De nouveau, vers Paris, en route pour le retour, le train blanc roulait.
Et, dans le wagon de troisième classe, où le _Magnificat_, à toute volée
des voix aiguës, couvrait le grondement des roues, c'était la même
chambrée, la même salle d'hôpital mouvante et commune, qu'on enfilait
d'un regard par-dessus les cloisons basses, en son désordre, en son
pêle-mêle d'ambulance improvisée. À demi cachés sous la banquette, les
vases, les bassins, les balais, les éponges traînaient. Un peu partout,
s'empilaient les colis, le pitoyable amas de pauvres choses usées, dont
l'encombrement recommençait en l'air, des paquets, des paniers, des
sacs, pendus aux patères de cuivre, où ils se balançaient sans repos.
Les mêmes soeurs de l'Assomption, les mêmes dames hospitalières étaient
là, avec leurs malades, parmi l'entassement des pèlerins valides,
souffrant déjà de la chaleur accablante, de l'insupportable odeur. Et il
y avait toujours, au fond, le compartiment entier de femmes, les dix
pèlerines serrées les unes contre les autres, des jeunes, des vieilles,
toutes de la même laideur triste, qui chantaient violemment, sur un ton
lamentable et faux.
--À quelle heure serons-nous donc à Paris? demanda M. de Guersaint à
Pierre.
--Demain, vers deux heures de l'après-midi, je crois, répondit le
prêtre.
Depuis le départ, Marie regardait ce dernier d'un air d'inquiète
préoccupation, comme hantée par un brusque chagrin qu'elle ne disait
pas. Elle retrouva pourtant son sourire de belle santé reconquise.
--Vingt-deux heures de voyage, ah! ce sera moins long et moins dur que
pour venir!
--Et puis, reprit son père, nous avons semé du monde là-bas, nous sommes
très à l'aise.
En effet, l'absence de madame Maze laissait un coin libre, au bout de la
banquette, que Marie, assise maintenant, n'encombrait plus de son
chariot; et l'on avait même fait passer la petite Sophie dans le
compartiment voisin, où ne se trouvait plus le frère Isidore, ni sa soeur
Marthe, restée en service à Lourdes, disait-on, chez une dame pieuse. De
l'autre côté, madame de Jonquière et soeur Hyacinthe bénéficiaient
également d'une place, celle de madame Vêtu. Elles avaient d'ailleurs eu
l'idée de se débarrasser aussi d'Élise Rouquet, en l'installant avec
Sophie, de façon à ne garder que le ménage Sabathier et la Grivotte.
Grâce à cette organisation nouvelle, on étouffait moins, on pourrait
peut-être dormir un peu.
Le dernier verset du _Magnificat_ venait d'être chanté, ces dames
achevèrent de s'installer le plus confortablement possible, en faisant
leur petit ménage. Il fallut surtout caser les brocs de zinc, pleins
d'eau, qui gênaient leurs jambes. On avait tiré les stores de toutes les
portières de gauche, car le soleil oblique frappait le train, entrait en
nappes ardentes. Mais les derniers orages devaient avoir abattu la
poussière, et la nuit serait certainement fraîche. Puis, la souffrance
était moindre, la mort avait emporté les plus malades, il ne restait là
que des maux stupéfiés, engourdis de fatigue, glissant à une torpeur
lente. Bientôt allait se produire la réaction d'anéantissement dont les
grandes secousses morales sont toujours suivies. Les âmes avaient donné
leur effort, les miracles étaient faits, et la détente commençait, dans
l'hébétude d'un soulagement profond.
Jusqu'à Tarbes, on fut ainsi très occupé, chacun s'arrangea, reprit
possession de sa place. Et, comme on quittait cette station, soeur
Hyacinthe se leva, tapa dans ses mains.
--Mes enfants, il ne faut pas oublier la sainte Vierge, qui a été si
bonne... Commençons le rosaire.
Tout le wagon dit avec elle le premier chapelet, les cinq mystères
joyeux, l'Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Purification et
Jésus retrouvé. Puis, on entonna le cantique: «Contemplons le céleste
archange...», d'une voix si haute, que les paysans, dans les cultures,
levaient la tête, regardaient passer ce train qui chantait.
Marie admirait, au dehors, la campagne vaste, le ciel immense, peu à peu
entièrement dégagé de sa brume de chaleur, devenu d'un bleu éclatant.
C'était la fin délicieuse d'un beau jour. Et ses regards se reportaient,
s'attachaient sur Pierre avec cette muette tristesse qui les avait
voilés déjà, lorsque, devant elle, éclatèrent de furieux sanglots. Le
cantique était fini, madame Vincent criait, bégayait des paroles
confuses, étranglées par les larmes.
--Ah! ma pauvre petite... Ah! mon bijou, mon trésor, ma vie...
Elle était, jusque-là, restée dans son coin, s'enfonçant, disparaissant.
Farouche, elle n'avait pas dit un mot, les lèvres serrées, les paupières
closes, comme pour s'isoler davantage, au fond de son abominable
douleur. Mais, ayant rouvert les yeux, elle venait d'apercevoir la
bretelle de cuir qui pendait près de la portière; et la vue de cette
bretelle que son enfant avait touchée, avec laquelle son enfant avait
joué, la bouleversait d'un désespoir, dont la frénésie emportait toute
sa volonté de silence.
--Ah! ma pauvre petite Rose... Sa petite main avait pris ça, et elle
tournait ça, elle regardait ça, et c'est bien sûr son dernier joujou...
Ah! nous étions là toutes les deux, elle vivait encore, je l'avais
encore sur mes genoux, dans mes bras. C'était encore si bon, si bon!...
Et je ne l'ai plus, et je ne l'aurai jamais plus, ma pauvre petite Rose,
ma pauvre petite Rose!
Égarée, sanglotante, elle regardait ses genoux vides, ses bras vides,
dont elle ne savait plus que faire. Elle y avait si longtemps bercé, si
longtemps porté sa fille, que, maintenant, c'était comme une amputation
dans son être, une fonction de moins, qui la laissait diminuée,
inoccupée, affolée de les sentir inutiles. Et ses bras, ses genoux la
gênaient.
Pierre et Marie, très émus, s'étaient empressés, cherchant de bonnes
paroles, tâchant de consoler la misérable mère. Peu à peu, par les
phrases décousues qui se mêlaient à ses larmes, ils surent le calvaire
qu'elle venait de monter, depuis la mort de sa fille. La veille au
matin, lorsqu'elle l'avait emportée morte dans ses bras, sous l'orage,
elle devait avoir longtemps marché de la sorte, aveugle, sourde, battue
par la pluie torrentielle. Elle ne se souvenait plus des places qu'elle
avait traversées, des rues qu'elle avait suivies, au travers de ce
Lourdes infâme, de ce Lourdes tueur d'enfants, qu'elle maudissait.
--Ah! je ne sais plus, je ne sais plus... Oui, des gens m'ont
recueillie, ont eu pitié de moi, des gens que je ne connais pas, qui
habitent quelque part... Ah! je ne sais plus, quelque part, là-haut,
très loin, à l'autre bout de la ville... Mais sûrement ce sont des gens
très pauvres, parce que je me revois dans une chambre pauvre, avec ma
chère petite, toute froide, qu'ils avaient couchée sur leur lit...
À ce souvenir, une nouvelle crise de sanglots la secoua, l'étouffa.
--Non, non! je ne voulais pas me séparer de son cher petit corps, en le
laissant dans cette ville abominable... Et, je ne peux pas dire au
juste, mais ça doit être les pauvres gens qui m'ont conduite. Nous avons
fait des courses, oh! des courses, nous avons vu tous ces messieurs du
pèlerinage et du chemin de fer... Je leur répétais: «Qu'est-ce que ça
vous fait? Permettez-moi de la ramener à Paris dans mes bras. Je l'ai
apportée comme ça vivante, je puis bien la remporter morte. Personne ne
s'apercevra de rien, on croira qu'elle dort...» Et tout ce monde, toutes
ces autorités ont crié, m'ont renvoyée, comme si je leur demandais des
choses vilaines. Alors, j'ai fini par leur dire des sottises. N'est-ce
pas? quand on fait tant d'histoires, quand on amène tant de malades à
l'agonie, on devrait bien se charger de ramener les morts... Et, à la
gare, savez-vous ce qu'ils ont fini par me demander? trois cents francs!
oui, il paraît que c'est le prix. Seigneur! trois cents francs, à moi
qui suis venue avec trente sous dans ma poche et qui n'en ai plus que
cinq! Je ne les gagne pas en six mois de couture. Ils auraient dû me
demander ma vie, je l'aurais donnée si volontiers... Trois cents francs!
trois cents francs pour ce pauvre petit corps d'oiseau que j'aurais été
si consolée d'emporter sur mes genoux!
Puis, elle ne balbutia plus que des plaintes sourdes.
--Ah! si vous saviez tout ce que les pauvres gens m'ont dit de
raisonnable, pour me décider à partir!... Une ouvrière comme moi, que
son travail attendait, devait retourner à Paris; et puis, je n'avais pas
le moyen de perdre mon billet de retour, il me fallait reprendre le
train à trois heures quarante... Ils ont dit aussi qu'on est bien forcé
d'accepter les choses, quand on n'est pas riche. Il n'y a que les
riches, n'est-ce pas? qui gardent leurs morts, qui font de leurs morts
ce qu'ils veulent... Et je ne me rappelle plus, je ne me rappelle plus
encore une fois! Je ne savais même pas l'heure, jamais je n'aurais été
capable de retrouver la gare. Après l'enterrement, là-bas, dans un
endroit où il y avait deux arbres, ce sont ces pauvres gens qui ont dû
m'emmener de là, à moitié folle, qui m'ont conduite et poussée dans le
wagon, juste au moment où le train partait... Mais quel arrachement,
comme si mon coeur était resté sous la terre! et c'est affreux, cela,
c'est affreux, mon Dieu!
--Pauvre femme! murmura Marie. Ayez du courage, demandez à la sainte
Vierge le secours qu'elle ne refuse jamais aux affligés.
Alors, une rage la secoua.
--Ce n'est pas vrai! la sainte Vierge se moque bien de moi, la sainte
Vierge est une menteuse!... Pourquoi m'a-t-elle trompée? Jamais je ne
serais allée à Lourdes, si je n'avais entendu cette voix dans une
église. Ma fillette vivrait encore, peut-être les médecins me la
sauveraient-ils... Moi qui pour rien au monde n'aurais mis les pieds
chez les curés! Ah! que j'avais raison! Il n'y a pas de sainte Vierge!
il n'y a pas de bon Dieu!
Et elle continua, sans résignation, sans illusion ni espérance,
celle-là, blasphémant avec sa furieuse grossièreté de peuple, clamant la
souffrance de sa chair si rudement, que soeur Hyacinthe dut intervenir.
--Malheureuse, taisez-vous! C'est le bon Dieu qui vous punit en faisant
saigner votre plaie.
La scène avait duré longtemps, et comme on passait à toute vapeur devant
Riscle, elle tapa de nouveau dans ses mains, donnant le signal pour
qu'on chantât le _Laudate, laudate Mariam_.
--Allons, allons, mes enfants, toutes ensemble et de tout votre coeur.
Au ciel et sur terre,
Que toutes les voix
Pour vous, ô ma Mère,
Chantent à la fois.
Laudate, laudate, laudate Mariam.
La voix couverte par ce cantique d'amour, madame Vincent ne sanglotait
plus qu'entre ses deux mains, à bout de révolte, sans force, d'une
faiblesse balbutiante de pauvre femme hébétée de douleur et de
lassitude.
Dans le wagon, après le cantique, la fatigue se fit aussi sentir pour
toutes. Il n'y avait guère que soeur Hyacinthe, si vive, et soeur Claire
des Anges, douce, sérieuse et menue, qui fussent comme au départ de
Paris, comme pendant le séjour à Lourdes, d'une sérénité professionnelle
accoutumée à tout, victorieuse de tout, dans la gaieté claire de leur
guimpe et de leur cornette blanches. Madame de Jonquière, qui n'avait
presque pas dormi depuis cinq jours, faisait des efforts pour tenir
ouverts ses pauvres yeux, ravie du voyage cependant, rentrant avec la
grande joie au coeur d'avoir marié sa fille et de ramener avec elle le
plus beau miracle, une miraculée dont tout le monde parlait. Elle se
promettait bien de dormir cette nuit-là, malgré les durs cahots, reprise
pourtant d'une sourde crainte au sujet de la Grivotte, qui lui
paraissait singulière, excitée, hagarde, avec des yeux troubles, des
joues enfiévrées de taches violâtres. À dix reprises, elle avait voulu
la faire tenir tranquille, sans obtenir d'elle qu'elle ne remuât plus,
les mains jointes, les paupières closes. Heureusement, les autres
malades ne lui donnaient aucune inquiétude, toutes soulagées ou si
lasses, qu'elles sommeillaient déjà. Élise Rouquet s'était acheté un
miroir de poche, un grand miroir rond, dans lequel elle ne se lassait
pas de se regarder, se trouvant belle, constatant de minute en minute
les progrès de sa guérison, avec une coquetterie qui lui faisait pincer
les lèvres, essayer des sourires, maintenant que sa face de monstre
redevenait humaine. Quant à Sophie Couteau, elle jouait gentiment, elle
s'était déchaussée d'elle-même en voyant que personne ne demandait à
examiner son pied, elle répétait que bien sûr elle devait avoir un
caillou dans son bas; et, comme on ne faisait toujours aucune attention
à ce petit pied visité par la sainte Vierge, elle le gardait entre ses
mains, le caressait, semblait ravie de le toucher et de faire joujou
avec.
M. de Guersaint s'était mis debout, accoudé à la cloison, regardant M.
Sabathier.
