1623-1626
LA DUCHESSE DE CHEVREUSE BIEN DIFFÉRENTE DE LA DUCHESSE DE
LUYNES.--FAUTE DE POUVOIR AIMER SON NOUVEAU MARI, ELLE SE DONNE A LA
REINE ANNE, DONT L'INTÉRÊT, BIEN OU MAL ENTENDU, DEVIENT SON
PRINCIPAL ET CONSTANT OBJET.--ANNE d'AUTRICHE OPPRIMÉE PAR MARIE DE
MÉDICIS, Mme DE CHEVREUSE LA CONSOLE ET AUSSI LA COMPROMET.--ELLE
AIME LE COMTE DE HOLLAND, AMBASSADEUR D'ANGLETERRE, ET ELLE TACHE
D'ENGAGER LA REINE AVEC BUCKINGHAM.--ELLE ACCOMPAGNE AVEC SON MARI
LA NOUVELLE REINE D'ANGLETERRE A LONDRES. SES SUCCÈS A LA COUR DE
CHARLES Ier.--HOLLAND ET BUCKINGHAM LA METTENT DANS LEURS INTRIGUES
CONTRE RICHELIEU.--QUE BUCKINGHAM N'A JAMAIS ÉTÉ SON AMANT.--LA
RÉSISTANCE DE LA REINE ANNE AU MARIAGE DE MONSIEUR AVEC Mlle DE
MONTPENSIER, SUSCITE UNE CONSPIRATION A LAQUELLE Mme DE CHEVREUSE
PREND UNE GRANDE PART.--HENRI DE TALLEYRAND, COMTE DE
CHALAIS.--ODIEUSE CONDUITE DU DUC D'ORLÉANS QUI TRAHIT TOUS SES
COMPLICES.--FAIBLESSE DE CHALAIS EN PRISON POUSSÉE JUSQU'A LA
BASSESSE. TROMPÉ PAR RICHELIEU, IL S'EMPORTE CONTRE Mme De CHEVREUSE
ET LA DÉNONCE, PUIS SE RÉTRACTE, ET MEURT AVEC COURAGE.--PREMIER
EXIL DE Mme DE CHEVREUSE.
Luynes au tombeau, la reine mère, Marie de Médicis, reprit son ascendant
sur le faible Louis XIII, qui céda à la nécessité, et auquel on donna,
pour l'amuser, un nouveau favori sans conséquence, le jeune, aimable et
insignifiant Baradat. Elle s'empressa aussi de faire part de sa nouvelle
puissance à celui qui l'avait si bien servie dans ses prospérités à la
fois et dans ses disgrâces. En 1622, l'évêque de Luçon obtint enfin ce
chapeau de cardinal dont le désir passionné lui avait fait rechercher
dans les derniers temps la faveur et l'alliance[35] de Luynes qui, tout
aussi fin que lui, et discernant bien l'usage que l'ambitieux évêque
pourrait faire de cette haute dignité, la lui promit, mais sans se
presser de la lui donner. Puis, en avril 1624, le nouveau cardinal
rentra en triomphateur dans le cabinet, et commença ce second et
glorieux ministère qui dura près de vingt années, et qui diffère
essentiellement du premier. Il n'y porta pas en effet la politique du
maréchal d'Ancre, mais celle-là même qu'il avait tant combattue dans
Luynes. Comme lui, il ne se hâta point de rompre la paix avec l'Espagne,
et parce que la reine mère, sa protectrice, était tout Espagnole, et
parce qu'il lui importait avant tout de raffermir au dedans l'ordre
ébranlé par tant de secousses[36]. Il acheva la complète incorporation
du Béarn et de la Navarre à la France, et repoussa fermement les
prétentions usurpatrices des protestants, en attendant que le moment fût
venu de renouveler la campagne de 1621, de refaire le siége de Montauban
et de soumettre La Rochelle. Il avait vu de près à Angers autour de la
reine mère, dans les tristes affaires de 1620, l'égoïsme des grands,
leur peu de foi, leur ambition déréglée, leur avidité insatiable; et
forcé de les ménager d'abord, il se proposait bien de ne pas subir
longtemps leur joug et de ne leur livrer ni la royauté ni la France.
Ceux-ci à leur tour ne tardèrent pas à reconnaître que sur le cadavre de
Luynes il s'était élevé un second Luynes, bien plus redoutable que le
premier; et, selon leur habitude, après s'être empressés autour du
nouveau favori de Marie de Médicis, comme ils l'avaient fait en 1617
autour du favori de Louis XIII, dès qu'ils désespérèrent de le gouverner
au profit de leur vanité et de leur fortune, ils se mirent à recommencer
leurs vieilles intrigues, et Richelieu vit bientôt s'agiter contre lui
ses anciens complices d'Angers, couvrant habilement leurs vues
personnelles d'un apparent dévouement à Monsieur, le jeune duc d'Anjou,
qui sera bientôt le duc d'Orléans, et, bien entendu, s'appuyant sur
l'étranger, sur la catholique Espagne ou sur la protestante Angleterre,
sur le remuant duc de Lorraine, et particulièrement sur l'ambitieuse
Savoie, impatiente de s'agrandir à tout prix et aux dépens de qui que ce
soit, l'Italie, l'Autriche ou la France. C'est ainsi que Richelieu fut
amené peu à peu à rompre avec son ancien parti, et plus tard avec le
chef de ce parti, Marie de Médicis elle-même. Mais n'anticipons pas sur
les événements, et bornons-nous à bien marquer ce point essentiel, qu'au
début même de son second ministère, au lieu de continuer le conspirateur
de 1620, Richelieu se montra le vrai successeur de Luynes et reprit
tous ses desseins, mais avec le génie qui a rendu son nom immortel.
[35] Il avait, en 1620, marié sa nièce, Mlle de Pontcourlai, à M.
de Combalet, neveu de Luynes, qui la laissa veuve de très-bonne
heure.
[36] _Mémoires_, collection Petitot, t. II, p. 403: «Il faut
pourvoir au cœur, c'est-à-dire au dedans.» _Ibid._, p. 407: «Il
ne faut pas aussi entrer en rupture avec les Espagnols et venir
avec eux à une guerre déclarée.»
Pendant que s'accomplissait dans la pensée ou plutôt dans la situation
du grand cardinal, cet important et heureux changement, un autre en sens
contraire se faisait aussi dans la duchesse de Luynes, devenue la
duchesse de Chevreuse. Comme elle ne choisissait pas son but elle-même,
mais le recevait des mains de la personne qui l'intéressait, après avoir
servi avec fidélité et dévouement Luynes, qu'elle aimait, n'ayant pas
retrouvé dans M. de Chevreuse un mari fait pour la captiver, elle se
donna tout entière à la reine Anne, sa maîtresse et son amie; et
l'intérêt, bien ou mal entendu, de la reine la jeta dans une tout autre
voie que celle qu'elle avait jusqu'alors suivie. En sorte que le même
caractère, dans des circonstances diverses, lui dicta tour à tour les
conduites les plus opposées.
Du temps de Luynes, et grâce à ses soins, le jeune roi avait fini par
aimer tendrement sa femme; il s'était complu à l'entourer d'honneur et
de considération, et lorsqu'il était parti pour la grande et brillante
campagne de 1620, il l'avait laissée à Paris à la tête du gouvernement.
Mais l'orgueilleuse Marie de Médicis, en reprenant possession de son
pouvoir, relégua dans l'ombre la jeune reine; on dit même qu'elle
s'appliqua et réussit à éloigner d'elle Louis XIII, afin de régner sur
lui sans partage. Anne d'Autriche, Espagnole et fière, et en même temps
belle, jeune, ayant besoin d'aimer et d'être aimée, ressentit amèrement
les nouvelles froideurs de son mari, qu'elle croyait avoir vaincues;
toute sa consolation était la compagnie de sa vive et hardie
surintendante. Nous avons ici le témoignage de la véridique et si bien
informée Mme de Motteville.
«La reine Marie de Médicis s'étant raccommodée avec le roi, la paix
entre la mère et le fils brouilla le mari et la femme; et la reine mère
étant persuadée que pour être absolue sur ce jeune prince, il falloit
que cette jeune princesse ne fût pas bien avec lui, elle travailla avec
tant d'application et de succès à entretenir leur mésintelligence, que
la reine, sa belle-fille, n'eut aucun crédit ni aucune douceur depuis ce
temps-là. Toute sa consolation étoit la part que la duchesse de Luynes,
qui étoit remariée avec le duc de Chevreuse, prince de la maison de
Lorraine, prenoit à ses chagrins, qu'elle tâchoit d'adoucir par tous les
divertissements qu'elle proposoit, lui communiquant, autant qu'elle
pouvoit, son humeur galante et enjouée pour faire servir les choses les
plus sérieuses et de la plus grande conséquence de matière à leur gaieté
et à leur plaisanterie: _A giovine cuor tutto è gioco_[37].»
[37] _Mémoires_, t. Ier, p. 12. Mme de Motteville dit même, p.
11, qu'auparavant et encore en 1622, la reine étant grosse, se
blessa en courant après sa surintendante qui était encore la
duchesse et connétable de Luynes. Bassompierre, _Mémoires_,
collection Petitot, 2e série t. XX, p. 376: «La reine devint
grosse, et c'étoit de six semaines, quand un soir... s'en
retournant coucher et passant près la grande salle du Louvre, Mme
la connétable de Luynes et Mlle de Verneuil la tenant sous les
bras et la faisant courir, elle broncha et tomba, dont elle se
blessa et perdit son fruit... On fit savoir au roi comme et en
quelle façon elle s'étoit blessée, et il s'anima tellement contre
les deux dames, qu'il manda à la reine qu'il ne vouloit plus que
Mlle de Verneuil et Mme la connétable fussent auprès d'elle, et
leur écrivit à chacune une lettre pour leur faire savoir qu'elles
eussent à se retirer du Louvre.» Le mariage de la connétable avec
le duc de Chevreuse, qui avait beaucoup de crédit auprès du roi,
arrangea tout, et sauva pour quelque temps la surintendante,
_Mémoires_ de Fontenai-Mareuil, collection Petitot, 1re série, t.
L, p. 350.
La cour de France était alors très-brillante, et la galanterie à l'ordre
du jour. C'était le temps où la marquise de Sablé soutenait et
accréditait de son esprit et de sa beauté les maximes chevaleresques
que les Espagnols avaient empruntées des Mores. Elle prétendait «que les
hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments tendres pour les
femmes, que le désir de leur plaire leur donnoit de l'esprit et leur
inspiroit de la libéralité et toutes sortes de vertus; et que, d'un
autre côté, les femmes, qui étoient l'ornement du monde et faites pour
être servies et adorées, ne devoient souffrir des hommes que leurs
respects[38].» Anne, dans son pays, avait été de bonne heure accoutumée
à ces maximes, et elle était fort portée à les mettre en pratique. Belle
et sensible, elle aimait à plaire, et dans l'injuste abandon où la
laissait Louis XIII, elle ne s'interdisait point de recevoir des
hommages. La Rochefoucauld, qui l'a bien connue, dit «qu'avec beaucoup
de vertu, elle ne s'offensoit pas d'être aimée[39].» Elle le fut, et Mme
de Motteville ne fait pas difficulté de nous apprendre que le beau et
vaillant duc Henri de Montmorenci conçut de tendres sentiments pour
elle, et que même le héros de l'ancienne galanterie, le grand écuyer de
Bellegarde, déjà un peu sur le retour de l'âge, lui fit une cour assez
publique, sans que la réputation de la reine en eût éprouvé la moindre
atteinte. Mais les choses ne se passèrent pas toujours ainsi. Mme de
Chevreuse, qui n'avait pas la piété et la sagesse d'Anne d'Autriche, ne
se retint pas longtemps sur la pente glissante de l'amour platonique;
elle céda aux séductions de la jeunesse et du plaisir, et elle manqua
d'y entraîner sa maîtresse. De là bien des fautes, dont nous
détournerions les yeux si elles ne se liaient à d'importants événements,
et n'exprimaient de la façon la plus frappante ce mélange de la
galanterie et de la politique, qui est l'un des traits particuliers des
mœurs de l'aristocratie et de la haute société au XVIIe siècle.
