CHAPITRE PREMIER

1600-1622

LE CARACTÈRE,--LA PERSONNE,--LA FAMILLE DE MARIE DE ROHAN.--NÉE EN

DÉCEMBRE 1600, ELLE ÉPOUSE EN SEPTEMBRE 1617 LE FUTUR DUC ET

CONNÉTABLE DE LUYNES.--PLUS JUSTE APPRÉCIATION DE LA CARRIÈRE DE

LUYNES: IL LE FAUT CONSIDÉRER COMME UN PRÉDÉCESSEUR INÉGAL DE

RICHELIEU.--LE MARIAGE DE LUYNES ET DE MARIE DE ROHAN PARFAITEMENT

HEUREUX. SON MARI L'INITIE AUX AFFAIRES; ELLE L'Y SERT, ET PREND

SUR LUI UN GRAND EMPIRE.--A LA FIN DE 1618, NOMMÉE SURINTENDANTE

DE LA MAISON DE LA REINE, ELLE EXCITE D'ABORD LA JALOUSIE D'ANNE

D'AUTRICHE, PUIS DEVIENT SA FAVORITE, COMME LUYNES ÉTAIT LE FAVORI

DU ROI.--ENFANTS QU'ELLE EUT DE SON MARI.--VEUVE EN 1621, ELLE SE

REMARIE EN 1622 AVEC LE DUC DE CHEVREUSE, DE LA MAISON DE

LORRAINE.

Si nos lecteurs ne sont pas fatigués de nos portraits de femmes du XVIIe

siècle, nous voudrions bien leur présenter encore deux figures

nouvelles, également mais diversement remarquables, deux personnes que

le caprice du sort jeta dans le même temps, dans le même parti, parmi

les mêmes événements, et qui, loin de se ressembler, expriment pour

ainsi dire les deux côtés opposés du caractère et de la destinée de la

femme: toutes deux d'une beauté ravissante, d'un esprit merveilleux,

d'un courage à toute épreuve; mais l'une aussi pure que belle, unissant

en elle la grâce et la majesté, semant partout l'amour et imprimant le

respect, quelque temps l'idole et la favorite d'un roi, sans que l'ombre

même d'un soupçon injurieux ait osé s'élever contre elle, fière jusqu'à

l'orgueil envers les heureux et les puissants, douce et compatissante

aux opprimés et aux misérables, aimant la grandeur et ne mettant que la

vertu au-dessus de la considération, mêlant ensemble le bel esprit d'une

précieuse, les délicatesses d'une beauté à la mode, l'intrépidité d'une

héroïne, par-dessus tout chrétienne sans bigoterie, mais fervente et

même austère, et ayant laissé après elle une odeur de sainteté; l'autre,

peut-être plus séduisante encore et d'un attrait irrésistible, puisque

Richelieu lui-même y succomba, jetée dans toutes les extrémités du parti

catholique et ne pensant guère à la religion, trop grande dame pour

daigner connaître la retenue et n'ayant d'autre frein que l'honneur,

livrée à la galanterie et comptant pour rien le reste, méprisant pour

celui qu'elle aimait le péril, l'opinion, la fortune, plus remuante

qu'ambitieuse, jouant volontiers sa vie et celle des autres, et après

avoir passé sa jeunesse dans des intrigues de toute sorte, traversé plus

d'un complot, laissé sur sa route plus d'une victime, parcouru toute

l'Europe en exilée à la fois et en conquérante et tourné la tête à des

rois, après avoir vu Chalais monter sur l'échafaud, Châteauneuf

précipité du ministère dans une prison de dix années, le duc de Lorraine

dépouillé de ses États, la reine Anne humiliée et vaincue et Richelieu

triomphant, soutenant jusqu'au bout la lutte, et la renouvelant contre

Mazarin, toujours prête, dans ce jeu de la politique devenu pour elle un

besoin et une passion, à descendre aux menées les plus ténébreuses ou à

se porter aux résolutions les plus téméraires; d'un coup d'œil

incomparable pour reconnaître la vraie situation et l'ennemi du moment,

d'un esprit assez ferme et d'un cœur assez hardi pour entreprendre de

le détruire à tout prix; amie dévouée, ennemie implacable sans connaître

la haine, l'adversaire enfin le plus redoutable qu'aient rencontré tour

à tour Richelieu et Mazarin. On entrevoit que nous voulons parler de Mme

de Hautefort et de Mme de Chevreuse.

Est-il besoin d'ajouter que nous n'entendons pas tracer des portraits de

fantaisie, et que si parfois nous avons l'air de raconter des aventures

de roman, c'est en nous conformant à toute la sévérité des lois de

l'histoire? On peut donc compter et bientôt on reconnaîtra que ces

peintures en apparence légères méritent toute confiance, et qu'elles

reposent sur des témoignages contemporains éprouvés ou sur des documents

nouveaux qui peuvent défier la critique.

Nous commencerons par Mme de Chevreuse. Elle remonte plus haut dans le

XVIIe siècle que Mme de Hautefort. Il faut dire aussi qu'elle a occupé

une situation plus élevée, joue un rôle plus considérable, et que son

nom appartient à l'histoire politique encore plus qu'à celle de la

société et des mœurs.