--Oh! père, père, dit soudain Marie, vois donc cette entaille dans le
bois! C'est la ferrure de mon chariot qui a fait ça!
Ce vestige retrouvé la rendit si heureuse, qu'un instant elle oublia le
secret chagrin qu'elle semblait vouloir taire. De même que madame
Vincent avait sangloté en apercevant la bretelle de cuir, touchée par sa
fillette, elle, brusquement, éclatait de joie, à la vue de cette
écorchure qui lui rappelait son long martyre, à cette place, toute cette
abomination disparue, évanouie comme un cauchemar.
--Dire qu'il y a quatre jours à peine! J'étais couchée là, je ne pouvais
pas bouger, et maintenant, maintenant je vais, je viens, je suis si à
l'aise, mon Dieu!
Pierre et M. de Guersaint lui souriaient. Puis, M. Sabathier, qui avait
entendu, dit lentement:
--C'est bien vrai, on laisse un peu de soi dans les choses, de ses
souffrances, de ses espérances, et quand on les retrouve, elles vous
parlent, elles vous redisent ces choses, qui vous attristent ou vous
égayent.
De son air résigné, il était resté silencieux dans son coin, depuis le
départ de Lourdes; et sa femme elle-même, quand elle lui enveloppait les
jambes, en lui demandant s'il souffrait, n'en tirait que des hochements
de tête. Il ne souffrait pas, mais il était envahi d'un accablement
invincible.
--Ainsi, moi, tenez! continua-t-il, pendant le long voyage, en venant,
je m'étais distrait à compter les frises, au plafond, là-haut. Il y en
avait treize, de la lampe à la portière. Je viens de les recompter, et
il y en a toujours treize, naturellement... C'est comme ce bouton de
cuivre, à côté de moi. Vous ne vous imaginez pas les rêves que j'ai
faits, en le regardant briller, pendant la nuit où monsieur l'abbé nous
a lu l'histoire de Bernadette. Oui, je me voyais guéri, je faisais à
Rome le voyage dont je parle depuis vingt ans, je marchais, je courais
le monde; enfin, des rêves fous et délicieux... Et puis, voilà que nous
retournons à Paris, il y a là-haut treize frises, le bouton brille, tout
ça me dit que je me trouve de nouveau sur cette banquette avec mes
jambes mortes... Allons, c'est entendu, je suis et je resterai une
pauvre vieille bête finie.
Deux grosses larmes parurent dans ses yeux, il devait traverser une
heure d'amertume affreuse. Mais il releva sa grosse tête carrée, à la
mâchoire de patiente obstination.
--C'était la septième année que j'allais à Lourdes, et la sainte Vierge
ne m'a pas écouté. N'importe, ça ne m'empêchera pas d'y retourner
l'année prochaine. Peut-être daignera-t-elle enfin m'entendre.
Lui, ne se révoltait pas. Et Pierre, en causant, resta stupéfait de la
crédulité persistante, vivace, repoussant quand même, dans ce cerveau
cultivé d'intellectuel. De quel ardent désir de guérison et de vie
étaient faits ce refus de l'évidence, cette volonté d'aveuglement? Il
s'entêtait à être sauvé, en dehors de toutes les probabilités
naturelles, quand l'expérience du miracle avait elle-même échoué tant de
fois; et il en était à expliquer son nouvel échec, des distractions
qu'il avait eues devant la Grotte, une contrition sans doute
insuffisante, toutes sortes de petits péchés qui devaient avoir
mécontenté la sainte Vierge. Il se promettait déjà, l'année prochaine,
de faire une neuvaine quelque part, avant de se rendre à Lourdes.
--À propos, reprit-il, vous savez la chance qu'a eue mon remplaçant,
oui! vous vous rappelez, ce tuberculeux pour lequel j'ai donné les
cinquante francs du voyage, en me faisant hospitaliser... Eh bien! il a
été radicalement guéri.
--En vérité, un tuberculeux! s'écria M. de Guersaint.
--Parfaitement, monsieur, guéri comme avec la main!... Je l'avais vu si
bas, si jaune, si efflanqué, et il est venu me rendre visite à
l'Hôpital, tout ragaillardi. Ma foi, je lui ai donné cent sous.
Pierre dut réprimer un sourire, car il savait l'histoire, il la tenait
du docteur Chassaigne. Le miraculé en question était un simulateur,
qu'on avait fini par reconnaître au bureau médical des constatations. Ce
devait être au moins la troisième année qu'il s'y présentait, une
première fois pour une paralysie, la seconde pour une tumeur, toutes
deux guéries de même complètement. Chaque fois, il se faisait promener,
héberger, nourrir, et il ne partait que comblé d'aumônes. Ancien
infirmier des hôpitaux, il se grimait, se transformait, se donnait la
tête de son mal, avec un art si extraordinaire, qu'il avait fallu un
hasard pour que le docteur Bonamy se rendît compte de la supercherie.
D'ailleurs, tout de suite les pères avaient exigé le silence sur
l'aventure. À quoi bon livrer ce scandale aux plaisanteries des
journaux? Quand ils découvraient de la sorte des escroqueries au
miracle, ils se contentaient de faire disparaître les coupables. Les
simulateurs étaient, du reste, assez rares, malgré les joyeuses
histoires répandues sur Lourdes par les esprits voltairiens. Hélas! en
dehors de la foi, la bêtise et l'ignorance suffisaient.
M. Sabathier était très remué par cette idée que le ciel avait guéri cet
homme venu à ses frais, tandis que lui rentrait impotent, réduit au même
état lamentable. Il soupira, il ne put s'empêcher de conclure, avec une
pointe d'envie, dans sa résignation:
--Enfin, que voulez-vous? la sainte Vierge doit bien savoir ce qu'elle
fait. Ce n'est ni vous ni moi, n'est-ce pas? qui irons lui demander
compte de ses actions... Quand il lui plaira de jeter sur moi un regard,
elle me trouvera toujours à ses pieds.
À Mont-de-Marsan, après l'Angélus, soeur Hyacinthe fit dire le second
chapelet, les cinq mystères douloureux: Jésus au Jardin des Oliviers,
Jésus flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus portant sa croix, Jésus
mourant sur la croix. Et l'on dîna ensuite dans le wagon, car il n'y
avait pas d'arrêt avant Bordeaux, où l'on devait arriver seulement à
onze heures du soir. Tous les paniers des pèlerins étaient bourrés de
provisions, sans compter le lait, le bouillon, le chocolat, les fruits
que soeur Saint-François avait envoyés de la cantine. Puis, des partages
fraternels se faisaient: on mangeait sur ses genoux, on voisinait,
chaque compartiment n'était plus qu'une tablée de hasard, une dînette où
chacun apportait son écot. Et l'on avait fini, on remballait le reste du
pain et les papiers gras, lorsqu'on passa devant Morcenx.
--Mes enfants, dit soeur Hyacinthe en se levant, la prière du soir!
Alors, il y eut un bourdonnement confus, des _Pater_, des _Ave_, un
examen de conscience, un acte de contrition, un abandon de soi-même à
Dieu, à la sainte Vierge et aux saints, tout un remerciement de
l'heureuse journée, que termina une prière pour les vivants et pour les
fidèles trépassés.
--À dix heures, quand nous serons à Lamothe, reprit la religieuse, je
vous préviens que je ferai faire le silence. Mais je crois que vous
allez être bien sages et qu'on n'aura pas besoin de vous bercer.
Cela fit rire. Il était huit heures et demie, une nuit lente avait
submergé la campagne. Seuls, les coteaux gardaient l'adieu vague du
crépuscule, tandis que la nappe épaissie des ténèbres noyait les terres
basses. Le train, à toute vapeur, déboucha dans une immense plaine; et
il n'y eut plus que cette mer d'ombre où il roulait sans fin, sous un
ciel d'un bleu noir, criblé d'étoiles.
Depuis un instant, Pierre s'étonnait des allures de la Grivotte. Pendant
que les pèlerins et les malades s'assoupissaient déjà, affaissés parmi
les bagages, que balançaient les continuelles secousses, elle s'était
levée toute droite, elle se cramponnait à la cloison, dans une angoisse
brusque. Et, sous la lampe, dont la pâle lueur jaune dansait, elle
apparaissait comme amaigrie de nouveau, la face livide et torturée.
--Madame, prenez garde, elle va tomber! cria le prêtre à madame de
Jonquière, qui, les paupières closes, cédait au sommeil.
Celle-ci se hâta. Mais soeur Hyacinthe s'était retournée d'un mouvement
plus vif. Et elle reçut dans les bras la Grivotte, qu'un furieux accès
de toux abattait sur la banquette. Pendant cinq minutes, la misérable
étouffa, secouée d'une telle quinte que son pauvre corps en craquait.
Puis, des filets rouges coulèrent, elle cracha le sang à pleine gorge.
--Mon Dieu! mon Dieu! ça la reprend! répétait madame de Jonquière
désespérée. Et je m'en doutais, je n'étais pas tranquille, à la voir si
singulière... Attendez, je vais m'asseoir près d'elle.
La religieuse n'y consentit pas.
--Non, non, madame, dormez un peu, je veillerai... Vous n'avez pas
l'habitude, vous finiriez par vous rendre malade, vous aussi.
Et elle s'installa, elle garda contre son épaule la tête de la Grivotte,
dont elle essuyait les lèvres sanglantes. La crise se calma, mais la
faiblesse revenait si grande, que la malheureuse eut à peine la force de
bégayer:
--Oh! ce n'est rien, ce n'est rien du tout... Je suis guérie, je suis
guérie, guérie complètement!
Pierre restait bouleversé. Cette foudroyante rechute avait glacé le
wagon. Beaucoup se soulevaient, regardaient avec terreur. Puis, tous se
renfoncèrent dans leur coin, personne ne parla, personne ne bougea plus.
Et Pierre songeait à l'étonnant cas médical offert par cette fille, les
forces rétablies là-bas, le gros appétit, les longues courses, le visage
rayonnant, les membres dansants, puis ce sang craché, cette toux, cette
face plombée d'agonisante, le brutal retour de la maladie, quand même
victorieuse. Était-ce donc une phtisie particulière, compliquée d'une
névrose? Était-ce même quelque autre maladie, un mal inconnu qui faisait
tranquillement son oeuvre, au milieu des diagnostics contradictoires? La
mer des ignorances et des erreurs commençait, ces ténèbres où se débat
encore la science humaine. Et il revoyait le docteur Chassaigne hausser
les épaules de dédain, tandis que le docteur Bonamy, plein de sérénité,
continuait tranquillement sa besogne des constatations, dans l'absolue
certitude que personne ne lui prouverait l'impossibilité de ses
miracles, pas plus qu'il n'aurait pu en démontrer la possibilité
lui-même.
--Oh! je n'ai pas peur, bégayait toujours la Grivotte, ils me l'ont bien
tous dit là-bas, je suis guérie, guérie complètement!
Le wagon roulait, roulait dans la nuit noire. Chacun prenait ses
dispositions, s'allongeait pour dormir plus à l'aise. On força madame
Vincent à s'étendre sur la banquette, on lui donna un oreiller, où elle
pût reposer sa pauvre tête endolorie; et, devenue d'une docilité
d'enfant, hébétée, elle sommeillait dans une torpeur de cauchemar, avec
de grosses larmes silencieuses qui continuaient à couler de ses yeux
clos. Élise Rouquet, elle aussi, ayant toute une banquette à elle,
s'apprêtait à s'y coucher; mais, la face toujours dans son miroir, elle
faisait auparavant une grande toilette de nuit, se nouait sur la tête le
fichu noir qui lui avait servi à cacher sa plaie, regardait si elle
était belle ainsi, avec sa lèvre désenflée. Et, de nouveau, Pierre
s'étonnait de cette plaie en voie de guérison, sinon guérie, de ce
visage de monstre qu'on pouvait maintenant regarder sans horreur. La mer
des incertitudes recommençait. N'était-ce même pas un vrai lupus?
n'était-ce qu'une sorte inconnue d'ulcère, d'origine hystérique? Ou bien
fallait-il admettre que certains lupus mal étudiés, provenant de la
mauvaise nutrition de la peau, pouvaient être amendés par une grande
secousse morale? C'était un miracle, à moins que, dans trois semaines,
dans trois mois ou dans trois ans, il ne reparût, comme la phtisie de la
Grivotte.
Il était dix heures, tout le wagon s'ensommeillait, quand on quitta
Lamothe. Soeur Hyacinthe, qui avait gardé sur ses genoux la tête de la
Grivotte assoupie, ne put se lever; et elle se contenta de dire, pour la
forme, d'une voix légère, qui se perdit dans le grondement des roues:
--Le silence, le silence, mes enfants!
Mais quelque chose continua de remuer, au fond d'un compartiment voisin,
un bruit qui l'agaçait et qu'elle finit par comprendre.
--Sophie, qu'est-ce que vous avez donc à donner des coups de pied dans
la banquette? Il faut dormir, mon enfant.
--Je ne donne pas de coups de pied, ma soeur. C'est une clef qui roulait
sous mon soulier.
--Comment, une clef? Passez-la-moi.
Elle l'examina: une très pauvre, une très vieille clef, noirâtre,
amincie et polie par l'usage, dont l'anneau, ressoudé, gardait la
cicatrice. Tout le monde s'était fouillé, personne n'avait perdu de
clef.
--J'ai trouvé ça dans le coin, reprit Sophie. Ça doit être à l'homme.
--Quel homme? demanda la religieuse.
--Mais l'homme qui est mort là.
