, et selon nous, découvre un peu trop sa

secrète pensée: elle est, comme en général toute sa politique, captieuse

à la fois et impérieuse. Au milieu des démonstrations d'une politesse un

peu maniérée, il lui dit: «Ce que vous me mandez est conçu en tels

termes que, n'y pouvant consentir sans agir contre vous-même par excès

de complaisance, je ne veux pas répondre de peur de vous déplaire en

voulant vous servir. En un mot, Madame, si vous êtes innocente, votre

sûreté dépend de vous-même, et si la légèreté de l'esprit humain,

pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait relâcher quelque chose dont

Sa Majesté ait sujet de se plaindre, vous trouverez en sa bonté tout ce

que vous pouvez en attendre.» Mme de Chevreuse comprend aisément la

finesse du cardinal; mais, pour ne laisser subsister aucune équivoque,

elle lui adresse un mémoire où elle lui rend compte de toute sa conduite

et des motifs qui l'ont déterminée à sortir de France. Elle a fui, parce

que, tout en lui prodiguant les bonnes paroles, on essayait de lui faire

avouer qu'elle avait écrit au duc de Lorraine pour l'empêcher de rompre

avec l'Espagne et de s'entendre avec la France, et que, ne pouvant

avouer une faute qu'elle n'avait pas commise, et voyant qu'on en était

persuadé et qu'on alléguait même des lettres interceptées, elle avait

mieux aimé quitter son pays que d'y rester soupçonnée et en un perpétuel

danger. Richelieu s'empresse de la rassurer, mais au contraire il

l'épouvante en paraissant convaincu qu'elle a fait ce qu'elle est bien

décidée à ne jamais avouer. Était-ce une bien heureuse manière de lui

inspirer de la confiance que de lui rappeler l'affaire de Châteauneuf,

et de lui insinuer assez clairement qu'on a en main des preuves qui

dispensaient de tout aveu de sa part? «Quand le sieur de Boispille vous

alla trouver, je lui dis ce que j'estimois pour votre service et votre

sûreté, qui consistoit à mon avis à ne tenir rien de caché; ce à quoi

j'estimois que vous vous dussiez porter d'autant plus facilement, que

l'expérience vous a fait connoître, par ce qui s'est passé au fait de M.

de Châteauneuf, qu'en ce qui vous intéresse, ce dont vos amis ont la

preuve en main est plus secret que s'ils ne l'avoient point. Tant s'en

faut qu'on ait voulu vous faire avouer une chose qu'on ne sût pas, qu'on

voudroit ne savoir pas ce qu'on sait, pour ne pas vous obliger à le

dire[180].» Peut-on s'étonner, après cela, que Mme de Chevreuse recule,

ou du moins qu'elle soit fort embarrassée? Elle écrit le 8 septembre au

cardinal pour lui exprimer sa reconnaissance des bontés qu'il lui

témoigne, et en même temps le trouble où la jette la conviction

manifestement arrêtée dans son esprit, qu'elle est réellement coupable.

Sa lettre peint à merveille ses perplexités: «Considérez l'état où je

suis, très-satisfaite d'un côté des assurances que vous me donnez de la

continuation de votre amitié, et de l'autre fort affligée des soupçons

ou pour mieux dire des certitudes que vous dites avoir d'une faute que

je n'ai jamais commise, laquelle, j'avoue, seroit accompagnée d'une

autre si, l'ayant faite, je la niois, après les grâces que vous me

procurez du roi en l'avouant. Je confesse que ceci me met en un tel

embarras, que je ne vois aucun repos pour moi dans ce rencontre. Si vous

ne vous étiez pas persuadé si certainement de savoir cette faute, ou que

je la pusse avouer, ce seroit un moyen d'accommodement; mais vous

laissant emporter à une créance si ferme contre moi qu'elle n'admet

point de justification, et ne me pouvant faire coupable sans l'être,

j'ai recours à vous-même, vous suppliant, par la qualité d'ami que votre

générosité me promet, d'aviser un expédient par lequel Sa Majesté puisse

être satisfaite, et moi retourner en France avec sûreté, n'en pouvant

imaginer aucun, et me trouvant dans de grandes peines.»

[179] Manuscrits de Colbert, _ibid._

[180] Manuscrits de Colbert, lettre du 24 juillet 1638.

Or, voici l'expédient qu'inventa Richelieu pour délivrer Mme de

Chevreuse des inquiétudes qui la tourmentaient: il lui envoya une

déclaration royale par laquelle elle était autorisée à rentrer en France

avec un pardon absolu pour sa conduite passée, et notamment pour ses

négociations avec le duc de Lorraine contre le service du roi. En

recevant cette grâce fort inattendue, Mme de Chevreuse protesta contre

le pardon d'une faute qu'à aucun prix elle ne voulait reconnaître, ne

s'avouant coupable que de sa sortie précipitée du royaume. Ses ombrages

s'accroissant par le moyen même qu'on avait pris pour les dissiper, elle

se mit à examiner, à la lumière d'une attention défiante, tous les

termes de cette déclaration, et elle trouva bien du louche dans ce qui

se rapportait à son retour à Dampierre. Il n'était pas dit nettement

qu'elle y pourrait demeurer en liberté. La seule privation à laquelle

elle se condamnait était celle de ne plus voir la reine et de

n'entretenir aucune correspondance étrangère. Hormis cela, elle

demandait une entière liberté; elle demandait surtout que, sous un air

de pardon, on ne la noircît pas d'une faute qu'elle prétendait n'avoir

pas commise. Elle refuse donc, le 23 février 1639, l'abolition qui lui

est envoyée, et demande des explications sur la manière dont il lui sera

permis de vivre en France. Le cardinal, irrité de voir découvertes et

éludées toutes ses feintes, s'emporte et laisse paraître le fond de sa

pensée dans une lettre du 14 mars à l'abbé Du Dorat, où il se plaint que

Mme de Chevreuse ne veuille pas reconnaître ses négociations avec les

étrangers, comme si, dit-il, «on avoit jamais vu de malade guérir d'un

mal dont il ne veut pas qu'on le croye malade[181].» Il n'entend pas non

plus laisser Mme de Chevreuse séjourner à Dampierre plus de huit ou dix

jours, et elle devra se retirer dans quelqu'une de ses terres éloignées

de Paris. Il consent toutefois à modifier l'abolition royale qui avait

déplu à Mme de Chevreuse, et il lui en envoie une autre un peu adoucie,

comme une preuve extrême de sa condescendance et de la bonté du roi.

[181] Manuscrits de Colbert, folio 18. L'original est au _Supplément

françois_, no 4067.

Cette déclaration nouvelle était encore bien loin d'être celle que

désirait Mme de Chevreuse; elle n'y était pas seulement absoute de sa

sortie de France, mais «des autres fautes et crimes qu'elle avoit pu

commettre contre la fidélité qu'elle devoit au roi,» et Richelieu

revenait par un détour à son but, imposer indirectement au moins à la

malheureuse exilée une sorte de confession de crimes qu'elle soutenait

n'avoir pas commis, confession à la fois humiliante et dangereuse, et

qui la mettait à sa merci. Cependant, tel était le désir de la pauvre

femme de revoir sa patrie et sa famille, qu'après avoir réclamé de

nouveau et inutilement, elle se résigna à cette grâce suspecte. Elle fit

plus; Richelieu s'étant empressé de remettre à l'abbé Du Dorat et à

Boispille l'argent nécessaire pour acquitter les dettes qu'elle avait

contractées en Angleterre, et lui permettre de sortir de cette cour

comme il convenait à sa dignité et à son rang, elle consentit à laisser

signer en son nom, aux deux agents intermédiaires, un écrit destiné à

satisfaire Richelieu sans trop la compromettre, où, en termes

très-généraux, elle parlait humblement de sa mauvaise conduite

passée[182], et s'engageait, pourvu qu'on la laissât vivre en toute

liberté à Dampierre, à ne jamais venir secrètement à Paris. Elle avait

dû vaincre bien des scrupules, étouffer bien des défiances, et faire

céder ses secrets instincts aux sollicitations de sa famille, aux

instances de l'abbé Du Dorat et de Boispille, et à la parole solennelle

que lui renouvela Richelieu dans une dernière lettre du 13 avril 1639.

[182] Manuscrit de Colbert, _ibid._

Les choses en étaient là: la fière duchesse avait courbé la tête sous le

poids de l'exil et du malheur; elle allait partir, déjà elle avait fait

ses adieux à la reine d'Angleterre; un vaisseau était prêt qui devait la

conduire à Dieppe, où un carrosse l'attendait, quand tout à coup à la

fin du mois d'avril, elle reçut la lettre suivante, ni datée ni signée,

que nous transcrivons fidèlement:

«Il ne faudroit pas vous être ce que je vous suis pour manquer de vous

dire que si vous aimez Mme de Chevreuse, vous empêchiez sa perte, qui

est indubitable en France, où on la veut pour sa ruine. Ceci n'est pas

une opinion; il n'y a autre remède qu'à suivre cet avis pour garantir

Mme de Chevreuse, dont le cardinal a dit affirmativement trop de mal,

touchant l'Espagne et M. de Lorraine, pour n'en plus rien dire à

l'avenir. Enfin, il n'y a que patience pour Mme de Chevreuse à cette

heure, ou perdition sûre, et regret éternel pour celui qui écrit.»

De quelque part que vînt ce billet, on peut juger s'il troubla Mme de

Chevreuse. Il répondait à tous les instincts de son cœur et à la

connaissance que, de longue main, elle avait acquise des implacables

ressentiments du cardinal. Elle suspendit ou prolongea ses préparatifs

de départ, et, aussi loyale que prudente, elle montra à Boispille ce

qu'elle venait de recevoir, l'autorisant à le communiquer à Richelieu.

Un mois à peine écoulé, elle reçut une autre lettre du même genre, non

plus anonyme, mais signée de l'homme au monde qui lui était le plus

dévoué:

«Je suis certain du dessein qu'a fait M. le cardinal de Richelieu de

vous offrir toutes choses imaginables pour vous obliger de retourner en

France, et aussitôt vous faire périr malheureusement. Le marquis de

Ville, qui a parlé à lui et à M. de Chavigny, vous en pourra rendre plus

savante, comme l'ayant ouï lui-même. Je l'attends à toute heure, et si

je croyois pouvoir assez sur votre esprit pour vous divertir de prendre

cette résolution, je m'en irois me jeter à vos pieds pour vous faire

connoître votre perte absolue, et vous conjurer, par tout ce qui vous

peut être au monde de plus cher, d'éviter ce malheur, trop cruel à toute

la terre, mais à moi plus insupportable qu'à tout le reste du monde,

vous protestant que si ma perte pouvoit procurer votre repos,

j'estimerois cette occasion très-heureuse qui me la procureroit, et que

rien autre chose ne me fait vous servir que votre seule considération,

étant pour jamais, Madame, votre très-affectionné serviteur,

«CHARLES DE LORRAINE.