[38] Mme de Motteville, t. Ier, p. 13, et Mme DE SABLÉ, chap.
Ier, p. 13 et 14.
[39] _Mémoires_, _ibid._, p. 338.
En l'année 1624, le cardinal de Richelieu avait repris une des
meilleures pensées de Luynes, et renoué la négociation autrefois
commencée pour faire épouser au prince de Galles, fils du roi
d'Angleterre, la troisième fille d'Henri IV, la dernière sœur de Louis
XIII. D'abord, ce mariage empêchait celui du prince anglais avec une
infante d'Espagne, dont il était question depuis assez longtemps, et qui
eût été un accroissement redoutable de la puissance espagnole en Europe.
L'alliance anglaise nous était aussi fort précieuse, parce qu'elle
promettait d'enlever à la faction protestante de France l'appui de
l'Angleterre, et ce n'est pas la faute des plus sages desseins si
quelquefois des circonstances imprévues les renversent. L'amour vint
ici, contre sa coutume, seconder la politique. Le prince de Galles, en
traversant la France, avait vu la belle et aimable Henriette-Marie, et
il en était devenu éperdument épris; il pressa donc son père de demander
pour lui la main de la princesse, et Jacques Ier envoya à Paris, outre
son ministre accoutumé, deux ambassadeurs extraordinaires pour traiter
cette grande affaire, qui fut conclue le 10 novembre 1624. L'un des deux
ambassadeurs, et le principal, était Henri Rich, lord Kensington, de la
maison de Warwick, premier comte de Holland, celui qui joua un rôle dans
la révolution d'Angleterre, commanda un moment l'armée royale, et monta,
en 1649, sur le même échafaud que lord Capel et lord Hamilton. Il devint
amoureux de Mme de Chevreuse. Il était jeune et bien fait[40]; il lui
plut. Voilà, selon nous, le vrai début de Mme de Chevreuse dans l'amour
coupable et dans les intrigues de toute espèce où elle a consumé sa vie.
[40] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 340. La Porte qui était alors
porte-manteau de la reine Anne, et qui vit Holland à la cour,
dit, _Mémoires_, collection Petitot, 2e série, t. LIX, p. 295:
«Un des plus beaux hommes du monde, mais d'une beauté efféminée.»
On nous assure qu'il y a en Angleterre, chez le comte de
Breadalbane, un portrait du beau Holland.
A la mort de Jacques Ier, le prince de Galles, devenu roi d'Angleterre
sous le nom de Charles Ier, au mois de mars 1625, ordonna à ses
ambassadeurs d'abréger tous les délais et de hâter la cérémonie des
fiançailles. Grâce au crédit de Holland et de son ami Buckingham,
favori du nouveau roi comme il l'avait été du précédent, Charles Ier
choisit le duc de Chevreuse, grand chambellan de France, pour épouser
Madame en son nom et pour la conduire en Angleterre: en même temps, on
obtint de Louis XIII que le duc emmènerait avec lui sa femme qui devait
être une des parures du cortége. Cet arrangement donnait aux deux amants
le moyen de se voir souvent et l'espoir de ne pas se séparer trop vite.
Holland était un homme de plaisir et d'intrigue. Il exerça une mauvaise
influence sur Mme de Chevreuse. Il prit sur elle un tel empire, qu'il
lui persuada d'engager sa royale maîtresse dans quelque belle passion
semblable à la leur, et il lui désigna son ami, le premier ministre
d'Angleterre, le beau, le brillant, le magnifique Buckingham, comme le
seul homme qui pût être agréé de la reine de France. Anne d'Autriche et
Buckingham ne s'étaient jamais vus. Il fallait leur ménager l'occasion
de se voir et de s'entendre. Les deux galants conspirateurs «trouvèrent
toutes les facilités qu'ils désiroient auprès de la reine et du duc de
Buckingham[41]». Celui-ci, qui était tout aussi léger que Holland et
aimait passionnément les aventures extraordinaires, se fit envoyer par
Charles Ier en France pour l'y représenter particulièrement et faire
plus d'honneur à la nouvelle reine. Il partit de Londres en toute hâte,
arriva à Paris le 24 mai, et descendit dans ce bel hôtel de Luynes de
la rue Saint-Thomas-du-Louvre qui s'appelait alors l'hôtel de
Chevreuse[42]. Il se montra à la cour «avec plus d'éclat[43], de
grandeur et de magnificence que s'il eût été roi. La reine lui parut
encore plus aimable que son imagination ne la lui avoit pu représenter,
et il parut à la reine l'homme du monde le plus digne de l'aimer. Ils
employèrent la première audience de cérémonie à parler d'affaires qui
les touchoient plus vivement que celles des deux couronnes, et ils ne
furent occupés que des intérêts de leur passion[44].» Le duc de
Buckingham resta sept jours à Paris[45], «retardant son départ le plus
qu'il lui étoit possible, et se servant de sa qualité d'ambassadeur pour
voir la reine[46].» Le 2 juin, la nouvelle reine d'Angleterre quitta
Paris et s'achemina à petites journées vers Calais. Marie de Médicis et
la reine Anne accompagnèrent leur fille et leur belle-sœur jusqu'à
Amiens. Le duc de Chaulnes, gouverneur de la ville, leur fit une
réception magnifique, et c'est là que se passa la scène fameuse où Anne
d'Autriche apprit à ses dépens que le jeu qu'elle jouait était mal sûr.
Buckingham était entreprenant, Mme de Chevreuse fort complaisante, et la
reine ne se sauva qu'à grand'peine. «Un soir, dit La Rochefoucauld[47],
que la reine se promenoit assez seule dans un jardin, le duc de
Buckingham y entra avec le comte de Holland, dans le temps que la reine
se reposoit dans un cabinet. Ils se trouvèrent seuls; le duc étoit
hardi, l'occasion favorable, et il essaya d'en profiter avec si peu de
respect, que la reine fut contrainte d'appeler ses femmes et de leur
laisser voir une partie du trouble et du désordre où elle étoit.» Quand,
quelques jours après, Buckingham vint officiellement prendre congé
d'elle, il la trouva en voiture avec la princesse de Conti; en
s'inclinant à la portière pour baiser le bout de sa robe, il lui fallut
se couvrir un peu du rideau pour cacher les larmes qui lui échappaient.
Anne d'Autriche fut si émue que la princesse de Conti, qui était à côté
d'elle, lui dit en badinant qu'elle pouvait répondre au roi de sa vertu,
mais non pas de sa cruauté, et que les larmes de cet amant avaient dû
attendrir son cœur, puisque ses yeux l'avaient du moins regardé avec
quelque pitié[48]. Le duc de Buckingham partit «passionnément amoureux
de la reine et tendrement aimé d'elle[49].» Arrivé à Boulogne et près de
passer la mer, «par un emportement que l'amour seul rend excusable,» il
feignit d'avoir reçu du roi Charles une lettre qui l'obligeait de
retourner sur ses pas pour avoir une nouvelle conférence avec la reine
mère; et en revenant à Amiens, après avoir entretenu Marie de Médicis de
l'affaire simulée qui lui avait servi de prétexte, il s'en alla bien
vite saluer une dernière fois la reine Anne. «Elle était au lit[50]; il
entra dans sa chambre, se jetta à genoux devant elle, et fondant en
larmes, il lui tenoit les mains. La reine n'étoit pas moins touchée,
lorsque la comtesse de Lannoi, sa dame d'honneur, s'approcha du duc et
lui fit approcher un siége en lui disant qu'on ne parloit point à genoux
à la reine. Le duc de Buckingham remonta à cheval en sortant et reprit
le chemin d'Angleterre.» Ajoutez que la reine s'était fort bien prêtée
à cette visite, ou que du moins elle la connaissait; car à Boulogne,
Buckingham avait fait part à Mme de Chevreuse de la démarche où
l'entraînait sa passion, et celle-ci s'était empressée de l'écrire à la
reine[51].
[41] La Rochefoucauld, _ibid._
[42] _Mercure françois_, 1625, p. 365 et 366: «Le duc arriva en
poste à Paris le 24e jour de mai, et fut logé à l'hôtel du duc de
Chevreuse, l'hôtel le plus richement meublé qui soit à présent en
France, et où le peuple de Paris fut plusieurs jours par admiration
voir le riche équipage qu'avoit fait faire ce prince, lequel par
ordre de Sa Majesté très-chrétienne, devoit, avec la duchesse sa
femme, accompagner la reine en Angleterre.»
[43] La Rochefoucauld, _ibid._
[44] Mme de Motteville, _ibid._, p. 15 et 16: «Le duc de Buckingham
fut le seul qui eut l'audace d'attaquer son cœur. Il étoit bien
fait, beau de visage; il avoit l'âme grande, il étoit magnifique,
libéral, et favori d'un grand roi. Il avoit tous les trésors à
dépenser et toutes les pierreries de la couronne d'Angleterre pour
se parer. Il ne faut pas s'étonner si avec tant d'aimables qualités
il eut de si hautes pensées, de si nobles mais si dangereux et
blâmables désirs, et s'il eut le bonheur de persuader à tous ceux
qui en ont été les témoins, que ses respects ne furent point
importuns.»
[45] _Mercure françois_, _ibid._
[46] La Rochefoucauld, _ibid._
[47] _Ibid._--Voici le récit parfaitement conforme de La Porte,
alors au service de la reine, _Mémoires_, _ibid._, p. 296: «La reine
logea dans une maison où il y avoit un fort grand jardin le long de
la rivière de Somme; la cour s'y promenoit tous les soirs, et il
arriva une chose qui a bien donné occasion aux médisans d'exercer
leur malignité. Un soir que le temps étoit fort serein, la reine qui
aimoit à se promener tard, étant en ce jardin, le duc de Buckingham
la menoit, milord Rich menoit Mme de Chevreuse. Après s'être bien
promenée, la reine se reposa quelque temps et toutes les dames
aussi; puis elle se leva, et dans le tournant d'une allée où les
dames ne la suivirent pas sitôt, le duc de Buckingham se voyant seul
avec elle, à la faveur de l'obscurité qui commençoit à chasser la
lumière, s'émancipa fort insolemment, jusqu'à vouloir caresser la
reine, qui en même temps fit un cri auquel tout le monde accourut.
