1627-1637
Mme DE CHEVREUSE EN LORRAINE. LE DUC CHARLES IV. NOUVELLE LIGUE
CONTRE RICHELIEU. VICTOIRE DU CARDINAL. MME DE CHEVREUSE RENTRE EN
FRANCE.--ELLE EST D'ABORD ASSEZ BIEN AVEC RICHELIEU.--SA LIAISON
AVEC LE GARDE DES SCEAUX CHATEAUNEUF.--LETTRES D'AMOUR ET
D'INTRIGUE.--NOUVELLE DISGRACE.--MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE EN
TOURAINE. CRAFT, MONTAIGU, LA ROCHEFOUCAULD.--AFFAIRES DE 1637.
INTELLIGENCE DE LA REINE ANNE AVEC M. DE MIRABEL, A BRUXELLES, ET
AVEC SON FRÈRE LE CARDINAL-INFANT, PENDANT QUE LA FRANCE ET
L'ESPAGNE SONT EN GUERRE. ELLE CORRESPOND AUSSI AVEC Mme DE
CHEVREUSE, QUI ELLE-MÊME CORRESPOND AVEC LE DUC DE LORRAINE ET
L'ENGAGE AVEC L'ESPAGNE.--DÉCOUVERTE DE CES INTRIGUES. LA REINE
ANNE PLUS QUE JAMAIS MALTRAITEE.--MME De CHEVREUSE CRAINT D'ÊTRE
ARRÊTÉE ET PREND LE PARTI DE SE SAUVER EN ESPAGNE.--AVENTURES DE
SA FUITE DEPUIS TOURS JUSQU'A LA FRONTIÈRE ESPAGNOLE.
Mme de Chevreuse arriva en Lorraine dans l'automne de 1626. On sait
qu'au lieu d'un refuge, elle y trouva le plus éclatant triomphe. Sa
beauté éblouit le nouveau duc de Lorraine Charles IV, qui, se déclarant
ouvertement son adorateur, en fit la reine de ces brillants tournois à
la barrière de Nancy, illustrés par le burin de Callot. Elle n'a pas
été, comme le dit La Rochefoucauld et comme on l'a tant répété, la
première cause des malheurs de ce prince; non: la vraie cause des
malheurs de Charles IV[114] était dans son caractère, dans son ambition
présomptueuse, ouverte à toutes les chimères, et qui rencontrait devant
elle, en France, un politique tel que Richelieu. N'oublions pas qu'ils
étaient déjà brouillés bien avant que Mme de Chevreuse ne mît le pied à
Nancy. Richelieu revendiquait plusieurs parties des États du duc, et
celui-ci, placé entre l'Autriche et la France, commençait à se déclarer
pour la première contre la seconde. C'était l'homme le plus fait pour
entrer dans les sentiments de Mme de Chevreuse, comme elle était
admirablement faite pour seconder ses desseins. Elle trouva Charles IV
déjà uni à l'Empire; elle l'unit aussi à l'Angleterre, dont Buckingham
disposait; elle renoua ses anciennes intelligences avec les ennemis de
Richelieu, particulièrement avec la Savoie, et renouvela ainsi la ligue
formée sous le maréchal Ornano, en lui donnant, comme toujours, à
l'intérieur l'appui du parti protestant, que gouvernaient ses parents,
Rohan et Soubise. Le plan était sérieux: une flotte anglaise, conduite
par Buckingham lui-même, devait débarquer à l'île de Ré et se joindre
aux protestants de La Rochelle; le duc de Savoie, avec le comte de
Soissons, qui était venu chercher un asile auprès de lui, devait
descendre à la fois dans le Dauphiné et dans la Provence, le duc de
Rohan, à la tête des protestants du midi, soulever le Languedoc, enfin
le duc de Lorraine marcher sur Paris par la Champagne. L'agent principal
de ce plan, chargé de porter des paroles à tous les intéressés, était
mylord Montaigu, personnage d'une activité et d'un courage à toute
épreuve, qui passa la moitié de sa vie dans des intrigues galantes et
politiques, et la finit dans une ardente dévotion. Il était alors ami
particulier de Holland et de Buckingham. Il allait sans cesse de Londres
à Turin et à Nancy[115]. Richelieu épiait toutes ses démarches, et en
novembre 1627 il le fit arrêter jusque sur le territoire lorrain, pour
s'emparer des papiers dont il était porteur, qui lui découvrirent toute
la conspiration. La reine Anne y était si fort mêlée qu'elle trembla à
la nouvelle de l'arrestation de Montaigu, et n'eut de repos qu'après
s'être bien assurée qu'elle n'était pas nommée dans les papiers du
prisonnier, et qu'elle ne le serait pas dans ses interrogatoires[116].
Renfermé assez longtemps à la Bastille, Montaigu montra qu'il était un
serviteur des dames d'une autre trempe que Chalais: il garda un
généreux silence sur la reine et sur Mme de Chevreuse. Mais le cardinal
ne s'y trompa pas; il vit parfaitement que cette vaste machination était
l'ouvrage de la duchesse, et que celle-ci n'avait agi qu'avec le
consentement de la reine[117]. Il se hâta de faire face au péril qui le
menaçait avec sa promptitude et sa vigueur accoutumées. L'Angleterre,
poussée par l'impétueux Buckingham, était entrée la première en
campagne: elle rencontra une résistance sur laquelle elle n'avait pas
compté. L'attaque sur l'île de Ré échoua; Buckingham battu fut forcé à
une retraite honteuse, et à peine avait-il remis le pied sur le sol
anglais que le poignard d'un assassin terminait sa vie, le 2 septembre
1628. Le mois suivant, La Rochelle, le foyer et le boulevard de tous les
complots protestants, La Rochelle, qui passait pour imprenable, cédait à
la constance et à l'habileté du cardinal. Étonnés de pareils succès, le
duc de Lorraine et le duc de Savoie demeurèrent immobiles; la coalition
était dissoute, et l'Angleterre demandait la paix, en mettant parmi ses
conditions les plus pressantes le retour en France de Mme de Chevreuse,
devenue une puissance politique pour laquelle on fait la paix et la
guerre. «C'étoit une princesse aimée en Angleterre, à laquelle le roi
portoit une particulière affection, et il la voudroit assurément
comprendre en la paix, s'il n'avoit honte d'y faire mention d'une femme;
mais il se sentiroit très-obligé si Sa Majesté ne lui faisoit point de
déplaisir. Elle avoit l'esprit fort, une beauté puissante dont elle
savoit bien user, ne s'amollissant par aucune disgrâce, et demeurant
toujours en une même assiette d'esprit[118]:» portrait moins brillant,
mais tout autrement sérieux et fidèle que celui de Retz, et qui pourrait
bien être de la main même de Richelieu, étant assez vraisemblable que le
cardinal, selon sa coutume, aura ici plutôt résumé à sa manière que
reproduit textuellement la dépêche du négociateur anglais. Quoi qu'il
en soit, Richelieu, qui désirait vivement, La Rochelle une fois soumise,
n'avoir plus sur les bras les Rohan, les protestants et l'Angleterre,
afin de porter toutes ses forces contre l'Espagne, accepta la condition
demandée, et à la fin de l'année 1628 Mme de Chevreuse eut la permission
de revenir à Dampierre.
[114] Sur Charles IV, sa liaison avec Mme de Chevreuse, la ligue
qu'ils formèrent ensemble contre Richelieu et l'extraordinaire
influence qu'elle conserva toujours sur lui, nous renvoyons avec
confiance au t. Ier de l'excellent ouvrage de M. le comte
d'Haussonville, _Histoire de la réunion de la Lorraine à la
France_.
[115] Voyez les _Mémoires_ de Richelieu, t. III., p. 311 et suiv.
[116] La Porte, _Mémoires_, p. 304: «La nouvelle de l'arrestation
de mylord Montaigu mit la reine en une peine extrême, craignant
d'être nommée dans les papiers de mylord, et que cela venant à
être découvert, le roi, avec qui elle n'étoit pas en trop bonne
intelligence, ne la maltraitât et ne la renvoyât en Espagne,
comme il auroit fait assurément; ce qui lui donna une telle
inquiétude qu'elle en perdit le dormir et le manger. Dans cet
embarras elle se souvint que j'étois dans la compagnie des
gendarmes qui devoit être du nombre des troupes commandées pour
la conduite de mylord. C'est pourquoi elle s'informa à Lavau où
j'étois; il me trouva et me conduisit après minuit dans la
chambre de la reine d'où tout le monde étoit retiré. Elle me dit
la peine où elle étoit, et que, n'ayant personne à qui elle se
pût fier, elle m'avoit fait chercher, croyant que je la servirois
avec affection et fidélité; que de ce que je lui rapporterois
dépendoit son salut ou sa perte; elle me dit toute l'affaire, et
qu'il falloit que, dans la conduite que nous ferions de mylord
Montaigu, je fisse en sorte de lui parler et de savoir de lui si,
dans les papiers qu'on lui avoit pris, elle n'y étoit point
nommée, et que si d'adventure il étoit interrogé lorsqu'il seroit
à la Bastille, et pressé de nommer tous ceux qu'il savoit avoir
eu connoissance de cette ligue, il se gardât bien de la nommer...
Je dis à mylord Montaigu la peine où étoit la reine; à cela il me
répondit qu'elle n'étoit nommée ni directement ni indirectement
dans les papiers qu'on lui avoit pris, et m'assura que s'il étoit
interrogé il ne diroit jamais rien qui lui pût nuire, quand même
on le devroit faire mourir.» Quand La Porte rapporta cette
réponse à la reine, celle-ci, dit La Porte, tressaillit de joie.
[117] _Mémoires_, _ibid._, t. IV, p. 11: «Le tout suscité par Mme
de Chevreuse, qui agissoit en cela du consentement de la reine.»
_Ibid._, p. 80: «Une demoiselle qu'elle chassa donna avis que sa
liaison avec la reine régnante étoit plus étroite que jamais, et
qu'elle lui disoit qu'elle n'avoit rien à craindre, ayant
l'empereur, l'Espagne, l'Angleterre, la Lorraine et beaucoup
d'autres pour elle.» La Rochefoucauld, _ibid._, p. 344: «On sait
assez que le duc de Buckingham vint avec une puissante flotte
pour secourir La Rochelle, qu'il attaqua l'île de Ré sans la
prendre, et qu'il se retira avec un succès malheureux; mais tout
le monde ne sait pas que le cardinal accusa la reine d'avoir
concerté cette entreprise avec le duc de Buckingham pour faire la
paix des huguenots, et lui donner un prétexte de revenir à la
cour et de revoir la reine.»
[118] _Mémoires_ de Richelieu, t. IV, p. 74.
Il y eut là quelques années de repos dans cette vie agitée. Du fond de sa
retraite, Mme de Chevreuse vit plus d'une fois changer la face des
affaires et de la cour. Elle vit Marie de Médicis revêtue de nouveau, en
1629, du titre et des fonctions de régente, de nouveau aussi dépouillée
de son pouvoir en 1630, après la célèbre journée des dupes, et, plus
maltraitée par son ancien favori qu'elle ne l'avait jamais été par
Luynes, s'enfuir en 1631 à Bruxelles, se mettre sous la protection de
l'Espagne et à la tête des ennemis de Richelieu. Elle vit le duc
d'Orléans, après avoir voulu épouser la belle Marie de Gonzague, une des
filles du duc de Mantoue, devenu amoureux de Marguerite de Lorraine,
sœur de Charles IV, l'épouser contre la volonté du roi, et s'en aller à
Bruxelles grossir et fortifier le parti de la reine mère. Anne d'Autriche
et Mme de Chevreuse étaient naturellement de ce parti, et le secondaient
de tous leurs vœux, mais en ayant grand soin de les cacher sous des
démonstrations contraires, devant le cardinal tout-puissant et irrité,
prodiguant sans pitié les destitutions, les emprisonnements, les exils,
et faisant monter tour à tour, en 1632, sur l'échafaud de Chalais, son
ancien ami le maréchal de Marillac, coupable surtout d'être resté fidèle
à leur commune maîtresse, et le dernier descendant des deux grands
connétables de Montmorency, le vainqueur de Veillane, qui s'était laissé
engager dans la révolte la plus insensée par les conseils de sa femme,
dévouée à la reine mère, et sur la parole du duc d'Orléans. Mme de
Chevreuse avait appris à mettre un voile sur ses plus chers sentiments:
peu à peu elle reparut à la cour en ayant l'air de ne chercher que le
plaisir. Elle avait à peine trente-deux ans, et il était difficile encore
de la voir impunément. On dit que Richelieu ne fut pas insensible à sa
beauté. Pourquoi s'en étonner? D'autres grands politiques, Henri IV,
Charlemagne, César, ont aussi aimé la beauté, et le XVIIe siècle est
particulièrement le siècle de la galanterie. C'est une tradition
accréditée que le cardinal fit quelque temps une cour inutile mais fort
pressante à la reine Anne. Nous écartons les propos grossiers de
Tallemant[119]; nous n'ajoutons pas foi à l'incroyable récit du jeune
Brienne[120], mais son père[121], mais La Rochefoucauld[122], mais
Retz[123], parlent de l'inclination que le cardinal a ressentie pour la
reine; et celle-ci a conté elle-même à Mme de Motteville «qu'un jour il
lui parla d'un air très-galant et lui fit un discours fort
passionné[124].» C'est encore Mme de Motteville qui nous apprend que
Richelieu, «malgré la rigueur qu'il avait eue pour Mme de Chevreuse, ne
l'avoit jamais haïe, et que sa beauté avoit eu des charmes pour
lui[125].» Il essaya de lui plaire, et un moment l'entoura d'attentions
et d'hommages[126]. L'habile duchesse se garda bien de les repousser,
sans les trop accueillir. Le cardinal s'efforça de lui persuader de
rompre avec le duc de Lorraine[127]. Tantôt elle résistait, tantôt elle
donnait des espérances[128], et mettait même son influence sur le duc de
Lorraine au service des desseins de Richelieu[129]. Mais au fond son âme
demeurait inébranlablement attachée à sa cause et à ses amis, et au
tout-puissant cardinal elle préféra un de ses ministres, celui sur lequel
il avait le plus droit de compter: elle le lui enleva d'un regard, et le
conquit au parti des mécontents.