Mme de Chevreuse en effet a possédé presque toutes les qualités du grand

politique; une seule lui a manqué, et celle-là précisément sans laquelle

toutes les autres ne sont rien et tournent en ruine: elle ne savait pas

se proposer un juste but, ou plutôt elle ne choisissait pas elle-même;

c'était un autre qui choisissait pour elle. Mme de Chevreuse était femme

au plus haut degré; c'était là sa force et aussi sa faiblesse. Son

premier ressort était l'amour ou plutôt la galanterie[5], et l'intérêt

de celui qu'elle aimait lui devenait son principal objet. Voilà ce qui

explique les prodiges de sagacité, de finesse et d'énergie qu'elle a

déployés en vain à la poursuite d'un but chimérique qui reculait

toujours devant elle et semblait l'attirer par le prestige même de la

difficulté et du péril. La Rochefoucauld[6] l'accuse d'avoir porté

malheur à tous ceux qu'elle a aimés: il est encore plus vrai de dire que

tous ceux qu'elle a aimés l'ont précipitée à leur suite dans des

entreprises téméraires. Ce n'est pas elle apparemment qui a fait de

Charles IV, duc de Lorraine, un brillant aventurier; de Chalais, un

étourdi assez fou pour s'engager contre Richelieu sur la foi du duc

d'Orléans; de Châteauneuf, un ambitieux impatient du second rang, se

croyant capable du premier et l'étant peut-être[7]. Il ne faut pas

croire qu'on connaît Mme de Chevreuse quand on a lu le portrait célèbre

que Retz en a tracé; car ce portrait est outré et chargé comme tous ceux

de Retz, et destiné à amuser la curiosité maligne de Mme de Caumartin:

sans être faux, il est d'une sévérité poussée jusqu'à l'injustice. «Je

n'ai jamais vu qu'elle, dit-il[8], en qui la vivacité suppléât au

jugement. Elle lui donnoit même assez souvent des ouvertures si

brillantes qu'elles paroissoient comme des éclairs, et si sages qu'elles

n'auroient pas été désavouées par les plus grands hommes de tous les

siècles. Ce mérite, toutefois, ne fut que d'occasion. Si elle fût venue

dans un siècle où il n'y eût point eu d'affaires, elle n'eût pas

seulement imaginé qu'il y en pût avoir. Si le prieur des Chartreux lui

eût plu, elle eût été solitaire de bonne foi. M. de Lorraine la jeta

dans les affaires, le duc de Buckingham et le comte de Holland l'y

entretinrent, M. de Châteauneuf l'y amusa. Elle s'y abandonna parce

qu'elle s'abandonnoit à tout ce qui plaisoit à celui qu'elle aimoit,

sans choix, et purement parce qu'il falloit qu'elle aimât quelqu'un. Il

n'étoit pas même difficile de lui donner un amant de partie faite[9];

mais dès qu'elle l'avoit pris, elle l'aimoit uniquement et fidèlement,

et elle nous a avoué, à Mme de Rhodes et à moi, que par un caprice,

disoit-elle, elle n'avoit jamais aimé ce qu'elle avoit estimé le plus, à

la réserve du pauvre Buckingham. Son dévouement à la passion qu'on

pouvoit dire éternelle, quoiqu'elle changeât d'objet, n'empêchoit pas

qu'une mouche lui donnât des distractions[10]; mais elle en revenoit

toujours avec des emportements qui les faisoient trouver agréables.

Jamais personne n'a fait moins d'attention sur les périls, et jamais

femme n'a eu plus de mépris pour les scrupules et pour les devoirs; elle

ne connoissoit que celui de plaire à son amant.» De cette peinture, qui

ferait envie à Tallemant et à Saint-Simon, retenez au moins ces traits

frappants et fidèles: le coup d'œil prompt et sûr de Mme de Chevreuse,

son courage à toute épreuve, sa loyauté et son dévouement en amour.

D'ailleurs Retz se trompe entièrement sur l'ordre de ses aventures, il

en oublie et il en invente; il a l'air de regarder comme des bagatelles

les événements auxquels les passions de Mme de Chevreuse lui firent

prendre part, tandis qu'il n'y en a pas eu de plus grands, de plus

tragiques même. A l'entendre, c'est le duc de Lorraine qui l'a mise

dans les affaires, et le comte de Holland qui l'y retint, brouillant

ainsi toutes les dates, et n'ayant pas l'air de se douter qu'avant

Charles IV et Holland elle avait connu un tout autre politique, qu'elle

avait été la femme dévouée du duc et connétable de Luynes, et que

ç'avait été là sa vraie, sa première école. Enfin, il ne faut pas

oublier que dans la Fronde, Retz et Mme de Chevreuse avaient fini par ne

plus s'entendre, et que ce n'est pas lui, mais bien elle qui avait vu

clair dans la vraie situation des affaires et dans le dernier parti qui

restât à prendre. Tandis que Retz s'enfonçait dans des résolutions

désespérées et des combinaisons chimériques, le coup d'œil prompt et

sûr de Mme de Chevreuse lui montra vite la seule voie de salut, la

nécessité de se rallier à l'unique pouvoir qui subsistait et dont elle

accrut la force[11]. De là l'humeur et le dépit partout sensibles dans

ce portrait exagéré à plaisir. Appartenait-il bien, en vérité, au

remuant et déréglé coadjuteur d'être le censeur impitoyable d'une femme

dont il a surpassé les égarements de tout genre? Ne s'est-il pas trompé

tout autant et bien plus longtemps qu'elle? A-t-il montré dans le combat

plus d'adresse et de courage, et dans la défaite plus d'intrépidité et

de constance? Mais Mme de Chevreuse n'a pas écrit des mémoires d'un

style aisé et piquant où elle relève sa personne aux dépens de tout le

monde. Pour nous, nous lui reconnaissons deux juges, et qui ne sont pas

suspects, Richelieu et Mazarin. Richelieu a tout fait pour la gagner,

et, n'y pouvant parvenir, il l'a traitée comme une ennemie digne de lui:

plusieurs fois il l'a exilée, et quand après sa mort les portes de la

France s'ouvraient à tous les proscrits, son implacable ressentiment,

lui survivant dans l'âme de Louis XIII expirant, les fermait à Mme de

Chevreuse. Lisez avec attention les carnets et les lettres

confidentielles de Mazarin, vous y verrez la profonde et continuelle

inquiétude qu'elle lui inspire en 1643. Plus tard, pendant la Fronde, il

s'est fort bien trouvé de s'être réconcilié avec elle, et d'avoir suivi

ses conseils, aussi judicieux qu'énergiques. Enfin, en 1660, quand

Mazarin, victorieux de toutes parts, ajoute le traité des Pyrénées à

celui de Westphalie, et que don Luis de Haro le félicite sur le repos

qu'il va goûter après tant d'orages, le cardinal lui répond qu'on ne se

peut promettre de repos en France, et que les femmes mêmes y sont fort à

craindre. «Vous autres Espagnols, lui dit-il, vous en parlez bien à

votre aise, vos femmes ne se mêlent que de faire l'amour; mais en France

ce n'est pas de même, et nous en avons trois qui seraient capables de

gouverner ou de bouleverser trois grands royaumes: la duchesse de

Longueville, la princesse Palatine et la duchesse de Chevreuse[12].»

