LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE

La littérature est le miroir des mœurs et des idées de la société, on

sait cela, mais il faut ajouter que le miroir renvoie l’image et

multiplie les sentiments qu’il ne faisait d’abord que refléter. Le

théâtre et le roman, le roman surtout, sont les genres littéraires les

plus propres à la peinture des passions dominantes à une époque donnée.

Dans l’ancien régime, le prêtre jouissait d’une sorte d’immunité, et le

respect de la religion interdisait aux écrivains de mettre en scène les

ministres et les cérémonies de la religion. La censure ne l’aurait pas

permis, et s’il y avait çà et là des infractions à la règle, c’était

sous forme d’allusions, ou bien sous le couvert de pamphlets anonymes

que leurs auteurs supposés s’empressaient de renier. Témoin Voitaire

dont les tragédies fourmillent de critiques transparentes à l’adresse du

clergé, et qui poussa l’ironie jusqu’à dédier son _Mahomet_ au pape

Benoît XIV.

Cependant, la crainte révérentielle qui entourait presque partout le

curé dans sa paroisse ne le mettait pas à l’abri des plaisanteries du

paysan, né malin. La veine des fabliaux n’est pas d’ailleurs épuisée.

L’esprit gaulois se rattrape toujours aux dépens de ses maîtres. La

haine est absente des contes et des bons mots dont, les curés font les

frais. La haine d’ailleurs n’a pas d’esprit. Histoires du Nord,

galéjades du Midi, le curé est le premier à les raconter et à en rire.

La popularité en France ne peut se passer du grain de sel de la

raillerie. Le moyen âge s’amusait de la cupidité de certains curés dans

le célèbre conte de «Brunain, la vache au prêtre». Le prêtre avait dit

au prône qu’il faut donner et que Dieu rend au double ce que l’on donne.

Un vilain et sa femme en furent touchés. Les voilà qui, au retour du

sermon, conduisent leur vache unique au curé. Celui-ci fait attacher la

vache avec la sienne, Blérain avec Brunain, sous prétexte de

l’apprivoiser. Mais Blérain n’est pas contente. Elle fait tant qu’elle

entraîne avec elle Brunain, la vache au prêtre, et revient chez son

maître qui s’écrie: «Dieu a vraiment doublé le don, car nous avons deux

vaches pour une.»

Plus près de nous, le Béarnais Jean Palay, conteur populaire, recueille

les histoires qui courent les chaumières et dans lesquelles le curé fait

des niches à ses montagnards qui les lui rendent bien. «Le curé de

Sérou» est proche parent des curés d’Alphonse Daudet et de Roumanille.

Cacaussus, qui veut se venger d’un mauvais tour de son curé, l’envoie,

sous le prétexte d’un mal subit, chercher à deux lieues de sa maison,

par une nuit de gelée et de verglas. Le prêtre, transi, s’engage à pied

à travers des chemins impraticables. Il arrive enfin au chevet du

prétendu mourant. Cacaussus se plaint à lui d’insomnies et lui demande

de refaire un de ces sermons qui l’ont si souvent endormi le dimanche à

l’église. Le curé, qui n’était pas en reste, se dit: A trompeur,

trompeur et demi... et il se sauva, confus, à travers la bourrasque de

neige. Le curé de Cucugnan se chargera de venger tous ses confrères en

reprenant l’avantage que lui donne la crainte de l’enfer.

Cependant, le prêtre ne devient tout à fait un personnage littéraire

qu’avec la Révolution et le XIXe siècle. Ce ne fut d’abord pas pour sa

gloire, puisqu’il s’agissait, à l’époque de la Terreur, de détruire dans

le peuple ce qu’on appelait le fanatisme, en jetant sur le froc et sur

la soutane de la boue et du sang.

La bataille pour ou contre l’Église est transportée sur le théâtre. La

Révolution terminée, Napoléon met bon ordre à ce dévergondage qui n’a

rien de littéraire et ordonne de jouer les classiques, à commencer par

_Polyeucte_. La Restauration ne se montre pas moins sévère, mais elle

est moins obéie. Le _Tartuffe_ devient la pièce à la mode, et tel est le

sens violemment antireligieux que le public prête à cette comédie que la

force armée doit un soir expulser le parterre. La Révolution de 1830

émancipa encore une fois le théâtre, qui aggrava le répertoire ordurier

dans lequel prêtres et moines étaient peints sous d’affreuses couleurs.

Depuis lors, l’anticléricalisme apprit à se mieux tenir. Le prêtre parut

encore au théâtre, mais, sauf une ou deux exceptions, ne fut pas livré à

la risée publique. Tout au plus fit-il sourire, car, en dépit des bonnes

intentions de Ludovic Halévy ou de Coppée et de tant d’autres, le curé

de théâtre ne rappelle que de fort loin le vrai curé de France. Du moins

il attire généralement le respect et la sympathie. C’était même un signe

des temps que la popularité du prêtre sur la scène pouvait passer pour

une leçon au parti politique qui s’efforçait de le rendre impopulaire

dans le pays.