Putange, écuyer de la reine, qui la suivoit de vue, arriva le
premier, et arrêta le duc qui se trouva fort embarrassé, et les
suites eussent été dangereuses pour lui si Putange ne l'eût laissé
aller; tout le monde arrivant là-dessus, le duc s'évada, et il fut
résolu d'assoupir la chose autant que l'on pourroit.» Le récit de
Mme de Motteville ne diffère pas véritablement de ceux-là: «On a
fort parlé d'une promenade qu'elle fit dans le jardin de la maison
où elle logeoit. J'ai vu des personnes qui s'y trouvèrent qui m'ont
instruite de la vérité. Le duc de Buckingham qui y fut, la voulant
entretenir, Putange, écuyer de la reine, la quitta pour quelques
moments, croyant que le respect l'obligeoit de ne pas écouter ce que
ce seigneur anglais lui vouloit dire. Le hasard alors les ayant
menés dans un détour d'allée où une palissade les pouvoit cacher au
public, la reine dans cet instant, surprise de se voir seule, et
apparemment importunée par quelques sentiments très-passionnés du
duc, elle s'écria en appelant son écuyer, le blâma de l'avoir
quittée... Si en cette occasion elle montra que son cœur pouvoit
être susceptible de quelque impression de tendresse qui la convia
d'écouter les discours fabuleux d'un homme qui l'aimoit, il faut
avouer aussi que l'amour de la pureté et ses sentiments honnêtes
l'emportèrent sur tout le reste.»--Telle est cette scène du jardin
d'Amiens, que Tallemant a chargée à sa façon de détails grossiers.
Mais nous ne croyons pas le moins du monde à une autre scène qui
aurait eu lieu à Paris, dans le petit jardin du Louvre, et après
laquelle la reine aurait envoyé Mme de Chevreuse demander à
Buckingham s'il était sûr qu'elle ne fût pas en danger d'être
grosse, ainsi que le dit Retz dans le manuscrit original de ses
mémoires, que reproduit fidèlement l'édition de M. Aimé Champollion,
Paris, 1859, t. III, p. 238. C'est vraisemblablement la scène
d'Amiens que Mme de Chevreuse aura racontée à Retz, qui au bout de
vingt ans se sera agrandie et embellie dans l'imagination libertine
du cardinal, et qu'il aura transportée du jardin d'Amiens dans celui
du Louvre.
[48] Mme de Motteville, _ibid._, p. 18.
[49] La Rochefoucauld, _ibid._
[50] La Rochefoucauld, _ibid._--Mme de Motteville, _ibid._, p.
19: «Il vint se mettre à genoux devant son lit, baisant son drap
avec des transports si extraordinaires qu'il étoit aisé de voir
que sa passion étoit violente et de celles qui ne laissent aucun
usage de la raison à ceux qui en sont touchés. La reine m'a fait
l'honneur de me dire qu'elle en fut embarrassée, et cet embarras,
mêlé de quelque dépit, fut cause qu'elle demeura longtemps sans
lui parler. La comtesse de Lannoi, alors sa dame d'honneur, sage,
vertueuse et âgée, qui étoit au chevet du lit, ne voulant point
souffrir que le duc fût en cet état, lui dit avec beaucoup de
sévérité que ce n'étoit point la coutume en France, et voulut le
faire lever. Mais lui sans s'étonner, combattit contre la vieille
dame, disant qu'il n'étoit pas Français; puis, s'adressant à la
reine, lui dit tout haut les choses les plus tendres, mais elle
ne lui répondit que par des plaintes de sa hardiesse, sans être
peut-être très en colère.»
[51] Mme de Motteville, _ibid._: «La reine savoit par des lettres
de la duchesse qui accompagnoit la reine d'Angleterre, qu'il
étoit arrivé; elle en parla devant Nogent en riant, et ne
s'étonna point quand elle le vit.»--Reconnaissons que La Porte
parle ici autrement que Mme de Motteville et surtout que La
Rochefoucauld, et qu'il a vu ce qu'il raconte; mais peut-être
n'a-t-il vu que l'apparence, et le dessous des cartes lui a-t-il
échappé. _Ibid._, p. 297: «Comme la reine avoit beaucoup d'amitié
pour Mme de Chevreuse, elle avoit bien de l'impatience d'avoir de
ses nouvelles. La reine, tant pour cela que pour mander à Mme de
Chevreuse ce qui se passoit à Amiens et ce que l'on disoit de
l'aventure du jardin, m'envoya en poste à Boulogne, où j'allai et
revins continuellement tant que la reine d'Angleterre y séjourna.
Je portois des lettres à Mme de Chevreuse et j'en rapportois des
réponses qui paraissoient être de grande conséquence, parce la
reine avoit commandé à M. le duc de Chaulnes de faire tenir les
portes de la ville ouvertes à toutes les heures de la nuit, afin
que rien ne me retardât. Malgré la tempête il arriva une chaloupe
d'Angleterre qui passa un courrier lequel portoit des nouvelles
si considérables qu'elles obligèrent MM. de Buckingham et de
Holland de les apporter eux-mêmes à la reine mère. Il se
rencontra que je partois de Boulogne en même temps qu'eux, et les
ayant toujours accompagnés jusqu'à Amiens, je les quittai à
l'entrée de la ville. Ils allèrent au logis de la reine mère qui
étoit à l'évêché, et j'allai porter mes réponses à la reine, avec
un éventail de plumes que la duchesse de Buckingham, qui étoit
arrivée à Boulogne, lui envoyoit. Je lui dis que ces Messieurs
étoient arrivés, et que j'étois venu avec eux. Elle fut surprise,
et dit à M. de Nogent Bautru qui étoit dans sa chambre: _Encore
revenus, Nogent; je pensois que nous en étions délivrés_. Sa
Majesté étoit au lit, car elle s'étoit fait saigner ce jour-là.
Après qu'elle eut lu ses lettres et que je lui eus rendu compte
de tout mon voyage, je m'en allai et ne retournai chez elle que
le soir assez tard. J'y trouvai ces Messieurs, qui y demeurèrent
beaucoup plus tard que la bienséance ne le permettoit à des
personnes de cette condition, lorsque les reines sont au lit, et
cela obligea Mme de la Boissière, première dame d'honneur de la
reine, de se tenir auprès de Sa Majesté tant qu'ils y furent, ce
qui leur déplaisoit fort. Toutes les femmes et tous les officiers
de la couronne ne se retirèrent qu'après que ces Messieurs furent
sortis.»
Telles sont les romanesques et téméraires aventures dans lesquelles Mme
de Chevreuse et lord Holland embarquèrent la reine de France. Grâce à
Dieu, elles se sont arrêtées là: Anne et Buckingham ne se sont jamais
revus.
Sur la fin de juin, Mme de Chevreuse arriva à Londres avec le cortége
royal. Elle effaça toutes les beautés de la cour d'Angleterre[52]. Pour
reconnaître l'hospitalité qu'il avait reçue à l'hôtel de Chevreuse, le
duc de Buckingham «fit paroître toute sa magnificence et celle d'un
royaume dont il étoit le maître: il reçut l'amie de la reine avec tous
les honneurs qu'il auroit pu rendre à la reine elle-même[53].» Déjà Mme
de Chevreuse était fort liée avec la reine Henriette-Marie, et elle plut
infiniment à Charles Ier. Elle fit la conquête de plus d'un seigneur
anglais, par exemple lord Montaigu, et le comte Guillaume de Craft, page
de la nouvelle reine, jeunes cavaliers brillants et frivoles, mais dont
plus tard le dévouement ne lui fit jamais défaut. Elle fut aussi
très-vivement frappée de la puissance maritime de la Grande-Bretagne;
elle admira la flotte[54] qu'on équipait alors et qui bientôt devait se
tourner contre nous. Comme on le pense bien, Holland la dirigea pendant
tout ce voyage, et ne négligea rien pour faire valoir les brillantes et
solides qualités de celle qu'il aimait. Il en parlait sans cesse au roi
Charles et aux ministres, la présentant comme une personne que
l'Angleterre devait attacher à ses intérêts; en même temps il écrivait à
Richelieu des merveilles de la conduite habile de Mme de Chevreuse, des
services qu'elle rendait, de son crédit sur le roi et sur la reine, et
en leur nom il appelait sur elle les grâces de la cour de France[55]. En
vain le cardinal, instruit des menées secrètes de Mme de Chevreuse avec
Buckingham et avec le cabinet anglais, pressait le retour du grand
chambellan et de sa femme: l'adroite duchesse affectait en public de
vouloir revenir en France, et sous main, à l'aide de Buckingham et de
Holland, elle se faisait inviter par Charles Ier à rester quelque temps
encore. Elle en avait une bien bonne raison, et qui n'était pas feinte:
elle était dans un état de grossesse avancée, et c'est à Londres qu'elle
mit au jour la première fille qu'elle ait eue du duc de Chevreuse, et
dont la reine d'Angleterre a été la marraine, la future abbesse du
Pont-aux-Dames[56].
[52] Bois-d'Annemets, qui accompagnait alors Monsieur, frère du
roi, dit qu'au milieu de toutes les dames anglaises venues à la
rencontre de la nouvelle reine, la comtesse d'Amblie, la marquise
d'Hamilton, etc., «Mme de Chevreuse, qui avoit été ordonnée avec
M. son mari pour passer avec la reine en Angleterre, leur fit
confesser que toutes leurs beautés n'étoient rien au prix de la
sienne.» _Mémoires d'un favori du duc d'Orléans_, Leyde, 1668, p.
41.
[53] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 342.
[54] Mme de Motteville, _ibid._, p. 23.
[55] Nous tirons ces détails d'une lettre inédite de Holland.
Voyez APPENDICE, notes du chap. II.
Quoi qu'en dise Retz, nous sommes persuadé que Buckingham n'a jamais été
autre chose à Mme de Chevreuse que l'intime ami de son amant, le chef du
parti dans lequel Holland l'entraîna. Nous ne saurions où placer les
amours de Buckingham avec Mme de Chevreuse. Elle le vit pour la première
fois en France, en mai 1625, et alors Buckingham était dans toute
l'ivresse de sa passion pour la reine Anne; elle le revit bientôt après
à Londres, mais avec Holland, qui la conduisait, et, Retz le dit
lui-même, quand elle aimait, c'était fidèlement et uniquement. Ce n'est
pas à vingt-quatre ans qu'on se moque à ce point d'un premier
attachement, et le rôle de la pauvre femme n'est déjà pas assez beau
dans cette affaire pour se complaire à l'enlaidir encore. Elle se trouva
mal, il est vrai, en apprenant la nouvelle de l'assassinat de
Buckingham. Rien de plus naturel: elle perdait en lui un ami éprouvé, le
confident de ses premières amours, son plus solide appui dans les luttes
où elle était engagée. Aux propos hasardés de Retz, nous opposons le
récit bien lié de La Rochefoucauld, et le silence de Tallemant, qui
n'aurait pas manqué d'ajouter ce trait à sa chronique scandaleuse, s'il
en avait jamais entendu parler. Ainsi, sans avoir la prétention de voir
bien clair en pareilles choses, surtout après deux siècles, mais en
suivant notre habitude de ne rien admettre que sur des témoignages
certains, nous estimons qu'on doit rayer Buckingham de la liste, encore
trop nombreuse, des amants de Mme de Chevreuse.
[56] Voyez plus haut, chap. Ier, p. 34.
Mais il est difficile de n'y pas mettre le beau, le léger et malheureux
Chalais.
C'est encore son dévouement à la reine Anne qui jeta Mme de Chevreuse
dans cette conspiration «la plus effroyable, dit Richelieu, dont jamais
les histoires aient fait mention,» et où, dit-il encore, «Mme de
Chevreuse fit plus de mal que personne[57].» En voici le fond et les
principales circonstances.
[57] _Mémoires_, t. III, p. 64 et p. 105.