[5] Mme de Motteville, tome Ier de l'édition d'Amsterdam de 1750,

page 198: «Je lui ai ouï dire à elle-même, sur ce que je la

louois un jour d'avoir eu part à toutes les grandes affaires qui

étoient arrivées en Europe, que jamais l'ambition ne lui avoit

touché le cœur, mais que son plaisir l'avoit menée, c'est-à-dire

qu'elle s'étoit intéressée dans les affaires du monde seulement

par rapport à ceux qu'elle avoit aimés.» C'est à quoi se réduit

le passage de Retz, que nous citerons tout à l'heure.

[6] _Mémoires_, collection Petitot, deuxième série, tome LI, p.

339.

[7] Sur Chateauneuf, son ambition et sa capacité, voyez Mme DE

LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. II.

[8] _Mémoires_, édition d'Amsterdam, 1731, p. 210.

[9] Calomnie ridicule, dont le seul et unique prétexte est la

dernière liaison de Mme de Chevreuse avec le marquis de Laigues,

au milieu de la Fronde. Voyez notre dernier chapitre.

[10] Cette grande accusation n'a pas la portée qu'on lui pourrait

donner: elle signifie seulement que Mme de Chevreuse «étoit

distraite dans ses discours,» comme nous l'apprend Mme de

Motteville, t. Ier, p. 198.

[11] Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. I et III.

[12] _Vie de Mme de Longueville_, par Villefore, édition de 1739,

IIe partie, p. 33.--Mme de Motteville, tome Ier, _ibid._: «J'ai

ouï dire à ceux qui l'ont connue particulièrement qu'il n'y a

jamais eu personne qui ait si bien connu les intérêts de tous les

princes et qui en parlât si bien, et même je l'ai entendu louer

de sa capacité.»

Un mot sur la beauté de Mme de Chevreuse, car cette beauté a fait une

grande partie de sa destinée. Tous les témoignages contemporains

s'accordent à la célébrer. Un portrait peint, à peu près de grandeur

naturelle, que possède M. le duc de Luynes et qu'il a bien voulu nous

laisser voir[13], lui donne une taille ravissante, le plus charmant

visage, de grands yeux bleus, de fins et abondants cheveux d'un blond

châtain, le plus beau sein, et dans toute sa personne un piquant mélange

de délicatesse et de vivacité, de grâce et de passion. On retrouve ce

caractère de la beauté de Mme de Chevreuse dans deux excellents

portraits gravés du temps: l'un, de Le Blond[14], la représente dans sa

première jeunesse, avec ses grands yeux, son beau sein, et les cheveux

frisés et crêpés du commencement de Louis XIII; l'autre, de Daret, lui

donne quelques années de plus et les cheveux flottants sur de riches

épaules, comme en plein XVIIe siècle[15]. Ferdinand l'a peinte déjà

vieille[16]; mais, en ce dernier portrait même, on sent encore que la

grande beauté a passé par là, et la finesse, la distinction, la vivacité

et la grâce ont survécu.

[13] Ce portrait n'est pas un original; c'est une copie, mais

ancienne.

[14] Portrait in-folio fort rare et qui ne se trouve guère qu'au

cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale.

[15] In-4º, dans la collection de Daret, et reproduit par Harding

en Angleterre. C'est le portrait qui est en tête de ce volume.

Ajoutons bien vite que les petits vilains portraits de Moncornet

n'ont aucun rapport avec Mme de Chevreuse à aucun âge.

[16] L'admirable original de Ferdinand est chez M. le duc de

Luynes. Balechou l'a gravé pour _l'Europe illustre_.

Marie de Rohan appartenait à cette vieille et illustre race, issue des

premiers souverains de la Bretagne, qui par elle-même et ses branches

diverses, sans compter ses alliances, couvrit et posséda longtemps une

partie considérable de la Bretagne et de l'Anjou, se divisa presque

également au XVIe siècle et dans la première moitié du XVIIe entre le

parti catholique et le parti protestant, tour à tour servit avec éclat

ou combattit la royauté, et dont les traits héréditaires, marqués dans

l'un et dans l'autre sexe, étaient particulièrement la hauteur de l'âme,

la hardiesse et la constance. Au siége de La Rochelle, deux femmes,

après avoir enduré toutes les rigueurs de la famine, comme les derniers

des soldats, et s'être longtemps nourries comme eux de chair de cheval,

aimèrent mieux rester prisonnières entre les mains de l'ennemi que de

signer la capitulation. C'était Catherine de Parthenai et Anne de Rohan,

la mère et la sœur de ce fameux duc Henri de Rohan, le chef des

calvinistes français, le politique et l'homme de guerre du parti, et

sans contredit notre plus grand écrivain militaire avant Napoléon[17].

La femme de ce même Henri de Rohan, Marguerite de Béthune, fille de

Sulli, défendit Castres contre le maréchal de Thémines. Son frère

Soubise, l'intrépide amiral, après la prise de La Rochelle, plutôt que

de servir Richelieu et les catholiques vainqueurs, s'exila et alla

mourir en Angleterre. Dans le cours des siècles, la noble maison n'a pas

cessé de produire des héroïnes au cœur résolu, comme aussi, il faut

bien le dire, des beautés plus brillantes que sévères. A cet égard,

celle dont nous allons retracer l'histoire n'avait pas dégénéré de sa

race, et elle était bien du sang des Rohan.