[119] Tallemant, _Historiette du cardinal de Richelieu_, t. Ier,
p. 350.
[120] _Mémoires inédits_, publiés par M. Barrière en 1828, t.
Ier, p. 274.
[121] _Mémoires de Brienne_, collect. Petitot, 2e série, t.
XXXVI, p. 60.
[122] _Ibid._, p. 343 et 345.
[123] Édition d'Amsterdam, 1731, t. Ier, p. 10.
[124] _Mémoires_, _ibid._, p. 34.
[125] _Ibid._, p. 62.
[126] Il est certain qu'en 1632 Mme de Chevreuse était bien avec
le cardinal. On en peut juger par les deux billets suivants que
nous tirons des archives des affaires étrangères, FRANCE, 1632,
t. LXII et LXIII: «Monsieur, je ne m'estimois pas si heureuse
d'être en votre souvenir dans les occupations où vous êtes. Je me
trouve agréablement trompée en cette opinion. Cela me fait
espérer que je le serai peut-être encore à mon avantage touchant
les sentiments où vous êtes pour moi. Je le souhaite aussi
passionnément que véritablement. Je suis résolue de vous
témoigner par toutes les actions de ma vie que je suis comme je
le dois, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,
M. DE ROHAN. _P. S._ Je vous envoierois d'autres lettres en
échange de celles que vous m'avez envoyées, si je ne craignois
pas que la quantité vous importunât.»--«1er août 1632. Monsieur,
si j'avois aussi bien pu refuser de donner cette lettre à ce
gentilhomme, comme je sais m'empêcher de vous importuner à toutes
heures de mes supplications, vous n'auriez pas eu la peine de la
lire. Il faut que vous le souffriez encore, s'il vous plaît,
Monsieur, pour que je satisfasse à la créance qu'a le maître de
ce porteur qu'il obtiendra la demande qu'il vous fait, pourvu que
vous la teniez de moi. Ma créance n'étant pas tout à fait de
même, j'estime que je fais mieux de vous laisser voir cette
demande dans la lettre qu'il vous écrit, crainte de vous ennuyer
d'un trop long discours; et par cette même raison je ne vous
dirai pas davantage, sinon que je serai jusqu'à la mort,
Monsieur, votre très-humble et très-obligeante servante, M. DE
ROHAN.» La Porte dit aussi qu'alors Mme de Chevreuse passait pour
être en faveur auprès du cardinal, _ibid._, p. 317.
[127] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. LVII, année
1631. Bouthillier à Richelieu: «J'ai donné le mémoire à Mme de
Chevreuse; elle m'a dit force choses qui seroient inutiles et
trop longues à vous dire. J'essayai de lui faire comprendre
qu'elle ne pouvoit écrire un mot à M. de Lorraine.»
[128] _Ibid._, Mémoire pour interroger René Seguin, prisonnier à
la Bastille, pris au retour d'un voyage en Flandre. «...Il avoit
charge de parler à Mme de Chevreuse pour la gagner et la porter à
desservir le roi, ce qu'elle a découvert à Sa Majesté, et ce
qu'il n'est pas à propos que Seguin sache.»
[129] Par exemple au traité de Vic en 1632. Voyez M. d'Haussonville,
t. Ier, p. 295.
Charles de l'Aubépine, marquis de Châteauneuf, d'une vieille famille de
conseillers et de secrétaires d'État, avait succédé en 1630 à Michel de
Marillac dans le poste de garde des sceaux; il le devait à la faveur de
Richelieu et au dévouement qu'il lui avait montré. Il avait poussé ce
dévouement bien loin, car il présida à Toulouse la commission qui jugea
Henri de Montmorenci, et par là il mit à jamais contre lui les
Montmorenci et les Condé. Châteauneuf avait donné des gages sanglants à
Richelieu, et ils semblaient inséparablement unis. Le cardinal l'avait
comblé, comme il faisait tous les siens. Châteauneuf avait été
successivement nommé ambassadeur, chancelier des ordres du roi,
gouverneur de Touraine. C'était un homme consommé dans les affaires,
laborieux, actif, et doué de la qualité qui plaisait le plus au
cardinal, la résolution; mais il avait une ambition démesurée qu'il
conserva jusqu'à la fin de sa vie; l'amour s'y joignant la rendit
aveugle[130]. On ne se peut empêcher de sourire quand on se rappelle ce
que dit Retz, que Châteauneuf amusa Mme de Chevreuse avec les affaires;
cet amusement-là était d'une espèce toute particulière: on y jouait sa
fortune et quelquefois sa tête, et l'intrigue où l'un et l'autre
s'engagèrent était si téméraire, que pour cette fois nous admettons que
ce ne fut pas Châteauneuf qui y jeta Mme de Chevreuse, et que c'est elle
bien plutôt qui y poussa l'amoureux garde des sceaux.
[130] Richelieu, _Mémoires_, t. VII, p. 326: «On avoit fait le
sieur de Châteauneuf garde des sceaux à l'éloignement du sieur de
Marillac, croyant qu'il n'auroit d'autre mouvement que celui que
le commandement du roi lui donneroit ou l'intérêt de son service,
d'autant que jusque-là il avoit fait paroître n'avoir autre
intention, et depuis quelques années étoit toujours demeuré
attaché auprès du cardinal, servant avec beaucoup de témoignages
d'affection et de fidélité; mais dès qu'il se vit émancipé par
l'autorité de sa charge et en état d'agir seul, lors les
intentions qu'il avoit tenues cachées auparavant par respect et
par crainte commencèrent à paroître. Il se porta dans les cabales
de la cour, particulièrement celle des dames factieuses dont la
principale étoit la duchesse de Chevreuse, l'esprit et la
conduite de laquelle avoient été souvent désagréables au roi,
comme non-seulement n'ayant jamais manqué à être de toutes les
mauvaises parties qui avoient été faites contre son service, mais
même en ayant quasi toujours été un très-dangereux chef de
parti.»
Châteauneuf avait alors cinquante ans[131], et le sentiment qu'il avait
conçu pour Mme de Chevreuse devait être une de ces passions fatales qui
précèdent et qui marquent la fuite suprême de la jeunesse. Pour Mme de
Chevreuse, elle partagea dans toute leur étendue les dangers et les
malheurs de Châteauneuf, et jamais plus tard elle ne consentit à séparer
sa fortune de la sienne. Elle portait au moins dans ses égarements ce
reste d'honnêteté que, lorsqu'elle aimait quelqu'un, elle l'aimait avec
une fidélité sans bornes, et que l'amour passé il lui en demeurait une
amitié inviolable. Déjà, depuis quelque temps, Richelieu s'était aperçu
que son garde des sceaux n'était plus le même. Son génie soupçonneux,
secondé par sa pénétration et une incomparable police, l'avait mis sur
la trace des manœuvres les plus secrètes de Châteauneuf, et lui-même
s'est complu à rassembler tous les indices de la trahison de son ancien
ami dans des pages jusqu'ici restées inédites et qui nous semblent un
chapitre égaré de ses Mémoires[132]. Au mois de novembre 1632, à
Bordeaux, pendant une assez grave maladie du cardinal, tandis que le
cardinal La Valette, le P. Joseph et Bouthillier veillaient avec anxiété
autour de son lit, le garde des sceaux, subjugué par Mme de Chevreuse
et séduit par elle à la cause de la reine Anne, partagea tous les
divertissements des deux jeunes femmes, et les accompagna dans un voyage
de plaisir à La Rochelle. Cette conduite avait éclairé et irrité
Richelieu; et à son retour à Paris, le 25 février 1633, Châteauneuf fut
arrêté, et tous ses papiers saisis. On y trouva cinquante-deux lettres
de la main de Mme de Chevreuse où, sous des chiffres faciles à pénétrer
et à travers un jargon transparent, on reconnaissait les sentiments de
Châteauneuf et de la duchesse. Il y avait aussi beaucoup de lettres du
commandeur de Jars, du comte de Holland, de Montaigu, de Puylaurens, du
comte de Brion, du duc de Vendôme et de la reine d'Angleterre elle-même.
Ces papiers furent apportés au cardinal, qui les garda selon sa coutume;
après sa mort on les trouva dans sa cassette, et ils arrivèrent ainsi,
avec bien d'autres, en la possession du maréchal de Richelieu, qui les
communiqua au père Griffet pour son _Histoire du règne de Louis
XIII_[133]. Une copie assez ancienne est aujourd'hui entre les mains de
M. le duc de Luynes, dont l'esprit est trop élevé pour songer à dérober
à l'histoire les fautes, d'ailleurs bien connues, de son illustre
aïeule, surtout quand ces fautes portent encore la marque d'un noble
cœur et d'un grand caractère. Nous avons pu examiner ces curieux
manuscrits[134], et particulièrement les lettres de Mme de Chevreuse.
Elles confirment ce que nous dit Mme de Motteville de l'impression que
la beauté de Mme de Chevreuse avait faite sur le cardinal: on y voit
qu'il lui rendait des soins, qu'il était jaloux[135] de Châteauneuf, et
que celui-ci s'alarmait des ménagements qu'elle gardait envers le
premier ministre pour mieux cacher leur commerce. On ne lira pas sans
intérêt divers passages de ces lettres encore inédites où se montre
l'esprit délié à la fois et audacieux de la duchesse, son empire sur le
garde des sceaux, et la haine intrépide qu'elle portait au cardinal
parmi les déférences qu'elle lui prodiguait.
[131] Il était né en 1580. Un admirable portrait au crayon de D.
Demonstier, gravé par Ragot, le représente en garde des sceaux,
d'une mine ferme et relevée.
[132] Nous avons rencontré ce curieux fragment aux archives des
affaires étrangères, FRANCE, t. CI, la dernière pièce du volume,
sous ce titre: _Mémoire de M. le Cardinal de Richelieu contre M.
de Châteauneuf_. 12 pages de la main bien connue de Charpentier,
l'un des secrétaires du cardinal. Voyez l'APPENDICE, notes du
chap. III.
[133] Tom. II, p. 392.
[134] Nous en donnons au moins l'exact inventaire dans l'APPENDICE,
notes du chap. III.
[135] La jalousie de Richelieu contre Châteauneuf paraît aussi
dans cet endroit des _Mémoires_ de La Porte, _ibid._, p. 322: «Le
cardinal m'interrogea fort sur ce que faisoit la reine, si M. de
Châteauneuf alloit souvent chez elle, s'il y étoit tard, et s'il
n'alloit pas ordinairement chez Mme de Chevreuse.» Ailleurs
encore La Porte raconte que le cardinal le questionnait beaucoup
«sur la conduite de Mme de Chevreuse et de M. de Châteauneuf.»
«Mme de Chevreuse[136] se plaint à M. de Châteauneuf de son serviteur
qui a si peu d'assurance en la générosité et amitié de son maître, et
fait bien pis quand il demande si Mme de Chevreuse le néglige pour
l'avoir promis au cardinal. Vous avez tort d'avoir eu cette pensée, et
l'âme de Mme de Chevreuse est trop noble pour qu'il y entre jamais de
lâches sentiments. C'est pourquoi je ne considère non plus la faveur du
cardinal que sa puissance, et je ne ferai jamais rien d'indigne de moi
pour le bien que je pourrois tirer de l'une ni pour le mal que pourroit
me faire l'autre. Croyez cela si vous voulez me faire justice. Je vous
la rendrai toute ma vie, et souhaite que vous y ayez de l'avantage, car
je prendrai grand plaisir à vous contenter et j'aurai grand'peine à vous
déplaire. Voilà, en conscience, mes sentiments, et vous n'en avez point
si vous manquez jamais à votre maître.
[136] Disons une fois pour toutes que, dans l'original, Mme de
Chevreuse est désignée par le no 28, Châteauneuf par le no 38, le
cardinal par le no 22, Louis XIII par le no 23, la reine Anne par
le no 24, M. de Chevreuse par le no 57, etc.
«Mme de Chevreuse a vu le cardinal, qui a demeuré deux heures chez la
Reine. Il lui a fait des compliments inimaginables et dit des louanges
extraordinaires devant Mme de Chevreuse, à qui il a parlé fort
froidement, affectant une grande négligence et indifférence pour elle
qui l'a traité à son accoutumé sans faire semblant de s'apercevoir de
son humeur. Sur une picoterie qu'il lui a voulu faire, Mme de Chevreuse
l'a raillé jusqu'à en venir au mépris de sa puissance. Cela l'a plus
étonné que mis en colère, car alors il a changé de langage et s'est mis
dans des civilités et humilités grandes. Je ne sais si ç'a été qu'en la
présence de la reine il n'a pas voulu montrer de mauvaise humeur, ou
bien pour ne vouloir pas se brouiller avec Mme de Chevreuse. Demain je
dois le voir à deux heures. Je vous manderai ce qui se passera. Soyez
assuré que Mme de Chevreuse ne sera plus au monde lorsqu'elle ne sera
plus à vous.»