* * * * *

Plus riche encore de figures ecclésiastiques, mais non moins

fantaisiste, le roman s’est emparé du prêtre comme d’un caractère

capable de piquer la curiosité du lecteur. En général, les romanciers

ont eu le souci de peindre le prêtre tel qu’ils le voyaient, sans trop

de parti pris. Mais l’ont-ils vu tel qu’il est? Le prêtre n’est pas un

héros de roman comme les autres. Certes, il a ses passions et ses

vertus, ses grandeurs et ses misères, il y a chez lui l’homme qui est

chez tous les hommes. Mais il est encore autre chose: il représente sa

fonction, et sa fonction est sujette à des interprétations diverses,

suivant la croyance de l’écrivain, qui introduit dans son œuvre une

personne qui est en même temps un «personnage». Ce qu’on peut dire de

moins désobligeant aux romanciers du XIXe siècle, c’est que l’homme leur

a caché le prêtre. Je ne saurais mieux dire que M. Joseph Ageorges sur

ce point: «Imaginez un peu ce que deviendrait le diocèse de Paris si on

nommait dans les paroisses les prêtres ordonnés par les romanciers.

Mettons Bournisien à Saint-Sulpice, Constantin à Saint-Germain-des-Prés,

Mouret à Saint-Étienne-du-Mont, l’abbé Jules au Sacré-Cœur, Courbezon

dans une chapelle de secours. Semons çà et là, Daniel, Gevrezin, le curé

Farjeas, Germane et les autres. Faisons un «chapitre de Notre-Dame» de

tous les Jérôme Coignard du bas feuilleton et poussons sur le siège

archiépiscopal un Mgr Bienvenu quelconque, avec Tigrane pour vicaire

général, vous aurez beau y joindre un «conseil des œuvres» composé de

Victor Hugo, de Ferdinand Fabre, d’Halévy, de Zola, de Theuriet, de

Huysmans, de Lafargue, et de vingt-cinq autres, je ne donne pas quinze

jours à l’Église de Paris pour tomber dans les plus joyeuses et les plus

tristes aventures!»

Le plus difficile n’est pas d’habiller d’une soutane plus ou moins bien

taillée un caractère banal, sujet à des faiblesses humaines, ou même

orné de qualités sympathiques: ceci est à la portée de tout le monde, et

ne vaut à l’auteur ni éloge ni blâme. La plus redoutable épreuve est de

créer un type de prêtre remplissant tout l’idéal de son ministère et ne

laissant pas d’être un personnage réel et vivant, un homme de Dieu,

soit, mais un homme, dont le lecteur puisse dire: «Je l’ai rencontré.»

C’est là l’écueil où ont échoué Chateaubriand et Lamartine eux-mêmes. Le

père Aubry et Jocelyn ont pour excuse le cadre qui les met à lui seul

hors de la vie ordinaire. Il ne faut pas leur chercher chicane sur leur

orthodoxie, et encore moins sur leur liturgie. Le grand réaliste Balzac

serre de plus près la réalité, mais son Birotteau est un pauvre homme,

au total, et seul son curé de village s’élève jusqu’à la beauté d’un

cœur d’apôtre et d’une âme évangélique. M. Paul Bourget n’aime pas les

abbés démocrates, mais il a le sens catholique et sait donner aux

prêtres le rôle, la dignité, le ton de leur vocation.

Autre chose est de placer dans un roman, comme un personnage accessoire,

une silhouette ecclésiastique; autre chose est de tenter pour la

corporation tout entière une large peinture de mœurs comparable à

l’œuvre que Balzac réalisa pour les différentes classes de la société.

Ferdinand Fabre voulut être le Balzac de la hiérarchie de l’Église. Il

n’omit aucun travers: il campa quelques types qui forcent l’attention,

et parmi les plus saillants l’abbé Tigrane, l’ambitieux. Peut-être ses

personnages s’offriraient-ils en une plus lumineuse perspective, s’ils

paraissaient plus dégagés de l’abondance et de la minutie des détails

descriptifs où se complaît le romancier, dont l’enfance a dû s’écouler

dans la familiarité des cérémonies, des coutumes et des ustensiles

sacrés.

En résumé, les prêtres ne gagnent pas à se présenter sous la figure de

héros de roman. Imparfaits, ils perdent en considération ce que l’auteur

exploite à leurs dépens. Parfaits, ils risquent de sembler irréels et

fades. Heureux les prêtres qui n’ont pas d’histoire!... Les meilleurs et

les plus vrais sont ceux dont on ne parle pas. L’art de les ajuster à

une œuvre littéraire serait de les prendre sur le vif, dans la

simplicité de leur genre de vie; c’est ce qu’a voulu faire Jules

Pravieux. Je demanderais grâce toutefois pour un roman ecclésiastique

qui mettrait en scène un prêtre tel que l’oncle de Sylvain Briollet.

C’est dans un homme de grand cœur la fleur de l’esprit ecclésiastique,

le raffinement du lettré et de l’artiste, le curé français tel que l’a

fait l’ancienne Église de France et l’ancienne culture classique. Et ce

roman sans aventures est écrit dans la langue d’un Anatole France

chrétien. M. Maurice Brillant y a-t-il pensé? Les opinions de l’abbé

Boisard nous relèvent des opinions de l’abbé Jérôme Coignard.

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