On l'avait déjà oublié. Soeur Hyacinthe se rappela: oui, oui, c'était
sûrement à l'homme, car elle avait entendu tomber quelque chose, pendant
qu'elle lui épongeait le front. Et elle retournait la clef, elle
continuait à la regarder, dans sa laideur de pauvre clef lamentable, de
clef désormais inutile, qui n'ouvrirait jamais plus la serrure inconnue,
quelque part, au fond du vaste monde. Un instant, elle voulut la mettre
dans sa poche, par une sorte de pitié pour ce petit morceau de fer si
humble, si mystérieux, tout ce qui restait de l'homme. Puis, la pensée
dévote lui vint qu'il ne fallait s'attacher à rien sur cette terre; et,
par la glace baissée à demi, elle lança la clef, qui alla tomber dans la
nuit noire.
--Sophie, il ne faut plus jouer, il faut dormir, reprit-elle. Allons,
allons, mes enfants, le silence!
Ce fut seulement après le court arrêt à Bordeaux, vers onze heures et
demie, que le sommeil reprit et accabla le wagon entier. Madame de
Jonquière n'avait pu lutter davantage, la tête contre le bois de la
cloison, la face heureuse dans sa fatigue. Les Sabathier dormaient de
même, sans un souffle; tandis que pas un bruit non plus ne venait de
l'autre compartiment, celui que Sophie Couteau et Élise Rouquet
occupaient, allongées face à face sur les banquettes. De temps à autre,
une plainte sourde s'élevait, un cri étranglé de douleur ou d'épouvante,
qui s'échappait des lèvres de madame Vincent assoupie, torturée de
mauvais rêves. Et il ne restait guère que soeur Hyacinthe les yeux grands
ouverts, très préoccupée de l'état de la Grivotte, immobile maintenant,
comme assommée, respirant avec effort, d'un râle continu. D'un bout à
l'autre de ce dortoir mouvant, secoué par la trépidation du train lancé
à toute vapeur, les pèlerins et les malades s'abandonnaient, des membres
pendaient, des têtes roulaient, sous la pâle lueur dansante des lampes.
Au fond, dans le compartiment des dix pèlerines, c'était un pêle-mêle
lamentable de pauvres figures laides, les vieilles, les jeunes, que le
sommeil semblait avoir foudroyées à la fin d'un cantique, la bouche
ouverte. Et une grande pitié montait de ces tristes gens, las, écrasés
par cinq journées d'espoirs fous, d'extases infinies, qui allaient, le
lendemain, se réveiller à la dure réalité de l'existence.
Alors, Pierre se sentit comme seul avec Marie. Elle n'avait pas voulu
s'allonger sur la banquette, disant qu'elle était restée trop longtemps
couchée, pendant sept ans; et lui, pour donner de l'aise à M. de
Guersaint, qui, depuis Bordeaux, avait repris son profond sommeil
d'enfant, était venu s'asseoir près d'elle. La clarté de la lampe la
gênait, il tira l'écran, ils se trouvèrent dans l'ombre, une ombre
transparente, infiniment douce. À ce moment, le train devait rouler en
plaine, il glissait dans la nuit, comme en un vol sans fin, avec un
bruit d'ailes énorme et régulier. Par la glace qu'ils avaient baissée,
une fraîcheur exquise venait des champs noirs, des champs insondables,
où ne luisait même pas la petite lueur perdue d'un village. Un instant,
il s'était tourné vers elle, il avait vu qu'elle tenait ses yeux fermés.
Mais il devinait qu'elle ne dormait pas, goûtant ce grand calme, dans ce
grondement de foudre, dans cette fuite à toute vapeur au fond des
ténèbres; et, comme elle, il ferma les paupières, il rêva longuement.
Une fois encore, le passé s'évoquait, la petite maison de Neuilly, le
baiser qu'ils avaient échangé près de la haie en fleur, sous les arbres
criblés de soleil. Comme cela était loin déjà, et quel parfum en avait
gardé sa vie entière! Ensuite, l'amertume lui revenait du jour où il
s'était fait prêtre. Jamais elle ne devait être femme, il avait consenti
à n'être plus un homme, et ce serait leur éternel malheur, puisque la
nature ironique allait refaire d'elle une épouse et une mère. Encore
s'il avait conservé la foi, il y aurait trouvé l'éternelle consolation.
Mais, vainement, il avait tout tenté pour la reconquérir: son voyage à
Lourdes, ses efforts devant la Grotte, son espoir, un instant, qu'il
finirait par croire, si Marie était miraculeusement guérie; puis la
ruine totale, irrémédiable, lorsque la guérison annoncée s'était
scientifiquement produite. Et leur idylle si pure et si douloureuse, la
longue histoire de leur tendresse trempée de larmes, se déroulait aussi.
Elle-même, ayant pénétré son triste secret, n'était venue à Lourdes que
pour demander au ciel le miracle de sa conversion. Pendant la procession
aux flambeaux, lorsqu'ils étaient restés seuls sous les arbres, dans le
parfum des roses invisibles, ils avaient prié l'un pour l'autre, perdus
l'un dans l'autre, avec l'ardent désir de leur mutuel bonheur. Devant la
Grotte encore, elle avait supplié la sainte Vierge de l'oublier, elle,
et de le sauver, lui, si elle ne pouvait obtenir qu'une grâce de son
divin Fils. Puis, guérie, hors d'elle, soulevée d'amour et de
reconnaissance, emportée par les rampes avec son chariot, jusqu'à la
Basilique, elle s'était crue exaucée, elle lui avait crié sa joie d'être
tous les deux sauvés ensemble, ensemble! Ah! ce mensonge, ce mensonge
d'affection et de charité, l'erreur où il la laissait depuis ce moment,
de quel poids il lui écrasait le coeur! C'était la dalle pesante qui,
maintenant, le murait au fond de son sépulcre volontaire. Il se
rappelait l'affreuse crise dont il avait faillir mourir, dans l'ombre de
la Crypte, ses sanglots, sa brutale révolte d'abord, son besoin de la
garder pour lui seul, de la posséder, puisqu'il la savait sienne, toute
cette passion grondante de sa virilité réveillée, qui peu à peu,
ensuite, s'était rendormie, noyée sous le ruissellement de ses pleurs;
et, pour ne pas détruire en elle la divine illusion, cédant à une
fraternelle pitié, il avait fait cet héroïque serment de lui mentir,
dont il agonisait.
Pierre, dans sa rêverie, frémit alors. Aurait-il la force de le tenir
toujours, ce serment? À la gare, lorsqu'il l'attendait, ne venait-il pas
de surprendre en son coeur une impatience, un besoin jaloux de quitter ce
Lourdes trop aimé, avec le vague espoir qu'elle redeviendrait à lui, au
loin? S'il n'avait pas été prêtre pourtant, il l'aurait épousée. Quel
ravissement, quelle existence de félicité adorable, se donner tout à
elle, la prendre toute, revivre dans le cher enfant qui naîtrait! Il n'y
avait sûrement de divin que la possession, la vie qui se complète et qui
enfante. Et son rêve dévia, il se vit marié, cela l'emplit d'une joie si
vive, qu'il se demanda pourquoi ce rêve était irréalisable. Elle avait
l'ignorance d'une fillette de dix ans, il l'instruirait, il lui referait
une âme. Cette guérison qu'elle croyait devoir à la sainte Vierge, elle
comprendrait qu'elle lui venait de la Mère unique, de l'impassible et
sereine nature. Mais, à mesure qu'il arrangeait ainsi les choses, une
sorte de terreur sacrée grandissait en lui, remontant de son éducation
religieuse. Grand Dieu! ce bonheur humain dont il la voulait combler,
savait-il s'il vaudrait jamais la sainte ignorance, l'enfantine naïveté
où elle vivait? Quels reproches plus tard, si elle n'était pas heureuse!
Puis, quel drame de conscience, jeter la soutane, épouser cette
miraculée d'hier, dévaster assez sa foi pour l'amener au consentement de
ce sacrilège! Et, cependant, là était la bravoure, là était la raison,
la vie, le vrai homme, la vraie femme, l'union nécessaire et grande.
Pourquoi donc, mon Dieu! n'osait-il pas? Une horrible tristesse égarait
sa songerie, il n'entendait plus que son pauvre coeur souffrir.
Le train roulait avec son énorme battement d'ailes, il n'y avait
toujours d'éveillée que soeur Hyacinthe, dans le sommeil accablé du
wagon; et, à ce moment, Marie, se penchant vers Pierre, lui dit
doucement:
--C'est singulier, mon ami, je tombe de sommeil, et je ne puis dormir.
Puis, avec un léger rire:
--J'ai Paris dans la tête.
--Comment, Paris?
--Oui, oui, je songe qu'il m'attend, que je vais y rentrer... Ah! ce
Paris dont je ne connais rien, il va falloir y vivre!
Ce fut pour Pierre une angoisse. Il l'avait bien prévu, elle ne pouvait
plus être à lui, elle serait aux autres. Paris allait la lui prendre, si
Lourdes la lui rendait. Et il s'imaginait cette ignorante faisant
fatalement son éducation de femme. La petite âme toute blanche, restée
candide, chez la grande fille de vingt-trois ans, l'âme que la maladie
avait mise à l'écart, loin de la vie, loin des romans même, serait bien
vite mûre, maintenant qu'elle reprenait son libre vol. Il voyait la
jeune fille rieuse, bien portante, courant partout, regardant,
apprenant, rencontrant un jour le mari qui achèverait de l'instruire.
--Alors, vous vous promettez de vous amuser, à Paris?
--Moi! mon ami, oh! que dites-vous là?... Est-ce que nous sommes assez
riches pour nous amuser!... Non, je songeais à ma pauvre soeur Blanche,
je me demandais ce que j'allais pouvoir faire, à Paris, afin de la
soulager un peu. Elle est si bonne, elle se donne tant de mal, je ne
veux pas qu'elle continue à gagner seule tout l'argent.
Et, après un nouveau silence, comme lui-même se taisait, très ému:
--Autrefois, avant de souffrir trop, je peignais assez bien la
miniature. Vous vous souvenez, j'avais fait un portrait de papa très
ressemblant, que tout le monde trouvait très joli... Vous m'aiderez,
n'est-ce pas? Vous me chercherez des portraits.
Puis, elle parla de cette vie nouvelle qu'elle allait mener. Elle
voulait arranger sa chambre, la faire tendre d'une cretonne à petites
fleurs bleues, sur ses premières économies. Blanche lui avait parlé des
grands magasins, où l'on achetait tout à bon compte. Ce serait si
amusant, de sortir avec Blanche, de galoper un peu, elle qui ne
connaissait rien, qui n'avait jamais rien vu, clouée dans un lit depuis
son enfance. Et Pierre, calmé un instant, souffrait de nouveau, en
sentant chez elle cette envie brûlante de vivre, cette ardeur à tout
voir, tout connaître, tout goûter. C'était enfin l'éveil de la femme
qu'elle devait devenir, qu'il avait autrefois devinée, adorée dans
l'enfant, une chère créature de gaieté et de passion, avec sa bouche
fleurie, ses yeux d'étoiles, son teint de lait, ses cheveux d'or, toute
resplendissante de la joie d'être.
--Oh! je travaillerai, je travaillerai! et puis, vous avez raison,
Pierre, je m'amuserai aussi, parce que ce n'est point un mal, n'est-ce
pas? que d'être joyeuse.
--Non, non, sûrement, Marie.
--Le dimanche, nous irons à la campagne, oh! très loin, dans les bois,
où il y aura de beaux arbres... Nous irons également au théâtre, si papa
nous y mène. On m'a dit qu'il y a beaucoup de pièces qu'on peut
entendre... Mais ce n'est pas tout ça, d'ailleurs. Pourvu que je sorte,
que j'aille dans les rues, que je voie des choses, je serai si heureuse,
je rentrerai si gaie!... C'est si bon de vivre, n'est-ce pas, Pierre?
--Oui, oui, Marie, c'est très bon.
Un petit froid de mort l'envahissait, il agonisait du regret de n'être
plus un homme. Pourquoi donc, puisqu'elle le tentait ainsi, avec sa
candeur irritante, ne lui disait-il pas la vérité qui le ravageait? Il
l'aurait prise, il l'aurait conquise. Jamais débat plus affreux ne
s'était livré dans son coeur et dans sa volonté. Un moment, il fut sur
le point de prononcer les mots irréparables. Mais, déjà, elle reprenait
de sa voix d'enfant joueuse:
--Oh! voyez donc ce pauvre papa, est-il content de dormir si fort!
En effet, sur la banquette, en face d'eux, M. de Guersaint dormait d'un
air béat, comme dans son lit, sans paraître avoir conscience des
continuelles secousses. Ce roulis, ce tangage monotones semblaient du
reste n'être plus que le bercement qui alourdissait le sommeil du wagon
entier. C'était l'abandon complet, l'anéantissement des corps, au milieu
du désordre des bagages, écroulés eux aussi, comme assoupis sous la
lueur fumeuse des lampes. Et le grondement rythmé des roues ne cessait
pas, dans l'inconnu des ténèbres où le train roulait toujours. Parfois
seulement, devant une gare, sous un pont, le vent de la course
s'engouffrait, une tempête soufflait brusquement. Puis, le grondement
berceur recommençait, uniforme, à l'infini.
Marie prit doucement la main de Pierre. Ils étaient si perdus, si seuls,
parmi tout ce monde anéanti, dans cette grande paix grondante du train
lancé au travers de la nuit noire. Une tristesse, la tristesse qu'elle
avait jusque là cachée, venait de reparaître, noyant d'ombre ses grands
yeux bleus.
--Mon bon Pierre, vous viendrez souvent avec nous, n'est-ce pas?
Il avait tressailli, en sentant sa petite main serrer la sienne. Son
coeur était sur ses lèvres, il se décidait à parler. Pourtant, il se
retint encore, il balbutia:
--Marie, je ne suis pas toujours libre, un prêtre ne peut aller partout.