Ainsi que nous l'avons dit, Anne d'Autriche souffrait de l'orgueil et de
la domination de Marie de Médicis; mais le chemin qu'elle avait pris
pour relever ou adoucir sa situation l'avait empirée. La reine mère
n'avait pas manqué de se faire une arme contre elle auprès du roi des
imprudences que nous avons racontées. Déjà, sous un spécieux prétexte,
on lui avait ôté Mme de Chevreuse comme surintendante de sa maison[58];
mais leur commune disgrâce n'avait fait que resserrer leurs liens. A son
retour d'Angleterre, encore toute pleine des magnificences de Buckingham
et des vives marques de sa passion pour la reine[59], Mme de Chevreuse
ne cessait d'en entretenir Anne d'Autriche, de réveiller et d'animer
ses souvenirs[60]. De son côté Buckingham brûlait du désir de revoir la
reine, et il fit toute sorte d'efforts pour retourner en France, sous
divers prétextes politiques[61]. Mais Richelieu et le roi n'étaient pas
tentés de lui ouvrir les portes du Louvre. D'ailleurs les espérances
d'intime union entre la France et l'Angleterre que le mariage de madame
Henriette avait fait naître, s'étaient rapidement évanouies, et se
tournaient en menaces d'une prochaine rupture. Le contrat de mariage de
Madame lui garantissait, de la façon la plus positive, la plus grande
liberté religieuse, une chapelle, un père de l'Oratoire pour confesseur,
d'abord le père de Bérulle, puis le père de Sanci, et un évêque pour
grand aumônier, avec un clergé convenable. Mais l'ombrageux calvinisme
de l'Angleterre se souleva contre le spectacle du culte catholique à
Londres, au sein du palais du roi, et Buckingham persuada au roi Charles
qu'il n'était pas obligé d'observer scrupuleusement des stipulations qui
blessaient l'opinion publique de son pays et compromettaient son
gouvernement. On renvoya donc la plus grande partie des officiers et des
dames que la reine avait amenés avec elle[62], et on lui composa une
maison tout anglaise. On la gêna de toutes les manières dans l'exercice
de sa religion, on tourmenta les prêtres français et leur chef, l'évêque
de Mende; on alla jusqu'à dire ouvertement à la reine que l'intérêt du
roi son mari exigeait qu'elle se fît protestante[63]. Voilà comme on
entendait alors en Angleterre la liberté religieuse. Charles Ier aimait
la belle Henriette, qui joignait aux grâces de sa personne un esprit
insinuant et le cœur de la fille d'Henri IV. Buckingham craignit
qu'elle ne prît de l'ascendant sur le roi et ne diminuât cette absolue
autorité qui le faisait maître de la cour et de tout le royaume. Le
jaloux et ambitieux favori s'appliqua donc, par toute sorte de
manœuvres déplorables, à mettre assez mal ensemble le roi et la jeune
reine; et celle-ci, malgré sa douceur et sa patience, fut bientôt
réduite à faire connaître à sa mère, Marie de Médicis, et à son frère,
Louis XIII, l'oppression dans laquelle elle gémissait: elle demandait
même à revenir en France. Enfin l'amiral des Rochelois, l'obstiné et
audacieux Soubise, le frère du duc de Rohan, s'était emparé de plusieurs
vaisseaux français: pour ne pas les rendre après l'accommodement
passager qu'on avait fait avec les protestants de La Rochelle, il les
avait menés dans un port anglais, et au mépris de la foi publique on
faisait difficulté de les restituer. Mais Richelieu n'était pas homme à
supporter de pareils affronts, et il adressait à Londres d'énergiques
réclamations[64]. Les deux gouvernements s'aigrissaient de jour en jour
davantage. Buckingham et Richelieu se regardaient d'un œil ennemi; ils
voyaient bien qu'ils ne s'entendraient jamais, et travaillèrent à se
détruire. Richelieu comptait sur l'opposition toujours croissante du
parlement qui venait de mettre en accusation l'incapable et présomptueux
ministre de Charles; Buckingham comptait sur nos éternelles divisions,
sur cette faction protestante vaincue mais non pas soumise, dont il
tenait un des chefs dans sa main à Londres, prêt à le lancer contre la
France, sur le mécontentement peu dissimulé des grands, qui
n'admettaient point qu'un ministre prétendît gouverner dans l'intérêt
général et non dans leur intérêt particulier, et s'apprêtaient à tirer
l'épée contre Richelieu, comme ils l'avaient fait contre Luynes et
contre le maréchal d'Ancre. Il y avait dans l'air un bruit sourd de
conspirations et de révoltes[65].
[58] _Mémoires de Bassompierre_, collection Petitot, t. III, p. 3
et 4.
[59] Nous n'admettons ni ne rejetons la célèbre histoire des
ferrets de diamants, parce que cette histoire n'a pour elle
qu'une seule autorité; mais cette autorité est celle de La
Rochefoucauld. _Ibid._, p. 343: «Le duc de Buckingham étoit
galant et magnifique; il prenoit beaucoup de soin de se parer aux
assemblées. La comtesse de Carlisle (ancienne maîtresse du duc,
gagnée par Richelieu), qui avoit tant d'intérêt de l'observer,
s'aperçut qu'il affectoit de porter des ferrets de diamants
qu'elle ne lui connaissoit pas; elle ne douta point que la reine
de France ne les lui eût donnés, mais pour en être encore plus
assurée, elle prit le temps à un bal d'entretenir en particulier
le duc et de lui couper les ferrets, dans le dessein de les
envoyer au cardinal. Le duc de Buckingham s'aperçut le soir de ce
qu'il avoit perdu, et jugeant d'abord que la comtesse de Carlisle
avoit pris ses ferrets, il appréhenda les effets de sa jalousie,
et qu'elle ne fût capable de les remettre entre les mains du
cardinal pour perdre la reine. Dans cette extrémité, il dépêcha à
l'instant même un ordre de fermer les ports d'Angleterre, et
défendit que personne n'en sortît, sous quelque prétexte que ce
pût être, avant un temps qu'il marqua. Cependant il fit refaire
en diligence des ferrets semblables à ceux qu'on lui avoit pris,
et les envoya à la reine en lui rendant compte de ce qui étoit
arrivé. Cette précaution de fermer les ports retint la comtesse
de Carlisle; la reine évita de cette sorte la vengeance de cette
femme irritée, et le cardinal perdit un moyen assuré de
convaincre la reine et d'éclaircir le roi de tous ses doutes,
puisque les ferrets venoient de lui et qu'il les avoit donnés à
la reine.» Cette anecdote nous semble par trop romanesque et
invraisemblable; c'est un bruit de salon qu'aura recueilli La
Rochefoucauld, tandis que les autres aventures que nous avons
admises s'appuient sur plusieurs témoignages, et particulièrement
sur celui de Mme de Motteville.
[60] Mme de Motteville, _ibid._, p. 23 et 24.
[61] _Ibid._, p. 22.
[62] _Mercure françois_, 1626, p. 227 et 261-265.
[63] Voyez l'APPENDICE, notes du chap. II.
[64] Lettres inédites de Richelieu à M. de Blainville, ambassadeur
en Angleterre, des 10 et 11 novembre 1625: «Les Anglais semblent
n'avoir de chaleur que quand il faut embrasser un parti
préjudiciable à la France... La France pourroit bien s'accommoder
avec l'Espagne plutôt que de souffrir toujours les hauteurs de
Buckingham... Lui faire connoître que s'il veut venir en France, il
faut qu'il fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il
n'y sera pas le bien venu. Tel est le naturel des Anglais, que si on
parle bas avec eux, ils parlent haut, et que si on parle haut, ils
parlent bas.» Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. XXXVII,
année 1625.
[65] Richelieu, _Mémoires_, t. III, p. 50: «Dès le commencement
de l'année (1626), c'étoit un bruit commun qui couroit par la
cour et dans tout l'État qu'il s'y formoit une grande cabale, et
que l'on méprisa d'abord; mais quand on vit qu'il s'augmentoit de
jour à autre, que l'on considéra qu'en telles matières tels
bruits sont d'ordinaire avant-coureurs des vérités, et que
celui-ci étoit accompagné de divers avis tant du dehors que du
dedans du royaume, on jugea qu'on ne pouvoit le négliger sans
péril.»
C'est sur ces entrefaites que la reine mère et le roi songèrent à
établir Monsieur, qui atteignait sa dix-huitième année. Ils lui
destinèrent Marie de Bourbon, la fille unique du dernier duc de Bourbon
Montpensier, princesse aimable et la plus riche héritière du royaume. Ce
projet réunissait toutes sortes d'avantages, mais il blessait Anne
d'Autriche qui, n'ayant pas d'enfants, redoutait une belle-sœur qui
pouvait en avoir, et deviendrait alors toute-puissante par l'ombre seule
du trône qui l'attendait après la mort du roi. Ce mariage lui semblait
le comble de la disgrâce, le dernier coup porté à toutes ses espérances.
Elle se décida à «tout faire pour empêcher ce mariage,» comme elle le
dit elle-même à Mme de Motteville: aveu bien grave qu'il importe de
recueillir[66]. Mme de Chevreuse embrassa la cause de la reine avec son
ardeur accoutumée et cet énergique dévouement qui ne recule devant aucun
danger, ni aussi devant aucun scrupule.
[66] Mme de Motteville, _ibid._, p. 27: «La reine même m'a fait
l'honneur de me dire qu'elle avoit fait alors tout ce qu'elle put
pour empêcher le mariage de Monsieur... parce qu'elle croyoit que
ce mariage, que la reine mère vouloit, étoit tout à fait contre
ses intérêts, étant certain que cette princesse (sa belle-sœur)
venant à avoir des enfants, elle qui n'en avoit point ne seroit
plus considérée.»
Il s'agissait d'amener Monsieur à refuser le mariage qu'on lui
proposait. Mais on ne pouvait arriver à Monsieur que par un homme qui
était en possession de sa confiance et presque de sa personne, son
gouverneur, le surintendant général de sa maison et le chef de ses
conseils, Ornano, le fils du célèbre colonel corse et maréchal de ce
nom, lui-même longtemps colonel général des Corses et fait tout
récemment maréchal; personnage très-considérable, à la fois politique et
militaire. La reine s'adressa donc au maréchal[67]. Ainsi c'est elle qui
a donné le branle à cette affaire; tout le reste n'a été qu'une suite de
moyens jugés successivement nécessaires pour atteindre le but marqué.
Or, marcher à un but quel qu'il fût par tous les moyens quels qu'ils
fussent, pourvu qu'ils promissent d'y conduire, c'était là précisément
le génie de Mme de Chevreuse.
[67] Mme de Motteville, _ibid._, p. 27: «Elle employa à ce
dessein le maréchal d'Ornano qui étoit son serviteur.» Il est
vrai qu'elle ajoute que la reine lui fit parler par une tierce
personne, et n'eut jamais d'intelligence avec les gens de
Monsieur. Cela se peut, mais il est indubitable qu'Anne fit mieux
que de parler à des gens de Monsieur contre le mariage projeté,
et qu'elle en parla à Monsieur lui-même. Voyez la déposition de
Monsieur, plus bas, p. 70.
Elle connaissait depuis longtemps Ornano: il avait été l'un des
complices les plus résolus de Luynes dans l'entreprise contre le
maréchal d'Ancre, et c'est à Luynes qu'il devait sa charge auprès de
Monsieur. Il avait rassemblé autour de lui et tenait dans sa main la
plupart des anciens amis du connétable, Modène, Déagent, Marsillac et
d'autres, tous gens de tête et de cœur, impatients de n'être plus rien
et capables de tout oser. Lui-même était aussi hardi qu'ambitieux.