«Je crois que je suis destinée pour l'objet de la folie des
extravagants. Le cardinal me le témoigne bien; mais quelque peine que
nous donne sa mauvaise humeur, je n'en suis pas si affligée que de celle
de 37[137], qui, sans s'arrêter à ma prière ni aux considérations que je
lui ai représentées, veut aller où est Mme de Chevreuse, et dit qu'il
n'y a rien qui l'en puisse empêcher, encore même que Mme de Chevreuse ne
le veuille pas de peur de fâcher le cardinal s'il le découvroit. Je vous
avoue que le discours de 37 m'a très affligée, car je ne le saurois
souffrir. Je suis bien marrie que 37 m'ait donné tant de sujets de le
fâcher après m'en avoir tant donné de me louer de lui. Je suis résolue
de ne pas le voir s'il vient contre ma volonté, et même de ne pas
recevoir ses lettres s'il ne se repent pas de la façon dont il parle à
Mme de Chevreuse, qui ne peut souffrir ce langage d'âme du monde que de
vous.»
[137] Quel est l'adorateur importun caché sous ce chiffre?
N'est-ce pas le comte de Brion? Voyez plus bas, p. 101, 102, 107,
109.
«Mme de Chevreuse n'a point eu de nouvelles du cardinal. S'il est aussi
aise de n'ouïr point parler de moi comme je le suis de n'ouïr plus
parler de lui, il est bien content, et moi hors de la persécution dont
le temps et notre bon esprit nous délivreront.
«La tyrannie du cardinal s'augmente de moments en moments. Il peste et
enrage de ce que Mme de Chevreuse ne va pas le voir. Je lui avois écrit
deux fois avec des compliments dont il est indigne, ce que je ne lui
eusse jamais rendu sans la persécution que M. de Chevreuse m'a faite
pour cela, me disant que c'étoit acheter le repos. Je crois que les
faveurs du roi ont mis au dernier point sa présomption. Il croit
épouvanter Mme de Chevreuse de sa colère, et se persuade, à mon opinion,
qu'il n'y a rien qu'elle ne fît pour l'apaiser; mais elle aime mieux se
résoudre à périr qu'à faire des soumissions au cardinal. Sa gloire m'est
odieuse. Il a dit à mon mari que mon humeur étoit insupportable à un
homme de cœur comme lui, et qu'il étoit résolu de ne me plus rendre
aucun devoir particulier, puisque je n'étois pas capable de donner à lui
seul mon amitié et ma confiance. C'est vous seul que je veux qui sache
ceci. Ne faites pas semblant à M. de Chevreuse de le savoir. Il a eu une
petite brouillerie avec moi à cause qu'il a été si intimidé par
l'insolence du cardinal qu'il m'a voulu persécuter pour que je l'endure
bassement. J'estime tant votre courage et votre affection que je veux
que vous sachiez tous les intérêts de Mme de Chevreuse. Elle se fie si
entièrement en vous qu'elle tient ses intérêts aussi chers entre vos
mains qu'aux siennes. Aimez fidèlement votre maître, et quelque
persécution qu'on puisse lui faire, croyez qu'il se montrera toujours
digne de l'être par toutes ses actions.
«Je ne vous fais point d'excuse de ne vous avoir pas écrit aujourd'hui,
mais je veux que vous croyiez que je n'ai pas laissé de songer souvent à
vous, quoique mes lettres ne vous l'aient pas témoigné. Je ne vous
saurois bien représenter l'entrevue du cardinal et de Mme de Chevreuse
qu'en vous disant qu'il témoigne à votre maître autant de passion que
Mme de Chevreuse en a cru autrefois dans le cœur de 33[138]; mais
comme Mme de Chevreuse l'a toujours estimée véritable là, elle la croit
fausse en celui du cardinal, qui dit n'avoir plus de réserve pour elle,
voulant faire absolument tout ce qu'elle ordonnera, pourvu qu'elle vive
en sorte avec lui qu'il se puisse assurer d'être en son estime et
confiance par-dessus tout ce qui est sur la terre... Celui qui m'avoit
promis de me dire des nouvelles fut hier ici, mais fort triste, et deux
ou trois fois il me sembla qu'il me vouloit parler, dont je lui donnai
assez moyen; mais il fut muet, et à moins de deviner, je ne saurois rien
connoître de ses sentiments. Dès que j'en saurai la vérité, vous ne
l'ignorerez pas, et j'en userai avec lui et avec tout autre comme je
vous ai promis, soyez-en sûr, et que jamais les promesses du cardinal ne
m'ébranleront. Est-il besoin que je vous assure de cela? Seroit-il
possible que vous en eussiez seulement soupçon? Je serois au désespoir
si je le croyois; mais j'ai trop bonne opinion de vous pour ne vivre pas
certaine que vous ne l'avez pas mauvaise de moi.
[138] Le duc de Lorraine ou le comte de Holland.
«Je suis désespérée de ce que le cardinal a mandé à Mme de Chevreuse ce
soir. Il lui a envoyé un exprès pour la conjurer de deux choses: la
première, de ne point parler à Brion (François Christophe de Levis,
comte de Brion, un des favoris du duc d'Orléans, le futur duc de
Damville); la seconde de ne point voir M. de Châteauneuf; en ce dernier
seul est ma peine. Toutefois, ma résolution de témoigner mon affection
à M. de Châteauneuf est plus forte que toute la considération du
cardinal. C'est pourquoi j'ai mandé au cardinal que je ne me pouvois pas
défendre des prières que M. de Chevreuse me fait de voir M. de
Châteauneuf pour mille affaires qu'il a. La plus grande que j'aye est de
me revenger des obligations que j'ai à M. de Châteauneuf, à qui je suis
plus véritablement que toutes les personnes du monde.
«Il n'y a pas de divertissement ni de lassitude capable de m'empêcher de
penser à vous et de vous en donner des marques. Ces trois lignes sont
une preuve de cette vérité, et je veux qu'elles vous servent d'assurance
d'une autre, qui est que si M. de Châteauneuf est aussi parfait
serviteur en effets qu'en paroles, Mme de Chevreuse sera plus
reconnaissant maître en ses actions qu'en ses discours.
«Je ne doute pas de la peine où vous êtes, et vous proteste que Mme de
Chevreuse la partage bien s'en croyant la cause. Mandez-moi comment je
vous pourrai voir sans que le cardinal le sache, car je ferai tout ce
que vous jugerez à propos pour cela, souhaitant passionnément de vous
entretenir, et ayant bien des choses à vous dire qui ne se peuvent pas
bien expliquer par écrit, surtout touchant 37[139] et le cardinal, mais
du dernier beaucoup davantage, l'ayant vu ce soir et trouvé plus résolu
à persécuter Mme de Chevreuse que jamais. Il est sorti bien d'avec elle;
mais jamais elle ne l'a trouvé comme aujourd'hui, si inquiet, et des
inégalités telles en ses discours que souvent il se désespéroit de
colère, et en un moment s'apaisoit et étoit dans des humilités extrêmes.
Il ne peut souffrir que Mme de Chevreuse estime M. de Châteauneuf, et ne
sauroit l'empêcher, je vous le promets, mon fidèle serviteur, que
j'appelle ainsi parce que je le crois tel. Adieu, il faut que je vous
voye à quelque prix que ce soit. Faites-moi réponse et prenez garde au
cardinal, car il épie Mme de Chevreuse et M. de Châteauneuf, en qui Mme
de Chevreuse se fie comme à elle-même.
[139] Voyez plus haut, p. 99.
«Il est vrai que je voudrois avoir donné de ma vie et vous avoir vu
hier. Je sortis le soir et faillis aller pour cela chez votre sœur
(Élisabeth de L'Aubespine, qui avait épousé André de Cochefilet, comte
de Vaucellas). Si le cardinal vous parle de la visite de Mme de
Chevreuse, dites que ce fut pour l'affaire de la princesse de Guymené
(belle-sœur de Mme de Chevreuse); mais je veux que vous lui témoigniez
être mal satisfait de votre maître et le mépriser. Je sais que vous
aurez de la peine en cela. Toutefois vous m'obéirez parce qu'il est
absolument nécessaire. C'est pourquoi je vous le recommande. Prenez-y
occasion bien adroitement, et n'envoyez pas chez moi. Vous aurez souvent
de mes nouvelles, et toute ma vie des preuves de mon affection. Je serai
aujourd'hui où vous allez.
«Encore que je me porte mal, je ne veux pas laisser de vous dire comme
s'est passée la visite de Mme de Chevreuse au cardinal. Il lui a parlé
de sa passion qu'il dit être au point de lui avoir causé son mal par le
déplaisir du procédé[140] de Mme de Chevreuse avec lui. Il s'est étendu
en de longs discours de plainte de la conduite de Mme de Chevreuse,
surtout touchant M. de Châteauneuf, concluant qu'il ne pouvoit plus
vivre dans les sentiments où il est pour Mme de Chevreuse, si elle ne
lui témoignoit d'être en d'autres pour lui que par le passé; à quoi Mme
de Chevreuse a répondu qu'elle avoit toujours essayé de donner sujet au
cardinal d'être satisfait d'elle, et qu'elle vouloit lui en donner plus
que jamais. Le cardinal a pressé au dernier point Mme de Chevreuse pour
savoir comment M. de Châteauneuf étoit avec elle, disant que tout le
monde l'y croyoit en une intelligence extrême, ce que j'ai absolument
désavoué. Je ne vous en veux dire davantage à cette heure, mais croyez
que je vous estime autant que je le méprise, et que je n'aurai jamais de
secret pour M. de Châteauneuf ni de confiance pour le cardinal.
[140] Dans le texte, _procédure_ qui était alors le mot usité.
«Je vous confirme la promesse que je vous fis de la dernière religion.
Si j'en ai fait quelque difficulté, ce n'est pas que j'aye changé de
volonté depuis, mais ç'a été pour voir si vous étiez bien ferme dans la
vôtre. Il est vrai en cette occasion que vous me priez de ce que je
désire pour vous rendre plus coupable si vous y manquez, et moi plus
excusable en ce que j'aurai fait.
«Pourvu que votre affection soit aussi parfaite que la bague que vous
m'envoyez, vous n'aurez jamais sujet de rougir pour avoir fait un
mauvais présent à votre maître, ni de l'avoir reçu.
«Je veux partager avec vous le regret que vous avez de vous éloigner
sans me voir. J'ai plus de haine de la tyrannie du cardinal que vous,
mais je la veux surmonter et non pas m'en plaindre, puisque le premier
sera un effet de courage et le dernier seroit un acte de foiblesse.
Jamais je n'eus tant d'envie de vous entretenir qu'à cette heure. Le
cardinal jure que Mme de Chevreuse sera mal avec vous dans peu, que M.
de Châteauneuf n'aime pas Mme de Chevreuse et en fait des railleries
avec 47 (dame inconnue, peut-être Mme de Puisieux, que Châteauneuf avait
longtemps aimée). Pour ce qui la regarde, je me moque de cela; je crois
M. de Châteauneuf fidèle et affectionné pour moi et le serai toute ma
vie pour lui, pourvu que, comme il a mérité que j'aye pris cette bonne
opinion de lui, il ne se rende pas digne que je la perde. Je suis au
désespoir de ne pouvoir vous envoyer aujourd'hui la peinture de Mme de
Chevreuse, que je vous ai promise.
«Vous vous obligez à beaucoup; mais il faut que vous sachiez que la
moindre faute est capable de me fâcher extrêmement. C'est pourquoi
prenez garde à ce que vous promettez. Cela seroit déshonorant[141] pour
vous si vos actions n'étoient conformes à vos paroles et honteux à moi
de le souffrir. Je vous dis encore un coup que vous ne vous engagiez
pas tant, si vous n'êtes bien assuré de ne manquer jamais à rien. Je
m'obligerai de peu tant que je ne me serai pas attendue à tout; mais
quand vous me l'aurez promis, et que je l'aurai reçu, je ne serai plus
satisfaite de vous si j'y remarque la moindre réserve.
[141] Dans le texte, _déshonorable_ que l'analogie donne naturellement
en opposition à _honorable_.
«Je vous conseille, ne pouvant pas encore dire que je vous commande et
ne voulant plus dire que je vous prie, de porter le diamant que je vous
envoye, afin que voyant cette pierre, qui a deux qualités, l'une d'être
ferme, l'autre si brillante qu'elle paroît de loin et fait voir les
moindres défauts, vous vous souveniez qu'il faut être ferme dans vos
promesses pour qu'elles me plaisent, et ne point faire de fautes pour
que je n'en remarque point.