--Un prêtre, répéta-t-elle, oui, oui, un prêtre, je comprends...
Alors, ce fut elle qui parla, qui confessa le secret mortel dont son
coeur étouffait depuis le départ. Elle se pencha encore, reprit à voix
plus basse:
--Écoutez, mon bon Pierre, je suis affreusement triste. J'ai l'air
d'être contente, mais la mort est dans mon âme... Vous m'avez menti,
hier.
Il s'effara, il ne comprit pas d'abord.
--Je vous ai menti, comment?
Une sorte de honte la retenait, elle hésita encore, au moment de
descendre dans ce mystère d'une conscience qui n'était pas la sienne.
Puis, en amie, en soeur:
--Oui, vous m'avez laissé croire que vous étiez sauvé avec moi, et ce
n'était pas vrai, Pierre, vous n'avez pas retrouvé la foi perdue.
Grand Dieu! elle savait. Ce fut pour lui une désolation, une telle
catastrophe, qu'il en oublia son tourment. D'abord, il voulut s'entêter
dans son mensonge de fraternelle charité.
--Mais je vous assure, Marie! D'où peut vous venir une idée si vilaine?
--Oh! mon ami, taisez-vous, par pitié! Ça me ferait trop de peine, si
vous me mentiez davantage... Tenez! c'est là-bas, à la gare, au moment
de partir, quand le malheureux homme a été mort. Le bon abbé Judaine
s'est agenouillé, a dit des prières pour le repos de cette âme révoltée.
Et j'ai tout senti, j'ai tout compris, lorsque j'ai vu que vous ne vous
mettiez pas à genoux, que la prière ne montait pas également à vos
lèvres.
--En vérité, Marie, je vous assure...
--Non, non, vous n'avez pas prié pour le mort, vous ne croyez plus... Et
puis, c'est autre chose aussi, c'est tout ce que je devine, tout ce qui
me vient de vous, un désespoir que vous ne pouvez cacher, une mélancolie
de vos pauvres yeux, dès qu'ils rencontrent les miens... La sainte
Vierge ne m'a pas exaucée, ne vous a pas rendu la foi, et je suis bien
malheureuse!
Elle pleurait, une larme chaude tomba sur la main du prêtre, qu'elle
tenait toujours. Cela le bouleversa, il cessa de lutter, avouant,
laissant à son tour couler ses larmes, tandis qu'il bégayait à voix très
basse:
--Oh! Marie, je suis bien malheureux aussi, oh! bien malheureux!
Un instant, ils se turent, dans leur cruel chagrin de sentir entre eux
l'abîme de leurs croyances. Ils ne seraient jamais plus étroitement l'un
à l'autre, ils se désespéraient surtout de leur impuissance à se
rapprocher, définitive désormais, puisque le ciel lui-même avait refusé
de renouer le lien. Côte à côte, ils pleuraient sur leur séparation.
--Moi, reprit-elle douloureusement, moi qui avais tant prié pour votre
conversion, moi qui étais si heureuse!... Il m'avait semblé que votre
âme se fondait dans mon âme, et cela était si délicieux d'avoir été
sauvés ensemble, ensemble! Je me sentais des forces pour vivre, oh! des
forces à soulever le monde.
Il ne répondait pas, ses pleurs continuaient à couler sans fin.
--Et dire, reprit-elle, que j'ai été guérie seule, que j'ai eu ce grand
bonheur sans vous! C'est de vous voir si abandonné, si désolé, qui me
déchire le coeur, lorsque, moi, je suis comblée de grâce et de joie...
Ah! que la sainte Vierge a été sévère! Pourquoi n'a-t-elle pas guéri
votre âme, en même temps qu'elle guérissait mon corps?
L'occasion dernière se présentait, il aurait dû parler, faire enfin chez
cette innocente la clarté de la raison, lui expliquer le miracle, pour
que la vie, après avoir accompli en elle son oeuvre de santé, achevât son
triomphe en les jetant aux bras l'un de l'autre. Lui aussi était guéri,
l'intelligence saine désormais, et ce n'était point d'avoir perdu la
foi, c'était de la perdre elle-même qu'il pleurait. Mais une invincible
pitié l'envahissait, dans son grand chagrin. Non, non! il ne
troublerait pas cette âme, il ne lui enlèverait pas sa croyance, qui,
peut-être un jour, serait son unique soutien, au milieu des douleurs de
ce monde. On ne peut demander encore ni aux enfants ni aux femmes
l'héroïsme amer de la raison. Il n'en avait pas la force, il pensait
même n'en avoir pas le droit. Cela lui aurait paru un viol, un meurtre
abominable. Et il ne parla point, ses larmes coulèrent plus brûlantes,
dans cette immolation de son amour, le sacrifice désespéré de son
bonheur à lui, pour qu'elle restât candide, ignorante et joyeuse.
--Oh! Marie, que je suis malheureux! Il n'y a pas sur les routes, il n'y
a pas dans les bagnes de malheureux qui soient plus malheureux que
moi!... Oh! Marie, si vous saviez, si vous saviez comme je suis
malheureux!
Elle fut éperdue, elle le saisit entre ses bras tremblants, voulut le
consoler d'une fraternelle étreinte. À ce moment, la femme qui
s'éveillait en elle devina tout, sanglota elle aussi de toutes les
volontés humaines et divines qui les séparaient. Elle n'avait jamais
encore songé à ces choses, elle entrevoyait soudain la vie avec ses
passions, ses luttes, ses souffrances; et elle cherchait ce qu'elle
allait dire pour apaiser un peu ce coeur saignant, et elle balbutiait
très bas, navrée de ne rien trouver d'assez doux:
--Je sais, je sais...
Puis, elle trouva; et, comme si ce qu'elle avait à dire ne pouvait être
entendu que des anges, elle s'inquiéta, elle regarda autour d'elle, dans
le wagon. Mais il semblait que le sommeil s'y fût alourdi encore. Son
père dormait toujours, avec son innocence de grand enfant. Pas un des
pèlerins, pas un des malades n'avait bougé, dans le rude bercement qui
les emportait. Soeur Hyacinthe elle-même, cédant à l'écrasante fatigue,
venait de fermer les paupières, après avoir, à son tour, tiré l'écran,
sur la lampe de son compartiment. Il n'y avait plus là qu'une ombre
vague, des corps indistincts parmi des objets sans nom, à peine des
apparences, qu'un souffle de tempête, une fuite furieuse charriait sans
fin au fond des ténèbres. Et elle se méfia aussi de cette campagne
noire, dont l'inconnu défilait aux deux côtés du train, sans qu'on pût
même savoir quelles forêts, quelles rivières, quelles collines on
traversait. Tout à l'heure, des étincelles vives avaient paru, peut-être
des forges lointaines, des lampes tristes de travailleurs ou de malades;
mais, de nouveau, la nuit coulait profonde, la mer obscure, infinie,
innomée, où l'on était toujours plus loin, ailleurs et nulle part.
Marie, alors, prise d'une pudique confusion, rougissante au milieu de
ses pleurs, mit ses lèvres à l'oreille de Pierre.
--Écoutez, mon ami... Il y a un grand secret entre la sainte Vierge et
moi. Je lui avais juré de ne le dire à personne. Mais vous êtes trop
malheureux, vous souffrez trop, et elle me pardonnera, je vais vous le
confier.
Puis, dans un souffle:
--Pendant la nuit d'amour, vous savez, la nuit d'extase brûlante que
j'ai passée devant la Grotte, je me suis engagée par un voeu, j'ai promis
à la sainte Vierge de lui faire le don de ma virginité, si elle me
guérissait... Elle m'a guérie, et jamais, vous entendez, Pierre! jamais
je n'épouserai personne.
Ah! quelle douceur inespérée! il crut qu'une rosée tombait sur son
pauvre coeur meurtri. Ce fut un charme divin, un soulagement délicieux.
Si elle n'était à aucun autre, elle serait donc un peu à lui toujours.
Comme elle avait compris son mal, et ce qu'il fallait dire, pour lui
rendre l'existence possible encore!
Il voulut, à son tour, trouver des paroles heureuses, la remercier,
promettre que, lui aussi, ne serait jamais qu'à elle, l'aimerait sans
fin, ainsi qu'il l'aimait depuis l'enfance, en chère créature dont
l'unique baiser, autrefois, avait suffi pour parfumer toute sa vie. Mais
elle le fit taire, inquiète déjà, craignant de gâter cette minute si
pure.
--Non, non! mon ami, ne disons rien de plus. Ce serait mal peut-être...
Je suis très lasse, je vais dormir tranquille maintenant.
Et elle resta la tête contre son épaule, elle s'endormit tout de suite,
en soeur confiante. Lui, un instant, se tint éveillé, dans ce douloureux
bonheur du renoncement qu'ils venaient de goûter ensemble. Cette fois,
c'était bien fini, le sacrifice était consommé. Il vivrait solitaire, en
dehors de la vie des autres hommes. Jamais il ne connaîtrait la femme,
jamais un être vivant ne naîtrait de lui. Il n'avait plus que l'orgueil
consolateur de ce suicide accepté, voulu, dans la grandeur désolée des
existences hors nature.
Mais la fatigue l'accabla lui-même, ses paupières se fermèrent, il
s'endormit à son tour. Puis, sa tête glissa, sa joue vint toucher la
joue de son amie, qui dormait très douce, le front contre son épaule.
Alors, leurs chevelures se mêlèrent. Elle avait ses cheveux d'or, ses
cheveux royaux dénoués à demi; et il en eut la face baignée, il rêva
dans l'odeur de ses cheveux. Sans doute, le même songe de béatitude les
visitait à la fois, car leurs figures tendres avaient pris la même
expression de ravissement, ils riaient tous les deux aux anges. C'était
l'abandon chaste et passionné, l'innocence de ce sommeil de hasard, qui
les mettait ainsi aux bras l'un de l'autre, les membres joints, les
lèvres tièdes et rapprochées, confondant les haleines, comme des enfants
nus couchés dans le même berceau. Et telle fut la nuit de leurs noces,
la consommation du mariage spirituel où ils devaient vivre, un
anéantissement délicieux de lassitude, à peine un rêve fuyant de
possession mystique, au milieu de ce wagon de misère et de souffrance,
qui roulait, roulait toujours dans la nuit noire. Des heures, des heures
coulèrent, les roues grondaient, les bagages se balançaient aux patères;
tandis que, des corps entassés, écrasés, ne montait que la fatigue
énorme, la grande courbature physique du pays des miracles, au retour du
surmenage des âmes.
À cinq heures, enfin, comme le soleil se levait, il y eut un réveil
brusque, l'entrée retentissante dans une grande gare, des appels
d'employés, des portières qui s'ouvraient, du monde qui se bousculait.
On était à Poitiers, et tout le wagon se trouva debout, au milieu d'un
bruit de voix, d'exclamations et de rires.
C'était la petite Sophie Couteau qui descendait là et qui faisait ses
adieux. Elle embrassa toutes ces dames, elle passa même par-dessus la
cloison, pour aller prendre congé de soeur Claire des Anges, que personne
n'avait revue depuis la veille, disparue dans son coin, menue et
silencieuse, avec ses yeux de mystère. Puis, l'enfant revint, prit son
petit paquet, se montra gentille surtout pour soeur Hyacinthe et pour
madame de Jonquière.
--Au revoir, ma soeur! au revoir, madame!... Je vous remercie de toutes
vos bontés.
--Il faudra revenir l'année prochaine, mon enfant.
--Oh! ma soeur, je n'y manquerai pas! C'est mon devoir.
--Et, chère petite, conduisez-vous bien, portez-vous bien, pour que la
sainte Vierge soit fière de vous.
--Bien sûr, madame, elle a été si bonne, ça m'amuse tant de retourner la
voir!
Quand elle fut sur le quai, tous les pèlerins du wagon se penchèrent, la
suivirent avec des visages heureux, des saluts, des cris.
--À l'année prochaine! à l'année prochaine!
--Oui, oui, merci bien! À l'année prochaine!
On ne devait dire la prière du matin qu'à Châtellerault. Après l'arrêt à
Poitiers, lorsque, de nouveau, le train roula, dans le petit frisson
frais du matin, M. de Guersaint déclara de son air gai qu'il avait
supérieurement dormi, malgré la dureté de la banquette. Madame de
Jonquière, elle aussi, se félicitait de ce bon repos dont elle avait
tant besoin, un peu confuse pourtant d'avoir laissé soeur Hyacinthe
veiller seule sur la Grivotte, qui maintenant grelottait d'une fièvre
intense, reprise de son horrible toux. Les autres pèlerines faisaient un
bout de toilette, les dix femmes du fond rattachaient leurs fichus,
renouaient les brides de leurs bonnets, avec une sorte d'inquiétude
pudique, dans leur laideur pauvre et triste. Attentive, le visage sur
son miroir, Élise Rouquet n'en finissait pas de s'examiner le nez, la
bouche, les joues, s'admirant, se buvant, trouvant qu'elle redevenait
décidément très bien.
Et ce fut alors que Pierre et Marie eurent encore une grande pitié, en
regardant madame Vincent que rien n'avait pu tirer de la torpeur où elle
était, ni l'arrêt tumultueux à Poitiers, ni le bruit des voix depuis
qu'on roulait de nouveau. Anéantie sur la banquette, elle n'avait pas
rouvert les yeux, elle sommeillait toujours, tourmentée de rêves
atroces. Et, tandis que de grosses larmes continuaient à couler de ses
paupières closes, elle venait de saisir l'oreiller qu'on l'avait forcée
de prendre, elle le serrait sur sa poitrine, étroitement, dans quelque
cauchemar de sa maternité souffrante. Ses pauvres bras de mère si
longtemps chargés de sa fillette moribonde, ses bras inoccupés, vides à
jamais, avaient trouvé ce coussin, dans son sommeil, et ils s'y étaient
noués comme sur un fantôme, d'une étreinte aveugle.