«Cirk, le 26 mai 1639.»

Ce nouvel avis porta à son comble l'anxiété de Mme de Chevreuse. Elle

fit passer à Richelieu cette seconde lettre, comme elle avait fait la

première, pour lui montrer qu'elle n'était pas retenue par de médiocres

motifs, et le faire juge de ses incertitudes. Elle déclara aussi qu'elle

ne partirait point avant d'avoir vu et entendu le marquis de Ville, que

lui annonçait le duc de Lorraine.

Henri de Livron, marquis de Ville, était un gentilhomme lorrain, plein

d'esprit et de valeur, attaché à son pays et à son prince, qui, fait

prisonnier, mis à la Bastille, puis relâché par Richelieu, avait été

rejoindre le duc Charles dans les Pays-Bas. Il vint à Londres dans les

premiers jours du mois d'août 1639, et fit tous ses efforts pour

persuader à Mme de Chevreuse de rompre avec le cardinal. La duchesse

voulut qu'il s'expliquât devant Boispille, et que celui-ci rendît compte

à Richelieu de cette conférence. Le marquis de Ville demeura

inébranlable dans son opinion, et il ne demanda pas mieux que de rédiger

et signer cette déposition: «Un nommé Lange, m'ayant accompagné l'hiver

dernier depuis Paris jusqu'à Charenton, me dit qu'il savoit l'affection

que j'avois au service de Mme de Chevreuse, qui l'obligeoit de

s'adresser à moi pour me dire qu'elle étoit perdue si elle retournoit à

cette heure en France. Le pressant de me dire ce qu'il savoit

particulièrement sur ce sujet, après avoir tiré parole de moi que je ne

le dirois qu'à son altesse de Lorraine ou à Mme de Chevreuse, il me dit

qu'il n'y avoit que deux jours que M. le cardinal, en parlant à M. de

Chavigny de Mme de Chevreuse, témoignoit d'être fort mal satisfait de

ce qu'elle persistoit à nier d'avoir conseillé à M. de Lorraine de ne

s'accommoder pas avec la France. De quoi M. de Chavigny faisoit aussi

fort l'étonné, disant tous deux que cette affaire est bien éclaircie, et

que, Mme de Chevreuse étant en France, on la feroit bien parler françois

avec ses lettres qu'ils avoient, qu'elle ne croit pas, et que si elle

les pensoit tromper, elle se trompoit elle-même. Disant savoir ceci

comme l'ayant ouï lui-même. A Londres, ce 8 août 1639. Henri de Livron,

marquis de Ville.» Cet écrit fut loyalement envoyé à Richelieu comme les

précédents.

Nous le demandons: tout cela ne devait-il pas faire la plus forte

impression sur l'esprit de Mme de Chevreuse? Pouvait-elle se rappeler

sans terreur les sollicitations obstinées du cardinal pour lui arracher,

par diverses voies directes et indirectes, un aveu bien indifférent,

s'il n'avait l'intention de s'en servir contre elle? Ne connaissait-elle

pas son humeur altière, la passion qu'il avait de tenir tout le monde à

ses pieds, et d'avoir toujours de quoi perdre ses ennemis? Quiconque a

ressenti les amertumes et les misères de l'exil ne s'étonnera pas que

l'infortunée duchesse fût descendue jusqu'à subir des conditions

pénibles et mal sûres, dans l'ardent désir de retrouver la patrie et le

foyer domestique. Qui pourrait aussi la blâmer d'avoir hésité, sur des

avis tels que ceux que nous venons de rapporter, à franchir le pas après

lequel, si par malheur elle s'était trompée, il n'y avait plus pour elle

que des regrets éternels et un désespoir sans ressource?

Bientôt un autre conseil, qui lui était un ordre, l'enchaîna sur la

terre étrangère. Celle pour qui, depuis dix années, elle avait tout

souffert et tout bravé, son auguste amie, sa royale complice, Anne

d'Autriche, lui fit dire de ne pas se fier aux apparences. Un jour, à

Saint-Germain, la reine, rencontrant M. de Chevreuse, lui demanda des

nouvelles de la duchesse. Celui-ci répondit qu'il avait fort à se

plaindre de Sa Majesté qui seule empêchait sa femme de revenir. La reine

lui dit qu'il avait grand tort de se plaindre d'elle, qu'elle aimait

bien Mme de Chevreuse, qu'elle souhaitait bien de la revoir, mais

qu'elle ne lui conseillerait jamais de rentrer en France[183]. Il parut

à Mme de Chevreuse qu'Anne d'Autriche devait être bien informée, et elle

se décida à suivre un avis parti de si haut. Elle ne toucha point à

l'argent de Richelieu, et lui écrivit une dernière fois le 16 septembre,

lui représentant ses incertitudes et ses embarras, et lui demandant du

temps pour apaiser les inquiétudes qui travaillaient son esprit. Le même

jour elle annonce à son mari, à Du Dorat et à Boispille, sa résolution

définitive. «Je désire bien vivement, dit-elle à son mari, me voir en

France en état de remédier à nos affaires et de vivre doucement avec

vous et mes enfants; mais je connois tant de périls dans le parti d'y

aller, comme je sais les choses, que je ne le puis prendre encore,

sachant que je n'y puis servir à votre avantage ni au leur, si j'y suis

dans la peine. Ainsi il me faut chercher avec patience quelque bon

chemin qui enfin me mène là, avec le repos d'esprit que je ne puis

encore trouver... J'ai appris des particularités très-importantes dont

je suis absolument innocente, ainsi que peut-être on le reconnoît à

cette heure, et dont toutes les apparences montrent qu'on me vouloit

accuser. Je ne puis pas m'expliquer plus clairement sur cela.»--A l'abbé

Du Dorat: «Je m'étonne comme on me peut accuser de feindre des

appréhensions imaginaires pour n'aller pas jouir des biens véritables,

au lieu de me plaindre des peines où ma mauvaise fortune me réduit.»--A

Boispille: «Depuis votre départ, j'ai eu tant de nouvelles connoissances

de la continuation de mon malheur dans les soupçons qu'il donne de moi,

qu'il m'est impossible de me résoudre à m'aller exposer à tout ce qu'il

peut produire... Croyez que je souhaite si passionnément mon retour, que

je passe par-dessus beaucoup de choses, mais il y en a qui m'arrêtent

avec tant de raison qu'il faut nécessairement que je demeure encore où

je suis. Je sens et sens trop les incommodités de cet éloignement, pour

ne le pas faire finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant, il

vaut mieux souffrir que périr[184].»

[183] Lettre de l'abbé Du Dorat à Richelieu, Manuscrits de Colbert,

fol. 47.

[184] Manuscrits de Colbert, fol. 53, etc.

Ainsi s'évanouirent les dernières espérances d'un rapprochement sincère

entre deux personnes qu'attiraient l'une vers l'autre et que séparaient

avec la même force d'insurmontables instincts, qui se connaissaient trop

pour ne pas se craindre, et pour se fier à des paroles dont elles

n'étaient point avares, sans exiger de sérieuses garanties qu'elles ne

pouvaient ni ne voulaient donner. A Tours, deux ans auparavant, Mme de

Chevreuse avait mieux aimé reprendre une seconde fois le chemin de

l'exil que de risquer sa liberté; à Londres aussi elle préféra supporter

les douleurs de l'exil, consumer ses derniers beaux jours dans les

privations et les fatigues, pour demeurer libre, avec l'espoir de lasser

la fortune à force de courage, et de faire payer cher ses souffrances à

leur auteur.

Au milieu de l'année 1639, Marie de Médicis, fatiguée de la vie errante

qu'elle menait dans les Pays-Bas, à la merci du gouvernement espagnol,

qui lui avait prodigué les promesses dans l'espoir d'en tirer parti, et

qui la délaissait la voyant impuissante à le servir, résolut de venir

demander un asile à sa fille, la reine d'Angleterre. Celle-ci

pouvait-elle donc repousser sa vieille mère, malade et réduite aux

dernières extrémités? L'impitoyable Richelieu accuse Mme de

Chevreuse[185] d'avoir soutenu et secondé la résolution de la reine

Henriette; il lui fait un crime d'avoir été, elle-même exilée et

malheureuse, mêler ses respectueux hommages à ceux de la cour

d'Angleterre envers la veuve d'Henri IV, la mère de Louis XIII et de

trois grandes princesses, qui venait d'essuyer sur l'Océan une tempête

de sept jours, et arrivait dénuée, abattue, mourante, triste objet de la

compassion universelle. Richelieu trouve dans ces hommages et dans les

visites que fit Mme de Chevreuse à Marie de Médicis, des intrigues et

des complots. Ce sont là vraisemblablement les accusations dont se

plaint à mots couverts Mme de Chevreuse dans ses dernières lettres. Elle

les repousse avec assez de vraisemblance; il paraît bien qu'elle se tint

tranquille et même fort circonspecte aussi longtemps qu'elle conserva

l'espoir d'une sincère réconciliation avec Richelieu; mais lorsqu'elle

se crut bien sûre qu'il la trompait, l'attirait en France pour l'avoir

en sa dépendance et au besoin la faire enfermer, ayant à peu près rompu

avec lui, elle se considéra comme délivrée de tout scrupule, elle ne

songea plus qu'à lui rendre guerre pour guerre, et resserra ses

engagements avec l'Espagne.

[185] _Mémoires_, t. X, p. 484.