«Le cardinal est en meilleure humeur qu'il n'avoit été depuis son retour
pour Mme de Chevreuse. Il m'a écrit ce soir qu'il étoit en des peines
extrêmes de mon mal, que toutes les faveurs du roi ne le touchoient
point en l'état où j'étois, et que la gayeté que M. de Châteauneuf avoit
aujourd'hui a ôté l'opinion qu'il aime Mme de Chevreuse, à qui il a dit
sa maladie sans que cela l'ait touché, et que si Mme de Chevreuse avoit
vu sa mine, elle le croiroit le plus dissimulé ou le moins affectionné
homme du monde, ce qui l'obligeroit à ne l'aimer jamais ou à ne jamais
le croire. Sur cela, Mme de Chevreuse promet à M. de Châteauneuf que, ne
se gouvernant pas par les avis du cardinal, elle fera les deux, l'aimant
et le croyant toujours.
«Je crois que M. de Châteauneuf est absolument à Mme de Chevreuse, et
je vous promets qu'éternellement Mme de Chevreuse traitera M. de
Châteauneuf comme sien. Quand toute la terre négligeroit M. de
Châteauneuf, Mme de Chevreuse le saura toute sa vie si dignement estimer
que, s'il l'aime véritablement comme il dit, il aura sujet d'être
content de sa fortune, car toutes les puissances de la terre ne
sauroient me faire changer de résolution. Je vous le jure, et je vous
commande de le croire et de m'aimer fidèlement.
«Hier au soir le cardinal envoya savoir des nouvelles de Mme de
Chevreuse et lui écrivit qu'il mouroit d'envie de la voir, qu'il avoit
bien des choses à lui dire, étant plus que jamais à Mme de Chevreuse,
qui fait peu de cas de cette protestation et beaucoup de celle que M. de
Châteauneuf lui a faite d'être absolument à elle. Demain, je vous en
dirai davantage. Aimez toujours votre maître, il se porte mal et n'est
sorti ces deux jours que par contrainte; mais en quelque état qu'il
puisse être et quoi qu'il lui puisse jamais arriver, il mourra plutôt
que de manquer à ce qu'il vous a promis.
«Hier, à six heures du soir, le cardinal de La Valette vint voir Mme de
Chevreuse de la part du cardinal de Richelieu. Il lui parla avec douleur
et soumission en faveur de son maître. Ensuite de cela il fit force
admirations de Mme de Chevreuse et mille galanteries à sa mode qui sont
des sottises à la mienne. J'ai répondu fort civilement et froidement. 37
est au désespoir; il dit qu'il veut se perdre puisque Mme de Chevreuse
ne le veut pas voir, qu'il lui seroit à charge toute sa vie qu'il n'a
jamais chérie que pour ce qu'il croyoit qu'elle pourroit un jour être
agréable et utile à Mme de Chevreuse, qu'en ayant perdu l'espérance à
cette heure il avoit perdu l'envie de vivre, et que ce sera la dernière
importunité que j'aurai de lui. J'espère que votre affection est à
l'épreuve de tout. Je vous demande cette grâce et vous promets que tant
que Mme de Chevreuse vivra, vous en recevrez d'elle. Cette lettre est
écrite dès hier. Depuis, le cardinal de La Vallette m'a fait écrire
mille compliments de la part du cardinal de Richelieu.
«Il n'y a plus moyen de dire autre chose pour le diamant; mais quoique
le cardinal soupçonne Mme de Chevreuse, ou elle lui en ôtera l'opinion,
ou elle lui en donnera une autre, qui est que toutes ses prospérités ne
sont pas capables d'assujettir Mme de Chevreuse jusqu'au point de
dépendre de ses humeurs s'il en prend d'extravagantes pour elle. Ne vous
inquiétez pas de cette affaire, mais bien de la santé de votre maître
qui est fort mauvaise et l'arrête au lit, puisque, si vous le perdiez,
vous n'en trouverez jamais un pareil en fidélité et affection.
«Je n'ai pas moins d'envie de vous voir que vous de m'entretenir, mais
je suis en peine comment en trouver les moyens, car il ne faut pas que
le cardinal sache que nous nous sommes vus, si on ne le veut mettre hors
des gonds. Mandez-moi donc comment il faut faire pour que je vous voye
sans que le cardinal le puisse savoir.
«Je vous commanderai toujours, hors cette fois que je vous demande une
grâce qui est la plus grande que vous me puissiez faire, c'est que M.
de Châteauneuf ne doute jamais de Mme de Chevreuse et s'assure qu'il ne
perdra jamais les bonnes grâces de son maître que Mme de Chevreuse ne
perde la vie, ce qu'elle auroit regret qui arrivât avant d'avoir prouvé
à M. de Châteauneuf combien il est estimé de Mme de Chevreuse, encore
que ce soit plus qu'elle ne lui a promis. Mais un bon maître ne sauroit
craindre de faillir en obligeant son serviteur, quand il se témoigne
plein de fidélité et d'affection. Le cardinal veut persuader à Mme de
Chevreuse qu'il a le cœur rempli de tous les deux pour elle qui ne
croit pas ses paroles. Je donnerois de ma vie pour vous entretenir, mais
je ne sais comment faire, car il ne faut pas que le cardinal puisse le
savoir. Parlez-en avec le porteur pour en trouver les moyens, et croyez
qu'il n'y a que la mort qui me puisse ôter les sentiments où je suis
pour vous.
«Jamais il n'y eut rien de pareil à l'extravagance du cardinal. Il a
envoyé à Mme de Chevreuse et lui a écrit des plaintes étranges. Il dit
qu'elle a perpétuellement raillé avec Germain (lord Jermin, agent et ami
très-particulier de la reine d'Angleterre), afin qu'il dît en son pays
le mépris qu'elle faisoit de lui, qu'il sait assurément que Mme de
Chevreuse et M. de Châteauneuf sont en intelligence, et que vos gens ne
bougent de chez moi, que je reçois Brion à cause qu'il est son ennemi
pour lui faire dépit, que tout le monde dit qu'il est amoureux de moi,
qu'il ne sauroit plus souffrir mon procédé. Voilà l'état où est le
cardinal. Mandez-moi ce que vous apprendrez de cela, et ne faites
semblant d'en rien savoir. Je verrai le cardinal ici et vous ferai
savoir ce qui se passera. Croyez que, quoi qu'il puisse arriver à votre
maître, il ne fera rien d'indigne de lui ni qui vous doive faire honte
d'être à lui. Je me porte un peu mieux, et plus résolue que jamais
d'estimer M. de Châteauneuf jusqu'à la mort comme je vous l'ai promis.»
Et ce n'était pas là un pur commerce de galanterie: il y avait dessous
une intrigue politique très-compliquée. Le duc d'Orléans venait de
nouveau de quitter la France, et on s'agitait autour de lui pour lui
persuader de ne pas rester en Lorraine et à Bruxelles, et d'aller
chercher, avec la reine sa mère, un asile auprès de sa sœur en
Angleterre. Pour cela, il fallait changer le ministère anglais et
renverser le grand trésorier attentif à maintenir la paix avec la France
et à éviter tout motif de querelle et de guerre entre les deux pays. Une
cabale puissante conspirait sa perte, et à la tête de cette cabale était
ou passait pour être la reine Henriette, et à la suite de la reine lord
Holland, ennemi personnel du grand trésorier, lord Montaigu et le
commandeur de Jars, serviteurs dévoués et chevaleresques de la belle
Henriette. On a peine à comprendre aujourd'hui comment un homme d'État
tel que Châteauneuf a pu s'engager dans une entreprise aussi contraire à
ses intérêts qu'à ses devoirs; mais Mme de Chevreuse avait réussi à
faire passer dans l'esprit du garde des sceaux cette opinion alors
très-spécieuse, qui plus tard a entraîné le politique et réfléchi duc de
Bouillon, et qui était à Mme de Chevreuse le fond de ses espérances et
le ressort de toute sa conduite: Louis XIII et Richelieu ont un pied
dans la tombe; le premier des deux qui mourra emportera l'autre;
l'avenir appartient donc au duc d'Orléans, qui déjà est presque roi, à
la reine Anne, à la reine mère, qui ont pour eux l'Empire, l'Angleterre
et l'Espagne; attendons et préparons cet infaillible avenir, et
gardons-nous de nous donner à un homme dont la destinée est si précaire.
Quel ne fut pas le courroux du superbe et impérieux cardinal lorsqu'il
apprit qu'il avait été ainsi joué par une femme et trahi par un ami! Sa
vengeance s'appesantit sur l'infidèle garde des sceaux. Il le tint
enfermé dans le château fort d'Angoulême pendant dix longues années. Le
frère de Châteauneuf, le marquis d'Hauterive, put à peine se sauver à la
faveur de la nuit et se réfugier en Hollande. On s'empara de son neveu,
le marquis de Leuville, qu'on garda longtemps en prison; on jeta à la
Bastille le commandeur de Jars, ami particulier du garde des sceaux, et
dont on avait saisi des lettres fort équivoques; on lui fit son procès à
Troyes; il fut condamné à avoir la tête tranchée pour crime de
correspondance avec l'étranger, et, comme nous l'avons dit, il ne reçut
sa grâce que sur l'échafaud.
Par un étrange contraste, Mme de Chevreuse, ménagée par Richelieu dans
un reste d'espérance, n'eut pas d'autre punition que de se retirer à
Dampierre, avec l'ordre de ne point revenir à Paris sans la permission
du roi. Le cardinal croyait avoir besoin d'elle pour les affaires de
Lorraine, où déjà son influence sur le duc Charles avait été fort utile,
et pouvait l'être encore dans les nouvelles et difficiles négociations
qui aboutirent au traité du 6 septembre 1633. Charles IV était alors
plus engagé que jamais contre Richelieu: en favorisant le mariage du duc
d'Orléans avec sa sœur Marguerite, il s'était comme enchaîné à la cause
du duc et de la reine mère, et poussé par eux il avait rassemblé des
troupes et fait des mouvements qui avaient contraint le cardinal, pour
l'occuper chez lui et l'empêcher de se joindre à l'armée impériale, de
lui jeter les Suédois sur les bras. Mais Charles IV avait les qualités
de ses défauts: il soutenait ses téméraires entreprises de la plus
brillante valeur et d'une vraie capacité militaire; il avait fait
essuyer plus d'un échec aux Suédois, et il pouvait sortir de là des
complications redoutables. Il importait à la France d'être tranquille du
côté de la Lorraine, pour disposer librement de ses forces en Allemagne
au service de ses alliés et en Flandre contre les Espagnols. Il
s'agissait d'amener le duc Charles à désarmer en même temps que les
Suédois, en donnant des sûretés bien plus grandes qu'aux précédents
traités, en remettant même Nancy en dépôt provisoire entre nos mains.
Pour persuader Charles IV, Richelieu avait, ce semble, une raison bien
suffisante, l'impossibilité de toute résistance, une puissante armée
française étant déjà dans le cœur de la Lorraine et maîtresse de toutes
les places fortes. Le cardinal donna-t-il à Mme de Chevreuse la tâche
ingrate de seconder et d'adoucir la nécessité[142]? Du moins il est
certain que, grâce à une protection qui ne pouvait être désintéressée,
Mme de Chevreuse put demeurer quelque temps à Dampierre avec son mari
et ses enfants. Mais elle ne s'y amusait guère. La reine aussi ne
s'amusait pas davantage dans sa prison du Louvre. Les deux nobles amies
avaient besoin de se voir pour soulager leurs peines en s'en
entretenant, et vraisemblablement aussi pour aviser aux moyens de les
faire cesser. Plus d'une fois le soir, à l'ombre naissante, Mme de
Chevreuse vint à Paris, s'introduisit furtivement au Val-de-Grâce, saint
monastère dans le faubourg Saint-Jacques où se retirait souvent Anne
d'Autriche; elle y voyait quelques moments la reine, et au milieu de la
nuit s'en retournait à Dampierre. Bientôt on découvrit ou on soupçonna
ces visites clandestines, et on exila de nouveau Mme de Chevreuse, non
pas comme la première fois hors de France, où son activité et son
influence eussent été bien plus redoutables, mais à cent lieues de la
cour et de la reine, en Touraine, dans une terre de son premier mari.
[142] M. d'Haussonville, si bien informé, ne donne aucun rôle à Mme
de Chevreuse ni dans le traité de Liverdun en 1632 ni dans celui de
1633. Le passage suivant de La Porte prolonge pourtant jusqu'en 1633
l'influence diplomatique de Mme de Chevreuse, puisqu'il la place
après l'arrestation de Châteauneuf qui est du 25 février de cette
année. Avouons toutefois que les détails contenus dans ce passage se
rapportent au traité de Vic conclu le 6 janvier 1632; nous ne le
donnons pas moins ici parce qu'il montre quels étaient, soit en
1633, soit en 1632, les sentiments de Mme de Chevreuse et aussi ceux
de la reine, et à quel point celle-ci s'affligeait des succès de
Richelieu, alors même que ces succès profitaient à la France.