Mais M. Sabathier avait le réveil joyeux. Pendant que madame Sabathier
remontait la couverture, en enveloppait soigneusement ses jambes
mortes, il se mit à causer, l'oeil brillant, rendu à la grâce de
l'illusion. Il disait qu'il avait rêvé de Lourdes, que la sainte Vierge
s'était penchée vers lui, avec un sourire de bienveillante promesse. Et,
devant madame Vincent, cette mère dont elle avait laissé mourir la
fille, devant la Grivotte, la misérable femme guérie par elle, retombée
si rudement à son mal mortel, il se réjouissait, il répétait à M. de
Guersaint, d'un air d'absolue certitude:
--Oh! monsieur, je vais rentrer chez moi bien tranquille... L'année
prochaine, je serai guéri... Oui, oui! comme le criait tout à l'heure
cette chère mignonne: à l'année prochaine! à l'année prochaine!
C'était l'illusion indestructible, victorieuse même de la certitude,
l'éternelle espérance qui ne voulait pas mourir, qui repoussait plus
vivace, après chaque défaite, sur les ruines de tout.
À Châtellerault, soeur Hyacinthe fit dire la prière du matin, le _Pater_
et l'_Ave_, le _Credo_, un appel à Dieu pour lui demander le bonheur
d'une journée glorieuse. Ô mon Dieu! donnez-moi assez de force pour
éviter tout le mal pour pratiquer tout le bien, pour souffrir toutes le
peines!
V
Et le voyage continua, le train roula, roula toujours. À Sainte-Maure,
on dit les prières de la messe, et l'on chanta le Credo, à
Saint-Pierre-des-Corps. Mais les exercices de piété n'étaient plus si
goûtés, le zèle se ralentissait un peu, dans la fatigue croissante de ce
retour, après une si longue exaltation des âmes. Aussi soeur Hyacinthe
comprit-elle qu'une lecture serait une récréation heureuse, pour tous
ces pauvres gens surmenés; et elle promit qu'elle permettrait à monsieur
l'abbé de leur lire la fin de la vie de Bernadette, dont il leur avait
déjà, à deux reprises, conté de si merveilleux épisodes. Mais on
attendrait les Aubrais, on aurait près de deux heures des Aubrais à
Étampes, tout le temps nécessaire d'achever l'histoire sans être
dérangé.
Les stations, alors, se succédèrent de nouveau, dans la répétition
monotone de ce qu'on avait fait en allant à Lourdes, au travers des
mêmes plaines. On recommença le rosaire à Amboise, on dit le premier
chapelet, les cinq mystères joyeux; puis, après avoir chanté à Blois le
cantique «Bénis, ô tendre Mère», on récita à Beaugency le deuxième
chapelet, les cinq mystères douloureux. Le soleil, dès le matin, s'était
voilé d'un fin duvet de nuages, la campagne fuyait très douce et un peu
triste, dans son continuel mouvement d'éventail. Aux deux bords de la
voie, sous la lumière grise, les arbres, les maisons disparaissaient
avec une légèreté vague de rêve; tandis que les coteaux, au loin, noyés
de brume, s'en allaient plus lents, d'un balancement apaisé de houle.
Entre Beaugency et les Aubrais, le train parut diminuer sa vitesse,
roulant sans fin, avec le grondement rythmique, entêté des roues, que
les pèlerins étourdis n'entendaient même plus.
Enfin, dès qu'on eut quitté les Aubrais, on se mit à déjeuner dans le
wagon. Il était midi moins un quart. Et, quand on eut dit l'Angélus, les
trois _Ave_ répétés trois fois, Pierre tira, de la valise de Marie, le
petit livre dont la couverture bleue était ornée d'une naïve image de
Notre-Dame de Lourdes. Soeur Hyacinthe avait tapé dans ses mains, pour
obtenir le silence. Le prêtre put alors commencer sa lecture, de sa
belle voix pénétrante, au milieu du réveil de tous, de la curiosité de
ces grands enfants que ce conte prodigieux passionnait. Maintenant,
c'était le séjour à Nevers, et c'était la mort de Bernadette. Mais,
comme il avait fait les deux premières fois, il cessa vite de s'en tenir
au texte du petit livre, il y mêla des récits charmants, ce qu'il
savait, ce qu'il devinait; et, pour lui encore, s'évoquait l'histoire
vraie, l'humaine, la pitoyable, celle que personne n'avait contée et qui
lui bouleversait le coeur.
Ce fut le 8 juillet 1866 que Bernadette quitta Lourdes. Elle partait
pour se cloîtrer, à Nevers, au couvent de Saint-Gildard, la maison mère
des Soeurs qui desservaient l'Hospice, où elle avait appris à lire, où
elle vivait depuis huit ans. Elle avait alors vingt-deux ans, il y avait
huit ans déjà que la sainte Vierge lui était apparue. Et ses adieux à la
Grotte, à la Basilique, à toute la ville qu'elle aimait, furent trempés
de larmes. Mais elle ne pouvait plus y vivre, dans la persécution
continuelle de la curiosité publique, des visites, des hommages, des
adorations. Sa santé débile finissait par en souffrir cruellement. Une
humilité sincère, un amour timide de l'ombre et du silence avaient fini
par lui donner l'ardent désir de disparaître, d'aller cacher au fond de
ténèbres ignorées sa gloire retentissante d'élue, que le monde ne
voulait pas laisser en paix; et elle ne rêvait que de simplicité
d'esprit, que de vie tranquille, commune, donnée à la prière et aux
menues occupations quotidiennes. Ce départ fut ainsi un soulagement pour
elle et pour la Grotte, qu'elle commençait à gêner, avec sa trop grande
innocence et ses maux trop lourds.
À Nevers, Saint-Gildard aurait dû être un paradis. Elle y trouva de
l'air, du soleil, de vastes pièces, un grand jardin planté de beaux
arbres. Et elle n'y goûta point cependant la paix, l'oubli total du
monde au désert lointain. Vingt jours à peine après son arrivée, elle
avait pris le saint habit, sous le nom de soeur Marie-Bernard, ne
s'engageant encore que par des voeux partiels. Et quand même, le monde
l'avait accompagnée, la persécution de la foule autour d'elle
recommença. On la poursuivait jusque dans le cloître d'un inextinguible
besoin de tirer des grâces de sa personne sainte. Ah! la voir, la
toucher, se porter bonheur en la contemplant, en frottant à son insu
quelque médaille contre sa robe! C'était la crédule passion pour le
fétiche, des fidèles se ruant, traquant ce pauvre être devenu bon Dieu,
voulant chacun en emporter sa part d'espoir et de divine illusion. Elle
en pleurait de lassitude, de révolte impatiente, répétant: «Qu'ont-ils
donc à me tourmenter ainsi? qu'ai-je de plus que les autres?» À la
longue, une réelle douleur la prenait à être de la sorte «la bête
curieuse», ainsi qu'elle avait fini par se nommer, avec un triste
sourire de souffrance. Elle se défendait bien le plus qu'elle pouvait,
refusant de voir personne. On la défendait aussi, et très étroitement
dans certaines circonstances, ne la montrant qu'aux visiteurs autorisés
par l'évêque. Les portes du couvent restaient closes, les
ecclésiastiques presque seuls forçaient la consigne. Mais c'était trop
encore pour son désir de solitude, elle dut souvent s'entêter, faire
renvoyer des prêtres, brisée à l'avance de toujours raconter la même
aventure, de subir éternellement les mêmes questions. Elle en était
outrée, blessée pour la sainte Vierge elle-même. Mais parfois elle
devait céder, monseigneur en personne amenait de grands personnages, des
dignitaires, des prélats; et elle se montrait alors de son air grave,
elle répondait avec politesse, le plus brièvement possible, elle n'était
à l'aise que lorsqu'on la laissait retourner dans son coin d'ombre.
Jamais la divinité n'avait pesé davantage à une créature. Un jour, comme
on lui demandait si elle n'était pas fière de ces continuelles visites
de son évêque, elle répondit doucement: «Monseigneur ne vient pas me
voir, il vient me faire voir.» Des princes de l'Église, de grands
catholiques de combat voulurent la voir, s'attendrirent, sanglotèrent
devant elle; et, dans son horreur d'être en spectacle, dans l'ennui
qu'ils causaient à sa simplicité, elle les quittait sans avoir compris,
très lasse et très triste.
Cependant, elle s'était fait sa vie à Saint-Gildard, elle y menait une
existence monotone, installée maintenant dans des habitudes qui lui
devenaient chères. Elle était si chétive, si fréquemment malade, qu'on
l'employait à l'infirmerie. En dehors des quelques soins qu'elle y
donnait, elle travaillait, elle avait fini par être une assez habile
ouvrière, brodant finement des aubes, des devants d'autel. Mais,
souvent, toute force venait à lui manquer, elle ne pouvait même se
livrer à ses légers travaux. Lorsqu'elle n'était pas au lit, elle
passait de longues journées dans un fauteuil, n'ayant plus que la
distraction de dire son rosaire ou de faire de pieuses lectures. Depuis
qu'elle savait lire, les livres l'intéressaient, les belles histoires de
conversion, les belles légendes où passaient les saints et les saintes,
les beaux et effroyables drames aussi où l'on voyait le diable bafoué,
replongé dans son enfer. Seulement, sa grande tendresse, son
émerveillement continuel restait la Bible, ce Nouveau Testament
prodigieux, dont le perpétuel miracle ne la lassait jamais. Elle se
souvenait de la Bible de Bartrès, de ce vieux livre jauni, depuis cent
ans dans la famille; elle revoyait son père nourricier, à chaque
veillée, piquer une épingle au hasard, puis commencer la lecture en haut
de la page de droite; et, en ce temps-là, elle les connaissait déjà si
bien, ces contes admirables, qu'elle aurait pu continuer par coeur, après
n'importe quelle phrase. Maintenant qu'elle les lisait elle-même, elle y
trouvait une éternelle surprise, un ravissement toujours nouveau. Le
récit de la Passion surtout la bouleversait, comme un événement
extraordinaire et tragique, arrivé la veille. Elle sanglotait de pitié,
tout son pauvre corps de souffrance en gardait un frisson pendant des
heures. Peut-être, dans ses larmes, y avait-il l'inconsciente douleur de
sa passion à elle, le désolé calvaire qu'elle montait, elle aussi,
depuis sa jeunesse.
Quand elle ne souffrait pas, qu'elle pouvait s'occuper à l'infirmerie,
Bernadette allait, venait, emplissait la maison de sa vive gaieté
d'enfant. Jusqu'à sa mort, elle demeura l'innocente, l'enfantine, qui
aimait à rire, à sauter, à jouer. Elle était très petite, la plus petite
de la communauté, ce qui la faisait toujours traiter un peu en gamine
par ses compagnes. Le visage s'allongeait, se creusait, perdait l'éclat
de la jeunesse; mais les yeux gardaient leur pure et divine clarté, les
beaux yeux de visionnaire, où, comme dans un ciel limpide, passait le
vol des rêves. En vieillissant, en souffrant, elle devenait un peu âpre
et violente, son caractère se gâtait, inquiet, rude parfois; et
c'étaient de petites imperfections, dont elle avait, après les crises,
de mortels remords. Elle s'humiliait, se croyait damnée, demandait
pardon à tout le monde. Mais, le plus souvent, quelle bonne fille du bon
Dieu! Elle était vive, alerte, trouvait des réparties, des réflexions
excitant le rire, avait une grâce à elle, qui la faisait adorer. Malgré
sa grande dévotion, bien qu'elle passât des journées en prière, elle
n'affichait pas une religion revêche, sans outrance de zèle pour les
autres, tolérante et pitoyable. Aucune sainte fille, en somme, n'était
plus femme, avec des traits propres, une personnalité bien nette,
charmante dans sa puérilité même. Et ce don de l'enfance qu'elle
conservait, cette innocence simple de l'enfant qu'elle était restée,
faisait encore que les enfants la chérissaient, en reconnaissant
toujours en elle une des leurs: tous couraient à elle, sautaient sur ses
genoux, lui prenaient le cou entre leurs petits bras; et le jardin
retentissait alors de parties folles, de courses, de cris; et ce n'était
pas elle qui courait le moins, qui criait le moins, si heureuse de
redevenir une fillette pauvre, ignorée, comme aux jours lointains de
Bartrès! Plus tard, on raconta qu'une mère avait amené au couvent son
enfant paralytique, pour que la sainte le touchât et le guérît. Elle
sanglota si fort, que la supérieure finit par consentir à la tentative.
Mais, comme Bernadette se révoltait, indignée, quand on lui demandait
des miracles, on ne la prévint pas, on l'appela seulement pour porter à
l'infirmerie l'enfant malade. Et elle porta l'enfant, et quand elle le
posa par terre, l'enfant marcha. Il était guéri.