Quelque temps après Marie de Médicis, vint encore à Londres chercher un

refuge une autre victime du cardinal, un autre proscrit, intéressant au

moins par l'incroyable iniquité des formes du jugement rendu contre lui:

l'ancien gouverneur de Metz, le marquis, devenu duc de La Valette, un

des fils du vieux duc d'Épernon, le propre frère du cardinal de La

Valette, l'un des généraux et des confidents de Richelieu, qui peut-être

l'avait sauvé par ses conseils à la journée des dupes, et dont l'épée

l'avait tant de fois fort bien servi dans les Pays-Bas et en Italie. Le

duc de La Valette avait commis une grande faute. Au siége de Fontarabie,

placé sous les ordres de M. le Prince, il avait fait échouer cette

importante entreprise en ne secondant pas son général comme il le

devait. Sans doute, ainsi que son père, il n'aimait pas Richelieu, il

ne servait qu'à contre-cœur, il avait été indirectement mêlé à

l'affaire de Chalais; mais avait-il trahi à Fontarabie et s'entendait-il

déjà avec l'Espagne? Rien ne le prouve, et tout porte à croire que la

seule jalousie envers le prince de Condé l'avait fait manquer à son

devoir. Une juste punition eût satisfait l'armée; l'excès de la

condamnation et le scandale du procès révoltèrent tous les honnêtes

gens. Au lieu d'être traduit devant le parlement en sa qualité de duc et

pair, selon les règles de la justice du temps, Bernard de La Valette fut

livré à une commission, comme l'avait été le maréchal de Marillac. Le

duc, voyant qu'on en voulait à sa vie, s'enfuit, et on le jugea par

contumace de la façon la plus inouïe. Le roi assembla dans sa chambre un

certain nombre de membres du parlement, le premier président, les

présidents à mortier, quelques conseillers d'État, quelques ducs et

pairs bien choisis; il en forma une sorte de tribunal, se mit à sa tête,

présida lui-même, et, malgré la résistance généreuse de la plupart des

membres du parlement, qui demandaient que l'affaire leur fût renvoyée

selon toutes les ordonnances, il força ces prétendus juges de

délibérer[186], d'adopter les tristes conclusions du procureur général,

et on déclara le duc de La Valette criminel de lèse-majesté, coupable

de perfidie, trahison, lâcheté et désobéissance; il fut condamné à être

décapité, ses biens confisqués, et ses terres mouvant de la couronne

réunies au domaine du roi. Le procureur général, Mathieu Molé eut

grand'peine à se faire décharger du soin de mettre à exécution cette

odieuse sentence, et l'illustre contumace fut décapité en effigie, sur

la place de Grève, le 8 juin 1639. Une telle façon de procéder en

matière criminelle, était le renversement de toutes les lois du royaume.

Puisqu'elle consterna des magistrats attachés au roi et qui certes

n'étaient pas des factieux, tels que les présidents Lejay, Novion,

Bailleul, de Mesmes, Bellièvre, est-il surprenant qu'elle ait révolté

l'âme d'une femme, et que Mme de Chevreuse ait conjuré Charles Ier de

recevoir dans ses États le noble fugitif? Remarquez bien que le duc de

La Valette n'arriva en Angleterre qu'à la fin d'octobre 1639, lorsque

Mme de Chevreuse n'avait plus aucun ménagement à garder envers

Richelieu. Elle intercéda si vivement auprès de Charles Ier que, malgré

l'opinion contraire du conseil des ministres, grâce à l'intervention de

la reine, elle obtint pour le duc la permission de venir résider à

Londres, et même d'être présenté au roi, mais en particulier et en

secret, pour ne pas trop blesser la France[187]: vaine précaution, qui

ne sauva pas le roi Charles des rancunes vindicatives de Richelieu. Le

cardinal, voyant que Mme de Chevreuse l'emportait sur lui auprès du roi

d'Angleterre, et qu'elle le poussait vers ses ennemis, travailla plus

que jamais à susciter au malheureux roi des embarras domestiques qui le

missent hors d'état de nuire à la France; il poursuivit dans l'ombre ses

pratiques artificieuses auprès des parlementaires, et surtout auprès des

puritains d'Écosse[188].

[186] Il faut voir cette scène inouïe, non pas seulement dans la

relation détaillée et suspecte que publièrent les amis de La

Valette, et qui se trouve parmi les pièces imprimées à la suite des

_Mémoires_ de Montrésor, mais dans les _Mémoires_ d'Omer Talon,

Collection Petitot, 2e série, t. LX, p. 186-197.

[187] _Mémoires_ de Richelieu, t. X, p. 498 et 499.

[188] Voyez la lettre de Richelieu au comte d'Estrade du 2 décembre

1637; voyez aussi dans l'APPENDICE diverses lettres de 1639 de

Boispille au cardinal, où il lui donne des nouvelles du peu de

progrès de l'armée royaliste en Écosse avec une satisfaction mal

dissimulée, qui trahit les sentiments de celui auquel il écrit.

Voyez surtout à la Bibliothèque impériale, fond de Harlai, 223/23 un

manuscrit in-fol., contenant des _Lettres du sieur de Montereul,

secrétaire de monsieur de Bellièvre, ambassadeur en Angleterre,

escrittes au dit sieur de Bellièvre, ès années 1638, 1639, 1640 et

1641, ensemble les duplicata des lettres qu'il escrivoit à la cour_.

Montereul, chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur, adresse

à Bellièvre et au ministre des affaires étrangères de France, le

comte de Chavigni, les renseignements les plus précieux sur l'état

des partis en Angleterre, les débats des chambres, les fautes de la

cour, et les progrès de l'opposition qu'il raconte avec une sorte de

triomphe. Ce manuscrit est de la plus grande importance pour

l'histoire des premiers commencements de la révolution d'Angleterre.

On y voit fort bien que la France se réjouissait des embarras

intérieurs qui empêchaient le gouvernement anglais de faire cause

commune avec l'Espagne, et se servait du fanatisme protestant qui

repoussait toute alliance avec Sa Majesté catholique. Il est curieux

d'y trouver Pim, ce grand patriote, s'entendant fort bien avec

Montereul, et protestant de son zèle pour les intérêts de la France,

comme plus tard le fera Sidnei. Richelieu fit imprimer le _Manifeste

des Écossois_, lorsqu'ils s'avancèrent en 1641 vers l'Angleterre,

dans la _Gazette_ de cette année, no 34, p. 161. «On ne peut douter,

dit l'exact et savant père Griffet, t. III, p. 158, que Richelieu

n'ait été un des premiers auteurs de la révolution qui conduisit

dans la suite Charles Ier sur l'échafaud et Cromwell sur le trône.

M. de Brienne paraît en convenir, mais il a soin de remarquer que

les _choses allèrent bien plus loin que le cardinal ne l'avoit prévu

et qu'il ne l'eût souhaité_.»

De son côté, Mme de Chevreuse ne s'endormit pas. Une fois son ancien

duel avec Richelieu renouvelé, elle forma à Londres, avec la reine mère,

avec le duc de La Valette, avec l'habile et infatigable Soubise, avec le

marquis de La Vieuville, ancien surintendant général des finances que le

cardinal avait accusé et fait déclarer coupable de concussion, une

petite mais puissante faction d'émigrés qui, s'appuyant en secret sur la

reine Henriette, secondés par lord Montaigu, devenu ardent catholique et

le conseiller intime de la reine, par le chevalier d'Igby et par

d'autres grands seigneurs, entretenant aussi d'étroites intelligences

avec la cour de Rome par son envoyé en Angleterre, Rosetti[189],

surtout avec le cabinet de Madrid, encourageant et enflammant en France

les espérances de tous les mécontents, semaient de toutes parts des

obstacles sur la route de Richelieu et amassaient des périls sur sa

tête.

[189] Aussi lorsque plus tard, en 1643, le pape destina le cardinal

Rosetti à le représenter au congrès de Münster, le successeur de

Richelieu n'hésita pas à l'exclure, en se fondant particulièrement

sur ce que, pendant sa mission en Angleterre, Rosetti s'était fort

lié avec Mme de Chevreuse, et qu'elle l'avait entièrement gagné.

BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, fond Gaignière, vol. 510, in-fol. sous ce

titre: _Dépesches importantes sur la paix d'Italie des années 1643

et 1644_. Lettre de la reine à M. de Fontenai-Mareuil, 25 septembre

1643: «Vous avez fait entendre (aux ministres du pape) les raisons

qui me convioient à faire exclusion au cardinal Rosetti de la

légation de la paix, non pour avoir eu communication très-étroite

avec Fabroni (confident et ministre de la reine mère), mais pour

l'avoir affectée avec les ministres d'Espagne pendant son séjour en

Angleterre qu'ils veulent excuser sur le but de la religion; mais il

faudrait être bien simple pour s'y laisser prendre, et ne pas voir

que, sous couleur de traiter d'une affaire, on en embarque une

autre. Il n'est pas possible que leur ayant rendu compte de sa

mission, il ne leur ait pas mandé qu'il avoit des communications

très-secrètes et fréquentes avec la duchesse de Chevreuse, et qu'ils

ignorent combien elle a recherché de nuire à l'État, les desseins

pernicieux qu'elle a concertés et essayé d'advancer, et qu'enfin

agissant avec beaucoup d'esprit offensé, et comme font d'ordinaire

les femmes qui pour contenter leurs passions vont toujours aux

extrêmes, elle n'a rien omis à promettre ou à embarquer qui pût

causer la ruine de la France.»

En 1640, Mme de Chevreuse était, à Londres, le chef avoué des ennemis du

cardinal, et en commerce public avec l'Espagne et avec le duc de

Lorraine, réfugié dans les Pays-Bas et à peu près passé au service de

l'Autriche. Le marquis de Ville ayant été envoyé par le duc en

Angleterre pour obtenir la permission de faire des recrues[190], avait

amené avec lui six beaux chevaux dont son maître faisait cadeau à Mme de

Chevreuse; il était descendu à son hôtel et avait pris logement chez

elle. Le marquis de Velada, grand d'Espagne, gouverneur de Dunkerque,

ambassadeur extraordinaire à Londres, avant même de voir le roi, avait

été faire visite à Mme de Chevreuse, et s'était servi de son carrosse

pour aller à sa première audience[191]. Elle protégeait et dirigeait à

Londres les émissaires du prince Thomas de Savoie, tout à fait devenu

un général espagnol, qui nous faisait la guerre en Flandre, et menaçait

le trône de sa belle-sœur, la duchesse de Savoie, veuve de

Victor-Amédée, Madame Royale, la sœur de Louis XIII[192]. Rencontrant

de tous côtés la main de Mme de Chevreuse, Richelieu sentit mieux que

jamais qu'elle lui faisait plus de mal partout ailleurs qu'en France,

et il s'avisa d'un dernier moyen pour la contraindre à y revenir. Il mit

en avant le duc de Chevreuse[193]. Celui-ci, poussé à la fois par

l'intérêt et par l'honneur, écrivit au roi et à la reine d'Angleterre,

dans les premiers mois de l'année 1640, les lettres les plus pressantes

où il les suppliait de ne pas encourager la désobéissance de sa femme

aux ordres du roi et aux siens; et puisque ni Boispille ni Du Dorat

n'avaient pu réussir auprès d'elle, il annonça hautement sa résolution

de venir lui-même la chercher. Cette résolution épouvanta Mme de

Chevreuse[194]. Elle connaissait son mari: elle savait qu'après tout il

était Guise, et qu'à une assez grande faiblesse de caractère il joignait

une intrépidité, une audace qui ne reculerait devant aucune extrémité,

et qu'évidemment couvert et soutenu par le cardinal, il était homme à

l'enlever l'épée à la main, en plein jour, à Londres, au milieu de tous

ses amis. En vain le roi Charles Ier et la reine Henriette lui promirent

leur protection; elle reconnut qu'il n'y avait d'asile assuré pour elle

que sur le sol espagnol, et elle céda aux instances du duc de Lorraine

qui la faisait inviter par M. de Ville à se rendre auprès de lui en

Flandre. Elle reçut de la reine Henriette un riche présent d'adieu, et

apprenant que M. de Chevreuse faisait ses préparatifs pour passer la

mer, elle le prévint, remit à Craft le soin de ses affaires en

Angleterre, et, le 1er mai[195], partit de Londres accompagnée d'une

brillante escorte, du marquis de Velada et du résident d'Espagne, du

duc de La Valette, du marquis de La Vieuville et de son fils, du marquis

de Ville, de lord Montaigu et de Craft, et d'un officier du roi, le

comte de Niewport chargé par Sa Majesté Britannique de la couvrir de sa

protection si on rencontrait M. de Chevreuse sur la route, et de la

conduire avec les plus grands honneurs jusqu'aux limites de ses États.