_Ibid._, p. 327: «M. de Châteauneuf fut envoyé à Angoulême, qu'on
lui donna pour prison, et où il demeura toujours depuis jusqu'à la
fin du ministère. Pour Mme de Chevreuse, elle demeura à la cour à
cause du besoin qu'en avoit le cardinal pour ses affaires en
Lorraine; car le duc de Lorraine, excité par Monsieur, ayant voulu
faire quelques mouvements, la peur qu'on eut qu'ils n'attirassent
l'Empereur dans leur parti fit qu'on suscita les Suédois qui étoient
en Allemagne et qu'on les fit entrer en Lorraine. Le duc leva
aussitôt une belle armée pour s'opposer à cette invasion; mais le
roi, pour le désarmer sans coup férir, lui envoya l'abbé Du Dorat,
qui étoit à M. de Chevreuse; et Mme de Chevreuse même, quoique cette
négociation ne lui plût pas, cependant, pour montrer son zèle à M.
le cardinal, agit dans cette affaire contre ses propres sentiments,
ne croyant pas le duc de Lorraine si facile; mais elle fut trompée,
car l'abbé Du Dorat ayant trouvé cette altesse à Strasbourg avec son
armée, fit si bien qu'il l'engagea à la licencier, et l'abbé en eut
pour récompense la trésorerie de la Sainte-Chapelle. Cependant le
roi, qui ne s'attendoit pas à cela, partit pour Metz, et étant à
Château-Thierry il m'envoya avec des lettres de Mme de Chevreuse
trouver à Nancy M. le duc de Vaudemont... A mon retour je trouvai le
roi à Châlons, et de là je suivis la cour à Metz, où l'on apprit que
le duc de Lorraine avoit licencié ses troupes. Cette nouvelle fâcha
fort la reine et Mme de Chevreuse, qui pourtant n'en témoignèrent
rien; mais la reine ne put s'empêcher de lui reprocher sa folie
d'une plaisante manière: elle me commanda de faire un _tababare_ ou
bonnet à l'anglaise, de velours vert, chamarré de passements d'or,
doublé de panne jaune, avec un bouquet de fleurs vertes et jaunes,
et de le porter de sa part au duc de Lorraine. C'étoit un grand
secret, car si le roi et le cardinal l'eussent sçu, quelques
railleries qu'elles en eussent pu faire, ils eussent bien vu leur
intention. J'allai donc en poste à Nancy trouver cette altesse, à
qui ayant demandé à parler, on me fit entrer dans sa chambre, et
m'ayant reconnu il imagina bien que j'avois quelque chose de
particulier à lui dire; il me prit par la main et me mena dans son
cabinet, où je lui donnai la lettre que la reine lui écrivoit.
Pendant qu'il la lut, j'accommodai le bonnet avec les plumes, et je
lui dis ensuite que la reine m'avoit commandé de lui donner cela de
sa part; il le mit sur sa tête, se regarda dans un miroir, et se mit
à rire... Il fit réponse, et je retournai à Metz, où je trouvai la
reine en grande impatience de savoir comment son présent avoit été
reçu.»
Qu'on juge du mortel ennui qui dut accabler la belle et vive duchesse,
ensevelie jeune encore dans le fond d'une province, loin de toutes les
émotions qui lui étaient devenues nécessaires, loin de toute intrigue de
politique et d'amour. Elle resta en Touraine près de quatre années,
depuis la fin de 1633 jusqu'au milieu de 1637. C'était pour elle un
divertissement fort médiocre de tourner la vieille tête de l'archevêque
de Tours, Bertrand d'Eschaux[143]; et, pour se soutenir, elle avait
grand besoin des visites de plus jeunes adorateurs: il ne manqua pas de
s'en présenter.
[143] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 355. Cet archevêque devait
avoir alors plus de quatre-vingts ans, car on lit dans la
_Gazette_ de l'an 1641, no 619, p. 315: «Le sieur d'Eschaux,
archevêque de Tours, ci-devant évêque de Bayonne, et premier
aumônier du roi, âgé de quatre-vingt-six ans, est mort le 21 mai
en son palais archiépiscopal de Tours.»
Lord Montaigu et le comte de Craft, envoyés en France par le roi et la
reine d'Angleterre, passèrent à Paris la fin de l'année 1634. Les
plaisirs de la cour, dans l'épuisement du trésor, et avec la guerre qui
tenait éloignée la fleur de la noblesse française, n'étaient point assez
vifs pour faire oublier aux deux gentilshommes anglais celle qu'ils
avaient vue autrefois à Londres dans tout l'éclat de la beauté et de la
puissance, et ils vinrent l'un après l'autre en Touraine consoler la
belle exilée.
Mme de Chevreuse coquetta beaucoup avec Craft, et peut-être parce que le
jeune comte lui était agréable dans sa solitude, et aussi parce qu'elle
mettait du prix à s'attacher un gentilhomme qui avait toute la
confiance de la reine Henriette et une assez grande importance à la cour
d'Angleterre. Elle y réussit parfaitement, et Craft ne la quitta, en
février 1635, qu'avec le plus ardent enthousiasme pour sa beauté, son
esprit et son courage. Il épanche sa jeune admiration dans les lettres
passionnées qu'il lui adresse de Calais et de Londres[144]. Il lui
sacrifie toutes les femmes qu'il rencontre. Il ne voit plus autour de
lui que faiblesse et bassesse en comparaison des nobles sentiments et de
la grandeur d'âme dont il emporte avec lui l'image. Il est résolu à tout
braver pour conserver l'estime de sa belle amie; cette estime lui est le
premier de tous les biens, et il ne demande à être traité que selon ce
qu'elle lui verra faire. Était-ce un second Chalais que venait
d'acquérir Mme de Chevreuse? Grâce à Dieu, celui-là ne fut pas mis aux
mêmes épreuves que le premier.
[144] Nous avons trouvé ces lettres de Craft dans un manuscrit de
la Bibliothèque impériale, ancien fond françois no 9241, in-fol.;
au dos: _Choses diverses_; à la garde: «Lettres curieuses
interceptées du cardinal infant et des ministres d'Espagne,
adressées à la roine, à Mme de Chevreuse, Mme du Fargis et autres
personnes considérables en ce temps-là, pendant le ministère du
cardinal de Richelieu, venues après sa mort de son cabinet; et
quelques dépêches durant le courant de l'année 1639, venant du
même lieu, tant du roi que dudit cardinal, adressées à M.
l'archevêque de Bourdeaux, etc.» Il y a six lettres de Craft à
Mme de Chevreuse. En voici un extrait.--_Première lettre_: De
Calais, 5 février 1635. Le mauvais temps l'arrêtant à Calais, il
lui écrit avant de s'embarquer. Il ne voit rien au monde digne
d'une pensée que Mme de Chevreuse. «Il va en son païs avec cette
opinion et ne la changera jamais. Il aimeroit mieux mourir pour
elle que vivre et jouir de toutes les choses qu'il peut avoir en
ce monde, sans la bonne opinion de Mme de Chevreuse. Il a pris la
résolution de ne jamais rien faire qui méritât le contraire de
cette bonne opinion; car son âme et son cœur est tout à elle, et
son pauvre serviteur la prie de les garder jusqu'à ce que ses
actions l'en rendent indigne.»--_Deuxième lettre_ non datée: «Le
seul contentement qu'il ait en son absence est de regarder son
portrait, ce qu'il fait souvent, et ne verra rien autre chose
avec plaisir jusqu'à ce qu'il la revoye. C'est la seule chose au
monde pourquoi il a plaisir de vivre, qui lui fera mépriser toute
autre considération, et le dispose à se rendre digne d'elle,
qu'il adorera toute sa vie de tout son cœur et de toute son
âme.»--_Troisième lettre._ Il est enfin arrivé à Calais. Il ne
veut pas l'importuner en lui racontant la peine qu'il a eue pour
y venir; seulement il veut la supplier de continuer sa bonne
opinion de lui. Le temps fera voir que la passion qu'il a pour
elle est plus grande qu'il ne le peut exprimer. «Il ne désire
autre usage d'elle qu'elle le croira mériter par ses actions
(_sic_).»--_Quatrième lettre._ «Il est à cette heure sur le bord
de la mer, avec un temps contraire qui lui fait craindre d'y
demeurer longtemps sans partir. Si c'étoit au retour, le temps
l'ennuieroit bien, mais, comme il est, toutes choses et lieux lui
sont semblables... Il la prie de lui mander ce que N. (serait-ce
Montaigu?) lui aura dit de lui et s'il a quelque soupçon de leur
amitié, laquelle de son côté ne diminuera jamais. Il appréhende
plus que jamais son païs, «ne pouvant espérer de voir aucune
chose qui lui puisse porter de contentements. La seule chose qui
lui reste pour le consoler est l'espérance qu'elle continuera ce
qu'elle lui a promis; possédant cela, il méprisera toute autre
chose au monde, etc.»--_Cinquième lettre._ Il est arrivé hier à
Londres... «Il n'a jamais été si bien traité par N. (serait-ce la
reine d'Angleterre?) ni mieux reçu. _Elle_ lui a demandé forces
nouvelles de Mme de Chevreuse et de $ (serait-ce la reine Anne?)
et si l'amitié continuoit si grande entre eux. Elle croit qu'il
est amoureux ou de $ ou de Mme de Chevreuse, mais ne peut dire
laquelle. Mme de Chevreuse doit lui avoir moins d'obligation que
jamais de la passion qu'il a pour elle, car tout le monde ici est
si bas et si méprisable, qu'il n'a contentement ni bien que quand
la nuit vient pour être seul et penser à Mme de Chevreuse. Il a
manqué être noïé en passant la mer; il a été trois jours et trois
nuits entre Douvres et Calais en la plus grande tempête qui ait
jamais été... Tout le monde ici est si plein de bassesse qu'il
n'ose avoir familiarité avec personne, mais se console en
lui-même en aimant Mme de Chevreuse, et en méprisant toutes
choses ici, jusques aux plus considérées et adorées en ce païs...
Il croit que l'honneur et la vraie générosité du monde est
réduite en elle et en son amitié. Ses actions lui témoigneront
que toute sa vie sera employée à la mériter. Si elle veut lui en
donner permission, il est prêt à retourner pour la voir, et il la
conjure par toute son amitié de le lui permettre; en attendant il
la supplie de lui mander de ses nouvelles pour le soulager. Il y
a longtemps qu'il n'en a eu, ce qui lui donne peur; mais quand il
considère ses promesses, il bannit de son esprit toutes ses
craintes, et toutes autres, et n'aime et n'aimera jamais
qu'elle.»--_Sixième lettre._ «Il lui donne des nouvelles de
Londres. La comtesse de Carlisle a dit d'elle tant de mal qu'il a
été obligé de lui dire «qu'elle étoit devenue si laide elle-même,
que l'envie qu'elle portoit aux autres la fesoit parler comme
cela.»--Les choses qu'il voit ici sont si peu considérables,
qu'il la prie de croire «que tant plus il voit le monde, tant
plus il ne voit qu'elle d'adorable, ce qui est cause qu'il ne
pourra jamais vivre sans une grande passion pour elle. Il ne se
peut consoler qu'en pensant qu'il n'y a rien au monde de digne
qu'elle. Il ne désire être traité par elle que selon ses actions,
etc.»
Lord Montaigu était un tout autre homme que Guillaume de Craft; la
politique l'occupait plus que la galanterie, bien qu'il les mêlât
ensemble, selon le goût et les habitudes du temps. Ennemi de Richelieu,
son grand objet était d'unir contre lui le duc de Lorraine, le duc de
Savoie, l'Angleterre et l'Espagne. Le coup de main dont il avait été la
victime en 1627, au lieu de l'intimider, n'avait fait que l'animer
davantage, et il persévérait dans tous ses desseins. Il était parvenu à
entretenir en secret au Val-de-Grâce Anne d'Autriche, pour laquelle,
ainsi que pour la reine Henriette, il professait le dévouement le plus
désintéressé. Il s'était aussi rendu en Touraine auprès de Mme de
Chevreuse. La reine lui avait donné une lettre pour son amie, où elle
lui disait qu'elle portait bien envie à Montaigu de pouvoir passer une
heure avec elle, et plaisantait un peu le fidèle et courageux
gentilhomme sur le sentiment qui l'entraînait vers les bords de la
Loire. Voici la réponse qu'elle reçut[145]:
«Cet excès de bonté qui vous fait désirer d'être une heure en ce lieu
pour rendre heureux ceux qui y sont, me donne la liberté de répondre à la
raillerie que vous faites à M. de Montaigu sur son séjour ici. J'avoue
que c'est avec sujet que vous croyez que ce lui est un avantage d'être
quelque temps à Tours, mais pour une raison bien différente de celle que
vous en donnez: il est certain qu'il avoit besoin de n'être plus auprès
de vous pour lui faire voir qu'il étoit encore mortel puisqu'il ne
demeuroit pas toujours avec les anges. Si j'ai du crédit auprès d'eux, il
sera bientôt en cette félicité; c'est à mon avis le plus grand bien qu'il
sçauroit avoir, et non pas le moindre qui vous peut arriver[146]. Je ne
m'ose flatter de l'espérance d'un tel bonheur pour moi, ni ne me lasse
point de le souhaiter, mais je m'afflige bien de vous dire tant de fois,
sans vous le témoigner une seule, que je suis parfaitement votre très
humble et très obéissante servante,
«M. DE ROHAN.»
[145] Nous la tirons du même manuscrit qui contient les lettres
de Craft.
[146] Il y a là, ce semble, une indirecte allusion aux services
que peut rendre Montaigu à la reine, dans leurs communs intérêts.