Ah! que de fois Bartrès, et son enfance libre, derrière ses agneaux, et
les années vécues par les collines, par les grandes herbes, par les bois
touffus, durent revivre en elle, aux heures où elle rêvait, lasse
d'avoir prié pour les pécheurs! Nul ne descendit alors dans son âme, nul
ne peut dire si d'involontaires regrets ne firent pas saigner son coeur
meurtri. Elle eut, un jour, une parole que ses historiens rapportent,
dans le but de rendre sa passion plus touchante. Cloîtrée loin de ses
montagnes, clouée sur un lit de douleur, elle s'écriait: «Il me semble
que j'étais faite pour vivre, pour agir, pour toujours remuer, et le
Seigneur me veut immobile.» Quelle parole révélatrice, d'un témoignage
terrible, d'une tristesse immense! Pourquoi donc le Seigneur la
voulait-il immobile, cette chère créature de gaieté et de grâce? Ne
l'aurait-elle pas honoré autant, en vivant la vie libre, la vie saine,
qu'elle était née pour vivre? Et, au lieu de prier pour les pécheurs, sa
continuelle et vaine occupation, n'aurait-elle pas travaillé davantage à
accroître le bonheur du monde et le sien, si elle avait donné sa part
d'amour au mari qui l'attendait, aux enfants qui seraient nés de sa
chair? Certains soirs, dit-on, elle si gaie, si agissante, tombait à un
grand accablement. Elle devenait sombre, se repliait sur elle-même,
comme anéantie par l'excès de la douleur. Sans doute, le calice
finissait par être trop amer, elle entrait en agonie, à l'idée du
continuel renoncement de son existence.
À Saint-Gildard, Bernadette songeait-elle souvent à Lourdes? Que
savait-elle du triomphe de la Grotte, des prodiges qui, journellement,
transformaient cette terre du miracle? La question ne fut jamais résolue
nettement. On avait défendu à ses compagnes de l'entretenir de ces
choses, on l'entourait d'un absolu et continuel silence. Elle-même
n'aimait point à en parler, se taisait sur le passé mystérieux, ne
semblait aucunement désireuse de connaître le présent, si triomphal
qu'il pût être. Mais, pourtant, son coeur n'y volait-il pas, en
imagination, à ce pays enchanté de son enfance, où vivaient les siens,
où tous les liens de sa vie s'étaient noués, où elle avait laissé le
rêve le plus extraordinaire qu'une créature eût jamais fait? Sûrement,
elle refit souvent en pensée le beau voyage de ses souvenirs, elle dut
connaître, en gros, tous les grands événements de Lourdes. Ce qui la
terrifiait, c'était de s'y rendre en personne, et elle s'y refusa
toujours, sachant bien qu'elle ne pouvait y passer inaperçue, reculant
devant les foules dont l'adoration l'y attendait. Quelle gloire, s'il y
avait eu en elle une volontaire, une ambitieuse, une dominatrice! Elle
serait retournée au lieu saint de ses visions, elle y aurait fait des
miracles, prêtresse, papesse, d'une infaillibilité, d'une souveraineté
d'élue et d'amie de la sainte Vierge. Les pères n'en eurent jamais
sérieusement la crainte, bien que l'ordre formel fût de la retrancher du
monde, pour son salut. Ils étaient tranquilles, ils la connaissaient, si
douce, si humble, dans sa terreur d'être divine, dans son ignorance de
la colossale machine qu'elle avait mise en branle, et dont
l'exploitation l'aurait fait reculer d'épouvante, si elle avait compris.
Non, non! ce n'était plus à elle, ce pays de foule, de violence et de
négoce. Elle y aurait trop souffert, dépaysée, étourdie, honteuse. Et,
lorsque des pèlerins qui s'y rendaient, lui demandaient avec un sourire:
«Voulez-vous venir avec nous?» elle avait un léger frisson, puis elle se
hâtait de répondre: «Non, non! mais comme je le voudrais, si j'étais
petit oiseau!»
Sa rêverie seule fut ce petit oiseau voyageur, au vol rapide, aux ailes
muettes, qui, continuellement, faisait son pèlerinage à la Grotte. Elle
qui n'était point allée à Lourdes, ni pour la mort de son père, ni pour
celle de sa mère, devait y vivre continuellement en songe. Elle aimait
les siens cependant, elle se préoccupait d'assurer du travail à sa
famille restée pauvre, elle avait voulu recevoir son frère aîné, tombé à
Nevers pour se plaindre, et qu'on laissait à la porte du couvent. Mais
il la trouva lasse et résignée, elle ne le questionna même pas sur le
nouveau Lourdes, comme si cette ville grandissante lui eût fait peur.
L'année du Couronnement de la Vierge, un prêtre qu'elle avait chargé de
prier à son intention, devant la Grotte, revint lui conter les
inoubliables merveilles de la cérémonie, les cent mille pèlerins
accourus, les trente-cinq évêques, vêtus d'or, dans la Basilique
rayonnante. Elle frémissait, elle avait son léger frisson de désir et
d'inquiétude. Et, quand le prêtre s'écria: «Ah! si vous aviez vu cette
splendeur!» elle répondit: «Moi! j'étais bien mieux ici, à mon
infirmerie, dans mon petit coin.» On lui avait volé sa gloire, son oeuvre
resplendissait dans un continuel hosanna, et elle ne goûtait de joie
qu'au fond de l'oubli, de cette ombre du cloître, où l'oubliaient les
opulents fermiers de la Grotte. Les solennités retentissantes n'étaient
point les occasions de ses mystérieux voyages, le petit oiseau de son
âme ne volait tout seul, là-bas, que les jours de solitude, aux heures
paisibles, lorsque personne n'y pouvait troubler ses dévotions. C'était
devant la sauvage Grotte primitive qu'elle retournait s'agenouiller,
parmi les buissons d'églantiers, aux temps où le Gave n'était pas encore
muré d'un quai monumental. Puis, c'était la vieille ville qu'elle
visitait au déclin du jour, dans la fraîcheur odorante des montagnes, la
vieille église peinte et dorée, à demi espagnole, où elle avait fait sa
première communion, le vieil Hospice, d'une si tiède souffrance, où elle
s'était pendant huit ans habituée à la retraite, toute cette vieille
cité pauvre et innocente, dont chaque pavé éveillait d'anciennes
tendresses au fond de sa mémoire.
Et Bernadette ne poussait-elle jamais jusqu'à Bartrès le pèlerinage de
ses rêves? Il faut croire que, parfois, dans son fauteuil de malade,
lorsqu'elle laissait glisser quelque livre pieux de ses mains lasses, et
qu'elle fermait les paupières, Bartrès apparaissait, éclairait la nuit
de ses yeux. L'antique petite église romane, avec sa nef couleur du
ciel, avec ses retables saignants, était là, au milieu des tombes de
l'étroit cimetière. Ensuite, elle se retrouvait dans la maison des
Lagües, dans la vaste pièce de gauche, où il y avait du feu, où l'on
contait l'hiver de si belles histoires, pendant que la grosse horloge
battait gravement l'heure. Ensuite, toute la campagne s'étendait, des
prairies sans fin, des châtaigniers géants sous lesquels on était perdu,
des plateaux déserts d'où l'on découvrait les montagnes lointaines, le
pic du Midi, le pic de Viscos, légers et roses comme des songes, envolés
en plein paradis des légendes. Ensuite, ensuite, c'était sa jeunesse
libre, galopant où il lui plaisait, au grand air, c'étaient ses treize
ans solitaires et rêveurs, promenant par la vaste nature leur joie de
vivre. Et, à cette heure, peut-être, ne se revoyait-elle pas, le long
des ruisseaux, au travers des buissons d'aubépine, lâchée dans les
hautes herbes, par un chaud soleil de juin? ne s'y revoyait-elle pas
grandie, avec un amoureux de son âge qu'elle aurait aimé, dans toute la
simplicité et la tendresse de son coeur? Ah! redevenir jeune, être libre
encore, inconnue, heureuse, et aimer de nouveau, aimer autrement! La
vision passait confuse, un mari qui l'adorait, des enfants qui
poussaient gaiement autour d'elle, l'existence de tout le monde, les
joies et les tristesses que ses parents avaient connues, que ses enfants
auraient dû connaître à leur tour. Et tout s'effaçait peu à peu, et elle
se retrouvait dans son fauteuil de douleur, emprisonnée entre quatre
murs froids, n'ayant plus que le violent désir d'une mort prompte,
puisqu'il n'y avait pas eu, pour elle, de place au pauvre bonheur commun
de cette terre.
Les maux de Bernadette augmentaient chaque année. C'était enfin la
passion qui commençait, la passion de ce nouveau Messie enfant, venu
pour le soulagement des misérables, chargé d'annoncer aux hommes la
religion de divine justice, l'égalité devant les miracles, bafouant les
lois de l'impassible nature. Elle ne se levait plus que pour se traîner
de chaise en chaise, pendant quelques jours; et elle retombait, elle
était forcée de reprendre le lit. Ses souffrances devenaient
épouvantables. Son hérédité nerveuse, son asthme, aggravé par le
cloître, avait dû dégénérer en phtisie. Elle toussait affreusement, des
quintes qui déchiraient sa poitrine en feu, qui la laissaient à demi
morte. Pour comble de misère, une carie des os du genou droit s'était
déclarée, un mal rongeur dont les élancements lui arrachaient des cris.
Son pauvre corps, sous les continuels pansements, n'offrait plus qu'une
plaie vive, sans cesse irritée par la chaleur du lit, ce continuel
séjour entre les draps dont le frottement finissait par lui user la
peau. Tous la prenaient en pitié, les témoins de son martyre disaient
qu'on ne pouvait souffrir ni plus ni mieux. Elle essayait de l'eau de
Lourdes, qui ne lui apportait aucun soulagement. Seigneur, roi
tout-puissant, pourquoi donc la guérison des autres et pas la sienne?
Pour sauver son âme? mais alors vous ne sauvez donc pas les âmes des
autres? Quel choix inexplicable, quelle nécessité absurde des tortures
de ce pauvre être, dans l'évolution éternelle des mondes! Elle
sanglotait, elle répétait, pour s'encourager: «Le ciel est au bout, mais
que le bout est long à venir!» C'était toujours l'idée que la souffrance
est le creuset, qu'il faut souffrir sur la terre pour triompher
ailleurs, que souffrir est indispensable, enviable et béni. N'est-ce pas
un blasphème, ô Seigneur? n'avez-vous fait ni la jeunesse ni la joie?
voulez-vous donc que vos créatures ne jouissent ni de votre soleil, ni
de votre nature en fête, ni des tendresses humaines dont vous avez
fleuri leur chair? Elle craignait la révolte qui l'enrageait parfois,
elle voulait aussi se raidir contre le mal dont criait son corps, et
elle se crucifiait en pensée, elle étendait ses bras en croix pour
s'unir à Jésus, les membres contre ses membres, la bouche contre sa
bouche, ruisselante de sang comme lui, abreuvée comme lui d'amertume.
Jésus était mort en trois heures, son agonie était encore plus longue, à
elle qui renouvelait la rédemption par la souffrance, qui mourait aussi
pour apporter la vie aux autres. Lorsque ses os craquaient d'angoisse,
elle poussait des plaintes souvent, puis elle se les reprochait
aussitôt. «Oh! que je souffre, oh! que je souffre! mais je suis si
heureuse de souffrir!» Il n'est pas de parole plus effroyable, d'un
pessimisme plus noir. Heureuse de souffrir, ô Seigneur! et pourquoi, et
dans quel but ignoré et imbécile? À quoi bon cette inutile cruauté,
cette révoltante glorification de la souffrance, lorsqu'il ne monte de
l'humanité entière qu'un désir éperdu de santé et de bonheur?
Au milieu de son affreux supplice, soeur Marie-Bernard prononça ses voeux
perpétuels, le 22 septembre 1878. Il y avait vingt ans que la sainte
Vierge lui était apparue, la visitant comme l'Ange l'avait visitée
elle-même, la choisissant comme elle-même avait été choisie, parmi les
plus humbles et les plus candides, pour cacher en elle le secret du roi
Jésus. C'était l'explication mystique de l'élection de la souffrance, la
raison d'être de cette créature séparée si durement des autres, accablée
de maux, devenue le pitoyable champ de toutes les afflictions humaines.
Elle était le jardin fermé qui plaît tant aux regards de l'Époux, il
l'avait choisie, puis ensevelie dans la mort de sa vie cachée. Aussi,
lorsque la misérable chancelait sous le poids de sa croix, ses compagnes
lui disaient-elles: «L'oubliez-vous donc? la sainte Vierge vous a promis
que vous seriez heureuse, non pas dans ce monde, mais dans l'autre.»
Elle répondait, ranimée, en se frappant le front: «L'oublier, non, non!
c'est là!» Elle ne retrouvait des forces que dans cette illusion d'un
paradis de gloire, où elle entrerait, escortée par les séraphins,
bienheureuse éternellement. Les trois secrets personnels que la sainte
Vierge lui avait confiés, pour l'armer contre le mal, devaient être des
promesses de beauté, de félicité, d'immortalité au ciel. Quelle
monstrueuse duperie, s'il n'y avait eu que la nuit de la terre au delà
du tombeau, si la sainte Vierge de son rêve ne s'était pas trouvée au
rendez-vous, parmi les prodigieuses récompenses promises! Mais
Bernadette n'avait pas un doute, elle acceptait volontiers toutes les
petites commissions que ses compagnes, naïvement, lui donnaient pour le
ciel: «Soeur Marie-Bernard, vous direz ceci, vous direz cela au bon
Dieu... Soeur Marie-Bernard, vous embrasserez mon frère, si vous le
rencontrez au paradis... Soeur Marie-Bernard, vous me garderez une petite
place près de vous, pour quand je mourrai.» Et elle répondait à chacune,
complaisante: «N'ayez aucune crainte, votre commission sera faite.» Ah!
toute-puissante illusion, repos délicieux, force toujours rajeunie et
consolatrice!