Le 5 mai, elle s'embarqua à Rochester pour Dunkerque[196], suivie du

fidèle comte de Craft, qui ne voulut la quitter que le plus tard

possible, et elle alla s'établir à Bruxelles. Là, n'ayant plus de mesure

à garder, elle se donna tout entière et ouvertement à l'Espagne, y

attacha de plus en plus le duc Charles, ainsi que les principaux émigrés

français de Londres, La Valette et Soubise[197]. Elle se lia étroitement

avec don Antonio Sarmiento, le plus influent ministre d'Espagne dans les

Pays-Bas. On ne sait pas communément, mais nous pouvons établir qu'en

1641 elle prit une assez grande part à l'affaire du comte de Soissons,

c'est-à-dire à la conspiration la plus formidable qui ait été tramée

contre Richelieu.

[190] Manuscrit déjà cité de la Bibliothèque impériale, _Lettres

de Montereul_. Dépêche du 15 mars 1640: «Le marquis de Ville

vient pour avoir permission du roi de faire passer en Flandre

mille Anglois pour joindre aux troupes du duc Charles. A quoi il

n'aura pas peu de difficulté, quelque crédit qu'y employe Mme de

Chevreuse.»--Dépêche du 5 avril: «Le marquis de Ville vient aussi

avec six beaux chevaux que le duc Charles envoye à Mme de

Chevreuse, pour laquelle il y a peu d'apparence que le voyage de

M. Du Dorat puisse être utile.»--Dépêche du 12 avril: «Le marquis

de Ville arriva vendredi matin, il alla descendre chez Mme de

Chevreuse; il s'est toujours servi d'un de ses carrosses, et a

mangé chez elle...»

[191] _Ibid._ Dépêche du 12 avril: «M. le marquis de Velada, grand

d'Espagne, gouverneur de Dunkerque, ambassadeur extraordinaire en

Angleterre, est arrivé hier... A peine arrivé, il alla visiter Mme

de Chevreuse.»--Dépêche du 19: «Le marquis de Velada eut hier la

première audience du roi et de la reine... Mme de Chevreuse lui

envoya son beau carrosse... Cela ne l'empêche pas d'assurer qu'elle

retourne en France dans quinze jours. La reine dit encore hier qu'il

n'étoit pas besoin de lui préparer un logement à Greenwich, parce

qu'elle alloit en France avant la fin du mois, et qu'elle

n'attendoit que de l'argent pour payer ses dettes avant de partir.

Je ne puis me persuader qu'elle exécute ce qu'elle promet: il me

semble que le chemin de chez l'ambassadeur d'Espagne à Whitehall

n'est pas le plus droit pour aller en France.»

[192] _Ibid._ Dépêche du 2 février 1640: «Le sieur Hallot a été fort

mal reçu de la reine quand il lui a rendu ses lettres du prince

Thomas; elle lui a dit qu'elle ne pouvoit voir de bon œil une

personne qui venoit de la part de celui qui faisoit un si mauvais

traitement à sa sœur. Il est bien avec Mme de Chevreuse et avec M.

de La Valette, et voit fort souvent les ministres de la reine

mère.»--Dépêche du 16 février: «Le sieur Hallot a été visité par M.

de La Vieuville, qui y demeura longtemps, et par Fabroni qui fut

longtemps enfermé avec lui, avant qu'il eût envoyé ses dépêches en

Flandres où il écrit beaucoup; il écrit aussi en France, et dit

qu'il vient en cette cour pour faire agréer au roi les actions du P.

Thomas, et essayer de tirer d'ici quelques secours pour ce

prince.»--Dépêche du 23 février: «Hallot se trouva ces jours passés

chez Mme de Chevreuse avec La Colle (?), où Hallot parla fort

longtemps des affaires de Savoie à l'avantage du P. Thomas. La Colle

lui avoua franchement qu'il seroit fâché si les affaires alloient si

bien pour ce prince, et lui dit que pour lui il étoit du côté de Mme

de Savoie. Alors Hallot haussa la voix et lui repartit: Est-il

possible que vous osiez parler en ces termes, étant des amis de Mme

de Chevreuse et vous trouvant dans son logis?»

[193] On ne croyait pas que l'idée du voyage du duc de Chevreuse en

Angleterre lui fût venue spontanément, et Montereul écrit à M. de

Bellièvre, le 3 mai 1640: «On vous croit ici l'auteur du voyage de

M. son mari en ces quartiers.»

[194] Dépêche de Montereul du 29 mars 1640: «Mme de Chevreuse a été

extrêmement surprise par la nouvelle de la résolution qu'avoit prise

M. son mari de venir en Angleterre... On n'a jamais vu un tel

trouble... Elle parloit de s'enfuir en Flandre si le roi ne l'eût

assurée que, s'étant mise sous sa protection, il ne permettroit pas

qu'on la pût forcer à retourner en France. Mme de Chevreuse le dit

ainsi, mais d'autres m'ont dit que la promesse du roi n'étoit pas si

précise, et que la reine lui avoit seulement fait dire qu'elle la

prenoit en sa protection. Elle dépêcha dimanche dernier un courrier

en France pour détourner M. de Chevreuse de venir ici, en cas qu'il

eût ce dessein.»--Dépêche du 12 avril: «Un autre objet du voyage de

M. de Ville, est pour assurer Mme de Chevreuse qu'elle sera bien

venue en Flandre, au cas qu'elle soit obligée de s'y retirer; ce qui

est conforme à ce qu'elle a dit à la reine depuis l'arrivée de ce

marquis, qu'elle étoit résolue d'aller en Flandre devant un mois. La

reine l'a dit ainsi, et a ajouté qu'elle avoit bien de la peine à le

croire.»--Dépêche du 25 avril: «Mme de Chevreuse dépescha en France,

vendredi dernier, un de ses valets de chambre. Elle fait croire

qu'elle est résolue de passer en Flandre si M. de Chevreuse vient en

Angleterre, comme on lui mande et comme l'écrit M. Leicester. On me

donne avis que M. de La Valette a dit à table qu'il alloit écrire en

France qu'elle partoit demain pour Flandre, ce qui me fait croire

qu'elle n'en fera rien que le plus tard qu'il lui sera possible, et

qu'elle voudroit bien n'être pas obligée d'y aller du tout. M. de

Soubise arriva en cette ville samedi dernier. M. de La Valette et M.

Le Coigneux (un des conseillers du duc d'Orléans) la voient fort

souvent. On m'a averti de plusieurs endroits qu'ils avoient dessein

de brouiller en France. On m'a dit qu'ils avoient quelque entreprise

sur Oleron. Il y a peu d'apparence qu'ils soient aidés par le roi

d'Angleterre.»

[195] _Ibid._ Dépêche du 3 mai: «Mme la duchesse de Chevreuse, après

avoir remis de jour en jour son voyage de Flandre, partit de Londres

mardi premier jour de ce mois, à onze heures du matin, accompagnée

du marquis de Velada et du résident d'Espagne, qui la quittèrent à

huit milles d'ici, de M. le duc de La Valette, du marquis de La

Vieuville, père et fils, du marquis de Ville, des sieurs Montaigu et

Craft. Le comte de Niewport l'a aussi accompagnée jusqu'aux dunes;

on croit que c'est par ordre du roi de la Grande-Bretagne, pour

assurer M. le duc de Chevreuse, si elle le rencontre par les

chemins, que le roi la tient en sa protection jusques à ce qu'elle

soit hors de ses États... Il y a apparence, et par les coffres

qu'elle a laissés chez Craft, à ce qu'on m'a dit, et par quelques

paroles qui ont échappé à ceux qui ont plus de part à ses secrets,

qu'elle fera tous ses efforts pour revenir dans cinq ou six mois,

encore que le galland de diamants que lui a donné la reine de la

Grande-Bretagne, qui est estimé dix mille escus, semble être un

présent pour un dernier adieu... Ceux qui font de plus prudentes

réflexions sur les choses qui se passent en cette cour, disent que

cette fuite ne devroit pas retarder le voyage de M. de Chevreuse en

ces quartiers, puisque, outre qu'il soutiendroit ici l'honneur de la

nation, étant d'autre condition que les ambassadeurs d'Espagne, et

qu'il aideroit à achever de ruiner en cette cour les mauvais

François qui demeurent, et desquels il auroit juste sujet de se

plaindre comme étant cause du malheur de Mme sa femme; il pourroit

encore tirer parole du roi de la Grande-Bretagne que Mme de

Chevreuse ne reviendroit plus en ses États, ce qu'on croit que ce

roi promettroit volontiers, particulièrement s'il paroissoit y être

forcé.»

[196] Dépêche du 10 mai: «Mme de Chevreuse s'embarqua samedi 5 de ce

mois, à Rochester, où elle revint en diligence de Cantorberi sur une

fausse allarme qu'elle eut que M. le duc, son mari, étoit déjà à

Douvres. Bien que son voyage ait été résolu assez promptement, il ne

s'est pas exécuté sans peine et sans regret de la part de ceux

qu'elle servoit ici. Ils l'ont à peine vue partir, qu'ils ont

commencé leurs instances pour la faire revenir; de sorte qu'on croit

que la venue de M. de Chevreuse ne seroit pas inutile pour

l'empêcher... Comme vous jugez bien, M. Craft a suivi Mme de

Chevreuse.»--Dépêche du 17 mai: «Mme de Chevreuse arriva à Dunkerque

il y eut mardi huit jours.»