[17] Voyez _le Parfait Capitaine, autrement l'abrégé des guerres

des commentaires de César_, édition elzévirienne de 1639.

Elle était fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon, serviteur zélé

d'Henri III et d'Henri IV, grand veneur en 1602, et plus tard gouverneur

de l'Ile-de-France. Sa mère était Madeleine de Lenoncourt, de la grande

maison des Lenoncourt de Lorraine, fille d'Henri de Lenoncourt,

troisième du nom, et de Françoise de Laval, sœur du maréchal de

Bois-Dauphin. Elle avait pour frère le prince de Guymené, moins célèbre

par lui-même que par sa femme, Anne de Rohan, cette belle princesse de

Guymené, que les mémoires de Retz ont trop fait connaître[18]. Enfin un

second mariage de son père lui donna pour belle-mère, en 1628, Marie de

Bretagne, fille du comte de Vertus, une des femmes les plus belles et

les plus décriées de son temps[19].

[18] Voyez sur Mme de Guymené, outre les _Mémoires_ de Retz, Mme

DE SABLÉ, chapitres III et IV.

[19] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III.

Marie de Rohan naquit presque avec le XVIIe siècle, en décembre 1600;

elle perdit sa mère étant encore en très-bas âge, et à moins de dix-sept

ans, en septembre 1617, on lui fit épouser celui qui devait s'appeler

bientôt le duc et connétable de Luynes.

Que faut-il penser de ce personnage si célèbre et si peu connu, auquel

fut d'abord unie la destinée de Marie de Rohan? Luynes n'est-il qu'un

favori vulgaire, comme le maréchal d'Ancre qu'il a renversé, ou ses

talents ont-ils fait une partie considérable de sa fortune? Son pouvoir

a-t-il été utile ou funeste à la France? Problème aussi intéressant que

difficile, qui attend encore un sérieux examen.

La passion a parlé d'abord avec son empire accoutumé, et le préjugé a

docilement suivi. L'_Histoire de la mère et du fils_[20], attribuée à un

contemporain véridique, a fait l'opinion générale, et, sur ces peintures

si vives et en apparence si fidèles, il a été reçu et il est resté à peu

près établi que l'élévation de Luynes vient du caprice d'un roi presque

enfant, qui prend un de ses pages, un petit gentilhomme, pour en faire

un premier ministre, parce qu'il le trouve habile dans l'art de la

chasse aux oiseaux. Mais on sait aujourd'hui que l'_Histoire de la mère

et du fils_ n'est point de Mézerai, mais de Richelieu; c'est le

commencement même de ses mémoires, si précieux, si admirables à tant

d'égards, mais destinés, comme tous les mémoires, à tromper la postérité

au profit de leur auteur. Or, Richelieu avait bien des raisons de haïr

Luynes: c'est Luynes qui, en 1617, détruisit le cabinet dont l'évêque de

Luçon faisait partie, et c'est lui encore qui, à la fin de l'année 1620,

malgré la cour habile que lui fit l'ambitieux évêque, ne se laissant pas

séduire à l'apparence, l'empêcha d'être cardinal et arrêta quelque temps

sa fortune. Aussi Richelieu, dont les rancunes étaient implacables, et

qui joignait toutes les petitesses de la vanité à toutes les grandeurs

de l'ambition et de l'orgueil, s'applique partout à rabaisser Luynes:

il passe le bien sous silence; il met le mal en relief avec un soin,

avec un art qui nulle part dans les mémoires n'est aussi sensible; et,

singulier aveuglement de la haine, il va jusqu'à lui reprocher

précisément ce que plus tard il a fait lui-même et ce qui le place si

haut dans l'histoire.

[20] Amsterdam, 1731, 2 vol. in-12.

Richelieu, dans son second ministère, a poursuivi avec une vigueur

incomparable, et avec un succès souvent acheté bien cher, trois

grands objets: 1º la suprématie du pouvoir royal, au-dessus de

cette république féodale de grands seigneurs qui divisaient,

opprimaient, dévoraient la France; 2º l'abaissement de la maison

d'Autriche qui depuis Charles-Quint affectait la domination de

l'Europe; 3º la soumission politique et militaire des protestants,

dont il fallait assurément respecter la liberté religieuse, mais en

les empêchant de former un État dans l'État, et d'occuper des

places fortes où l'autorité publique ne pénétrait point, et d'où

ils pouvaient fomenter impunément des troubles et donner la main à

l'étranger. Mais cette grande entreprise, d'où peu à peu est sortie

la France nouvelle, ce n'est pas Richelieu qui le premier l'a

conçue, comme il le dit et comme il a fini par le persuader, c'est

Henri IV; et après Henri IV, celui qui l'a reprise et servie, avec

plus ou moins de génie et d'éclat, c'est incontestablement Luynes,

tandis que Richelieu a commencé par servir le parti contraire, sous

le maréchal d'Ancre et sous la reine mère, dont il fut d'abord le

courtisan et le favori avant d'en devenir l'ennemi irréconciliable.