Maître du frère du roi, il le poussait sans cesse à prendre dans l'État
la place que lui donnait sa naissance, afin que la sienne s'en élevât
d'autant. Lorsque le jeune prince avait obtenu de faire partie du
conseil, Ornano avait demandé à l'accompagner et à y siéger avec le rang
et le titre de secrétaire d'État. Le refus qu'il avait essuyé l'avait
irrité contre Richelieu, et son inquiète ambition commençait à chercher
d'autres voies. Mme de Chevreuse n'eut donc pas grand'peine à le gagner
à la cause de la reine. Elle lui envoya d'ailleurs la belle princesse de
Condé à qui le maréchal faisait une sorte de cour, et qui acheva de le
décider. La princesse agissait dans l'intérêt des Condé, naturellement
opposés à un mariage qui plaçait au-dessus d'eux dans la maison royale
les Montpensier leurs cadets, et Mr le Prince, après avoir autrefois
engagé sa fille, la future duchesse de Longueville, au prince de
Joinville, le fils aîné du duc de Guise, rêvait de la faire épouser au
duc d'Orléans, afin de confondre les deux familles et d'approcher
toujours un peu plus du trône. Les Soissons pensaient en cela comme les
Condé, et le jeune comte désirait pour lui-même Mlle de Montpensier. Sa
mère, Mme la Comtesse, avait un grand ascendant sur Alexandre de
Vendôme, grand prieur de France, personnage aussi redoutable par son
audace que par ses artifices, et qui, lui aussi, comme Ornano, croyait
avoir à se plaindre du cardinal, auprès duquel il avait en vain
sollicité de pouvoir traiter avec le duc de Montmorency de la charge de
grand amiral. Il avait aisément entraîné son frère aîné, César de
Vendôme, gouverneur de Bretagne, qui, portant très-haut le nom de fils
de Henri IV, trouvait toujours qu'on ne lui rendait pas ce qui lui était
dû à lui et aux siens, et depuis la mort de son père s'était jeté dans
tous les complots des grands. Tous ensemble avaient fait effort auprès
de Monsieur, et ils avaient réussi à le détourner du mariage qui portait
atteinte à leurs intérêts et contrariait tant la reine. Quelles raisons
lui donnèrent-ils? Leur suffit-il de présenter à son goût du plaisir
l'attrait d'une indépendance prolongée, ou de faire rougir sa vanité
d'une docilité qui lui donnerait l'air d'un enfant entre les mains de sa
mère, de son frère et du cardinal, et lui ôterait toute importance en
France et en Europe? Ou firent-ils briller à ses yeux la perspective
d'une autre alliance, par exemple, celle d'une princesse étrangère qui
le mettrait hors de la dépendance du roi de France et lui permettrait de
jouer un plus grand rôle? Ou enfin osèrent-ils lui laisser entrevoir la
main même de la jeune et belle Anne d'Autriche, après la mort du roi,
que faisaient paraître imminente et sa mauvaise santé et des prédictions
d'astrologues? Le bruit de ce dernier projet s'est au moins fort
répandu, et il a passé dans les mémoires du temps. La reine a toujours
protesté qu'elle n'avait jamais trempé dans une aussi coupable pensée,
si elle était venue à l'esprit de personne, et nous l'en croyons; mais
nous connaissons assez Mme de Chevreuse pour être assuré qu'elle ne se
serait pas fait le moindre scrupule de compromettre la reine pour la
mieux servir, et que, comme l'en accuse Richelieu[68], elle n'hésita
pas, sans en parler à la reine, à bercer d'une semblable espérance les
oreilles crédules du jeune prince, si elle jugea qu'elle pouvait par là
le décider et arriver à ses fins. Elle fit bien davantage.
[68] C'est à quoi Richelieu se réduit avec raison, _ibid._, p.
107. Voy. ce que dit Monsieur lui-même, plus bas, p. 70.
«Mme de Chevreuse, dit La Rochefoucauld[69], avoit beaucoup d'esprit,
d'ambition et de beauté; elle étoit galante, vive, hardie,
entreprenante. Elle se servoit de tous ses charmes pour réussir dans ses
desseins.» Or, il y avait alors dans la maison même du roi, et tout près
de sa personne, comme maître de la garde-robe, un jeune et brillant
gentilhomme qui avait été nourri et élevé avec Louis XIII, et qu'il
aimait beaucoup: Henri de Talleyrand, comte de Chalais, d'une ancienne
maison souveraine du Périgord, et de plus, par sa mère, petit-fils du
maréchal de Montluc. Quoiqu'il ne fût que le cadet de sa maison, il en
était le représentant le plus en vue. Il avait vingt-huit ans[70]; il
était bien fait, et à des manières agréables[71] il joignait cette
bravoure téméraire qui ne déplaît pas aux dames. Il avait fait avec
honneur la terrible campagne de 1621 contre les protestants, et s'était
distingué aux siéges de Montpellier et de Montauban. Il sortait d'un
duel qui avait fait beaucoup de bruit et où il avait tué le comte de
Pongibault, de la maison de Lude. Maître de la garde-robe, il se
plaignait d'un emploi qui le condamnait à l'oisiveté, et demandait
instamment celui de maître général de la cavalerie légère. Il était
entré fort avant dans la société et la confiance du duc d'Orléans, à ce
point que les domestiques du prince ne croyaient pas lui faire mieux
leur cour qu'en témoignant à Chalais une grande déférence. Il se prit
d'une passion extraordinaire pour Mme de Chevreuse[72]; elle
l'encouragea, et le précipita au plus épais de la ligue déjà toute
formée autour de Monsieur pour empêcher son mariage avec Mlle de
Montpensier.
[69] _Mémoires_, _ibid._, p. 330.
[70] Interrogatoire de Chalais, p. 31 du recueil de La Borde:
_Pièces du procès de Henri de Tallerand, comte de Chalais,
décapité en 1626_. Londres, 1781.
[71] De La Rochefoucauld, _ibid._: «Sa personne et son esprit
étoient agréables.» Fontenai-Mareuil, _ibid._, p. 23: «M. de
Chalais étoit jeune, bien fait, fort adroit à toute sorte
d'exercices, mais surtout d'agréable compagnie, ce qui le rendoit
bien venu parmi les femmes, qui le perdirent enfin.»
[72] La Rochefoucauld, _ibid._
Ornano était, avec Mme de Chevreuse, l'âme de cette ligue. Quoi qu'en
dise Richelieu, il ne fut jamais question de porter la main sur le roi,
nul n'y pensa, et ce n'est là qu'un sinistre épouvantail jeté par le
cardinal sur toute cette affaire: c'est bien assez qu'on n'y puisse
méconnaître un de ces crimes d'État que le succès seul peut absoudre,
comme quelques années auparavant il avait absous le complot de Luynes:
fatal souvenir, trompeuse analogie qui égara Ornano et Mme de Chevreuse:
elle était trop jeune encore pour savoir ce qu'une longue expérience lui
fit si bien comprendre à la fin de la Fronde, quelle différence c'est en
France d'avoir le roi pour soi ou contre soi.
Averti des menées du maréchal au dedans et au dehors, sûr de la reine
mère et sûr aussi du roi qui lui déclara qu'il voulait lui servir de
second dans cette rencontre, Richelieu, le 4 mai 1626, fit arrêter
Ornano à Fontainebleau même, et l'envoya à Vincennes avec la ferme
intention de lui faire son procès. Cette arrestation inattendue tomba
comme la foudre sur la tête des conspirateurs. C'en était fait, non pas
seulement de leurs desseins, mais de leurs personnes, si on instruisait
le procès d'Ornano, et il n'y eut parmi eux qu'une seule pensée et un
seul cri: délivrer le maréchal. Ils s'adressèrent donc à Monsieur, et le
pressèrent d'obtenir du cardinal la liberté de son gouverneur, et, s'il
n'y parvenait pas, comme ils s'y attendaient bien, de recourir à l'un de
ces deux moyens: ou sortir de la cour, protester hautement, et se
retirer dans quelque lieu sûr, ou s'en prendre au cardinal et se défaire
de celui qui leur faisait obstacle. Pendant tout le mois de mai ils ne
cessèrent de représenter avec force cette alternative au jeune prince;
ils agitèrent avec lui les deux partis à prendre, et tour à tour le
poussèrent à l'un et à l'autre. Il est établi:
1º Qu'une fois l'un des deux partis, et le plus violent, celui de se
défaire du cardinal, fut arrêté; qu'en conséquence Monsieur, avec les
conjurés les plus résolus, devait aller trouver le cardinal à sa maison
de campagne de Fleury, et là le poignarder, s'il refusait de mettre en
liberté le maréchal; qu'il y eut en effet une tentative d'exécution, que
le jeune duc, bien accompagné, se rendit à Fleury, mais que le cœur lui
manqua, et que le cardinal, averti, se tira d'affaire;
2º Que le comte de Soissons offrit 400,000 écus à Monsieur pour quitter
la cour et commencer la guerre;
3º Que Monsieur envoya un de ses aumôniers, l'abbé d'Obasine, au duc
d'Épernon, en Guyenne, pour l'inviter à se déclarer en sa faveur; et
Chalais, un de ses gentilshommes, en Lorraine, à Metz, au marquis de La
Valette, pour lui demander de les recevoir dans cette place;
4º Que Monsieur avait écrit en Piémont à sa sœur et à son beau-frère,
Victor-Amédée, et qu'il entretenait une correspondance avec
l'Angleterre; que le duc de Savoie, qui conspirait la perte de Richelieu
comme il avait fait celle de Luynes et auparavant celle de Henri IV,
avait promis un secours de dix mille hommes, et Buckingham une puissante
diversion, et en désespoir de cause un inviolable asile.
La plus grande partie du mois de mai se perdit en conversations et en
tentatives infructueuses. Cependant Monsieur était allé trouver
Richelieu et s'était plaint de l'arrestation de son gouverneur, disant
qu'autant il eût valu l'arrêter lui-même, car il était coupable si le
maréchal l'était. Il le prit d'abord assez haut, mais Richelieu le prit
plus haut encore; il répondit au prince qu'il s'agissait de crimes
effroyables, et finit par l'intimider, ce qui n'était pas difficile. Le
roi et la reine mère se mirent de la partie, et, moitié en le caressant,
moitié en lui montrant un visage sévère, le 31 mai, ils lui firent jurer
sur les saints évangiles de ne jamais se séparer du roi et de porter
loyalement à sa connaissance tout ce qu'il apprendrait qui pût être
contraire à son service. On lui fit signer un écrit, évidemment dressé
par Richelieu, et qu'il a inséré dans ses Mémoires, par lequel le duc
prenait l'engagement solennel de n'être qu'un cœur et qu'une âme avec
sa mère et son frère. Le faible jeune homme jura et signa tout ce qu'on
voulut, mais sans se croire engagé à rien, et en faisant ses réserves
mentales[73]. En effet, au milieu des pathétiques effusions du 31 mai,
et tout en jurant à son frère de l'instruire de tout ce qu'il
apprendrait contre son service, il ne lui dit pas un mot de la
conspiration qui se tramait, et de retour parmi ses amis, sans leur rien
dire aussi de ce qui venait de se passer, il leur renouvela toutes les
promesses qu'il leur avait faites, et reprit avec eux les délibérations
commencées.
[73] C'était déjà une habitude et un principe pour le duc
d'Orléans. «La reine mère disant à Monsieur qu'il avoit manqué à
l'écrit si solemnel duquel le roi avoit voulu qu'elle fût
dépositaire, il a répondu qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne
l'avoit pas promis de bouche... Le roi et la reine le firent
souvenir que plusieurs fois depuis il avoit juré solemnellement
de ne penser jamais à chose quelconque qui tendit à le séparer
d'avec le roi; il a dit qu'il réservoit toujours quelque chose en
jurant.» Pièce inédite tirée des archives des affaires
étrangères. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre II.
