LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION

Il est tout naturel que le prêtre, étant un personnage public, connaisse

tour à tour les faveurs et les disgrâces de l’opinion. On répète

volontiers que la France n’est pas cléricale, sans doute pour l’avoir

été jadis abondamment. La politique, qui exploite tout, a contribué

depuis un demi-siècle à fortifier dans le peuple le préjugé contre le

«gouvernement des curés». Cependant, par un illogisme heureux, s’il est

vrai que le Français «moyen» n’aime pas les curés, il n’est pas moins

vrai qu’il aime son curé. Le fait le plus grave est l’impopularité, ou

tout le moins l’indifférence qui s’attache au clergé dans les milieux où

se débat l’avenir temporel des classes populaires. L’abstentionnisme

politique a conduit le prêtre à l’abstentionnisme social. Le point

faible des Églises établies, je veux dire étroitement unies à la

constitution des États, est de compromettre le sort des membres du

clergé national dans celui des classes occupantes et de séparer de la

cause de l’Église la cause du peuple toujours en travail d’une meilleure

condition. Peuple et clergé s’en vont sur des voies différentes. Le

clergé se plaint de n’être pas suivi, le peuple se plaint de n’être pas

entendu.

La divergence des chemins remonte plus haut qu’on ne le pense

d’ordinaire, si l’on s’en rapporte à un témoignage qui n’est pas suspect

de parti pris démocratique. L’illustre archevêque de Cambrai, Fénelon,

écrivait, en 1707, à l’évêque d’Arras, ces remarques suggestives: «Les

pasteurs ont perdu cette grande autorité que les anciens pasteurs

savaient employer avec tant de douceur et de force; maintenant, les

laïcs sont toujours prêts à plaider contre leurs pasteurs devant les

juges séculiers, même sur la discipline ecclésiastique. Il ne faut pas

que les évêques se flattent de cette autorité; elle est si affaiblie

qu’à peine en reste-t-il des traces dans l’esprit du peuple. On est

accoutumé à nous regarder comme des hommes riches et d’un rang

distingué, qui donnent des bénédictions, des dispenses et des

indulgences; mais l’autorité qui vient de la confiance, de la

vénération, de la docilité et de la persuasion des peuples est presque

effacée. On nous regarde comme des seigneurs qui dominent et qui

établissent au dehors une police rigoureuse; mais on ne nous aime point

comme des pères tendres et compatissants qui se font tout à tous. Ce

n’est point à nous qu’on va demander conseil, consolation, direction de

conscience!» Ainsi cet évêque du grand siècle signalait, comme un

symptôme attristant, la diminution du sentiment filial chez les

chrétiens à l’égard de leurs chefs qu’ils avaient cessé d’aimer. Les

malheurs de l’Église de France ont rapproché tous les rangs de la

hiérarchie, mais l’affection selon le Christ n’est pas encore

redescendue du sommet jusque dans les masses profondes de notre peuple.

Le peuple, pour se donner, veut se sentir aimé pour lui-même. Quelle

est, de nos jours, l’opinion qu’il a du prêtre?

* * * * *

L’idée que se fait du prêtre le peuple des campagnes a beaucoup varié.

Elle est en rapport avec l’idée qu’il se fait de la religion. La

religion populaire, avec le progrès de l’instruction générale, s’est

épurée au cours des âges. Jadis, elle apparaissait, au fond des

consciences obscures, comme une sorte de magie mystérieuse au moyen de

laquelle les hommes essayaient de conjurer les mauvais sorts qui les

menaçaient de toutes parts en cette vie ou en l’autre. En ce temps-là,

l’agent visible de cette puissance occulte, c’est le prêtre. On le

craint encore, en certains endroits, plus qu’on ne l’aime. On lui

attribue pour faire du mal le même pouvoir que pour faire du bien. La

superstition s’en mêle. On suppose chez le prêtre le don d’opérer, sinon

des miracles, du moins des choses extraordinaires. Il a le secret

d’empêcher les «maléfices»; on a recours à lui contre les sorciers. Sa

seule présence suffit, dit-on, à éteindre les incendies. Vous êtes de

passage à la campagne, dans votre pays natal. Vous venez de la ville, où

vous occupez un poste ecclésiastique en vue. Vous rencontrez un brave

homme qui fut un de vos camarades d’enfance, vous causez. Lui, tout fier

et tout heureux, vous fait ses confidences. Il est mal portant, il a

l’estomac fort débile, il a vu le médecin qui n’en peut mais! Il a fait

maint pèlerinage à Sainte-Wilgeforte. En vain. Vous lui répondez en lui

donnant de bons conseils. Il boit vos paroles, il sourit d’un air

entendu. Il vous remercie et vous serre la main avec effusion. Vous

croyez n’avoir fait qu’une chose fort ordinaire, en causant

familièrement avec cet ancien compagnon de vos jeunes années. Vous ne

savez pas que vous avez accompli presque un miracle; car vous apprendrez

quelque temps après que l’estomac du paysan est revenu à l’état normal,

et cela, grâce à vous, je ne dis pas grâce à vos conseils, ils n’ont pas

été suivis; mais votre présence magique opéra toute seule et le délivra

de son mal. Ce n’est pas la faute du peuple si les curés ne font pas

plus de miracles.

Superstition à part, le peuple, même indifférent, ne laisse pas de faire

au prêtre une place d’honneur dans la société. Il n’est pas toujours

prêt à demander ses services; il est parfois sceptique sur la mission et

sur les prérogatives du prêtre; il est même gouailleur et raconte

volontiers des histoires dans lesquelles le clergé n’a pas le beau rôle.

Cependant, sauf exception, le peuple «considère» le curé; il ne se

résigne pas à se passer de lui; il le veut pour être au village l’homme

de tous et de chacun, l’homme qui n’a pas de famille et qui appartient à

toutes les familles, l’homme qui n’a pas de métier et ne fait pas

concurrence aux autres, l’homme qui est le témoin des joies et des

deuils, que l’on peut toujours appeler comme le médecin des maladies

morales, et le confident des peines cachées.

Le village est comme un corps sans âme, quand il est sans curé. La

politique ne change rien aux dispositions: les évêques connaissent des

maires d’opinion très avancée, qui n’ont pas peur de se compromettre en

venant à l’évêché demander pour leur commune la faveur de posséder un

curé pour elle toute seule. On fera ce qu’il faut pour lui être

agréable; on remettra le presbytère à neuf; on réparera l’église et le

clocher.

Le prêtre · 第 23 / 27 题