Le grand roi avait à peine fermé les yeux que ses desseins étaient

oubliés et que sa veuve, la régente, Marie de Médicis, embrassait une

politique toute différente. Henri IV s'était déclaré le protecteur de

l'indépendance de l'Italie, et par conséquent l'allié du Piémont, de

Venise et de Mantoue, que convoitait l'ambition espagnole, déjà

maîtresse de Naples et du Milanais. Marie de Médicis laissa l'Espagne

entrer, d'un côté, dans le Montferrat, qui appartenait alors au duc de

Mantoue, et même franchir la frontière piémontaise, et de l'autre,

chercher querelle à Venise, protéger contre elles les Uscoques, ces

pirates de l'Adriatique, et faire effort pour s'emparer de la Valteline,

afin de s'ouvrir une libre communication entre ses possessions d'Italie

et ses possessions d'Allemagne. Henri IV, pour unir plus étroitement le

Piémont et l'Angleterre à la France, voulait donner une de ses filles au

prince de Piémont et une autre au prince de Galles. Marie de Médicis, se

faisant tout espagnole, maria, le même jour, sa fille aînée avec

l'infant d'Espagne, qui devint bientôt Philippe IV, et Louis XIII avec

Anne d'Autriche. Quiconque voulait plaire à la régente et à son favori

Concini célébrait l'alliance espagnole et les mariages qui semblaient la

sceller à jamais, et nul ne l'a plus vantée que ce même Richelieu, qui

devait lui porter le coup mortel. Dans ses mémoires, il se défend avec

chaleur d'avoir jamais été partisan de l'Espagne. Il avait donc oublié

la _Harangue prononcée en la salle du Petit-Bourbon, le_ _23 février

1615, à la clôture des Estats tenus à Paris, par révérend père en Dieu,

messire Armand-Jean du Plessis de Richelieu, évesque de Luçon_[21].

Richelieu y félicite le roi d'avoir, tout majeur qu'il était, «remis les

rênes de ce grand empire en la main de la reyne, sa mère, afin qu'elle

eût pour quelque temps la conduite de son Estat.» «L'Espagne et la

France, dit-il, n'ont rien à craindre estant unies, puisque estant

séparées elles ne peuvent recevoir de mal que d'elles-mêmes.» Et,

s'adressant à la reine mère, il lui dit: «La France se reconnoist,

madame, obligée à vous départir tous les honneurs qui s'accordoient

anciennement aux conservateurs de la paix et de la tranquillité

publique.» Vains compliments! au lieu de jouir de la paix, la France

allait revoir les horreurs de la guerre civile. Les grands, n'étant plus

contenus par une main ferme, renouvelaient leurs vieilles prétentions et

devançaient la Fronde. Les protestants redoublaient d'audace, et,

s'appuyant sur eux, Henri de Bourbon, prince de Condé, reprenait ses

rêves de régence: on était forcé d'en venir à cette extrémité d'arrêter

et de mettre à la Bastille le premier prince du sang. Pendant ce temps,

l'évêque de Luçon, grâce à ses adroites flatteries, était devenu

secrétaire des commandements de la reine mère et grand aumônier de la

jeune reine, infante d'Espagne; de là, en caressant le maréchal d'Ancre

et le parti espagnol, il s'était fait nommer ambassadeur auprès du

cabinet de Madrid, nomination considérée comme un triomphe par

l'ambassadeur d'Espagne, duc de Monteleone[22], mais qui resta sans

effet, parce que bientôt après, en novembre 1616, à l'aide de ses deux

amis, le garde des sceaux Mangot et Barbin surintendant des finances, et

par la protection déclarée du tout-puissant favori, Richelieu entra dans

le ministère, au poste de secrétaire d'État des affaires étrangères. Il

y mit sa haute capacité au service des passions régnantes.

[21] Paris, 1615, en la boutique de Nivelle, chez Sébastien

Cramoisy, rue Saint-Jacques, avec privilége du roi, in-12, de 64

pages.

[22] Le duc le représentait alors à sa cour comme l'homme de

France qui pouvait le mieux servir les intérêts de sa Majesté

Catholique. Voyez _Lettres du cardinal de Richelieu_, publiées

par M. Avenel, t. Ier, p. 19.

La scène change à l'avénement de Luynes. Loin de retenir son jeune

maître dans les amusements vulgaires auxquels jusque-là on l'avait

abandonné, Luynes l'exhorte à s'occuper du gouvernement et à faire son

métier de roi. Il tire de leur disgrâce les vieux ministres d'Henri IV,

et avec eux il remet en honneur les maximes du grand roi et les fait

prévaloir peu à peu, au dedans et au dehors, par ce mélange de finesse,

de douceur, et, au besoin, de résolution qui est le trait de son

caractère. Sans rompre avec l'Espagne, Luynes s'en dégage; il renoue

avec l'Angleterre et reprend en main la cause de l'indépendance

italienne; il resserre notre alliance avec Venise et avec le Piémont,

marie la seconde sœur du roi avec Victor-Amédée et négocie l'union de

la troisième avec le prince de Galles. Il tient quelque temps la reine

mère éloignée de la cour et des affaires sans rigueurs inutiles, puis il

l'y ramène après l'avoir deux fois vaincue. Tour à tour, il s'accommode

avec les grands et leur fait la guerre. Il incorpore à la monarchie,

range à nos institutions et à nos lois le Béarn et la Navarre. Enfin,

c'est en poursuivant avec une énergie et une constance, que la fortune

n'a point couronnées, la juste répression des protestants révoltés

contre les prescriptions les plus formelles de l'édit de Nantes, c'est à

la suite du siége de Montauban, précurseur de celui de La Rochelle, que

Luynes a succombé, donnant son sang pour frayer la route au succès d'un

autre. Il a donc été, dans la mesure de son génie et des circonstances,

le restaurateur de la politique d'Henri IV et le prédécesseur inégal et

incomplet de Richelieu. Tel est, à nos yeux, le titre de Luynes à

l'estime de la patrie, et ce titre-là, toutes les attaques intéressées

du grand cardinal, tous les pamphlets, sérieux ou frivoles, ni même bien

des fautes et de grands défauts ne l'effaceront point[23].

[23] Cette opinion qui peut sembler paradoxale, n'est pas ici

légèrement avancée; elle se fonde sur une étude sérieuse et

détaillée des principaux actes du ministère de Luynes. Voyez le

_Journal des Savants_ de l'année 1861, LE DUC ET CONNÉTABLE DE

LUYNES.