[197] _Ibid._ Dépêche du 6 novembre 1640: «On me donne avis que M.

de La Valette et M. de Soubise ont traité avec le roi d'Espagne par

l'entremise de Mme de Chevreuse (alors en Flandre), que le marquis

de Malvezzi a été envoyé ici pour ce traité, lequel a été conclu il

y a quatre mois, que M. de La Valette promet de faire soulever la

Guyenne et les provinces voisines (dont son père, le duc d'Épernon,

était gouverneur),... qu'il touche mille écus chaque mois depuis ce

traité,... que M. de Soubise reçoit pareille pension d'Espagne,...

que M. Marmet, ministre (protestant), reçoit aussi pension

d'Espagne...»

Louis de Bourbon, comte de Soissons, prince du sang, avait été nourri,

par sa mère, l'orgueilleuse Anne de Montafié, dans des prétentions dont

aucune n'avait été satisfaite. En 1616, voyant le prince de Condé jeté

en prison et menacé d'y mourir sans enfants, Mme la Comtesse avait conçu

l'espoir que le titre de premier prince du sang retomberait bientôt sur

la tête de son fils. Mais en 1619 M. le Prince était sorti de Vincennes

et avait repris son rang au-dessus des cadets de sa maison. Sous le

ministère de Luynes, le jeune comte avait osé prétendre à la main de

Madame Henriette-Marie; elle lui avait échappé, et avait été donnée un

peu plus tard à Charles Ier. M. le Comte et sa mère s'étaient alors

tournés contre Luynes, et ils avaient été, en 1620, à Angers grossir le

parti de Marie de Médicis. Sous Richelieu, convoitant pour lui-même la

riche héritière des Montpensier, le comte de Soissons avait vu de

très-mauvais œil le projet de la marier au duc d'Orléans, et pour faire

échouer ce projet il n'avait point hésité à se jeter au milieu de la

conspiration qui avait si tristement fini dans les cachots de Vincennes

et sur la place publique de Nantes. Afin d'éviter le sort du grand

prieur de Vendôme, il avait pris la fuite et s'était retiré d'abord en

Suisse, puis en Piémont, auprès de son beau-frère, le prince Thomas de

Savoie. Plus tard, il avait fait sa paix avec le roi et Richelieu par

l'intermédiaire de son autre beau-frère, le duc de Longueville, et en

1636 on lui confia, sous le duc d'Orléans, le commandement de l'armée de

Flandre; il y avait montré une valeur brillante et même des talents

militaires, sans remporter toutefois de grands avantages. C'est vers ce

temps-là, et lorsqu'ils étaient encore à l'armée, que le duc d'Orléans

et le comte de Soissons formèrent cette mystérieuse conspiration

d'Amiens que Richelieu a toujours ignorée, où les deux princes tinrent

un moment entre leurs mains l'ennemi qu'ils devaient frapper, et le

laissèrent échapper par un soudain retour de conscience ou par défaut

de résolution. Les conjurés eurent peur d'eux-mêmes: le duc d'Orléans se

retira bien vite à Blois, et le comte de Soissons à Sedan, auprès du duc

de Bouillon. Frédéric-Maurice, le frère aîné de Turenne, était un homme

de guerre et un politique, encore plus ambitieux, tout aussi capable, et

moins prudent que son père. Sa place forte de Sedan, placée sur la

frontière de la France et de la Belgique, lui semblait un asile d'où il

pouvait braver toutes les menaces du cardinal. Le duc de Bouillon et le

comte de Soissons se connaissaient depuis longtemps. Ils formèrent une

ligue nouvelle, mieux concertée et plus puissante que celle de

Montmorenci. Les circonstances étaient aussi bien plus favorables.

Richelieu, en tendant tous les ressorts du gouvernement, en perpétuant

la guerre, en aggravant les charges publiques, en opprimant les corps,

en frappant aussi les particuliers, avait soulevé bien des haines, et il

ne gouvernait guère plus que par la terreur. Son génie imposait; la

grandeur de ses desseins parlait à quelques esprits d'élite; mais cette

dureté continue et tant de sacrifices sans cesse renaissants fatiguaient

le plus grand nombre, à commencer par le roi. Le favori du jour, le

grand écuyer Cinq-Mars minait et noircissait le plus qu'il pouvait le

cardinal dans l'esprit de Louis XIII. Il connaissait la conspiration du

comte de Soissons, et sans en faire partie, il la favorisait. On pouvait

compter sur lui pour le lendemain. La reine Anne, toujours en disgrâce

malgré les deux fils qu'elle venait de donner à la France, faisait au

moins des vœux pour la fin d'un pouvoir qui l'opprimait. Monsieur avait

engagé sa parole, il est vrai bien peu sûre. On s'était ménagé de vastes

intelligences dans toutes les parties du royaume, dans le clergé, dans

le parlement. On conspirait jusque dans la Bastille, où le maréchal de

Vitry et le comte de Cramail, tout prisonniers qu'ils étaient, avaient

préparé un coup de main avec un secret admirablement gardé. L'abbé de

Retz, qui avait alors vingt-cinq ans, préludait à sa carrière

aventureuse par cet essai de guerre civile, qu'il avait même songé à

inaugurer par un assassinat[198]. Le duc de Guise, échappé de

l'archevêché de Reims et réfugié dans les Pays-Bas[199], allait sans

cesse de Bruxelles à Sedan et de Sedan à Bruxelles; il devait, quand le

moment serait venu, se joindre aux conjurés et combattre avec eux. Mais

le plus grand, le plus solide espoir du comte de Soissons reposait sur

l'Espagne: elle seule pouvait le mettre en état de sortir de Sedan, de

marcher sur Paris et de briser le pouvoir de Richelieu; aussi

envoya-t-il à Bruxelles un de ses gentilshommes les plus braves et les

plus intelligents pour négocier avec les ministres espagnols et en

obtenir de l'argent et des soldats. Ce gentilhomme s'appelait Alexandre

de Campion. Il rencontra à Bruxelles Mme de Chevreuse, et lui fit part

de la mission dont il était chargé. Elle s'empressa de le seconder de

tout son crédit. Comme nous verrons reparaître plus d'une fois ce

personnage dans la vie de Mme de Chevreuse, et au milieu des plus

tragiques aventures, il nous faut bien nous y arrêter quelques moments

et le faire un peu connaître.

[198] Voyez dans le premier volume des _Mémoires_ tout le détail de

cette affaire.--L'auteur de la _Conjuration de Fiesque_ s'attribue

en cette occasion des discours politiques imités de Salluste, comme

ses portraits, et où abondent les maximes d'État, selon la mode

virile du temps, dont Richelieu est l'auteur et Corneille

l'interprète. Les discours ont pu être ajoutés après coup pour

donner au lecteur une grande idée du génie précoce de Retz, mais le

récit, sauf toujours la charge ordinaire, est exact et s'accorde

parfaitement avec les documents les plus certains.

[199] Sur le duc de Guise, voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE,

chapitre III.--On lit dans la _Gazette_ de Renaudot, pour l'année

1641, no 61, p. 314: «Le 20 de ce mois de mai, le duc de Guise

arriva de Sedan à Bruxelles, où il fut souper chez la duchesse de

Chevreuse et coucher chez don Antonio Sarmiento.» Et dans le no 64,

p. 327, sous la date du 28 mai: «Le secrétaire du duc de Bouillon

est parti d'ici (Bruxelles) pour Sedan, où le duc de Guise est aussi

retourné.»

Lui-même au reste a pris soin de se peindre dans un ouvrage intitulé

_Recueil de Lettres qui peuvent servir à l'histoire, et diverses

Poésies, à Rouen, aux dépens de l'auteur_, 1657. Cet écrit, destiné

seulement à quelques personnes, fort peu remarqué dans le temps, et

depuis aussi peu connu que s'il n'avait jamais été, n'en est pas moins,

quoique le titre le dise, très précieux pour l'histoire. Il est dédié à

cette célèbre Gillonne d'Harcourt, comtesse de Fiesque, un des aides de

camp de Mademoiselle pendant la guerre de la Fronde, femme d'esprit,

intrigante et galante. Le livre est à l'avenant. Alexandre de Campion

s'y montre plein de prétentions au bel esprit et à la galanterie; il

recueille avec soin tous les petits vers qu'il fit dans sa jeunesse pour

les belles d'alors, et donne sans façon les lettres qu'autrefois il

écrivit, dans les circonstances les plus délicates, au comte de

Soissons, au duc de Vendôme, au duc de Beaufort, au comte de Beaupuis, à

de Thou, au duc de Bouillon, au duc de Guise, à Mme de Montbazon et à

Mme de Chevreuse. On voit dans ces lettres qu'Alexandre de Campion, né,

en 1610, d'une très bonne famille de Normandie, entré à vingt-quatre

ans, en 1634, au service du jeune comte de Soissons, en qualité de

gentilhomme, le suivit dans ses diverses campagnes, s'y distingua, et

partagea peu à peu sa confiance avec Bardouville, Beauregard,

Saint-Ibar, Varicarville, braves officiers et gens d'honneur, mais

inquiets et un peu brouillons, qui flattaient l'ambition de leur maître,

et le poussaient à jouer un grand rôle en France en renversant le

cardinal de Richelieu. Alexandre de Campion nous apprend que, dès

l'année 1636, le comte de Soissons méditait déjà ce qu'il exécuta un peu

plus tard, qu'il s'entendait parfaitement avec le duc de Bouillon, et

que l'un et l'autre s'efforcèrent d'attirer à Sedan le duc d'Orléans,

afin de lever de là l'étendard de la révolte et de contraindre le roi à

sacrifier son ministre. Campion alla à Blois pour décider le duc

d'Orléans et lui indiquer les moyens les plus sûrs de se rendre à Sedan.

En même temps il négociait avec Richelieu par le moyen du père Joseph.