Le duc de Vendôme se préparait à lui offrir une retraite assurée dans
son gouvernement de Bretagne. Il armait en secret, mettait ses places
fortes en ordre, nouait des intelligences avec La Rochelle, et engageait
le duc Henri de Montmorenci, grand amiral de France, à ménager la flotte
des protestants qui ne périraient pas, disait-il, sans un immense
dommage de l'aristocratie française, laquelle avait besoin d'eux pour
s'y appuyer dans l'occasion. Richelieu s'aperçut des mouvements du duc
de Vendôme, et, sentant de quelle importance il était d'étouffer
l'insurrection à sa naissance dans une grande province voisine de La
Rochelle et ouverte à l'Angleterre, il persuada au roi de s'y porter de
sa personne pour y rétablir son autorité menacée. Il s'avança donc vers
Nantes, et le duc de Vendôme et le grand-prieur n'ayant pu se dispenser,
sans afficher la révolte, de venir présenter leurs hommages au roi, le
cardinal, le 12 juin, se saisit des deux frères et les envoya dans la
citadelle d'Amboise. Il connaissait alors si peu la portée et les chefs
de la conspiration, qu'en partant pour Nantes il avait laissé derrière
lui, à Paris, le comte de Soissons pour y commander au nom du roi.
Monsieur y était aussi. Plus que jamais on le pressa de se déclarer et
de se joindre au comte de Soissons. Le duc promettait toujours, parlait
beaucoup et ne faisait rien. Un ordre du roi l'appela près de lui à
Nantes; il s'y achemina à petites journées.
Privée d'Ornano et du grand-prieur, à demi vaincue, mais ne désespérant
pas d'elle-même, Mme de Chevreuse n'avait plus qu'une ressource, mais
qui, bien employée, pouvait tout rétablir ou tout remettre en question,
l'influence de Chalais sur Monsieur, et elle s'en servit jusqu'au
dernier moment avec la constance, l'audace et l'adresse qui déjà la
distinguaient. Chalais restait le dernier sur la scène. Sans cesse
aiguillonné par Mme de Chevreuse, enflammé et soutenu par l'espoir de
plaire à la belle duchesse, de conquérir son cœur et sa personne, il ne
perdit pas une occasion de pousser Monsieur du côté par où il penchait,
fuir et se jeter dans quelque place forte, Metz ou La Rochelle. Il
s'était ménagé d'utiles auxiliaires dans les deux jeunes favoris du
jeune duc, Puylaurens et Bois-d'Annemetz, tous deux hardis et résolus;
il avait avec eux de secrètes conférences, et ils réussirent ensemble à
persuader au prince de quitter la cour. A Blois, il paraissait décidé:
il voulait se retirer à La Rochelle; ses deux favoris l'en dissuadèrent
par motif de religion. Il envoya son aumônier au duc d'Épernon avec un
billet qu'il écrivit de sa main et que lui dicta Bois-d'Annemetz[74].
Il reçut là un courrier du comte de Soissons, lui offrant de l'argent
et des troupes[75]. Chalais se chargea de préparer sa retraite et de lui
ménager partout de libres passages; il se chargea aussi d'envoyer un
messager à La Valette, et disait à Bois-d'Annemetz et à Puylaurens:
«Vous voyez comme je me confie en vous; s'il se savoit quelque chose de
notre dessein, vous feriez La Mole et Coconas, et moi quelque chose de
par-dessus[76].» A Nantes même, le plan de la fuite de Monsieur fut
arrêté: ce devait être pendant une grande chasse, et la chose sembla
moins manquer par la volonté du duc que par de fortuites circonstances.
[74] _Mémoires d'un Favori_, p. 78.
[75] _Ibid._, etc., p. 81.
[76] _Ibid._, p. 79.
Tandis que Chalais travaillait ainsi à satisfaire Mme de Chevreuse, pour
tromper et endormir Richelieu il lui faisait une cour assidue, et lui
donnait même quelquefois des renseignements utiles[77]. Mais il n'était
pas de force à jouer longtemps un semblable jeu avec le vigilant,
soupçonneux et pénétrant cardinal. Plus d'une fois, étonné et incertain
devant des apparences et des allures si contraires, Richelieu se
demandait et demandait autour de lui: Qu'est-ce que Chalais[78]? La plus
lâche trahison le lui apprit. Chalais avait confié une partie de ses
secrets à un de ses amis, Roger de Gramont, comte de Louvigni, le
dernier des enfants du comte de Gramont, gouverneur de Bayonne,
l'indigne cadet du futur duc et maréchal de Gramont. On prétend que
Louvigni, étant devenu amoureux de Mme de Chevreuse, s'irrita de la
préférence qu'obtenait le maître de la garde-robe[79]. D'autres disent
qu'ayant demandé à Chalais de lui servir de second dans un duel contre
le comte de Candale, frère du marquis de La Valette et le fils aîné du
duc d'Épernon, Chalais, qui avait de puissants motifs de ménager les
d'Épernon, avait prié Louvigni de l'excuser, et que celui-ci furieux
s'était écrié: «Je vois ce que c'est, vous voulez rompre d'amitié avec
moi; je changerai aussi d'ami et de parti[80].» Et il alla dire au
cardinal tout ce qu'il savait[81]. Sur-le-champ, le 8 juillet, Richelieu
fit arrêter Chalais à Nantes, et en même temps faisant comparaître
Monsieur devant le roi et devant la reine mère, il lui imprima un tel
effroi que le malheureux prince, perdant la tête, renouvela et surpassa
la triste scène du 31 mai. Non-seulement il consentit au mariage contre
lequel il s'était tant révolté, mais il découvrit le plus intime de la
conspiration dont il était le chef, il livra sans pitié son gouverneur
pour lequel il avait montré un si grand zèle, et révéla les
intelligences du maréchal avec les grands et avec l'étranger, quand
l'infortuné était à Vincennes sous la main de Richelieu, menacé de
porter sa tête sur un échafaud. Il trahit également le grand-prieur de
Vendôme; il apprit au cardinal que c'était le grand-prieur qui lui avait
donné le conseil d'aller à Fleury le poignarder s'il ne délivrait
Ornano. Il dénonça le comte de Soissons, Longueville, Soubise et bien
d'autres. Et quant à Chalais, avec lequel la veille encore il méditait
les moyens de s'enfuir, il lui rendit toute défense impossible par les
aveux les plus circonstanciés. Enfin il avoua que la reine Anne l'avait
plusieurs fois supplié de ne consentir du moins au mariage proposé qu'à
la condition qu'on mît d'abord le maréchal en liberté[82], et il déclara
que depuis plus de deux ans Mme de Chevreuse disait qu'il ne fallait
pas qu'il se mariât, et qu'il épouserait la reine après la mort du roi.
Encore on pourrait comprendre une pareille faiblesse, si le jeune prince
eût craint pour sa vie; mais un tel danger était bien loin de lui, et,
dès qu'il épousait Mlle de Montpensier, il ne s'agissait pour lui que
d'un apanage plus ou moins considérable. C'était là aussi tout ce qui
l'occupait; il réclama avec force un grand apanage: il ne lui échappa
pas un mot de tendresse, de commisération, d'intérêt véritable pour ses
malheureux complices. Il demanda grâce, il est vrai, pour Ornano, mais
le maréchal fit bien de mourir vite en prison, car Monsieur ne l'aurait
pas plus sauvé qu'il ne sauva Chalais, qu'il ne sauva Montmorenci, qu'il
ne sauva Cinq-Mars. Il intercéda aussi en faveur de Chalais, mais
seulement par ce motif bien digne de son égoïsme, que si on faisait
mourir Chalais, il ne trouverait plus personne pour le servir. Déjà
Richelieu nous avait donné quelque idée des aveux du prince, mais nous
les avons aujourd'hui tels qu'ils sortirent de sa bouche, consignés jour
par jour dans des procès-verbaux officiels, car il comparut devant une
sorte de tribunal; il subit des interrogatoires, un secrétaire d'État
écrivit ses réponses, et toutes ces ignominies sont maintenant sous nos
yeux, revêtues du caractère le plus authentique; nous les avons trouvées
dans les papiers de Richelieu, et les mettons au jour pour la première
fois[83].
[77] Il est donc tout naturel que ce double jeu l'ait rendu
suspect à bien des gens, _Mémoires d'un Favori_, p. 82: «Je vais
vous dire une chose que vous ne trouverez pas mal plaisante, qui
est que d'abord le pauvre Chalais vouloit trouver son compte de
tous les côtés. Il voyoit M. le cardinal qui lui proposoit des
honneurs et des charges en cas qu'il voulût servir le roi auprès
de Monsieur, même qu'il pouvoit avoir la charge de maistre de
camp de la cavalerie légère, et mettre la sienne à couvert. Le
pauvre homme lui promettoit merveilles, puis nous venoit dire le
contraire.» Fontenai-Mareuil dit aussi, _ibid._, p. 23, qu'au
milieu de l'affaire et malgré tous ses engagements, Chalais se
rapprocha de Richelieu, mais que «Mme de Chevreuse lui en fit
tant de reproches et le pressa si fort que, rien n'étant quasi
impossible à une femme aussi belle et avec autant d'esprit que
celle-là, il n'y put résister, et il aima mieux manquer au
cardinal de Richelieu et à lui-même qu'à elle, de sorte qu'ayant
aussitôt fait changer Monsieur, il le rendit plus révolté que
jamais.» Nulle part nous ne voyons que Chalais ait été blâmé de
Mme de Chevreuse pour ses communications avec le cardinal dont
elle connaissait le secret.
[78] _Mémoires d'un Favori_, etc., p. 82 et 86.
[79] Mme de Motteville, _ibid._, t. Ier, p. 26.
[80] _Mercure françois_, 1626, p. 336.
[81] On sera bien aise de savoir que le misérable qui déshonorait
ainsi le nom de Gramont, étant sorti de France, fut tué en duel
en 1629 à Bruxelles.
[82] Pièce inédite déjà citée: «Monsieur a dit que la reine
régnante l'a prié par différentes fois de ne pas achever le
mariage sans que le maréchal fût mis en liberté.»--La même pièce:
«Monsieur ayant sçu que Chalais avoit dit que le fondement de
l'opposition que les dames faisoient au mariage étoit afin que si
le roi venoit à mourir la reine pût épouser Monsieur, il dit au
cardinal de Richelieu: Il est vrai qu'il y a plus de deux ans que
je sçais que Mme de Chevreuse a tenu ce langage.» APPENDICE,
notes du chapitre II.
[83] Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre II.