D'ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que Luynes soit parti d'aussi bas

qu'on le dit pour arriver en un jour à ce pouvoir presque souverain

qu'il a exercé pendant cinq années.

Sans examiner les généalogies vraies ou fausses que des dictionnaires

complaisants, et même le Père Anselme et Moreri, donnent aux Luynes, et

en ne remontant pas au delà du père de celui qui nous intéresse, on ne

peut nier qu'Honoré d'Albert de Luynes n'ait fait bonne figure sous

Henri III et sous Henri IV. Il se signala par son courage dans toutes

les guerres du temps, et se fit un nom parmi les plus braves: on

l'appelait _le capitaine Luynes_. Compromis, à tort ou à raison, dans

l'affaire de La Mole et de Coconas, et offensé des propos que tenait à

ce sujet un officier de la garde écossaise, célèbre par ses succès dans

les combats particuliers, il le provoqua, et c'est en cette circonstance

qu'eut lieu, en champ clos, au bois de Vincennes, en présence de Henri

III et de toute la cour, le dernier duel que les rois aient autorisé.

Luynes en sortit vainqueur. Dès que parut Henri IV, il s'attacha à sa

fortune et lui rendit des services qui furent récompensés par le

gouvernement d'une place forte alors importante et considérée comme une

des clefs du Midi, le Pont-Saint-Esprit. Il s'était marié à une personne

d'une bonne famille du Comtat, et joignit ainsi à sa très petite

seigneurie de Luynes, en Provence, entre Aix et Marseille, deux autres

seigneuries du Comtat, tout aussi médiocres, Cadenet et Brantes. Il eut

trois fils qui prirent les noms de ces trois terres, et quatre filles,

dont une a été religieuse et les trois autres ont fait d'assez beaux

mariages. Le capitaine Luynes mourut en 1592. Son fils aîné, Charles

d'Albert de Luynes, né le 5 août 1578, commença très-vraisemblablement

par être page du comte du Lude, François de Daillon, sénéchal d'Anjou,

le grand-père d'Henri de Daillon fait duc par Louis XIV et grand maître

de l'artillerie. Il attira près de lui ses deux frères Cadenet et

Brantes, et, sous les auspices de ce grand seigneur, ils passèrent

ensemble au service du roi Henri IV, qui les mit auprès du petit

Dauphin. Une fois là, les trois frères se poussèrent. On estimait

particulièrement en eux la tendre amitié qui les unissait. Ils vivaient

d'une pension de douze cents écus que l'aîné tenait du roi. Ils étaient

bien faits, adroits dans tous les exercices, de manières distinguées, et

empressés à plaire. Charles d'Albert surtout, sans être d'une beauté

régulière, avait une figure si aimable qu'on disait de lui, comme de

Henri de Guise, que pour le haïr il fallait ne pas le voir. Il s'insinua

dans les bonnes grâces du jeune prince en le servant dans ses jeux et

dans ses goûts, et en dressant à son usage des oiseaux de proie, alors

peu connus, nommés pies-grièches, qui fondaient sur les petits oiseaux

et les rapportaient à leur maître. L'inclination née de ces puérils

amusements se fortifia avec l'âge et s'étendit à toutes choses. Luynes

était discret, modeste, très-poli et très-fin. Sa faveur innocente

n'inquiéta d'abord personne: il en profita, et sa fortune grandit vite.

Avant 1617, il était déjà conseiller d'État, gentilhomme ordinaire de la

chambre, gouverneur de la ville et du château d'Amboise en Touraine, et

capitaine du château des Tuileries. En 1615, il avait été envoyé sur la

frontière d'Espagne, au-devant d'Anne d'Autriche, pour lui remettre la

première lettre du jeune roi, et le 30 octobre 1616 il acquit la charge

importante de grand fauconnier de France.

Compagnon assidu de Louis XIII, Luynes recevait souvent, dans leurs

longs entretiens, les douloureux épanchements de cette âme mélancolique,

de cet esprit inquiet, soupçonneux, jaloux, né pour se tourmenter

lui-même, et qui alors se faisait une peine et une injure de la

domination de sa mère et de celle du maréchal d'Ancre. Il y avait en

Louis XIII, à côté de tous ses défauts, des instincts de roi dignes de

son père Henri IV, et il s'indignait de voir un étranger incapable

usurper le gouvernement de son État, tandis qu'on le reléguait dans un

coin du Louvre. Il souffrait encore d'une autre blessure plus secrète et

plus vive. Marie de Médicis avait trop laissé paraître la préférence

qu'elle éprouvait pour son second fils, Gaston, duc d'Anjou, depuis duc

d'Orléans, qui était, en effet, un très-gracieux et aimable enfant.

Cette injuste préférence mit de bonne heure dans le cœur du jeune roi

un sentiment qu'il ne s'avoua jamais bien à lui-même, que le temps

n'éteignit point, et qui a été le ressort caché de bien des événements.

Le roi se plaignit donc à son confident du jour de la tyrannie de

Concini, comme, plus tard, Baradat, Saint-Simon, Cinq-Mars, Mlle de

Lafayette et Mme d'Hautefort l'entendirent se plaindre de la tyrannie de

Richelieu. Peu à peu le dévouement et l'ambition suggérèrent à Luynes la

pensée de servir son royal ami et de se servir lui-même en brisant le

joug qui leur pesait à l'un et à l'autre. Mais le fin courtisan mit un

masque sur sa pensée, et s'appliqua à prévenir ou à désarmer les

soupçons de Marie de Médicis en l'accablant de protestations de zèle. On

dit pourtant que l'Italien entrevit le danger et que Luynes ne fit

guère que frapper le premier. Quoi qu'il en soit, il est impossible de

ne pas reconnaître qu'il fallait une énergie peu commune pour former une

semblable entreprise et jouer sa tête sur la parole d'un roi de seize

ans; comme il fallait assurément une habileté profonde et une prudence

consommée pour dérober cette conspiration à la vigilance de ministres

tels que Barbin, Mangot et Richelieu, saisir le juste moment de

l'exécution, pendant que le maréchal d'Ancre envoyait toutes ses forces

contre les grands seigneurs partout révoltés, concerter et arrêter le

plan de la terrible journée du 24 avril 1617, préparer et assurer le

lendemain, fonder un gouvernement. Luynes avait alors trente-neuf ans.