Et ce fut l'agonie, ce fut la mort. Le vendredi 28 mars 1879, on crut
qu'elle ne passerait pas la nuit. Elle avait un appétit désespéré de la
tombe, pour ne plus souffrir, pour ressusciter au ciel. Aussi se
refusait-elle obstinément à recevoir l'extrême-onction, disant que, deux
fois déjà, l'extrême-onction l'avait guérie. Elle voulait que Dieu,
enfin, la laissât mourir, car c'était trop, Dieu n'aurait pas été sage
en exigeant d'elle de la douleur encore. Pourtant, elle finit par
consentir à être administrée, et son agonie en fut prolongée près de
trois semaines. Le prêtre qui l'assistait lui répétait souvent: «Ma
fille, il faut faire le sacrifice de sa vie.» Un jour, impatientée, elle
lui répondit vivement: «Mais, mon père, ce n'est pas un sacrifice.»
Parole terrible aussi, celle-là, dégoût de l'être, mépris furieux de
l'existence, fin immédiate de l'humanité, si elle avait le pouvoir de se
supprimer d'un geste. Il est vrai que la pauvre fille n'avait rien à
regretter: on lui avait fait tout mettre en dehors de la vie, sa santé,
sa joie, son amour, pour qu'elle la quittât comme on quitte un linge en
lambeaux, usé et sali. Et elle avait raison, elle condamnait sa vie
inutile, sa vie cruelle, lorsqu'elle disait: «Ma passion ne finira qu'à
ma mort et durera pour moi jusqu'à mon entrée dans l'éternité.» Et
cette idée de sa passion la poursuivait, l'attachait plus étroitement
sur la croix avec son divin Maître. Elle s'était fait donner un grand
crucifix, elle le pressait violemment sur sa triste poitrine de vierge,
en criant qu'elle aurait voulu l'enfoncer dans sa gorge, et qu'il y
restât. Vers la fin, ses forces l'abandonnèrent, elle ne pouvait plus le
tenir de ses mains tremblantes. «Qu'on l'attache à moi, qu'on le serre
bien fort, pour que je le sente jusqu'à mon dernier souffle!» C'était le
seul homme que sa virginité devait connaître, le seul baiser sanglant
donné à sa maternité inutile, déviée et pervertie. Les religieuses
prirent des cordes, les passèrent sous ses reins douloureux, en
entourèrent ses misérables flancs inféconds, attachèrent le crucifix sur
sa gorge, si rudement, qu'il y entra.
Enfin, la mort eut pitié. Le lundi de Pâques, elle fut prise d'un grand
frisson. Des hallucinations la troublaient, elle grelottait de peur,
elle voyait le démon ricaner, rôder autour d'elle. «Va-t'en, va-t'en,
Satan! ne me touche pas, ne m'emporte pas!» Elle racontait ensuite, dans
son délire, que le diable avait voulu se jeter sur elle, qu'elle avait
senti sa bouche lui souffler toutes les flammes de l'enfer. Le diable
dans cette vie si pure, dans cette âme sans péché, pourquoi donc, ô
Seigneur! et encore un coup, pourquoi cette souffrance sans pardon,
exaspérée jusqu'au bout, pourquoi cette fin de cauchemar, cette mort
troublée d'imaginations affreuses, après une si belle vie de candeur, de
pureté et d'innocence? Ne pouvait-elle s'endormir sereine, dans la paix
de son âme chaste? Sans doute, tant qu'elle avait un souffle, il fallait
lui laisser la haine et la peur de la vie, qui est le diable. C'était la
vie qui la menaçait, c'était la vie qu'elle chassait, de même qu'elle
avait nié la vie en réservant à l'Époux céleste sa virginité torturée,
clouée sur la croix. Ce dogme de l'Immaculée Conception, que son rêve de
fillette souffrante était venu consolider, souffletait la femme, épouse
et mère. Décréter que la femme n'est digne d'un culte qu'à la condition
d'être vierge, en imaginer une qui reste vierge en devenant mère, qui
elle-même est née sans tache, n'est-ce pas la nature bafouée, la vie
condamnée, la femme niée, jetée à la perversion, elle qui n'est grande
que fécondée, perpétuant la vie? «Va-t'en, va-t'en, Satan! laisse-moi
mourir stérile.» Et elle chassait le soleil de la salle, et elle
chassait l'air libre entrant par la fenêtre, l'air embaumé d'une odeur
de fleurs, chargé des germes errants qui charrient l'amour à travers le
vaste monde.
Le mercredi de Pâques, le 16 avril, l'agonie dernière commença. On
raconte que, le matin de ce jour, une compagne de Bernadette, une
religieuse atteinte d'une maladie mortelle, couchée à l'infirmerie, dans
un lit voisin, fut subitement guérie, après avoir bu un verre d'eau de
Lourdes. Mais elle, privilégiée, en avait bu inutilement. Dieu lui
faisait enfin l'insigne faveur de combler ses voeux, en l'endormant du
bon sommeil de la terre, où l'on ne souffre plus. Elle demanda pardon à
tout le monde. Sa passion était consommée, elle avait, comme le Sauveur,
les clous et la couronne d'épines, les membres flagellés, le flanc
ouvert. Comme lui, elle leva les yeux au ciel, elle étendit les bras en
croix, en jetant un grand cri: «Mon Dieu!» Et, comme lui, vers trois
heures, elle dit: «J'ai soif.» Elle trempa les lèvres dans le verre,
elle pencha la tête, et mourut.
Ainsi mourut, très glorieuse et très sainte, la voyante de Lourdes,
Bernadette Soubirous, soeur Marie-Bernard, des Soeurs de la charité de
Nevers. Son corps resta exposé pendant trois jours, et des foules
énormes défilèrent, tout un peuple accouru, l'interminable queue des
dévots affamés d'espoir qui frottaient à la robe de la morte des
médailles, des chapelets, des images, des livres de messe, pour tirer
d'elle encore une grâce, un fétiche portant bonheur. Même dans la mort
on ne pouvait la laisser à son rêve de solitude, la cohue des misérables
de ce monde se ruait, buvait l'illusion autour de son cercueil. Et l'on
remarqua que son oeil gauche était resté obstinément ouvert, l'oeil qui,
pendant les apparitions, se trouvait du côté de la sainte Vierge. Un
dernier miracle émerveilla le couvent, le corps ne changea pas, on
l'ensevelit au troisième jour, souple, tiède, les lèvres roses, la peau
très blanche, comme rajeuni et sentant bon. Aujourd'hui, Bernadette
Soubirous, la grande exilée de Lourdes, pendant que la Grotte resplendit
en son triomphe, dort obscurément son dernier sommeil à Saint-Gildard,
sous la dalle d'une petite chapelle, dans l'ombre et dans le silence des
vieux arbres du jardin.
Pierre cessa de parler, le beau conte merveilleux était fini. Et tout le
wagon l'écoutait encore, dans le saisissement passionné de cette fin si
tragique et si touchante. Des larmes tendres coulaient des yeux de
Marie, tandis que les autres, Élise Rouquet, la Grivotte elle-même, un
peu calmée, joignaient les mains, priaient celle qui était chez le bon
Dieu, d'intercéder pour l'achèvement de leur guérison. M. Sabathier fit
un grand signe de croix, puis mangea le gâteau que sa femme lui avait
acheté à Poitiers. Au milieu de l'histoire, M. de Guersaint, que les
choses tristes incommodaient, s'était rendormi. Et il n'y avait que
madame Vincent, la face enfoncée dans l'oreiller, qui n'eût pas bougé,
comme sourde et aveugle, ne voulant plus rien voir ni rien entendre.
Mais le train roulait, roulait toujours. Madame de Jonquière, la tête au
dehors, annonça qu'on approchait d'Étampes. Et, quand on eut quitté
cette station, soeur Hyacinthe donna le signal, on récita le troisième
chapelet, les cinq mystères glorieux, la Résurrection de Notre-Seigneur,
l'Ascension de Notre-Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l'Assomption
de la Très Sainte Vierge, le Couronnement de la Très Sainte Vierge.
Ensuite, on chanta le cantique: «Je mets ma confiance, Vierge, en votre
secours...»
Pierre, alors, tomba dans une profonde rêverie. Ses regards s'étaient
portés sur la campagne, ensoleillée maintenant, dont la continuelle
fuite semblait bercer ses pensées. Le grondement des roues
l'étourdissait, il finissait par ne plus distinguer nettement les
horizons familiers de cette grande banlieue, qu'il avait connue
autrefois. Encore Brétigny, encore Juvisy, et ce serait Paris enfin,
dans une heure et demie à peine. C'était donc fini, ce grand voyage!
elles étaient donc faites, cette enquête tant désirée, cette expérience
tentée si passionnément! Il avait voulu se donner une certitude, étudier
sur place le cas de Bernadette, voir si la grâce ne lui reviendrait pas
dans un coup de foudre, en lui rendant la foi. Et, maintenant, il était
fixé, Bernadette avait rêvé dans le continuel tourment de sa chair, et
lui-même ne croirait jamais plus. Cela s'imposait avec la brutalité d'un
fait: la foi naïve de l'enfant qui s'agenouille et qui prie, la
primitive foi des peuples jeunes, courbé sous la terreur sacrée de leur
ignorance, était morte. Des milliers de pèlerins avaient beau se rendre
chaque année à Lourdes, les peuples n'étaient plus avec eux, la
tentative de cette résurrection de la foi totale, de la foi des siècles
morts, sans révolte ni examen, devait échouer fatalement. L'histoire ne
retourne pas en arrière, l'humanité ne peut revenir à l'enfance, les
temps sont trop changés, trop de souffles nouveaux ont semé de nouvelles
moissons, pour que les hommes d'aujourd'hui repoussent tels que les
hommes d'autrefois. C'était décisif, Lourdes n'était qu'un accident
explicable, dont la violence de réaction apportait même une preuve de
l'agonie suprême où se débattait la croyance, sous l'antique forme du
catholicisme. Jamais plus la nation entière ne se prosternerait, comme
l'ancienne nation croyante, dans les cathédrales du douzième siècle,
pareille à un troupeau docile sous les mains du Maître. S'entêter en
aveugle à vouloir cela, ce serait se briser contre l'impossible et
courir peut-être aux grandes catastrophes morales.
Et, de son voyage, il ne restait déjà plus à Pierre qu'une immense
pitié. Ah! son coeur en débordait, son pauvre coeur en revenait meurtri.
Il se rappelait les paroles du bon abbé Judaine; et il avait vu ces
milliers de misérables prier, sangloter, supplier Dieu de prendre leur
torture en miséricorde; et il avait sangloté avec eux, il gardait en
lui, comme une plaie vive, la fraternité lamentable de tous leurs maux.
Aussi ne pouvait-il songer à ces pauvres gens sans brûler du désir de
les soulager. Si la foi des simples ne suffisait plus, si l'on courait
le risque de s'égarer en voulant retourner en arrière, allait-il donc
falloir fermer la Grotte, prêcher un autre effort, une autre patience?
Mais sa pitié se révoltait. Non, non! ce serait un crime que de fermer
le rêve de leur ciel à ces souffrants du corps et de l'âme, dont
l'unique apaisement était de s'agenouiller, là-bas, dans la splendeur
des cierges, dans l'entêtement berceur des cantiques. Lui-même n'avait
pas commis le meurtre de détromper Marie, il s'était immolé pour lui
laisser la joie de sa chimère, le divin soutien d'avoir été guérie par
la Vierge. Où était donc l'homme dur qui aurait eu la cruauté d'empêcher
les humbles de croire, de tuer en eux la consolation du surnaturel,
l'espoir que Dieu s'occupait d'eux, qu'il leur réservait une vie
meilleure dans son paradis? L'humanité entière pleurait, éperdue
d'angoisse, pareille à une malade désespérée, condamnée, que seul
pouvait sauver le miracle. Il la sentait si malheureuse, il frémissait
d'une fraternelle tendresse devant ce christianisme pitoyable,
l'humilité, l'ignorance, la pauvreté avec ses haillons, la maladie avec
ses plaies et son odeur fétide, tout ce bas petit peuple des
souffrants, à l'hôpital, au couvent, dans les bouges, et la vermine, et
la saleté, et la laideur, et l'imbécillité des faces, une immense
protestation contre la santé, contre la vie, contre la nature, au nom
triomphal de la justice, de l'égalité et de la bonté. Non, non! il ne
fallait désespérer personne, il fallait tolérer Lourdes, ainsi qu'on
tolère le mensonge qui aide à vivre. Et, comme il l'avait dit dans la
chambre de Bernadette, elle restait la martyre, elle lui révélait la
seule religion dont son coeur fût encore plein, la religion de la
souffrance humaine. Ah! être bon, panser tous les maux, endormir la
douleur dans un rêve, mentir même pour que personne ne souffre plus!
À toute vapeur on traversa un village, et Pierre aperçut confusément une
église, au milieu de grands pommiers. Tous les pèlerins du wagon se
signèrent. Mais lui, maintenant, était envahi d'une inquiétude, des
scrupules rendaient sa rêverie anxieuse. Cette religion de la souffrance
humaine, ce rachat par la souffrance, n'était-ce pas encore un leurre,
une aggravation continue de la douleur et de la misère? Il est lâche et
dangereux de laisser vivre la superstition. La tolérer, l'accepter,
c'est recommencer éternellement les siècles mauvais. Elle affaiblit,
elle abêtit, les tares dévotes que l'hérédité lègue font des générations
humiliées et craintives, des peuples dégénérés et dociles, toute une
proie aisée aux puissants de ce monde. On exploite les peuples, on les
vole, on les mange, quand ils ont mis l'effort de leur volonté dans la
seule conquête de l'autre vie. Dès lors ne vaudrait-il pas mieux avoir
tout de suite l'audace d'opérer l'humanité brutalement, en fermant les
Grottes miraculeuses où elle va sangloter, et de lui rendre ainsi le
courage de vivre la vie réelle, même dans les larmes? Et c'était comme
la prière, ce flot de prières incessantes qui montait de Lourdes, dont
la supplication sans fin l'avait baigné et attendri: n'était-ce autre
chose qu'un bercement puéril, un abâtardissement de toutes les énergies?