Mais voici un autre spectacle presque aussi honteux. Il semble que
Chalais ait entrepris de lutter de bassesse avec Monsieur. Lui qui avait
souvent bravé la mort dans les combats particuliers et sur les champs de
bataille en a peur tout à coup, et recule jusqu'aux dernières extrémités
de la lâcheté devant l'échafaud qu'il ne pouvait éviter. Les dépositions
du prince l'accablaient, et lui-même confessa sans réserve tout ce qu'il
avait fait. Il n'eut pas même à se défendre d'avoir voulu assassiner le
roi, cette odieuse accusation n'ayant pas été suivie. Il n'était pas de
ceux qui avaient conçu et formé la grande conspiration qui du pied du
trône s'étendait à travers tout le royaume jusque chez l'étranger, mais
il s'y était associé. S'il avait peu connu les trames du maréchal
Ornano, il n'avait ignoré aucune de celles du grand-prieur de Vendôme;
il y avait pris part, et comme lui et avec lui il avait pressé Monsieur
de ne pas abandonner son gouverneur, et de recourir pour le sauver à
l'un des moyens que le grand-prieur proposait. Il était évidemment le
complice du comte de Soissons, puisque, après l'arrestation des Vendôme,
il lui avait écrit de ne pas venir à la cour parce qu'il y aurait le
même sort qu'eux. Et, ce qui suffisait à constituer un crime d'État au
premier chef, il avait à plusieurs reprises engagé le frère du roi à se
retirer dans quelque place d'où il pût soulever le royaume: il avait
même envoyé un messager au commandant de la forteresse de Metz pour lui
demander d'y recevoir le prince et ses amis. Ce messager à son retour
était tombé entre les mains de Richelieu, et son interrogatoire, que
nous avons retrouvé[84], ne laisse aucun doute sur ce point capital.
Ajoutez qu'il y avait contre Chalais bien des circonstances aggravantes:
il était maître de la garde-robe; il faisait partie de cette haute
domesticité qui lui imposait plus particulièrement une loyauté à toute
épreuve; et c'est lui, l'un des premiers serviteurs du roi, qui avait
mis la main dans un complot entrepris pour renverser le gouvernement du
roi. Il s'était introduit dans la maison et dans la confiance du
cardinal; il avait affecté le plus grand zèle pour ses intérêts; il lui
avait rendu même plus d'un important service pour mieux couvrir ses
desseins. Une conspiration qui avait pensé ébranler tout l'État ne
pouvait passer impunie: il fallait un solennel et exemplaire châtiment
pour bien avertir les grands du royaume qu'il y allait de leur tête à
lutter contre la couronne. On ne pouvait s'en prendre à un prince du
sang tel que le comte de Soissons, qui d'ailleurs était en fuite et hors
de France, ni à des fils d'Henri IV tels que les Vendôme. Le maréchal
Ornano se mourait à Vincennes. Chalais était donc la victime désignée
pour cette juste et nécessaire expiation. Aussi on le livra à une
commission composée de conseillers d'État, de maîtres des requêtes et de
membres du parlement de Bretagne, parmi lesquels on rencontre le père de
Descartes qui fit l'office de rapporteur. Cette commission s'assembla à
Nantes, présidée par le nouveau garde des sceaux, Michel de Marillac. Le
procès s'instruisit selon les formes accoutumées et dura quarante jours.
Chalais ne comprit pas que tout cet appareil judiciaire n'était pas
déployé en vain, et que rien ne pouvait le sauver. Il crut se tirer
d'affaire par des aveux aussi étendus qu'on le souhaita. Non-seulement
il fit connaître tous ses complices, mais il indiqua comme favorables en
secret à leur cause et opposés au cardinal plusieurs grands seigneurs,
ainsi que l'avait fait Monsieur; il grossit même cette liste de suspects
en nommant sans nécessité le duc de Bouillon, Senneterre, l'ami du comte
de Soissons, le père du futur maréchal, et ce fameux commandeur de Jars,
de la maison de Rochechouart[85], qui plus tard, jeté aussi en prison, y
garda un si courageux silence et monta sans pâlir sur l'échafaud où, à
la place du coup mortel, il reçut inopinément sa grâce sans l'avoir
jamais demandée. Chalais la demanda dès le premier jour; il la demanda
sans cesse au roi, à la reine mère, à Richelieu. Il ne se contenta pas
de descendre aux supplications les plus humbles, et de faire valoir en
sa faveur les renseignements que plus d'une fois il avait donnés au
cardinal et qui lui avaient été fort utiles, prétendant que si le
cardinal n'avait pas été poignardé à Fleury, il le lui devait; il alla
jusqu'à dire, et en cela il se calomniait lui-même, que s'il avait
plusieurs fois écrit au comte de Soissons, c'était «pour entretenir
créance et avoir moyen de découvrir ce qui se passoit, afin de servir le
roi et le cardinal[86].» Il s'offrit même à les servir encore; il
promit, si on voulait lui faire grâce, de donner avis de tout ce qui se
ferait chez Monsieur, particulièrement pendant le procès du maréchal
Ornano. «Encore[87] qu'il ne faille point douter, dit-il, que le
maréchal ne soit coupable, et que le roi n'ait assez de lumière de sa
faute, néantmoins lui répondant y servira beaucoup, tant à découvrir ses
anciennes cabales qu'à faire connoître ceux qui solliciteroient pour
lui... Il ne doute point que Monsieur étant à Paris, plusieurs grands et
quantité de gentilshommes ne l'excitent à faire quelques remuements et
des violences au cardinal: il les découvrira tous jusqu'au dernier
conseiller.» «Il vous est nécessaire, écrit-il à Richelieu[88], d'avoir
quelqu'un auprès de Monsieur... Il y a bien des grands prieurs en
France[89], et Monsieur verra bien des fois le jour des personnes qui ne
vous aiment guère... Si[90] le maréchal a été assez ingrat pour
méconnoître les bons offices que vous lui avez faits, et qu'au bout de
seize mois il vous ait trompé, assurez-vous, Monseigneur, que je ne suis
pas Corse, et qu'en seize siècles cela ne m'entrera pas dans l'esprit...
Je donnerai les apparences[91] à Monsieur et les services effectifs à
qui je les dois.»
[84] Cette pièce décisive n'est pas dans le recueil de Laborde;
nous l'avons rencontrée aux archives des affaires étrangères,
FRANCE, t. XXXVIII. Voyez l'APPENDICE.
[85] Sur le commandeur de Jars, voyez dans le chapitre suivant la
fin de l'affaire de Châteauneuf, et surtout notre écrit sur Mme
DE HAUTEFORT, où l'on voit la noble jeune fille et le brave
commandeur s'élever ensemble au suprême degré de la générosité et
du dévouement.
[86] Premier interrogatoire de Chalais, du 10 juillet, recueil de
Laborde, p. 39.
[87] Second interrogatoire du 28 juillet, _ibid._, p. 83.
[88] Troisième lettre à Richelieu, _ibid._, p. 222.
[89] Cinquième lettre, recueil de Laborde, p. 227.
[90] Troisième lettre, _ibid._, p. 223.
[91] Recueil de Laborde, p. 228.
Du moins, pendant quelque temps et jusqu'à la fin de juillet, en
trahissant tout le monde, Chalais avait gardé sa foi à Mme de Chevreuse.
Ni dans ses dépositions officielles, ni dans ses conversations avec
Richelieu, il n'avait prononcé ce nom. Mais emporté par la passion qui
déjà lui avait fait faire tant de fautes, il céda au besoin de se
rappeler à celle qu'il aimait toujours, et de lui faire hommage de ses
souffrances. Il lui adressa des lettres remplies de l'adoration et du
dévouement le plus chevaleresque, et écrites dans le jargon alors à la
mode qui convenait bien mieux dans la bouche des mourants de l'hôtel de
Rambouillet, que dans celle d'un homme aussi sérieusement menacé. En les
lisant, on se demande si Mme de Chevreuse s'était rendue à l'amour de
Chalais, ou si elle ne l'avait pas laissé sur ces espérances enivrantes
et enflammées, qui transforment leur objet encore peu connu en une
divinité dont on achèterait la possession au prix de tous les
sacrifices[92]. A ces lettres imprudentes, qui évidemment ne lui
arrivaient qu'après avoir passé par les mains de Richelieu, Mme de
Chevreuse pouvait-elle répondre autrement qu'elle ne fit? Le domestique
de Chalais écrit à son maître[93], le 4 août: «J'ai baillé la lettre à
Madame; elle m'a dit qu'elle ne fait point de réponse, que sa vie et son
honneur dépendent de cela véritablement; elle m'a dit sur sa vie qu'elle
le servira sans écrire; elle lui baille cent mille baisemains.» Le 7
août: «Mme de Chevreuse a été bien aise; elle servira plus qu'on ne
demande, mais elle ne peut écrire.» Il paraît que ce silence si naturel
blessa Chalais, qui peut-être même ne reçut pas les lettres de son
domestique et ne connut pas les réponses de Mme de Chevreuse. L'habile
Richelieu partit de là pour jeter des soupçons dans l'âme du prisonnier,
et l'aigrir contre la duchesse. Il la lui représenta[94] comme l'ayant
fort oublié, occupée d'autres amours, et s'étant sauvée elle-même à ses
dépens; manœuvre accoutumée d'une police déloyale qui s'étudie à
tromper les accusés les uns sur les autres, et, en faisant accroire à
chacun d'eux qu'il est trahi par son complice, le pousse à le trahir à
son tour. Nous pouvons assurer que dans tous les papiers qui ont passé
sous nos yeux, nous n'avons pas découvert l'ombre même d'une faiblesse
de la part de Mme de Chevreuse. Mais le pauvre Chalais tomba dans le
piége qu'on lui tendait, et le dépit de l'amour et du dévouement trompé
ôtant tout frein à son ardent désir de complaire au cardinal et d'en
obtenir sa grâce par des révélations importantes et inattendues, peu à
peu il commença, ce qu'il n'avait pas fait jusque-là, à parler des
dames, particulièrement de Mme de Chevreuse, et, passant sur elle de
l'adoration à l'injure, il finit par la charger des accusations les plus
graves. Il déclara que c'était elle qui l'avait engagé dans ce complot
auquel auparavant il était resté entièrement étranger, «qu'elle avoit
grande affection et liaison avec le maréchal d'Ornano sur l'affaire de
Monsieur[95], qu'elle travaille à unir ensemble M. le Prince, M. le
Comte et M. de Montmorenci, ainsi que les Huguenots par le moyen de Mme
de Rohan[96], qu'elle l'avoit exhorté[97] à faire tout ce qu'il pourroit
pour délivrer le grand-prieur, et qu'il n'y avoit rien qu'elle ne voulût
faire pour cela, et qu'à toute occasion elle disoit à Monsieur: Ne
voulez point faire sortir de prison le maréchal? qu'elle excitoit le
grand-prieur à conseiller à Monsieur de quitter la cour et de faire
violence à M. le cardinal, et qu'elle disoit continuellement au
grand-prieur: Monsieur n'aura-t-il pas de ressentiment pour le
maréchal[98]? que par ces mots: Monsieur ne se souviendra-t-il pas du
maréchal? on entendoit: Monsieur ne fera-t-il pas violence au cardinal?
qu'il le sait parce que le grand-prieur et Mme de Chevreuse le lui ont
dit, et que Mme de Chevreuse étoit dans la confidence du dessein qui se
devoit exécuter à Fleury[99],» c'est-à-dire du dessein d'assassiner le
cardinal. Enfin, pour bien montrer à Richelieu qu'il n'y a pas de
sacrifices qu'il ne soit prêt à lui faire, après celui de la personne
qu'il avait tant aimée et à laquelle, la veille encore, il prodiguait
les plus ardents hommages, il compromet jusqu'à la reine elle-même, et
répète le bruit injurieux «qu'il a ouï dire que si Dieu rappeloit le
roi, Monsieur pourroit épouser la reine[100].» Chalais ne pouvait
descendre plus bas encore qu'en s'engageant à se faire l'espion de la
reine et de Mme de Chevreuse, comme il avait promis d'être celui de
Monsieur. Il croit nuire à Mme de Chevreuse, il la relève au contraire
en la peignant obstinément attachée à la reine et à ses amis. «C'est
elle, dit-il, qui a embarqué le maréchal d'Ornano, et elle lui conserve
plus inviolablement que jamais l'amitié promise[101].» «Si elle vouloit,
s'écrie-t-il, je jure qu'elle pourroit dire de belles choses,» excitant
ainsi à la faire arrêter. Il la surveillera, il la démasquera, il lui
ôtera toute influence, «il ne veut plus vivre que pour la damner[102].»