Il hérita de celui qu'il venait de renverser. A toutes les charges qu'il

possédait déjà, il ajouta celles du maréchal d'Ancre; il eut aussi,

comme on disait alors, la confiscation du maréchal, c'est-à-dire sa

fortune et celle de sa femme presque entière, accessoire accoutumé du

succès dans les mœurs du temps[24]; et quand, le lendemain de la

conspiration victorieuse, il songea à s'affermir par un grand mariage,

il avait le choix des plus illustres alliances. Louis XIII voulait lui

faire épouser Mlle de Vendôme, fille d'Henri IV et de Gabrielle

d'Estrées, la sœur du duc César de Vendôme et du grand prieur, la nièce

du marquis de Cœuvres, le futur duc et maréchal d'Estrées[25]; et

l'ambitieuse famille ne demandait pas mieux que d'acquérir à ce prix le

favori du roi. Mais Luynes craignit de s'engager dans le parti des

Vendôme et de se donner des beaux-frères qui voudraient le dominer et se

servir de lui au lieu de le servir. Par le même motif, il déclina la

main d'une autre fille d'Henri IV, Mlle de Verneuil, n'entendant pas se

laisser entraîner dans les orgueilleuses prétentions et les ténébreuses

intrigues de sa mère, Henriette de Balzac d'Entragues. On lui proposa

encore une des plus riches héritières de France, la fille unique de

Philibert-Emmanuel d'Ailli, vidame d'Amiens[26]. Il préféra Mlle de

Montbazon, très-riche assurément et de grande qualité, dont le père

occupait une haute charge de cour et pouvait être à son gendre un appui

considérable, en même temps que la facilité de son humeur et un esprit

sensé mais médiocre le devaient rendre un instrument sûr et docile. Il

n'était pas besoin aussi de la finesse et de la pénétration de Luynes

pour comprendre de quel secours lui serait dans tous ses desseins une

jeune femme qui unissait déjà tant d'intelligence à tant de beauté.

Comme nous l'avons dit, il avait alors trente-neuf ans, et Mlle de

Montbazon n'en avait pas dix-sept; mais, outre qu'il était d'une figure

encore très-agréable, d'une douceur et d'une politesse accomplies, il

venait de braver de grands périls pour monter à un poste où il allait en

trouver de tout aussi grands. Il y avait là de quoi toucher le cœur de

la belle Marie, et leur union fut parfaitement heureuse[27]. Ils se

convenaient par le contraste même de leurs caractères, l'une vive et

impétueuse, l'autre réfléchi et circonspect jusqu'à l'apparence de

l'incertitude. Luynes se complut à la former; il lui donna les premières

leçons de la politique du temps qui ne connaissait point les scrupules

et se composait surtout d'intrigue et d'audace. Marie de Rohan profita

vite à cette école. Selon la nature ardente et dévouée que nous lui

avons reconnue, elle mit au service de celui qu'elle aimait tout ce

qu'il y avait en elle de grâces engageantes et de ferme courage. Luynes

l'initia à tous ses secrets, la mit de moitié dans tous ses desseins et

se gouverna par ses conseils. Un témoin contemporain très-bien informé

assure qu'elle exerçait sur son mari un grand empire[28].

[24] APPENDICE, notes du chapitre Ier.

[25] Catherine-Henriette, légitimée de France, qui épousa on 1619

le duc d'Elbeuf.

[26] Plus tard, en 1619, il la fit obtenir à son frère Cadenet,

et c'est sur la terre de Chaulnes, que lui apporta

Claire-Charlotte d'Ailli, que Cadenet assit son titre de duc et

maréchal de Chaulnes.

[27] Mme DE MOTTEVILLE, tome Ier, page 11: «La duchesse de Luynes

était très-bien avec son mari.»

[28] Guido Bentivoglio, nonce du pape en France. Voyez APPENDICE,

notes du chap. Ier.

Le premier intérêt du favori de Louis XIII était de garder le cœur du

roi pour lui et les siens, et de s'emparer aussi de la confiance de la

reine Anne, afin d'être maître assuré de toute la cour. Il y introduisit

donc sa jeune femme en lui donnant pour instruction de s'appliquer à

gagner les bonnes grâces de la reine et du roi. Elle y réussit à

merveille, et en décembre 1618, elle fut nommée surintendante de la

maison d'Anne d'Autriche à la place de la connétable de Montmorenci.

Anne et celle qui était chargée de la conduire étaient à peu près du

même âge et dans la première fleur de la jeunesse; elles se lièrent

aisément, et plus tard nous verrons cette amitié grandir et résister à

bien des épreuves. Mais il y eut d'abord un léger nuage entre les deux

amies. Soit que la belle surintendante eût un peu trop suivi les

instructions de son mari et employé trop habilement les manœuvres de la

coquetterie pour plaire au roi, soit plutôt que celui-ci voulût être

agréable à Luynes en montrant à sa femme les attentions les plus

flatteuses, la reine qui était Espagnole et jalouse, en conçut un

chagrin qui ne céda qu'aux plus vives démonstrations de la tendresse du

roi et à l'évidente innocence de ses relations avec la séduisante

duchesse. En effet, loin de séparer les deux époux, Luynes et sa femme

s'appliquèrent à les rapprocher, et c'est même Luynes qui, se prévalant

de sa familiarité avec Louis XIII, osa lui faire une sorte de violence

pour triompher de sa timidité et de sa froideur naturelle[29]. Depuis,

Anne d'Autriche et Marie de Rohan redoublèrent d'affection l'une pour

l'autre, et la duchesse de Luynes devint tout aussi chère à la reine que

son mari l'était au roi.