C'est aussi vers ce temps-là que Mme de Chevreuse fit la connaissance de
La Rochefoucauld. Il entrait alors dans le monde, et en vrai jeune homme
il se jeta d'abord dans le parti des dames qui était celui de
l'opposition[147]; il se prit d'un grand attachement pour la belle
reine persécutée, et surtout pour sa charmante dame d'atours, Mme de
Hautefort. Demeurant à Verteuil, près d'Angoulême, il n'était pas fort
loin de Tours. La reine Anne, touchée, comme le sera plus tard Mme de
Longueville, des apparences chevaleresques du jeune et brillant
gentilhomme, lui donna toute sa confiance, et désira que Mme de
Chevreuse et lui se connussent. «Nous fûmes bientôt, dit La
Rochefoucauld[148], dans une très grande liaison... En allant et
revenant j'étois souvent chargé par l'une ou par l'autre de commissions
périlleuses.» Il ne s'agissait donc pas seulement entre la reine Anne et
son ancienne surintendante d'un échange de compliments et de nouvelles
de leur santé. Non: Mme de Chevreuse employait mieux son activité et ses
loisirs; elle était le centre et le lien d'une correspondance
mystérieuse entre la reine de France, le duc de Lorraine et le roi
d'Espagne.
[147] Sur La Rochefoucauld, ses premières impressions politiques,
et sa conduite à cette époque de sa vie, voyez LA JEUNESSE DE MME
DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 294, etc.
[148] _Mémoires_, _ibid._, p. 355.
La reine se servait pour ce commerce secret de La Porte, un de ses
valets de chambre en qui elle avait une absolue confiance qu'il justifia
bien, comme on va le voir. Quelquefois la reine écrivait la nuit dans
l'intérieur de ses appartements du Louvre; quelquefois elle se rendait
au Val-de-Grâce, en apparence pour y faire ses dévotions, et elle y
écrivait des lettres que la supérieure, Louise de Milley, la mère de
Saint-Étienne, doublement dévouée à Anne d'Autriche et comme catholique
et comme Espagnole[149], se chargeait de faire arriver à leur adresse.
La reine croyait agir dans une ombre impénétrable, mais la police du
soupçonneux cardinal était aux aguets. Un billet d'Anne à Mme de
Chevreuse, confié par La Porte à un homme dont il se croyait sûr et qui
le trahit, fut intercepté, La Porte arrêté, jeté dans un cachot de la
Bastille, interrogé tour à tour par les suppôts les plus habiles du
cardinal, Laffemas et La Poterie, par le chancelier Pierre Séguier et
par Richelieu lui-même. En même temps le chancelier, accompagné de
l'archevêque de Paris, se fit ouvrir les portes du Val-de-Grâce, pénétra
dans la cellule de la reine, fouilla tous ses papiers, et interrogea la
supérieure, la mère de Saint-Étienne, après lui avoir fait commander par
l'archevêque de dire la vérité au nom de l'obéissance qu'il lui devait
et sous peine d'excommunication. La reine en cette affaire eut beaucoup
à souffrir, et courut les plus grands dangers.
[149] _Gallia Christiana_, t. VIII, p. 584. La mère de Saint-Étienne
fut abbesse de 1626 jusqu'au 13 août 1637, où elle fut forcée de
donner sa démission, et remplacée par Marie de Burges, la mère de
Saint-Benoît. Elle était née en Franche-Comté, et toute sa famille
était au service de l'Espagne; son frère était même gouverneur de
Besançon.
Écoutons La Rochefoucauld, qui, ce semble, devait être parfaitement
informé, puisqu'il était alors, avec Mme de Hautefort et Mme de
Chevreuse, le confident le plus intime d'Anne d'Autriche: «On accusoit
la reine d'avoir des intelligences avec le marquis de Mirabel, ministre
d'Espagne... On lui en fit un crime d'État... Plusieurs de ses
domestiques furent arrêtés, ses cassettes furent prises; M. le
chancelier l'interrogea comme une criminelle; on proposa de la renfermer
au Havre, de rompre son mariage et de la répudier. Dans cette extrémité,
abandonnée de tout le monde, manquant de toutes sortes de secours et
n'osant se confier qu'à Mme de Hautefort et à moi, elle me proposa de
les enlever toutes deux et de les emmener à Bruxelles. Quelques
difficultés et quelques périls qui parussent dans un tel projet, je puis
dire qu'il me donna plus de joie que je n'en avois eu de ma vie. J'étois
dans un âge où l'on aime à faire des choses extraordinaires et
éclatantes, et je ne trouvois pas que rien le fût davantage que
d'enlever en même temps la reine au roi son mari et au cardinal de
Richelieu qui en étoit jaloux, et d'ôter Mme de Hautefort au roi qui en
étoit amoureux. Heureusement les choses changèrent; la reine ne se
trouva pas coupable, l'interrogatoire du chancelier la justifia, et Mme
d'Aiguillon adoucit le cardinal de Richelieu[150].» Tout ce récit nous
est un peu suspect. Nous ne pouvons croire que la reine ait eu la folle
idée que lui prête La Rochefoucauld; il aura pris une plaisanterie pour
une proposition sérieuse, et il la rapporte pour se donner, selon sa
coutume, un air d'importance. Il n'était pas d'ailleurs, quoi qu'il en
dise, assez hardi pour se charger d'une entreprise aussi téméraire, et
nous le verrons très-circonspect en des occasions bien moins
périlleuses. D'autre part l'interrogatoire du chancelier n'a point
justifié la reine, et la reine ne s'est point trouvée innocente; loin de
là, elle a été trouvée et elle-même s'est reconnue coupable, et c'est à
ses aveux qu'elle dut le pardon qui lui fut accordé. Mme de Motteville
le déclare formellement, bien entendu en défendant, comme à son
ordinaire, l'innocence de sa maîtresse: «La reine, dit-elle[151], avoit
été réduite à ce point de ne pouvoir obtenir de pardon qu'en signant de
sa propre main qu'elle étoit coupable de toutes les choses dont elle
étoit accusée, et elle le demanda au roi en des termes fort humbles et
fort soumis... Chacun étoit dans cette croyance qu'elle étoit innocente.
Elle l'étoit en effet autant qu'on le croyoit à l'égard du roi; mais
elle étoit coupable, si c'étoit un crime d'avoir écrit au roi d'Espagne,
son frère, et à Mme de Chevreuse. La Porte, domestique de la reine, m'a
conté lui-même toutes les particularités de cette histoire. Il me les a
apprises dans un temps où il étoit disgracié et mal satisfait de cette
princesse, et ce qu'il m'en a dit doit être cru. Il fut arrêté
prisonnier comme étant le porteur de toutes les lettres de la reine,
tant pour l'Espagne que pour Mme de Chevreuse. Il fut interrogé trois
fois dans la Bastille par La Poterie. Le cardinal de Richelieu le voulut
interroger lui-même en présence du chancelier. Il le fit venir chez lui
dans sa chambre, là où il fut questionné et pressé sur tous les
articles sur quoi on désiroit de pouvoir confondre la reine. Il demeura
toujours ferme sans rien avouer... refusant les biens et les récompenses
qu'on lui promettoit, et acceptant plutôt la mort que d'accuser la reine
de choses dont il disoit qu'elle étoit innocente. Le cardinal de
Richelieu, admirant sa fidélité, et persuadé qu'il ne disoit pas vrai,
souhaita d'être assez heureux pour avoir à lui un homme aussi fidèle que
celui-là. On avoit surpris aussi une lettre en chiffres de la reine
qu'on montra à cette princesse. Elle ne put qu'elle ne l'avouât, et,
pour ne pas montrer de dissemblance, il fallut faire avertir La Porte de
ce que la reine avoit dit, afin qu'il en fît autant. Ce fut en cette
occasion que Mme de Hautefort, qui étoit encore à la cour, voulant
généreusement se sacrifier pour la reine, se déguisa en demoiselle
suivante pour aller à la Bastille faire donner une lettre à La Porte, ce
qui se fit avec beaucoup de peine et de danger pour elle par l'habileté
du commandeur de Jars, qui étoit encore prisonnier. Comme il étoit
créature de la reine et qu'il avoit gagné beaucoup de gens en ce
lieu-là, ils firent tomber la lettre entre les mains de La Porte. Elle
lui apprenoit ce que cette princesse avoit confessé, si bien qu'étant
tout de nouveau interrogé par Laffemas et menacé de la question
ordinaire et extraordinaire même, il fit semblant de s'en épouvanter, et
dit que si on lui faisoit venir quelque officier de la reine, homme de
créance, il avoueroit tout ce qu'il savoit. Laffemas croyant l'avoir
gagné, lui dit qu'il pouvoit nommer celui qu'il voudroit, et que sans
doute on le lui feroit venir. La Porte demanda un nommé Larivière,
officier de la reine, qu'il savoit être des amis de Laffemas, et dont il
n'avoit pas bonne opinion, ce que cet homme accepta avec grande joie. Le
roi et le cardinal firent venir ce Larivière. On lui commanda d'aller
voir La Porte sans voir la reine, et gagné par les promesses qu'on lui
fit, il s'engagea de faire tout ce qu'on voudroit. Il fut mené à la
Bastille, et il commanda de la part de la reine à La Porte de dire tout
ce qu'il savoit de ses affaires. La Porte fit semblant de croire que
c'étoit la reine qui l'envoyoit, et lui dit, après bien des façons, ce
que la reine avoit déjà avancé, et protesta n'en pas savoir davantage.
Le cardinal de Richelieu fut alors confondu, et le roi demeura
satisfait. La Porte, homme de bien et sincère, m'a assuré qu'ayant vu
les lettres dont il était question et sachant ce qu'elles contenoient,
il y avoit lieu de s'étonner qu'on pût former des accusations contre la
reine, qu'il y avoit seulement des railleries contre le cardinal de
Richelieu, et qu'assurément elles ne parloient de rien qui fût contre le
roi ni contre l'État.» La Porte, dans ses Mémoires, confirme ce récit de
Mme de Motteville: «La reine[152], dit-il, se voyant sans enfants et ses
ennemis dans une puissance absolue, elle avoit sujet de craindre qu'ils
ne prissent cette occasion pour la perdre en la faisant répudier et
renvoyer en Espagne, et faire épouser Mme d'Aiguillon au roi. Ces
réflexions lui donnèrent de grandes inquiétudes, et n'ayant aucun sujet
de consolation, elle en voulut chercher dans ses proches et dans les
autres personnes qui lui étoient affectionnées et qui avoient les mêmes
ennemis. Pour y parvenir elle tâcha d'entretenir correspondance avec le
roi d'Espagne et le cardinal infant son frère, avec l'archiduchesse
gouvernante des Pays-Bas sa tante, avec le duc de Lorraine et avec Mme
de Chevreuse. Comme elle avoit peu de domestiques qui ne fussent
pensionnaires du cardinal, et qu'elle avoit assez de preuves de ma
fidélité, elle jeta les yeux sur moi pour ses correspondances: elle me
donna les clefs de ses chiffres et de ses cachets; en sorte qu'étant au
Val-de-Grâce et les soirs au Louvre, quand tout le monde étoit retiré,
après avoir fait tout ce qu'elle pouvoit pour tromper ses espions, elle
écrivoit ses lettres en espagnol qu'elle me donnoit après pour les
mettre en chiffre, et lorsque je recevois les réponses, je les
déchiffrois en les mettant en espagnol pour les lui donner. Je lui
faisois signe de l'œil, en sorte qu'elle prenoit son temps pour me
parler, et je les lui donnois sans qu'on s'en apperçût. Pour faire tenir
ces lettres en Flandre et en Espagne, nous avions un secrétaire
d'ambassade[153] en Flandre, qui les donnoit au marquis de Mirabel, qui
étoit ambassadeur d'Espagne pour l'archiduchesse, après l'avoir été en
France. Cet ambassadeur faisoit tenir tous nos paquets à leurs adresses,
et nous recevions les réponses par les mêmes voies. Pour la Lorraine,
nous avions l'abbesse de Jouarre, de la maison de Guise, que j'allois
voir fort souvent; et pour les lettres de Mme de Chevreuse, je les lui
envoyois à Tours par la poste, et je recevois ses réponses par la même
voie; outre que la reine et elle s'écrivoient encore par le moyen de
ceux qui alloient ou qui passoient à Tours. Nos lettres étoient écrites
avec une eau en l'entreligne d'un discours indifférent, et en lavant le
papier d'une autre eau l'écriture paroissoit. Ainsi la reine avoit des
nouvelles de toutes parts sans qu'on s'en apperçût... Notre
correspondance dura jusqu'au mois d'août 1637.» Le fidèle La Porte
n'hésite pas à affirmer qu'il n'y avait pas de finesse dans les lettres
de la reine et de Mme de Chevreuse, et «qu'on[154] embarqua Mme de
Chevreuse dans cette affaire pour faire croire au public que c'étoit une
grande cabale contre l'État; car il étoit de la coutume de son Éminence
de faire passer des choses de rien pour de grandes conspirations.»
[150] _Mémoires_, _ibid._, p. 352 et suiv.
[151] _Mémoires_, t. Ier, p. 80.
[152] _Mémoires_, _ibid._, p. 331.
[153] Le secrétaire de l'ambassade d'Angleterre en Flandre, nommé
Gerbier.
[154] _Mémoires_, _ibid._, p. 346.