La fin de l'année 1636 et toute l'année 1637 se passèrent en ces

intrigues, qui échouèrent par la peur qu'au moment d'agir éprouvèrent

les conjurés à s'embarquer dans une pareille entreprise. Pendant que le

comte de Soissons était réfugié à Sedan, son confident, resté à Paris,

travaillait à lui faire des partisans par tous les moyens. Il se lia

avec Cinq-Mars, et tandis que le comte avait un engagement secret avec

une personne qu'il aimait et qui n'est pas ici nommée, Alexandre de

Campion ne laissait pas de faire espérer sa main à diverses princesses

et à leurs familles. En 1640, le complot, qui n'avait jamais été

entièrement abandonné, se ranime et s'achève entre le duc de Bouillon et

le comte de Soissons. Le grand écuyer, sans y entrer directement, promet

son appui[200]. Emmanuel de Gondi, autrefois général des galeres,

maintenant prêtre de l'Oratoire, père du duc de Retz et du futur

cardinal, les présidents de Mesmes et Bailleul, sont consultés, non

comme complices, mais comme amis. Richelieu les devine, et les éloigne

de la cour et de Paris[201]. Après être resté quelque temps sur ce

théâtre périlleux où il vit souvent l'abbé de Retz[202], Campion est

bientôt réduit à fuir lui-même à Sedan. On l'envoie à Bruxelles négocier

avec l'Espagne. C'est alors qu'il connut Mme de Chevreuse. La politique

fit-elle seule les frais de cette liaison? Nous l'ignorons; mais lorsque

Alexandre de Campion raconte au comte de Soissons tout ce qu'il doit à

Mme de Chevreuse, le comte, jeune et galant, plaisante un peu son jeune

et galant gentilhomme sur ses succès auprès de la belle duchesse, et

celui-ci lui répond avec une apparente modestie, mêlée d'assez de

fatuité: «3 juin 1641. M. de Châtillon (qui commandait l'armée envoyée

par Richelieu contre les rebelles) ne vous fait guère de peur, puisque

vous songez à me railler dans votre lettre, et c'est me savoir peu de

gré des services que je vous rends en réunissant une illustre personne

avec vous, et en vous procurant une amie qui ne l'avoit jamais été. Elle

est persuadée de votre amitié par les compliments que vous lui faites

dans votre lettre; mais si elle avoit vu celle que vous m'écrivez,

peut-être n'agiroit-elle pas avec tant de chaleur, vos railleries

n'étant pas trop obligeantes pour elle. Elle a écrit au comte-duc, de

sorte que son assistance ne vous sera pas inutile; même, comme elle a

tout pouvoir sur don Antonio Sarmiento, elle l'a fait écrire de la même

manière, et elle a un très grand zèle pour vous. Je ne sais si vous en

seriez quitte à si bon marché que vous pensez, si l'état de vos affaires

vous obligeoit à faire un tour ici, ou si les siennes lui faisoient

prendre le chemin de Sedan; mais si vous m'en croyez, vous n'aurez pas

si bonne opinion de moi, puisqu'il est constant que j'envisage ces

sortes de déités qui sont au-dessus de moi avec respect et vénération,

et que comme elles n'ont garde de s'abaisser jusqu'à moi, je m'empêche

bien d'élever mes prétentions jusqu'à elles. Après avoir parlé

sincèrement, j'ose espérer que vous m'épargnerez à l'avenir, et elle

aussi, qui se charge de solliciter vos affaires comme les siennes

propres.» En effet, Mme de Chevreuse, sans qu'il soit besoin de lui

prêter des raisons plus particulières, servit avec chaleur une

entreprise dirigée contre l'ennemi commun. Elle écrivit au comte-duc

Olivarès, et appuya vivement auprès de lui les demandes du comte de

Soissons et du duc de Bouillon. A Bruxelles, elle entraîna don Antonio

Sarmiento, et elle donna à Campion, ainsi qu'à l'abbé de Merci, agent

d'intrigues au service de l'Espagne, des lettres pour le duc de

Lorraine, où elle le pressait de ne pas manquer cette occasion suprême

de réparer ses malheurs passés et de porter un coup mortel à Richelieu.

Charles IV, sollicité à la fois par Mme de Chevreuse, par son parent le

duc de Guise, par le ministre espagnol, surtout par son inquiète et

aventureuse ambition, rompit l'alliance solennelle qu'il venait de

contracter tout récemment avec la France, entra dans le traité de

l'Espagne et du comte de Soissons, et fit diligence pour aller au

secours de Sedan. Le général Lamboy et le colonel de Metternic

accoururent de Flandre avec six mille impériaux. En même temps Mme de

Chevreuse et les émigrés firent jouer tous les ressorts qui étaient

entre leurs mains. La France et l'Europe étaient dans l'attente. Jamais

Richelieu ne courut un plus grand danger, et la perte de la bataille de

la Marfée lui serait peut-être devenue funeste, si le comte de Soissons

n'eût trouvé la mort dans son triomphe.

[200] Recueil d'Alexandre de Campion: lettres: «20 août 1640. M. le

Grand est fort satisfait de ce que j'ai joint les compliments de M.

Bouillon aux vôtres. Il m'a chargé de lui en faire beaucoup de sa

part, et surtout de vous assurer qu'en temps et lieu vous verrez des

marques que c'est tout de bon quand il vous a protesté par moi qu'il

étoit votre très humble serviteur. Il est assuré du dessein que M.

le cardinal a eu de le perdre: vous devez juger par là de ses

intentions. Il se ménage fort avec la reine, Monsieur et vous, et en

use assez adroitement. Personne ne sait que je le vois, et si la

prospérité ne l'aveugle point, il est capable d'entreprendre quelque

chose d'importance. En tout cas, si l'on vous poussoit et que vous

fussiez nécessité de vous défendre pour ne vous laisser pas

opprimer, il est bon d'avoir un protecteur auprès du roi, et un

esprit ulcéré qui pour son propre intérêt ne perdra pas l'occasion

de détruire celui qui le veut perdre. Je sais bien que ceux qui ne

l'aiment pas blâmeront son ingratitude, à cause que M. le cardinal

est son bienfaiteur; mais cela ne vous regarde pas...» Transcrivons

encore cette lettre à De Thou du 3 mars 1641, un an avant l'affaire

qui le conduisit à l'échafaud: «Je vous avoue que les raisons que

vous m'alléguâtes il y a dix jours dans les Carmes-Déchaussés, ni

celles que vous m'écrivez, ne me persuadent en aucune manière, et

que je n'ai rien à ajouter à la réponse que je vous fis. Un voyage

comme celui où votre ami et vous me voulez embarquer, qui sera

d'abord suspect à *** qui ne m'aime pas, m'expose à sa vengeance et

n'aboutit à rien. Je connois les gens, et un dessein de le ruiner

par le cabinet est une chimère qui le perdra et peut-être vous

aussi.» Il y a encore dans le _Recueil_ une autre lettre à De Thou

où Alexandre de Campion lui annonce qu'il lui renvoie un portrait,

des lettres et des bijoux que son ami lui avait confiés, qu'ainsi il

pourra les rendre «à cette illustre personne pour laquelle on vous

accuse de soupirer.» Il doit être ici question de Mme de Guymené.

[201] _Ibid._ Lettre du 24 décembre 1640: «...Je montrerai vos

lettres, suivant votre ordre, à madame votre mère, au père de Gondi

et à MM. les présidents de Mesme et de Bailleul... Mais je prendrai

la liberté de vous dire que j'eusse été bien aise de les voir en

particulier, de peur que M. le cardinal ne sache qu'ils sont de vos

amis, cela leur pouvant nuire s'il le découvre.»--«Du 21 janvier

1641. Je ne doute point du déplaisir que vous avez eu de

l'éloignement du père de Gondi et des deux présidents. Je me doutois

bien qu'on sauroit qu'ils seroient venus à l'hôtel de Soissons.»

[202] _Mémoires_, t. Ier, p. 26.

Mme de Chevreuse est-elle restée étrangère en 1642 à la nouvelle

conspiration de Monsieur, de Cinq-Mars et du duc de Bouillon? Ce serait

donc la seule à laquelle elle n'ait pas pris part. Il est bien douteux

qu'elle ne fût pas dans le secret, ainsi que la reine Anne, dont

l'intelligence avec Cinq-Mars et Monsieur ne peut pas être contestée.

Tout en se ménageant très soigneusement avec Louis XIII et avec son

ministre, Anne d'Autriche n'avait pas abandonné ses anciens sentiments

ni même ses desseins, et elle eût pu être compromise dans l'affaire du

comte de Soissons, si nous en croyons ces mots d'un billet d'Alexandre

de Campion à Mme de Chevreuse, du 15 août 1641: «N'ayez point de peur

des lettres qui parlent de la _personne du monde pour qui vous avez le

plus de dévouement_; M. de Bouillon et moi nous avons brûlé toutes

celles qui étoient dans la cassette du comte.» Quant au complot de

Cinq-Mars, la reine le connaissait certainement, et elle y donna les

mains. La Rochefoucauld l'affirme plusieurs fois comme une chose où il a

été mêlé: «L'éclat du crédit de M. Le Grand, dit-il, réveilla les

espérances des mécontents; la reine et Monsieur s'unirent à lui; le duc

de Bouillon et plusieurs personnes de qualité firent la même chose. M.

de Thou vint me trouver de la part de la reine pour m'apprendre sa

liaison avec M. le Grand, et qu'elle lui avoit promis que je serois de

ses amis[203].» Le duc de Bouillon déclare aussi que la reine

s'entendait avec Monsieur et avec le grand écuyer, et qu'elle-même lui

avait demandé son concours: «La reine[204], que le cardinal avoit

persécutée en tant de manières, ne douta point que si le roi venoit à

mourir, ce ministre ne voulût lui ôter ses enfants pour se faire donner

la régence[205]. Elle fit rechercher le duc de Bouillon par de Thou

secrètement et avec beaucoup d'instances. Elle lui fit demander que, le

roi venant à mourir, il voulût lui promettre de la recevoir dans Sedan

avec ses deux enfants, ne croyant pas, tant elle étoit persuadée des

mauvaises intentions du cardinal et de son pouvoir, qu'il y eût aucun

lieu de sûreté pour eux dans toute la France. De Thou dit encore au duc

de Bouillon que, depuis la maladie du roi, la reine et Monsieur

s'étoient liés étroitement ensemble, et que c'étoit par Cinq-Mars que

leur liaison avoit été faite. Deux jours après, de Thou souhaita que la

reine témoignât au duc de Bouillon la satisfaction qu'elle avoit de la

manière dont il avoit répondu aux choses qui lui avoient été dites de sa

part; ce qu'elle ne put faire qu'en peu de paroles et en passant pour

aller à la messe, se remettant du reste à de Thou comme ayant en lui une

confiance entière.» Turenne écrivant un an après à sa sœur, Mlle de

Bouillon, lui dit: «Vous pouvez juger combien il doit être sensible à

mon frère de voir la reine et Monsieur tout-puissants, et d'avoir perdu

Sedan pour l'amour d'elle[206].» Or, où la reine Anne s'était si fort

engagée, Mme de Chevreuse n'avait guère dû s'abstenir. Ajoutez qu'elle

était depuis longtemps très-liée avec de Thou, qui s'était compromis

pour elle dans une affaire qu'il nous est impossible de déterminer, mais

où nous savons qu'il eut grand'peine à obtenir son pardon du cardinal,

comme il le reconnaît lui-même dans le tragique procès qui le conduisit

à l'échafaud[207]. Un ami de Richelieu, qui ne se nomme pas, mais qui

paraît bien informé, n'hésite point à mettre Mme de Chevreuse, ainsi que

la reine, parmi ceux qui alors ont voulu le renverser: «M. le Grand,

écrit-il au cardinal[208], a été poussé à son mauvais dessein par la

reine mère, par sa fille (la reine d'Angleterre) qui est en Hollande,

par la reine de France, par Mme de Chevreuse, par Montaigu et autres

papistes du parti malin d'Angleterre.» Enfin le cardinal lui-même, dans

les premiers jours de juin 1642, retiré à Tarascon pour sa santé sans

doute, mais aussi pour sa sûreté, avec ses deux confidents les plus

dévoués, Mazarin et Chavigni, et les fidèles régiments de ses gardes, se

sentant environné de périls sans savoir encore d'où ils viennent, et

faisant représenter à Louis XIII la gravité de la situation, cite ce

qu'on lui écrit des mouvements que se donne Mme de Chevreuse parmi les

indices les plus alarmants[209].