[29] APPENDICE, notes du chap. Ier.

L'année 1621 vit le terme des prospérités et de la carrière de Luynes:

il périt le 14 décembre devant Monheur, après avoir été forcé de lever

le siége de Montauban, dans cette fameuse campagne, si bien commencée,

si mal terminée, où le nouveau connétable, fier de ses premiers succès,

s'obstina à continuer la guerre, dans une saison défavorable, contre les

protestants admirablement retranchés, commandés par des chefs habiles et

se battant avec l'énergie du désespoir. Il laissait une fille, morte

assez tard sans alliance dans la plus haute dévotion, avec un fils né en

1620 sous les plus heureux auspices, pendant le plus grand éclat de la

faveur de son père, et en présence de la jeune reine, qui n'avait pas

voulu quitter un moment son amie[30] tant qu'avait duré le travail de

l'accouchement. Le roi avait été le parrain de cet enfant. Louis-Charles

d'Albert, second duc de Luynes, sans être ni militaire ni politique,

porta fort bien son nom, s'honora par sa généreuse amitié pour les

solitaires de Port-Royal, traduisit en français les _Méditations_ de

Descartes, et écrivit, sous le nom de M. de Laval, d'estimables livres

de piété. Il eut pour fils ce vertueux ami de Fénelon et de

Beauvilliers, dont les descendants ont dignement continué, dans les

armes et dans l'Église, l'illustre maison jusqu'au duc actuel qui n'en

est pas le moindre ornement.

[30] Voyez l'APPENDICE, notes du chap. Ier.

La duchesse et connétable de Luynes épousa en secondes noces, à la fin

de l'année 1622, Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, un des fils de

Henri de Guise, grand chambellan de France, dont le plus grand mérite

était celui de son nom, accompagné de la bonne mine et de la vaillance

qui ne pouvaient manquer à un prince de la maison de Lorraine;

d'ailleurs de peu de capacité, sans nul ordre dans ses affaires et bien

peu édifiant dans ses mœurs, ce qui explique et atténue les torts de sa

femme. De ce nouveau mariage il ne sortit que des filles. Deux furent

religieuses: l'une, Anne-Marie, naquit à Londres en 1625, et mourut en

1652, abbesse du Pont-aux-Dames; l'autre, Henriette de Lorraine, née en

1631, devint abbesse de Jouarre, dans le diocèse de Meaux, eut d'assez

vives contestations avec Bossuet, son évêque, sur l'étendue du pouvoir

des abbesses, puis déposant volontairement la dignité pour laquelle elle

avait combattu, se retira à Port-Royal où elle termina sa vie en

1693[31]. La troisième est cette belle Mlle de Chevreuse, Charlotte de

Lorraine, née en 1627, morte sans alliance en 1652, qui a joué un rôle

dans la Fronde, à côté de sa mère, eut la faiblesse d'écouter Retz, à ce

que Retz nous assure, et qu'en récompense il n'a pas oublié de peindre

en caricature pour divertir celle à laquelle il écrivait[32].

[31] _Gallia Christiana_, tome VIII, page 1715; _Vie de Bossuet_,

par M. de Beausset, tome II, livre VII.--Il ne faut pas confondre

cette abbesse de Jouarre avec sa nièce, Mme Albert de Luynes,

fille du second duc de Luynes, qui a été aussi, avec une de ses

sœurs, religieuse à Jouarre, et à laquelle Bossuet a écrit tant

de lettres touchantes.

[32] _Mémoires_, tome Ier, page 221.

La duchesse de Luynes apporta à son second époux, entre autres

avantages, le magnifique hôtel que le connétable avait fait bâtir à si

grands frais dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre, à côté de l'hôtel de

Rambouillet, et qui devint successivement l'hôtel d'Épernon et l'hôtel

de Longueville[33]. De son côté, le duc de Chevreuse fit entrer dans sa

nouvelle famille, avec un second duché, un des châteaux que les Guise

possédaient autour de Paris, le château de Dampierre, près de Chevreuse,

si célèbre au XVIIe siècle, reconstruit au commencement du XVIIIe à la

façon de Mansard, et qui aujourd'hui, encore embelli par un goût

délicat, est une des plus nobles demeures que nous connaissions[34].

[33] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. II, p.

129-130.

[34] M. le duc de Luynes a fait de l'antique château des Guise un

séjour à la fois splendide et charmant qui peut rivaliser avec

les plus célèbres résidences de l'aristocratie anglaise. Où

trouver ailleurs cette grandeur et cette simplicité, cet exquis

sentiment de la nature et de l'art, ces belles eaux, ces

magnifiques promenades, et aussi cette vaste bibliothèque, ces

admirables portraits de famille, ces peintures ou du moins ces

grandes esquisses de M. Ingres, et cette statue de Louis XIII, en

argent massif, monument d'une généreuse reconnaissance? Et

lorsqu'on vient à penser que celui qui a rassemblé toutes ces

belles choses a consacré sa fortune au bien public en tout genre,

qu'il nous a donné l'acier de Damas, les ruines de Sélinonte,

l'histoire de la maison d'Anjou à Naples, la Minerve du

Parthénon; que depuis trente ans, secondé par une compagne digne

de lui, il répand les asiles, les écoles, les hospices, encourage

et soutient les savants et les artistes, lui-même un des premiers

archéologues de l'Europe, ami d'une liberté sage, et favorable à

toutes les bonnes causes populaires, on se dit: Il y a donc

encore un grand seigneur en France!

Madame de Chevreuse Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle · 第 7 / 119 题