Reste à savoir si en effet il n'y avait là que _des choses de rien_,
comme dit La Porte. Nous venons d'entendre les amis de la reine, mais il
faut entendre aussi Richelieu[155]; il faut entendre surtout des témoins
bien autrement sûrs que tous les mémoires, c'est-à-dire les documents
originaux et authentiques d'après lesquels Richelieu a écrit. Ces
documents irrécusables sont les lettres mêmes de la reine Anne que La
Porte a représentées à Mme de Motteville comme si parfaitement
innocentes, ou du moins un certain nombre de ces lettres que la police
du cardinal intercepta et qui de ses mains sont tombées entre les
nôtres[156]. Beaucoup d'autres sans doute ont échappé à Richelieu et
sont parvenues à leur adresse, mais celles-là suffisent à établir que
pendant les années 1635 et 1636 et plusieurs mois de l'année 1637,
tandis que la France et l'Espagne se faisaient une guerre à outrance sur
la frontière de Flandre, la reine entretenait une correspondance suivie
avec le marquis de Mirabel, naguère ambassadeur d'Espagne en France, et
depuis résidant à Bruxelles, ainsi qu'avec le cardinal infant lui-même,
le général en chef de l'armée espagnole qui avait franchi la frontière
et après avoir pris Corbie menaçait Amiens. Cette correspondance passait
en grande partie par les mains d'une personne que ne nomment pas même ni
La Rochefoucauld ni Mme de Motteville ni La Porte, à savoir Mme du
Fargis, la femme du comte du Fargis, ancien ambassadeur de France en
Espagne, le négociateur du célèbre traité de Monçon, elle-même ancienne
dame d'atours de la reine Anne avant Mme de Hautefort, qu'on avait
éloignée de la cour en 1630 à cause des mauvais conseils qu'on
l'accusait de donner à sa maîtresse, et qui, dès 1634, réfugiée en
Flandre, y servait d'agent secret à Anne d'Autriche[157]. Sans doute, la
plupart de ces lettres ne contiennent guère que des marques d'intérêt
accordées par la reine à une femme qui s'était perdue pour elle, et
qu'elle se faisait un devoir de recommander à la générosité de
l'Espagne, avec des témoignages bien naturels de politesse et
d'affection envers un ancien serviteur tel que Mirabel et envers son
frère, le cardinal infant; mais, n'en déplaise à La Rochefoucauld, à Mme
de Motteville et à La Porte, il y a aussi bien autre chose encore dans
les lettres qui sont sous nos yeux. D'abord la reine laisse exprimer à
Mme Du Fargis et au marquis de Mirabel des vœux et des espérances
qu'une reine de France aurait dû repousser; ensuite elle-même se permet
quelquefois un langage plus digne d'une Espagnole que d'une Française;
enfin elle reçoit d'importantes nouvelles d'Angleterre, de Lorraine, de
la reine mère, de Monsieur, de la jeune duchesse d'Orléans, du comte de
Soissons et du duc de Bouillon, qu'elle se garde bien de communiquer au
gouvernement du roi, et elle transmet à un gouvernement ennemi des
renseignements qui pouvaient être fort préjudiciables à l'État. Par
exemple, en 1637, la France s'efforçait d'acquérir le duc de Lorraine
dont les talents militaires et la petite mais solide armée pouvaient
être d'un grand poids dans la balance des événements. L'Espagne, de son
côté, disputait le duc à la France, et Mme de Chevreuse ne négligeait
rien pour engager Charles IV dans la cause espagnole. Mais ce qu'on ne
savait pas, et ce qu'on voit clairement ici, c'est que Mme de Chevreuse
ne fut guère que l'instrument de la reine Anne, et que, dans un moment
décisif, lorsque Richelieu espérait entraîner le duc de Lorraine, la
reine, instruite d'un pareil secret, se hâte de le communiquer à son
frère le cardinal infant, et lui adresse une lettre qu'elle le prie
d'envoyer au comte-duc Olivarès, dans laquelle elle fait vivement sentir
la nécessité de maintenir la vaillante épée de Charles IV au service de
Sa Majesté catholique, c'est-à-dire contre la France, et annonce qu'elle
emploie à cet effet Mme de Chevreuse[158]. En sorte qu'en vérité, sans
être Laffemas ou La Potherie, il est bien difficile de ne pas avouer que
la reine Anne avait sacrifié son devoir à sa passion.
[155] _Mémoires_, t. X, p. 195, etc.
[156] Manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds
françois, no 9241. Voyez plus haut, p. 116, dans la note.
[157] Le manuscrit précité renferme une trentaine de lettres de
Mme du Fargis à la reine, une douzaine de la reine à Mme du
Fargis, cinq ou six lettres en espagnol de la reine à M. de
Mirabel, autant à son frère le cardinal, avec les réponses de
ceux-ci. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre III.
[158] Manuscrit de la Bibliothèque impériale, no 9241, fol. 41,
verso. Carta de la Reyna al cardinale Infante para embiar al
Conde Duque, 28 may 1637: «Por ser cosa che importa mucho al
servicio del Rey el conservar en el al Duque de Lorena, he
procurado con mi amiga (Mme de Chevreuse) que hallasse una
comodidad segura conque poder escrivir a l'amigo (le duc de
Lorraine), ha me dicho que la tiene, etc.» Voyez l'APPENDICE,
notes du chapitre III.
Mais nous possédons un témoignage plus péremptoire, s'il est possible,
celui d'Anne d'Autriche elle-même qui, voyant saisies ses lettres de
Flandre et celles qu'elle avait écrites à Mme de Chevreuse, et se
croyant menacée des derniers malheurs, pour les conjurer et apaiser le
roi et son ministre, finit par dire toute la vérité. Ces aveux précis et
détaillés, que le P. Griffet avait connus et qu'on vient de retrouver
tout récemment[159], portent le dernier coup aux apologies intéressées
de ses défenseurs, et justifient pleinement la conduite et le récit de
Richelieu. La reine confessa: 1º en ce qui concernait Mme de Chevreuse,
que, lorsqu'elle était reléguée à Dampierre, en 1633, avant d'être
exilée en Touraine, la duchesse était venue deux fois en secret au
Val-de-Grâce; que depuis elle lui avait écrit plusieurs fois à ce même
Val-de-Grâce et y avait même adressé un messager; que de Touraine elle
lui avait proposé de rompre son ban et de venir déguisée la trouver à
Paris; qu'elle correspondait avec le duc de Lorraine, et qu'elle avait
reçu un envoyé du duc; 2º pour elle-même, qu'en effet elle a écrit
toutes les lettres interceptées, qu'elle les écrivait de sa main, les
donnait à La Porte qui les donnait à Auger, secrétaire de l'ambassade
d'Angleterre à Paris, et que celui-ci les faisait passer à Gerbier,
résident d'Angleterre à Bruxelles, lequel les remettait à leur adresse;
que souvent elle s'était plaint dans ses lettres de l'état où elle était
en des termes qui devaient déplaire au roi; qu'elle avait signalé à la
cour de Madrid le voyage d'un religieux envoyé en Espagne avec une
mission secrète; qu'elle avait aussi averti qu'il y avait lieu de
craindre que l'Angleterre, au lieu de demeurer unie à l'Espagne, ne s'en
détachât et ne s'entendît avec la France; qu'enfin elle avait fait
savoir que la France travaillait à s'accommoder avec le duc de Lorraine,
afin que le cabinet de Madrid prît ses mesures pour empêcher cet
accommodement.
[159] Les diverses déclarations de la reine, avec les
interrogatoires de la supérieure du Val-de-Grâce et ceux de La
Porte, avaient été conservées dans la cassette de Richelieu, et
elles étaient passées dans les archives du maréchal de ce nom,
qui les avait communiquées au P. Griffet, comme il avait fait les
papiers de Châteauneuf. Depuis, ces précieux documents avaient
été dispersés: la Bibliothèque impériale les a acquis dernièrement.
_Supplément françois_, no 4068, avec ce titre: _Pièces relatives à
l'affaire du Val-de-Grâce_, 1637. Voyez l'APPENDICE, notes du
chapitre III.
Comme on le pense bien, on n'avait amené Anne d'Autriche à faire de
pareils aveux qu'avec des peines infinies. D'abord elle avait tout nié,
et dit que si elle avait plusieurs fois écrit à Mme de Chevreuse,
ç'avait toujours été sur des choses indifférentes. Au mois d'août 1637,
le jour de l'Assomption, après avoir communié, elle avait fait venir son
secrétaire des commandements, Le Gras, et elle lui avait juré sur le
saint sacrement, qu'elle venait de recevoir, qu'il était faux qu'elle
eût une correspondance en pays étranger, et elle lui avait commandé
d'aller dire au cardinal le serment qu'elle faisait. Elle fit venir
aussi le P. Caussin, jésuite, confesseur du roi, et lui renouvela le
même serment. Puis, deux jours après, voyant qu'il n'y avait pas moyen
de s'en tenir à une dénégation aussi absolue, elle commença par avouer à
Richelieu qu'à la vérité elle avait écrit en Flandre à son frère, le
cardinal infant, mais pour savoir des nouvelles de sa santé, et autres
choses d'aussi peu de conséquence. Richelieu lui ayant montré qu'on en
savait davantage, elle fit retirer sa dame d'honneur, Mme de Sénecé,
Chavigny et de Noyers, qui étaient présents, et, restée seule avec le
cardinal, sur l'assurance qu'il lui donna du plein et absolu pardon du
roi si elle disait la vérité, elle avoua tout, en témoignant une extrême
confusion d'avoir fait des serments contraires. Pendant cette triste
confession, appelant à son secours les grâces et les ruses de la femme,
et couvrant ses vrais sentiments de démonstrations affectueuses, elle
s'écria plusieurs fois: «Quelle bonté faut-il que vous ayez, monsieur le
cardinal!» Et protestant d'une reconnaissance éternelle, elle lui dit:
«Donnez-moi la main,» et lui présenta la sienne comme un gage de sa
fidélité; mais le cardinal s'y refusa par respect, se retirant au lieu
de s'approcher[160]. L'abbesse du Val-de-Grâce fit comme la reine; après
avoir tout nié, elle avoua ce qu'elle savait. Le roi et Richelieu
pardonnèrent, mais en faisant signer à la reine une sorte de formulaire
de conduite auquel elle devait se conformer religieusement. On lui
interdit provisoirement l'entrée du Val-de-Grâce et de tout couvent
jusqu'à ce que le roi lui en donnât de nouveau la permission; on lui
défendit d'écrire jamais qu'en présence de sa première dame d'honneur et
de sa première femme de chambre, qui devaient en rendre compte au roi,
ni d'adresser une seule lettre en pays étranger par aucune voie directe
ou indirecte, sous peine de se reconnaître elle-même déchue du pardon
qu'on lui accordait. La première à la fois et la dernière de ces
prescriptions se rapportaient à Mme de Chevreuse: le roi commandait à sa
femme de ne jamais écrire à Mme de Chevreuse, «parce que ce prétexte,
disait-il, a été la couverture de toutes les écritures que la reine a
faites ailleurs.» Il lui commande aussi de ne plus voir ni Craft, qu'on
avait trouvé mêlé à toutes les intrigues de Flandres[161], ni «les
autres entremetteurs de Mme de Chevreuse.» On le voit, c'est toujours
Mme de Chevreuse que Louis XIII et Richelieu considèrent comme le
principe de tout mal, et ils ne se croient bien sûrs de la reine
qu'après l'avoir séparée de sa dangereuse amie.
[160] _Mémoires_ de Richelieu, t. X, p. 201, et, dans l'APPENDICE,
la _Relation_ de la main du cardinal.
[161] Le nom de Craft se rencontre en effet plusieurs fois dans
les lettres de Mme Du Fargis. Voyez l'APPENDICE.
Mais que fallait-il faire de celle-ci? Fallait-il la laisser à Tours, ou
l'arrêter, ou lui faire quitter la France? Il est curieux de voir
quelles furent à cet égard les délibérations du cardinal avec lui-même
et avec le roi. Il rend involontairement un bien grand hommage à la
puissance de Mme de Chevreuse en établissant par une suite de raisons,
un peu scolastiquement déduites à sa manière, que le pire des partis
serait de la laisser sortir de France: «Cet esprit est si dangereux,
qu'étant dehors il peut porter les affaires à de nouveaux ébranlements
qu'on ne peut prévoir[162].» C'est elle qui, disposant absolument du duc
Charles, lui a persuadé de donner asile en Lorraine à Monsieur, duc
d'Orléans; c'est elle aussi qui a poussé l'Angleterre à la guerre; si on
la jette hors du royaume, elle empêchera le duc de Lorraine de
s'accommoder; «elle donnera grand branle aux Anglois à ce à quoi elle
les voudra porter;» elle remuera de nouveau pour le commandeur de Jars
et pour Châteauneuf, elle suscitera mille difficultés intérieures et
extérieures, et le cardinal conclut à la retenir en France.
[162] _Mémoires_, _ibid._, p. 224, etc.
Pour cela, il y avait deux voies à prendre, la violence ou la douceur.