[203] _Mémoires_, _ibid._, p. 362 et 363.

[204] _Mémoires_ de la vie de Fréd.-Maurice de la Tour d'Auvergne,

duc de Bouillon (par son secrétaire Langlade), Paris, 1692, in-12.

[205] Cette crainte n'était pas dépourvue de fondement. Richelieu

s'efforçait en effet de se faire donner par le roi la tutelle de ses

enfants; et il y était presque parvenu, comme nous le voyons dans ce

précieux document que nous tirons des archives des affaires

étrangères, FRANCE, t. CI, lettre de Chavigni à Richelieu, du 28

juillet 1642: «Le roi m'a dit depuis quelques jours qu'il se

souvenoit que lors de sa grande maladie au camp de Perpignan, M. le

Grand lui tint des discours pour le disposer à lui donner la tutelle

de ses enfants après sa mort, sans pourtant lui en parler

ouvertement. Sur quoi, prenant occasion d'exagérer l'effronterie et

l'horrible ambition de ce scélérat, et de faire connoître à sa

Majesté en général qu'il falloit qu'une personne eût toutes les

qualités qu'il n'avoit pas pour être capable d'une telle charge,

elle me dit: Si Dieu me met en état de penser à ce qui se fera après

moi, je ne les puis laisser qu'à monseigneur le cardinal. Sur quoi

je ne répondis rien que des protestations, de la part de son

Éminence, de passion et de tendresse pour un si bon maître, etc.»

[206] _Lettres et Mémoires_, etc., publiés par le général Grimoard,

in-fº, t. Ier, p. 40.

[207] _Nouveaux Mémoires d'histoire, de critique et de littérature_,

par M. l'abbé d'Artigny, t. IV. _Pièces originales concernant le

procès de MM. de Bouillon, Cinq-Mars et de Thou._ Interrogatoire du

6 juillet 1642, et surtout deuxième interrogatoire du 24 juillet:

«Interpellé que pour ses sentiments il les a trop fait connoître en

l'affaire de Mme de Chevreuse, a dit que pour l'affaire de Mme de

Chevreuse, ayant la parole de M. le cardinal il s'en tient assuré,

sachant bien qu'il ne fait pas de grâce à demi.»

[208] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CI, lettre

anonyme du 4 juillet.

[209] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CII, mémoire

inédit de Richelieu: «Il faut que MM. de Chavigny et de Noyers

parlent au roi et lui disent que le cardinal, voulant partir de

Narbonne, suivant son conseil, pour changer d'air, et ne sachant

quel changement son transport apporteroit à son mal, a voulu

témoigner de l'extrême confiance qu'il a en Sa Majesté en lui

découvrant ce qui s'apprend de toutes parts. Les lettres du prince

d'Orange, la gazette de Bruxelles, celle de Cologne, les préparatifs

de la reine mère pour venir, les litières et mulets achetés, ce qui

s'écrit par lettres sûres de Mme de Chevreuse, ce qui s'écrit encore

de nos côtes de France, les bruits qu'il y a dans toutes les armées,

les avis qui viennent de toutes les cours d'Italie, les espérances

des Espagnols, soit du côté d'Espagne, soit de Flandres, la

résolution que Monsieur a prise de ne point venir contre ce qu'il

avoit promis, attendant peut-être l'événement du tonnerre, toutes

ces choses ont obligé à en avertir le roi, afin qu'il mette tel

ordre qu'il lui plaira à des bruits qui ruinent les affaires.»

Mais bientôt l'œil de Richelieu perce la nuit qui l'enveloppe; il voit

clair dans les menées du grand écuyer que depuis longtemps il

surveillait: une trahison, dont le secret est demeuré impénétrable à

toutes les recherches depuis deux siècles, fait tomber entre ses mains

le traité conclu avec l'Espagne, par l'intermédiaire de Fontrailles, au

nom de Monsieur, de Cinq-Mars et du duc de Bouillon. Dès lors, le

cardinal se tient assuré de la victoire. Il connaissait Louis XIII; il

savait qu'il avait pu, dans quelque accès de son humeur mobile et

bizarre, se plaindre de son ministre auprès de son favori, souhaiter

même d'en être délivré, et prêter l'oreille à d'étranges propos[210];

mais il savait aussi à quel point il était roi et Français, et dévoué à

leur commun système. Il se hâta donc d'envoyer Chavigni à Narbonne avec

les preuves authentiques du traité d'Espagne. A la vue de ces

preuves[211], Louis se trouble; il a peine à en croire ses yeux, il

tombe dans une sombre mélancolie, et il n'en sort qu'avec des éclats

d'indignation contre celui qui a pu abuser ainsi de sa confiance et

conspirer avec l'étranger. On n'a pas besoin de l'enflammer; il est le

premier à demander une punition exemplaire; pas un jour, pas une heure

il ne s'attendrit sur la jeunesse d'un coupable qui lui a été si cher;

il ne pense qu'à son crime, et signe sans hésiter l'arrêt de sa mort.

S'il épargne le duc de Bouillon, c'est pour acquérir Sedan. Il fait

grâce à son frère, le duc d'Orléans, mais en le déshonorant et en lui

ôtant tout pouvoir dans l'État. Sur un bruit parti d'un domestique

de Fontrailles, et que les mémoires de Fontrailles confirment

pleinement[212], ses soupçons se portent sur la reine[213], et on ne

parvint jamais à lui arracher de l'esprit qu'ici, comme dans l'affaire

de Chalais, Anne d'Autriche ne s'entendît avec Monsieur. Qu'eût-il dit

s'il avait lu la relation de Fontrailles, les mémoires du duc de

Bouillon, le billet de Turenne et la déclaration de La Rochefoucauld? A

nos yeux, l'accord de ces témoignages est décisif. Les paroles du duc de

Bouillon et de La Rochefoucauld sont telles qu'on n'en peut révoquer en

doute l'autorité qu'en imputant à l'un et à l'autre non pas une erreur,

mais un mensonge, et un mensonge à la fois gratuit et odieux. La reine

fit tout au monde pour conjurer ce nouvel orage et persuader son

innocence au roi et à Richelieu. Nous avons vu qu'en 1637 les

protestations les plus solennelles, les serments les plus saints ne lui

avaient pas coûté pour démentir d'abord ce qu'ensuite il lui avait bien

fallu confesser. En 1642, elle eut recours aux mêmes moyens. Elle

descendit à des humilités aussi incompatibles avec une bonne conscience

qu'avec sa dignité et son rang. Elle fit paraître «une grande horreur

pour l'ingratitude du grand écuyer;» elle déclara qu'elle se remettait

sans réserve entre les mains du cardinal, qu'elle ne voulait plus se

gouverner que par ses conseils, et qu'elle chercherait désormais tout

son bonheur en ses enfants, dont elle abandonnait l'éducation à

Richelieu. Elle lui écrivit elle-même pour lui demander avec tendresse

des nouvelles de sa santé, comme autrefois elle lui avait demandé sa

main et offert la sienne en signe d'éternelle alliance, ajoutant

très-humblement qu'il ne se donnât pas la fatigue de lui répondre[214].

[210] Voyez les _MÉMOIRES_ de Montglat, collect. Petitot, t. Ier, p.

375.

[211] Les détails de toute cette affaire ne sont nulle part, pas même

dans le père Griffet; on ne les trouvera qu'aux Archives des affaires

étrangères, FRANCE, t. CII. Pendant tous les premiers jours de juin il

est bien question autour de Richelieu des troubles intérieurs du roi,

des intrigues de Cinq-Mars, resté à Narbonne auprès de lui, et des

dangers du cardinal; mais du traité avec l'Espagne et de quoi que ce

soit de semblable, pas un seul mot. C'est le 12 juin que tout est

éclairci par ce billet de Chavigni et de de Noyers à Richelieu:

«Narbonne, ce 12 juin à dix heures du matin.--M. de Chavigny est

arrivé ce matin une heure avant que le roi fût éveillé. M. de Noyers

et lui, après avoir conféré ensemble, ont été trouver Sa Majesté, à

laquelle ils ont rendu compte bien au long de toutes les affaires dont

elle a lu elle-même les mémoires. Toutes les résolutions ont été

prises conformes aux sentiments de son Éminence, et les dépêches s'en

feront ce jour sans faillir. Le roi approuve le voyage de M. Castelan

en Piémont. CHAVIGNY, DE NOYERS.» Ici tout est frappant. Le 11 juin

Richelieu a dû recevoir la décisive nouvelle. A l'instant même il a

envoyé Chavigny au roi avec les preuves, et aussi avec les mesures par

lui proposées. Chavigny a voyagé toute la nuit, et le 12 au matin,

avec de Noyers, il a vu le roi, qui a lu les mémoires adressés par

Richelieu, entendu les explications des deux ministres, et

immédiatement approuvé et adopté les mesures nécessaires, entre autres

l'envoi de Castelan à l'armée d'Italie pour arrêter le duc de

Bouillon. Le 12, Louis XIII n'avait pas hésité. Mais depuis ses

réflexions avaient été très-sombres. Lettre de de Noyers à Chavigni,

retourné à Tarascon, du 15 juin: «Je pense que l'on sera contraint de

chercher le moyen de faire parler au roi M. de M. (azarin), car il lui

revient d'étranges pensées en l'esprit. Il me dit hier qu'il avoit

douté si l'on n'auroit pas mis un nom pour l'autre. J'ai dit là-dessus

tout ce que vous pouvez imaginer, mais le roi est toujours dans une

profonde rêverie. Le roi s'est trouvé mal toute la nuit, et sur les

deux heures Sa Majesté a pris médecine, puis elle a dormi deux heures.