Et sans cesse il rappelle au cardinal «les grandes choses qu'il feroit
parmi les dames[103].»
[92] Voici trois de ces lettres, que nous tirons du recueil de
Laborde, p. 210, etc. _Première lettre_: «Si mes plaintes ont
touché les âmes les plus insensibles quand mon soleil manquoit de
luire dans les allées dédiées à l'amour, où seront ceux qui ne
prendront part à mes sanglots dans une prison où ses rayons ne
peuvent jamais entrer, et mon sort (est) d'autant plus rigoureux
qu'il me défend de lui faire savoir mon cruel martyre? Dans cette
perplexité, je me loue de mon maître qui fait seulement souffrir
le corps, et murmure contre les merveilles de ce soleil, dont
l'absence tue l'âme et cause une telle métamorphose que je ne
suis plus moi-même que dans la persistance de l'adorer, et mes
yeux qui ne servoient qu'à cela sont justement punis de leur trop
grande présomption par plus de larmes versées que n'en causa
jamais l'amour.»--_Deuxième lettre_: «Puisque ma vie dépend de
vous, je ne crains pas de l'hasarder pour vous faire savoir que
je vous aime; recevez-en donc ce petit témoignage, et ne
condamnez pas ma témérité. Si ces beaux yeux que j'adore
regardent cette lettre, j'augure bien de ma fortune; et s'il
advient le contraire, je ne souhaite plus ma liberté puisque j'y
trouve mon supplice.»--_Troisième lettre_: «Ce n'est pas de cette
heure que j'ai reconnu de la divinité en vos beautés, mais bien
commencé-je à apprendre qu'il faut vous servir comme déesse,
puisqu'il ne m'est pas permis de vous faire savoir mon amour,
sans courre fortune de la vie; prenez-en donc du soin puisqu'elle
vous est toute dédiée, et si vous la jugez digne d'être
conservée, dites au compagnon de mes malheurs qu'il vous
souviendra quelquefois que je suis le plus malheureux des hommes.
Il ne faut que lui dire oui.»
[93] Recueil de Laborde, p. 68, etc.
[94] Recueil de Laborde, p. 241 et 242, onzième lettre à
Richelieu: «Depuis que vous me fîtes l'honneur de me dire qu'elle
avoit médit de moi, je n'ai plus eu d'autre intérêt que de me
conserver, etc.»
[95] Recueil de Laborde, p. 96.
[96] _Ibid._, p. 139-140.
[97] _Ibid._, p. 97.
[98] _Ibid._, p. 127.
[99] _Ibid._, p. 137-138.
[100] Recueil de Laborde, p. 93.
[101] _Ibid._, p. 243.
[102] _Ibid._
[103] _Ibid._, p. 228.
On souffre en vérité d'avoir à transcrire de pareilles bassesses, et on
voudrait les pouvoir imputer à un accès de fureur jalouse qui aurait
troublé l'esprit de l'infortuné dans la sombre solitude d'un cachot.
D'ailleurs elles furent inutiles. Dès que Richelieu sentit qu'il avait
tiré de Chalais tout ce qu'il en pouvait espérer, le procès marcha vite,
et l'inévitable sentence fut rendue le 18 août. Le lendemain on la lut
au prisonnier. Elle rendit Chalais à lui-même. Il se souvint qu'il était
gentilhomme et Talleyrand, il rougit de sa conduite envers Mme de
Chevreuse, et sur la sellette il rétracta tout ce qu'il avait dit sur
elle, déclarant particulièrement «qu'elle ne l'avoit jamais détourné du
service qu'il devoit au roi[104].» Il chargea son confesseur d'aller
demander pardon à la reine d'avoir mêlé son nom dans une pareille
affaire[105], et quelques heures après, soutenu par les prières de sa
vieille mère, la digne fille du maréchal de Montluc, agenouillée dans
une église voisine[106], le 19 août 1626, il présentait avec fermeté sa
tête à la hache du bourreau sur le premier échafaud dressé par
Richelieu.
[104] On ne conçoit pas pourquoi la _Relation de ce qui s'est
passé au procès de Chalais_, tirée du cabinet de Dupuy, et qui
est dans le recueil d'Auberi, _Mémoires pour l'histoire du
cardinal duc de Richelieu_, t. Ier, p. 570, ne fait pas mention
de cette rétractation de Chalais; mais elle est dans le recueil
de Laborde, p. 168 et 179, séance du 19 août: «Et nous a dit de
son propre mouvement que le contenu en toutes les lettres qu'il a
écrites concernant les dames, étoit faux et ne savoit du tout
rien de Mme de Chevreuse,... et particulièrement a dit qu'elle ne
l'a jamais détourné du service qu'il devoit au roi.»
[105] Mme de Motteville, _ibid._, p. 29: «Il pria son confesseur
d'aller trouver le roi pour lui en dire la vérité, et d'aller de
sa part demander pardon à la reine... Outre ces grandes paroles,
sorties d'un homme qui alloit mourir, la mère de Chalais vint
trouver la reine pour lui en faire satisfaction. Cette visite m'a
été dite par des personnes qui étoient présentes quand elle fit
cette déclaration.»
[106] _Relation_, etc., dans le recueil d'Auberi. Elle dit à un
archer des gardes du corps: «Dites à mon fils que je suis
contente de l'assurance qu'il me donne de mourir en Dieu, et que
si je pensois que ma vue ne l'attendrit pas trop, je l'irois
trouver et ne l'abandonnerois point que sa tête ne fût séparée de
son corps, mais que ne pouvant l'assister comme cela, je m'en
vais prier Dieu pour lui.» La Porte, mettant en action ces nobles
paroles, prétend que «Mme de Chalais monta sur l'échafaud avec
son fils, et l'assista courageusement jusqu'à sa mort.»
_Mémoires_, _ibid._, p. 302.
Ainsi finit Chalais, et la première conspiration à laquelle prit part
Mme de Chevreuse. Le mois d'août était à peine écoulé, que le maréchal
Ornano succombait à Vincennes sous la menace du procès qui l'attendait.
Le grand prieur le suivit à quelques années de distance, en février
1629. Le duc César de Vendôme ne sortit de prison qu'en 1630, et perdit
pour toujours son gouvernement de Bretagne. Le comte de Soissons s'exila
quelque temps lui-même en Suisse et en Italie. Pour Monsieur, il en fut
quitte pour épouser une des princesses les plus aimables de France, avec
une dot immense, et l'opulent apanage[107] que lui méritait bien cette
première trahison qui devait être suivie de tant d'autres. Mais un an
après, la nouvelle duchesse d'Orléans mourait en donnant le jour à une
fille qui fut la grande Mademoiselle. Déjà le roi avait été fort
mécontent des coquetteries de la reine avec Buckingham: cette fois il
lui ôta à jamais sa confiance et son cœur. Sa jalouse et soupçonneuse
nature lui persuada aisément qu'il y avait eu quelque intrigue entre
elle et son frère, non pas peut-être pour se défaire de lui, mais pour
s'unir ensemble un jour; toute sa vie il garda cette amère conviction,
et quand à son lit de mort la reine lui jura avec larmes qu'elle était
innocente, il répondit que dans son état il était obligé de lui
pardonner, mais non de la croire. Dans les premiers transports de sa
colère, il la fit comparaître devant un conseil, où elle fut traitée en
criminelle; on ne lui donna qu'un pliant au lieu d'un fauteuil, comme
si elle eût été sur la sellette, et le roi l'accusa d'être entrée dans
un complot pour avoir un autre mari. La reine indignée s'écria qu'elle
aurait trop peu gagné au change, et elle reprocha avec énergie à sa
belle-mère et au cardinal de travailler à lui nuire dans l'esprit du
roi[108]. Puis elle courba un peu plus la tête, renferma dans son sein
la haine qu'elle portait à Richelieu, et se résigna, pour quelque temps
du moins, à passer sa triste jeunesse dans la solitude de son palais, de
toutes parts surveillée, et n'ayant plus un cœur ami pour y verser ses
ennuis et ses souffrances. Mme de Chevreuse apprit à ses dépens ce qu'il
en coûte de trop aimer une reine. Elle courut grand risque d'être
enveloppée dans le funeste procès. Sur les dépositions de Chalais, le
tribunal avait ordonné[109] qu'elle serait arrêtée pour être interrogée
sur les charges qui s'élevaient contre elle. Le décret de prise de corps
fut rédigé, signé par les juges, et remis au roi qui, dans un conseil
tenu chez la reine mère, le montra au duc de Chevreuse. Celui-ci obtint
à grand'peine qu'on se contenterait de la menace[110]. Elle quitta
Nantes quelques jours avant la terrible exécution[111], et alla
s'enfermer à Dampierre, espérant qu'elle y pourrait laisser passer la
tempête. Mais on la trouva encore trop près de la reine, et elle reçut
l'ordre de sortir de France[112]. Il lui fallut donc renoncer à toutes
les douceurs de la vie, aux magnificences de son hôtel de la rue
Saint-Thomas-du-Louvre, à sa belle retraite de Dampierre, et aller, à
vingt-cinq ans, chercher un asile sur une terre étrangère. Aussi, dit
Richelieu, «elle fut transportée de fureur; elle s'emporta jusqu'à dire
qu'on ne la connoissoit pas, qu'on pensoit qu'elle n'avoit l'esprit qu'à
des coquetteries, qu'elle feroit bien voir, avec le temps, qu'elle étoit
bonne à autre chose, qu'il n'y avoit rien qu'elle ne fît pour se venger,
et qu'elle s'abandonneroit à un soldat des gardes plutôt que de ne pas
tirer raison de ses ennemis[113].» Elle aurait bien souhaité aller en
Angleterre, où elle était sûre de l'appui de Holland, de Buckingham et
de Charles Ier lui-même: cette permission ne lui fut pas accordée, et
elle prit le chemin de la Lorraine.
[107] Monsieur changea le titre de duc d'Anjou pour celui de duc
d'Orléans, et il eut le duché d'Orléans, le duché de Chartres, le
comté de Blois, avec cent mille livres de revenu, plus cent mille
livres de pension, et une somme de cinq cent soixante mille
livres, _Mercure françois_, 1626, p. 385, etc.
[108] Voyez La Porte et Mme de Motteville.
[109] _Relation_, etc., dans le recueil d'Auberi, p. 573 et 574.
[110] Le P. Griffet assure, t. Ier, p. 513 de son _Histoire du règne
de Louis XIII_, qu'elle fut interrogée sans être confrontée, et il
renvoie à Brienne, lequel dit seulement que le roi donna ordre à Mme
de Chevreuse de se retirer à Dampierre avec défense d'en sortir,
_Mémoires_, collect. Petitot, 2e série, t. XXXV, p. 434.
[111] La _Relation_: «Elle partit de Nantes, le lundi 17 aoust.»
[112] Archives des Affaires étrangères, FRANCE, t. XXXIX, fol. 316.
«Sire, ce porteur m'ayant trouvé à quatre lieues de Dampierre, je
n'ai pu plus tôt satisfaire à la volonté de Votre Majesté. J'y serai
(à Dampierre), demain au matin, pour en même temps donner ordre à
l'éloignement de ma femme avec l'obéissance que je dois à ses
commandements, étant, Sire,
Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle
sujet et serviteur.
De Gallardon, ce 29 août.