Le cardinal fait voir beaucoup d'inconvénients à la violence, qui serait
infailliblement suivie de tant de sollicitations importunes de la part
de toute la famille de Mme de Chevreuse et de toutes les puissances de
l'Europe, qu'il serait fort difficile d'y résister avec le temps. Il
propose donc de la gagner par la douceur et de la traiter comme on avait
traité la reine, mais à la condition qu'elle serait aussi sincère et
répondrait aux questions qui lui seraient adressées. Connaissant Mme de
Chevreuse, il prévoit qu'elle ne fera aucun aveu, et il oublie de nous
dire ce qu'alors il aurait fait. On avait pardonné à la reine humiliée
et repentante; mais quelle conduite aurait-on tenue envers la fière et
habile duchesse persévérant dans d'absolues dénégations? Content de
l'avoir séparée d'Anne d'Autriche, Richelieu l'aurait-il laissée libre
et tranquille en Touraine? Est-il bien sincère quand il l'assure? ou
l'ancien charme agissait-il encore, et ce cœur de fer, cette âme
impitoyable ne pouvait-elle se défendre d'une faiblesse involontaire
pour une femme qui rassemblait en sa personne et portait au plus haut
degré ces deux grands dons si rarement unis, la beauté et le courage?
Il lui fit parler comme étant toujours son ami; il lui rappela quels
ménagements il avait eus pour elle dans l'affaire de Châteauneuf, et, la
sachant en ce moment assez dépourvue, il lui envoya de l'argent. La
duchesse fit beaucoup de cérémonies pour le recevoir; quelque temps elle
le refusa[163], et, lorsque la nécessité finit par la contraindre à
l'accepter, elle ne le prit pas comme un don, mais comme un prêt, et
demanda pour toute grâce au cardinal de l'assister dans le juste procès
qu'elle poursuivait pour être séparée de biens d'avec son mari, procès
qu'elle gagna quelque temps après. Sur les questions qui lui furent
adressées, elle répondit sans s'étonner et avec sa fermeté accoutumée.
Ne pouvant nier qu'elle eût proposé à la reine de se rendre à Paris
déguisée, puisqu'on avait saisi la lettre où la reine rejetait cette
proposition, elle déclara qu'en cela elle n'avait eu d'autre désir que
d'avoir l'honneur de saluer sa souveraine, et qu'aussi le besoin de ses
affaires l'appelait à Paris; que, loin de songer à animer la reine
contre le cardinal, son intention était d'employer le crédit qu'elle
pouvait avoir sur elle à la bien disposer en faveur du premier ministre.
Et, payant Richelieu de la même monnaie, elle lui rendit avec usure ses
démonstrations d'amitié; mais au fond du cœur elle s'en défiait. En
vain les envoyés de Richelieu, le maréchal La Meilleraie, l'évêque
d'Auxerre, et surtout l'abbé Du Dorat, ancien serviteur de la maison de
Lorraine et trésorier de la Sainte-Chapelle, avec qui elle était assez
liée, lui dit-il tout ce qu'il put imaginer pour lui persuader la bonne
foi du cardinal; elle ne vit dans cette bienveillance empressée qu'un
leurre habile pour endormir sa vigilance et lui inspirer une fausse
sécurité. Elle pensa à ses amis le commandeur de Jars et Châteauneuf,
tous deux languissant encore dans les cachots de Richelieu, et elle
résolut de tout entreprendre plutôt que de partager leur sort.
[163] M. le duc de Luynes nous communique une lettre de Mme de
Chevreuse à Richelieu, tout à fait de ce temps, où elle décline
l'offre spontanée du cardinal, en lui exprimant toute sa
reconnaissance et en l'assurant qu'elle ne s'adressera pas à un
autre si elle est forcée de recourir à un emprunt. «Monsieur, je me
trouve avec autant de ressentiments de vos bontés que d'impuissance
à les exprimer; mais puisque vous me croyez digne de tant de
bienfaits, j'ose m'assurer que vous ne douterez pas de ma
reconnaissance, encore que je ne vous la puisse représenter par mes
paroles ni témoigner par mes services... J'ai prié le porteur de
vous dire sur le sujet de l'offre qu'il m'a faite de votre part, que
je n'ai pas oublié cette même preuve de votre générosité que vous me
donnâtes la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, ni les
termes où je demeurai d'accepter ces grâces de vous, si la fortune
me contraignoit à les recevoir jamais d'aucun. L'état où je suis
n'est pas jusqu'ici assez malheureux pour que je puisse prendre
cette liberté; mais je n'en suis pas moins sensible à cette bonté
dont l'intention présentement tient lieu de l'effet dans mon âme...»
Cependant, Anne d'Autriche avait senti, dans son propre intérêt, le
besoin d'avertir Mme de Chevreuse de tout ce qui se passait; et ayant
promis de n'avoir aucun commerce avec elle, elle chargea La
Rochefoucauld, qui s'en allait en Poitou, de lui dire ce qu'elle n'osait
lui écrire elle-même. La Rochefoucauld venait de faire la même promesse
à son père et à Chavigny, l'homme de confiance du cardinal, et lui, qui
prétend qu'il aurait volontiers enlevé la reine et Mme de Hautefort,
s'arrêta avec une admirable conscience devant l'engagement qu'il venait
de prendre; il pria Craft, ce même gentilhomme anglais, si suspect au
roi et à Richelieu, de faire la commission de la reine[164], et
celui-ci, qu'enflammaient l'amour et l'honneur, n'hésita point. De son
côté, Mme de Hautefort, dans le plus vif de la crise, avait envoyé à
Tours un de ses parents, M. de Montalais, dire à Mme de Chevreuse le
véritable état des affaires, et il avait été convenu qu'on lui
adresserait des Heures reliées en vert si tout prenait une tournure
favorable, et que des Heures reliées en rouge lui seraient la marque
qu'elle se hâtât de pourvoir à sa sûreté. Une méprise fatale sur le
signe convenu, avec une défiance profonde des vraies intentions de
Richelieu et du roi, précipita Mme de Chevreuse dans une résolution
extrême: elle aima mieux se condamner à un nouvel exil que de courir le
risque de tomber entre les mains de ses ennemis, et elle s'enfuit de
Touraine pour gagner l'Espagne à travers tout le midi de la France.
[164] La Rochefoucauld, _Mémoires_, p. 354.
Elle ne voulut de confident que son vieil adorateur, l'archevêque de
Tours. Comme il était du Béarn et avait des parents sur la frontière, il
lui donna des lettres de créance avec tous les renseignements
nécessaires et les divers chemins qu'elle devait prendre. Mais, pressée
de fuir, elle oublia tout, partit le 6 septembre 1637[165] en carrosse,
comme pour faire une promenade, puis, à neuf heures du soir, elle monta
à cheval déguisée en homme, et au bout de cinq ou six lieues elle se
trouva sans lettres et sans itinéraire, sans femme de chambre, et suivie
seulement de deux domestiques. Elle ne put changer de cheval pendant
toute la nuit, et le lendemain elle arriva, sans avoir pris une heure de
repos, à Ruffec, à une lieue de Verteuil, où demeurait La Rochefoucauld.
Au lieu de lui demander l'hospitalité, elle lui écrivit le billet
suivant: «Monsieur, je suis un gentilhomme françois et demande vos
services pour ma liberté et peut-être pour ma vie. Je me suis
malheureusement battu. J'ai tué un seigneur de marque. Cela me force de
quitter la France promptement, parce qu'on me cherche. Je vous crois
assez généreux pour me servir sans me connoître. J'ai besoin d'un
carrosse et de quelque valet pour me servir.» La Rochefoucauld reconnut
la main de la duchesse, et lui envoya ce qu'elle désirait. Le carrosse
lui fut d'un grand secours, car elle était épuisée de fatigue. Son
nouveau guide la conduisit sur-le-champ à une autre maison de La
Rochefoucauld, où elle arriva au milieu de la nuit; elle laissa là le
carrosse et les deux domestiques qui l'avaient accompagnée, et avec le
seul guide qui lui avait été donné elle remonta à cheval, et se dirigea
vers la frontière d'Espagne. Dans l'état où elle se trouvait, la selle
de sa monture était toute baignée de sang: elle dit que c'était un coup
d'épée qu'elle avait reçu à la cuisse. Elle coucha sur du foin dans une
grange et prit à peine quelque nourriture. Mais, aussi belle, aussi
séduisante sous le costume noir d'un cavalier que dans les brillants
atours de la grande dame, les femmes, en la voyant, admiraient sa bonne
mine; pendant cette course aventureuse, elle fit malgré elle autant de
conquêtes que dans les salons du Louvre, et, ainsi que le dit La
Rochefoucauld, elle montra «plus de pudeur et de cruauté que les hommes
faits comme elle n'ont accoutumé d'en avoir[166].» Une fois, elle
rencontra dix ou douze cavaliers commandés par le marquis d'Antin, et il
lui fallut s'écarter de sa route pour éviter d'être reconnue. Une autre
fois, dans une vallée des Pyrénées, un gentilhomme qui l'avait vue à
Paris lui dit qu'il la prendrait pour Mme de Chevreuse si elle était
vêtue d'une autre façon, et le bel inconnu se tira d'affaire en
répondant qu'étant parent de cette dame, il pouvait bien lui ressembler.
Son courage et sa gaieté ne l'abandonnèrent pas un moment, et, pour
peindre la vaillante amazone, on fit une chanson où elle disait à son
écuyer:
La Boissière, dis-moi,
Vais-je pas bien en homme?
--Vous chevauchez, ma foi,
Mieux que tant que nous sommes, etc.[167]
[165] _Extrait de l'information faite par le président Vignier,
de la sortie faite par Mme de Chevreuse hors de France_, avec
diverses pièces à l'appui, Bibliothèque impériale, _collection
Dupuy_, nos 499, 500, 501, réunis en un seul volume. Voyez
l'APPENDICE, notes sur le chapitre III.
[166] La Rochefoucauld, p. 356.--Tallemant, t. I, p. 250, se
complaît à raconter les choses les plus singulières, mais nous ne
rapportons que les faits certains et authentiques. _Extrait de
l'information_, etc.: «Une bourgeoise de ce bourg-là passa
fortuitement et la vit couchée sur ce foin et s'écria: Voilà le
plus beau garçon que je vis jamais! Monsieur, dit-elle,
venez-vous-en reposer chez moi; vous me faites pitié, etc.»
[167] Tallemant, _ibid._
Celui qui l'accompagnait la pressant de lui apprendre son nom, elle lui
dit avec un ton mystérieux qu'elle était le duc d'Enghien que des
affaires extraordinaires et le service du roi forçaient de sortir de
France, ce qui peut nous donner une idée de sa tournure à cheval et du
ton décidé et résolu qu'elle avait. Puis, prenant confiance en son guide
et n'aimant pas à porter longtemps un masque, elle lui avoua qu'elle
était la duchesse de Chevreuse. Elle n'atteignit l'Espagne qu'avec des
fatigues inouïes et à travers mille périls[168]. Un peu avant de
franchir la frontière, elle écrivit au gentilhomme qui avait pensé la
reconnaître dans les Pyrénées, et avait eu pour elle toutes sortes
d'égards et de politesses, qu'il ne s'était pas trompé, qu'elle était en
effet celle qu'il avait cru, et «qu'ayant trouvé en lui une civilité
extraordinaire, elle prenoit la liberté de le prier de lui procurer des
étoffes pour se vêtir conformément à son sexe et à sa condition[169].»
Arrivée enfin en Espagne, elle s'élança pour la deuxième fois, avec sa
résolution accoutumée, dans tous les hasards de l'exil, n'emportant avec
elle que sa beauté, son esprit et son courage. Elle avait envoyé, par un
de ses gens, à La Rochefoucauld, toutes ses pierreries, qui valaient
200,000 écus, le priant de les recevoir en don si elle mourait, ou de
les lui rendre quelque jour.
[168] _Extrait de l'information_: «Malbasty (le guide que lui
avait donné La Rochefoucauld) lui dit qu'elle se perdroit,
qu'elle rencontreroit mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un seul
homme avec elle, qu'il craignoit qu'on lui fît du déplaisir...
Elle offrit audit Malbasty un grand rouleau de pistoles, etc.»
[169] La Rochefoucauld, _Mémoires_, _ibid._
Au bruit de la fuite de Mme de Chevreuse, Richelieu s'émut, et il fit
tout pour l'empêcher de sortir de France. Les ordres les plus précis
furent expédiés, non pour l'arrêter, mais pour la retenir. M. de
Chevreuse fit courir après sa femme l'intendant de leur maison,
Boispille, avec l'assurance qu'elle n'avait rien à craindre. Le cardinal
envoya aussi un de ses affidés, le président Vignier, pour lui porter
non-seulement la permission de résider à Tours en pleine liberté, mais
l'espérance de revenir bientôt à Dampierre. En même temps Vignier avait
l'ordre d'interroger le vieil archevêque, ainsi que La Rochefoucauld et
ses gens, et d'en tirer tous les renseignements qui pouvaient éclairer
le ministre[170]. Ni Boispille, ni Vignier ne purent atteindre la belle
fugitive, et elle avait touché le sol de l'Espagne que le président
arrivait à peine à la frontière. Il voulut du moins remplir sa mission
autant qu'il était en lui, et il envoya un héraut sur le territoire
espagnol signifier à Mme de Chevreuse le pardon du passé et l'invitation
de revenir en France. Elle n'apprit toutes ces démarches que lorsqu'elle
était déjà à Madrid.
[170] Ce sont ceux que Dupuy a recueillis ou plutôt résumés de
mémoire; nous les avons retrouvés nous-même, et nous en avons
fait usage pour établir notre récit. C'est en cette occasion que
La Rochefoucauld fut interrogé et mis huit jours à la Bastille.
Voyez ses _Mémoires_, surtout LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE,
4e édition, chapitre IV, p. 296, etc., et l'APPENDICE du présent
volume, notes sur le chapitre III.