Je l'ai vue ce matin et lui ai dit des nouvelles de son Éminence, dont

elle a été bien aise d'apprendre l'amendement. En même temps je lui ai

fait voir l'extrait de la lettre de M. de Courbonne, et par icelle

l'accommodement de son Éminence de Savoie et l'avis sur les îles. Sur

quoi elle n'a fait aucune réflexion, et elle m'a dit: Quel saut a fait

M. le Grand! et cela deux ou trois fois de suite...» Autre lettre du

même jour: «J'estime que le plus tôt que M. le cardinal Mazarin

pourroit venir ici seroit le mieux, car en vérité je reconnois que Sa

Majesté a besoin de consolation et qu'elle a le cœur fort

serré.»--Lettre du 17 juillet; de Noyers à Richelieu sur les

dispositions du roi: «Le roi nous a dit à l'oreille que Sedan valoit

bien une abolition, mais que pour M. le Grand il ne lui pardonneroit

jamais, et qu'il l'abandonnoit aux juges pour en faire selon leur

conscience.»--Lettre du 19 juillet: «Le roi a eu la pensée de sauver

la vie à M. de Bouillon pour avoir Sedan, mais de ne laisser pas de

faire condamner M. le Grand.»--Lettre de Chavigni à Richelieu du 26

août: «...Le roi me parlant il y a deux jours du procès des conjurés,

me dit qu'il n'auroit point l'esprit en repos qu'il ne vît M. le Grand

châtié, et que c'étoit un monstre d'ingratitude et de méchanceté.»

[212] _Relation de Fontrailles_, collection Petitot, t. LIV, p. 438:

«Soudain que je fus seul avec M. de Thou (à Carcassonne après le

voyage d'Espagne), il me dit le voyage que je venois de faire, ce

qui me surprit fort, car je croyois qu'il lui eût été celé. Quand je

lui demandai comme quoi il l'avoit appris, il me déclara en

confiance fort franchement qu'il le savoit de la reine, et qu'elle

le tenoit de Monsieur. A la vérité, je ne la croyois pas si bien

instruite, quoique je n'ignorasse pas que Sa Majesté eût fort

souhaité qu'il se pût former une cabale dans la cour, et qu'elle y

avoit contribué de tout son pouvoir, pour ce qu'elle n'en pouvoit

que profiter.»

[213] Archives des affaires étrangères. FRANCE, t. CII. Chavigni à

Richelieu, 24 octobre: «Le roi fit hier assez mauvaise chère à la

reine... Il est toujours fort animé contre elle et en parle à tous

moments.»

[214] Archives des affaires étrangères, _ibid._, t. CI, lettre de Le

Gras, secrétaire des commandements de la reine, à Chavigni.

Saint-Germain, 2 juillet 1642: «Cette extrême ingratitude lui est en

telle horreur qu'elle en témoigne ses sentiments au roi par la

lettre qu'elle vous prie de lui rendre, ainsi qu'à son éminence

celle ci-jointe.» _Ibid._, Chavigni à Richelieu, du 28 juillet:

«J'ai trouvé la reine tellement reconnoissante des obligations

qu'elle a à monseigneur, qu'il seroit bien difficile de lui faire

changer la résolution qu'elle a prise de ne plus rien faire que par

les conseils de son Éminence, et de se jeter entièrement entre ses

bras. Elle m'a commandé de lui donner cette assurance de sa part.»

_Ibid._, le même au même, 12 août: «...Je suis persuadé que la

tendresse que la reine témoigne pour monseigneur est sans

dissimulation, et qu'il n'y a rien au monde plus aisé que l'y

entretenir, ne demandant autre grâce dans le monde que d'être auprès

de messieurs ses enfants, sans y prétendre aucun pouvoir, ni se

mêler de leur éducation dont elle souhaite passionnément que

monseigneur soit le maître. Elle m'a commandé d'en assurer son

Éminence, et qu'elle est dans une extrême impatience de le voir.»

_Ibid._, t. CII, Le Gras à Chavigni, sans date: «La reine envoyant

son écuyer ordinaire au roi pour se réjouir de sa guérison, et

savoir de ses nouvelles, écrit aussi à son éminence pour le même

sujet. Elle vous prie encore de dire à son éminence que ne désirant

point lui donner peine, sachant bien qu'il ne peut encore signer,

elle n'attend point de réponse, et ne se tiendra pas moins assurée

de son affection pour elle.»

Anne fit bien plus, elle ne se borna pas à la dissimulation et au

mensonge: dans ce péril extrême, elle alla jusqu'à se tourner contre la

courageuse amie qui se dévouait pour elle. Elle l'eût embrassée comme

une libératrice, si la fortune se fût déclarée en sa faveur; vaincue et

désarmée, elle l'abandonna. Comme elle avait protesté de son horreur

pour la conspiration qui avait échoué et pour ses deux imprudents et

infortunés complices qui montèrent, sans la nommer, sur l'échafaud,

ainsi, voyant le roi et Richelieu déchaînés contre Mme de Chevreuse et

bien décidés à repousser les nouvelles instances que faisait sa famille

pour obtenir son rappel, la reine, loin d'intercéder pour son ancienne

favorite, se joignit à ses ennemis; et, afin de donner le change sur ses

propres sentiments et de paraître applaudir à ce qu'elle ne pouvait

empêcher, elle demanda comme une grâce toute particulière qu'on tînt la

duchesse éloignée de sa personne et même de la France. «La reine, écrit

à Richelieu son ministre des affaires étrangères, Chavigny[215], la

reine m'a demandé avec soin s'il étoit vrai que Mme de Chevreuse revînt;

et, sans attendre ce que je lui repondrois, elle m'a témoigné qu'elle

seroit marrie de la voir présentement en France, qu'elle la connoissoit

pour ce qu'elle étoit, et elle m'a ordonné de prier Son Éminence de sa

part, si elle avoit quelque envie de faire quelque chose pour Mme de

Chevreuse, que ce fût sans lui permettre son retour en France. J'ai

assuré Sa Majesté qu'elle auroit satisfaction sur ce point.»--«Je n'ai

jamais vu une plus véritable et plus sincère satisfaction que celle qu'a

eue la reine d'apprendre ce que je lui ai dit de la part de Monseigneur.

Elle proteste que non-seulement elle ne veut point que Mme de Chevreuse

l'approche, mais qu'elle est résolue, comme à son propre salut, de ne

plus souffrir que personne lui parle contre la moindre chose de son

devoir[216].»

[215] Archives des affaires étrangères, _ibid._ Lettre déjà citée

du 28 juillet.

[216] _Ibid._ Lettre déjà citée du 12 août.

Voilà donc Mme de Chevreuse tombée, ce semble, au dernier degré du

malheur. Sa situation était affreuse; elle souffrait dans toutes les

parties de son cœur; plus d'espoir de revoir sa patrie, ses enfants, sa

fille Charlotte. Ne tirant presque rien de France, elle était à bout de

ressources, d'emprunts et de dettes. Elle apprenait combien il est dur

_de monter et de descendre l'escalier de l'étranger_[217], d'avoir à

subir tour à tour la vanité de ses promesses et la hauteur de ses

dédains. Et pour qu'aucune amertume ne lui fût épargnée, celle qui lui

devait au moins une fidélité silencieuse se rangeait ouvertement du côté

de la fortune et de Richelieu. Elle passa ainsi quelques mois bien

douloureux, sans nul autre soutien que son courage. Tout à coup, le 4

décembre 1642, le redouté cardinal, victorieux de tous ses ennemis au

dehors et au dedans, maître absolu du roi et de la reine, succombe au

faîte de la puissance. Louis XIII ne tarda pas à le suivre; mais, forcé

bien malgré lui de confier la régence à la reine et de nommer son frère

lieutenant général du royaume, il leur imposa un conseil sans lequel ils

ne pouvaient rien, et où dominait, en qualité de premier ministre,

l'homme le plus dévoué au système de Richelieu, son ami particulier, son

confident et sa créature, le cardinal Jules Mazarin. Ce n'était point

assez de cette mesure bizarre qui, par défiance de la future régente,

mettait en quelque sorte la royauté en commission; Louis XIII ne crut

avoir assuré après lui le repos de ses États qu'en confirmant et en

perpétuant, autant qu'il était en lui, l'exil de Mme de Chevreuse. Dans

sa pieuse aversion pour la vive et entreprenante duchesse, il avait

coutume de l'appeler _le Diable_. Il n'aimait guère plus, il craignait

presque autant, l'ancien garde des sceaux Châteauneuf, enfermé dans la

citadelle d'Angoulême. Comme si l'ombre du cardinal le gouvernait encore

à son lit de mort, avant d'expirer il inscrivit dans son testament, dans

la déclaration royale du 21 avril[218] contre Châteauneuf et Mme de

Chevreuse, cette clause extraordinaire: «D'autant, dit le roi, que pour

de grandes raisons, importantes au bien de notre service, nous avons été

obligé de priver le sieur de Châteauneuf de la charge de garde des

sceaux de France, et de le faire conduire au château d'Angoulême, où il

a demeuré jusqu'à présent par nos ordres, nous voulons et entendons que

ledit sieur de Châteauneuf demeure au même état qu'il est de présent

audit château d'Angoulême jusques après la paix conclue et exécutée, à

la charge néanmoins qu'il ne pourra lors être mis en liberté que par

l'ordre de la dame régente, avec l'avis du conseil qui ordonnera d'un

lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du royaume, ainsi qu'il

sera jugé pour le mieux. Et comme notre dessein est de prévoir tous les

sujets qui pourroient en quelque sorte troubler l'établissement que nous

avons fait pour conserver le repos et la tranquillité de notre État, la

connoissance que nous avons de la mauvaise conduite de la dame duchesse

de Chevreuse, des artifices dont elle s'est servie jusques ici pour

mettre la division dans notre royaume, les factions et les intelligences

qu'elle entretient au dehors avec nos ennemis nous font juger à propos

de lui défendre, comme nous lui défendons, l'entrée de notre royaume

pendant la guerre, voulons même qu'après la paix conclue et exécutée

elle ne puisse retourner dans notre royaume que par les ordres de ladite

dame reine régente, avec l'avis dudit conseil, à la charge néanmoins

qu'elle ne pourra faire sa demeure ni être en aucun lieu proche de la

cour et de ladite dame reine.» Ces solennelles paroles désignaient Mme

de Chevreuse et Châteauneuf comme les deux plus illustres victimes du

règne qui allait finir, mais aussi comme les chefs de la politique

nouvelle qui semblait appelée à remplacer celle de Richelieu. Louis XIII

rendit le dernier soupir le 14 mai 1643. Quelques jours après, le même

parlement qui avait enregistré son testament, le réformait; la nouvelle

régente était délivrée de toute entrave et mise en possession de

l'absolue souveraineté; Châteauneuf sortait de prison, et Mme de

Chevreuse quittait Bruxelles en triomphe pour revenir en France et à la

cour.

[217] Dante.

[218] Cette déclaration a été imprimée, mais elle est si rare, et

elle est si curieuse et si importante, que nous la donnons dans

l'APPENDICE, notes du chapitre IV.

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 11 / 119 题