La volonté s'y endormait, l'être s'y dissolvait, y prenait la vie,
l'action en dégoût. À quoi bon vouloir, à quoi bon agir, lorsqu'on s'en
remet totalement au caprice d'une toute-puissance inconnue? D'autre
part, quelle étrange chose que ce désir fou de prodiges, ce besoin de
pousser Dieu à transgresser les lois de la nature qu'il a établies
lui-même, dans son infinie sagesse! Il y avait évidemment là péril et
déraison, il n'aurait fallu développer, chez l'homme et surtout chez
l'enfant, que l'habitude de l'effort personnel et le courage de la
vérité, au risque d'y perdre l'illusion, la divine consolatrice.
Alors, toute une grande clarté monta, éblouit Pierre. Il était la
raison, il protestait contre la glorification de l'absurde et la
déchéance du sens commun. Ah! la raison, il souffrait par elle, il
n'était heureux que par elle. Comme il l'avait dit au docteur
Chassaigne, il ne brûlait que de l'envie de la contenter toujours
davantage, quitte à y laisser le bonheur. C'était elle, il le comprenait
bien maintenant, c'était elle dont la continuelle révolte, à la Grotte,
à la Basilique, dans Lourdes entier, l'avait empêché de croire. Il
n'avait pu la tuer, s'humilier et s'anéantir, ainsi que son vieil ami,
le grand vieillard foudroyé, à la sénilité douloureuse, redevenu enfant
dans le désastre de son coeur. Elle était sa maîtresse souveraine, elle
le tenait debout, même au milieu des obscurités et des avortements de la
science. Quand il ne s'expliquait pas une chose, elle lui soufflait: «Il
y a certainement une explication naturelle qui m'échappe.» Il répétait
qu'on ne saurait avoir sainement un idéal, en dehors de la marche à
l'inconnu pour le connaître, de la victoire lente de la raison, au
travers des misères du corps et de l'intelligence. Lui, prêtre, était
capable de ravager sa vie pour tenir son serment, dans le combat de sa
double hérédité, son père tout cerveau, sa mère toute foi. Il avait eu
la force de mater la chair, de renoncer à la femme, mais il sentait bien
que son père l'emportait définitivement, car le sacrifice de sa raison
lui était désormais impossible: il n'y renoncerait pas, il ne la
materait pas. Non, non! la souffrance humaine elle-même, la souffrance
sacrée des pauvres ne devait pas être un obstacle, une nécessité
d'ignorance et de folie. La raison avant tout, il n'y avait de salut que
dans la raison. Si, baigné de larmes, amolli par tant de maux, il avait
dit à Lourdes qu'il suffisait de pleurer et d'aimer, il s'était trompé
dangereusement. La pitié n'était qu'un expédient commode. Il fallait
vivre, il fallait agir, il fallait que la raison combattît la
souffrance, à moins qu'on ne voulût l'éterniser.
Mais, de nouveau, dans la fuite rapide de la campagne, une église
apparut, cette fois au bord du ciel, sur une colline, quelque chapelle
votive, que surmontait une haute statue de la sainte Vierge. Et, une
fois de plus, tous les pèlerins firent le signe de la croix. Et la
rêverie de Pierre s'égara encore, un autre flot de réflexions le rendit
à son angoisse. Quel était donc cet impérieux besoin d'au-delà qui
torturait l'humanité souffrante? D'où venait-il? Pourquoi voulait-on de
l'égalité, de la justice, lorsque ces choses semblaient absentes de
l'impassible nature? L'homme les avait mises dans l'inconnu du mystère,
dans le surnaturel des paradis religieux, et là il contentait son
ardente soif. Toujours la soif inextinguible du bonheur l'avait brûlé,
toujours elle le brûlerait. Si les pères de la Grotte faisaient de si
glorieuses affaires, c'était qu'ils vendaient du divin. Cette soif du
divin, que rien n'a pu étancher au travers des siècles, semblait
renaître avec une violence nouvelle, au bout de notre siècle de science.
Lourdes était l'exemple éclatant, indéniable, que jamais peut-être
l'homme ne pourrait se passer du rêve d'un Dieu souverain, rétablissant
l'égalité, refaisant du bonheur, à coups de miracles. Quand l'homme a
touché le fond du malheur de vivre, il en revient à l'illusion divine;
et l'origine de toutes les religions est là, l'homme faible et nu
n'ayant pas la force de vivre sa misère terrestre sans l'éternel
mensonge d'un paradis. Aujourd'hui l'expérience était faite, rien que la
science ne semblait pouvoir suffire, et on allait être forcé de laisser
une porte ouverte sur le mystère.
Brusquement, le mot sonna dans le crâne de Pierre profondément absorbé.
Une religion nouvelle! Cette porte qu'il fallait laisser ouverte sur le
mystère, c'était en somme une religion nouvelle. Opérer brutalement
l'humanité de son rêve, lui enlever de force le merveilleux dont elle a
besoin autant que de pain pour vivre, ce serait la tuer peut-être.
Aurait-elle jamais le courage philosophique de la vie telle qu'elle est,
vécue pour elle-même, sans l'idée future des peines et des récompenses?
Il semblait bien que des siècles passeraient avant qu'une société assez
sage pût vivre honnêtement, sans la police morale d'un culte quelconque,
sans la consolation d'une égalité et d'une justice surhumaines. Oui! une
religion nouvelle, cela éclatait, cela retentissait en lui, comme le cri
même des peuples, le besoin avide et désespéré de l'âme moderne. La
consolation, l'espoir que le catholicisme avait apportés au monde
semblait épuisé, après dix-huit siècles d'histoire, tant de larmes, tant
de sang, tant d'agitations vaines et barbares. C'était une illusion qui
s'en allait, et il fallait au moins changer d'illusion. Si, jadis, on
s'était jeté dans le paradis chrétien, cela venait de ce qu'il s'ouvrait
alors comme la jeune espérance. Une religion nouvelle, une espérance
nouvelle, un paradis nouveau, oui! le monde en avait soif, dans le
malaise où il se débattait. Et le père Fourcade le sentait bien, il ne
voulait pas dire autre chose, lorsqu'il s'inquiétait, suppliant qu'on
amenât à Lourdes le peuple des grandes villes, la masse profonde du
petit peuple qui fait la nation. Cent mille, deux cent mille pèlerins
par an, à Lourdes, ce n'était encore que le grain de sable. Il aurait
fallu le peuple, le peuple tout entier. Mais le peuple a déserté les
églises à jamais, il ne met même plus son âme dans les saintes Vierges
qu'il fabrique, rien désormais ne saurait lui rendre la foi perdue. Une
démocratie catholique, ah! l'histoire recommencerait. Seulement,
était-ce possible, cette création d'un nouveau peuple chrétien? et
n'aurait-il pas fallu la venue d'un nouveau Sauveur, le souffle
prodigieux d'un autre Messie?
Cela sonnait toujours, grandissait comme une volée de cloche, dans la
songerie de Pierre. Une religion nouvelle! une religion nouvelle! Il la
faudrait sans doute plus près de la vie, faisant à la terre une part
plus large, s'accommodant des vérités conquises. Et surtout une religion
qui ne fût pas un appétit de la mort, Bernadette ne vivant que pour
mourir, le docteur Chassaigne aspirant à la tombe comme à l'unique
bonheur, tout cet abandon spiritualiste était une désorganisation
continue de la volonté de vivre. Au bout, il y avait la haine de la vie,
le dégoût et la paralysie de l'action. Toute religion, il est vrai,
n'est qu'une promesse d'immortalité, un embellissement de l'au-delà, le
jardin enchanté du lendemain de la mort. Une religion nouvelle
pourrait-elle jamais mettre sur la terre ce jardin de l'éternel bonheur?
Où donc était la formule, où donc était le dogme qui comblerait l'espoir
des hommes d'aujourd'hui? Quelle croyance semer pour qu'elle poussât en
une moisson de force et de paix? Comment féconder le doute universel
pour qu'il accouchât d'une nouvelle foi, et quelle sorte d'illusion,
quel mensonge divin pouvait germer encore dans la terre contemporaine,
ravagée de toutes parts, défoncée par un siècle de science?
À ce moment, sans transition apparente, sur le fond trouble de ses
pensées, Pierre vit s'évoquer la figure de son frère Guillaume. Il n'en
fut pas surpris pourtant, un lien secret devait l'amener. Comme ils
s'étaient aimés autrefois, et quel bon frère, ce grand frère si droit et
si doux! Désormais, la rupture était complète, il ne le revoyait plus,
depuis qu'il s'était cloîtré dans ses études de chimiste, habitant en
sauvage une petite maison de faubourg, avec une maîtresse et deux grands
chiens. Puis, sa rêverie tourna encore, il songea à ce procès dans
lequel on avait prononcé le nom de Guillaume, soupçonné d'avoir des
amitiés compromettantes parmi les révolutionnaires les plus violents. On
racontait qu'à la suite de longues recherches, il venait de découvrir la
formule d'un explosif terrible, dont une livre seulement aurait fait
sauter une cathédrale. Et Pierre, maintenant, songeait à ces anarchistes
qui voulaient renouveler et sauver le monde en le détruisant. Ce
n'étaient que des rêveurs, et des rêveurs atroces, mais des rêveurs
comme les innocents pèlerins, dont il avait vu le troupeau extatique
agenouillé devant la Grotte. Si les anarchistes, les socialistes
extrêmes demandaient violemment l'égalité dans la richesse, la mise en
commun des jouissances de ce monde, les pèlerins réclamaient avec des
larmes l'égalité dans la santé, le partage équitable de la paix morale
et physique. Ceux-ci comptaient sur le miracle, les autres s'adressaient
à l'action brutale. Au fond, c'était le même rêve exaspéré de fraternité
et de justice, l'éternel besoin du bonheur, plus de pauvres, plus de
malades, tous heureux. Anciennement, les premiers chrétiens n'ont-ils
pas été des révolutionnaires redoutables pour le monde païen, qu'ils
menaçaient, et qu'ils ont en effet détruit? Eux qu'on a persécutés,
qu'on a tâché d'exterminer, sont aujourd'hui inoffensifs, parce qu'ils
sont devenus le passé. L'avenir effrayant, c'est toujours l'homme qui
rêve la société future, c'est aujourd'hui l'affolé de rénovation sociale
qui fait le grand rêve noir de tout purifier par la flamme des
incendies. Cela était monstrueux. Qui savait pourtant? là était
peut-être le monde rajeuni de demain.
Et, perdu, incertain, Pierre, dans son horreur de la violence, faisait
cause commune avec la vieille société qui se défendait, sans pouvoir
dire d'où viendrait le Messie de douceur, aux mains duquel il aurait
voulu remettre la pauvre humanité malade. Une religion nouvelle, oui!
une religion nouvelle. Mais il n'est pas facile d'en inventer une, il ne
savait comment conclure, entre l'antique foi qui était morte et la jeune
foi de demain encore à naître. Lui, désolé, n'était sûr que de tenir son
serment, prêtre sans croyance veillant sur la croyance des autres,
faisant chastement, honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine
de n'avoir pu renoncer à sa raison, comme il avait renoncé à sa chair.
Et il attendrait.
Mais le train roula parmi de grands parcs, la locomotive siffla
longuement, toute une fanfare d'allégresse, qui tira Pierre de ses
réflexions. Autour de lui, le wagon s'émotionnait, s'agitait. On venait
de quitter Juvisy, c'était Paris enfin, dans une demi-heure à peine. Et
chacun rangeait ses affaires, les Sabathier refaisaient leurs petits
paquets, Élise Rouquet donnait un dernier coup d'oeil à son miroir. Un
instant, madame de Jonquière s'inquiéta de la Grivotte, décida de la
faire conduire directement à un hôpital, dans l'état pitoyable où elle
était; tandis que Marie tâchait de tirer madame Vincent de la torpeur
dont elle semblait ne pas vouloir sortir. Il fallut réveiller M. de
Guersaint, qui avait fait un bout de sieste. Et, soeur Hyacinthe ayant
tapé dans ses mains, tout la wagon entonna le _Te Deum_, le cantique
d'actions de grâces: «_Te Deum laudamus, te Dominum confitemur..._» Les
voix montaient au milieu d'une ferveur dernière, toutes ces âmes
brûlantes remerciaient Dieu de l'admirable voyage, des faveurs
merveilleuses dont il les avait comblées et dont il les comblerait
encore.
Les fortifications. Dans le grand ciel pur, d'une sérénité chaude, le
soleil de deux heures descendait lentement. Au-dessus de Paris immense,
des fumées lointaines, des fumées rousses s'élevaient en nuées légères,
une haleine épaisse et volante de colosse au travail. C'était Paris dans
sa forge, Paris avec ses passions, ses combats, son tonnerre toujours
grondant, sa vie ardente toujours en enfantement de la vie de demain. Et
le train blanc, le train lamentable de toutes les misères et de toutes
les douleurs, y rentrait à grande vitesse, en sonnant plus haut la
fanfare déchirante de ses coups de sifflet. Les cinq cents pèlerins, les
trois cents malades allaient s'y perdre et retomber sur le dur pavé de
leur existence, au sortir du rêve prodigieux qu'ils venaient de faire,
jusqu'au jour où le besoin consolateur d'un rêve nouveau les forcerait à
recommencer l'éternel pèlerinage du mystère et de l'oubli.
Ah! tristes hommes, pauvre humanité malade, affamée d'illusion, qui,
dans la lassitude de ce siècle finissant, éperdue et meurtrie d'avoir
acquis goulûment trop de science, se croit abandonnée des médecins de
l'âme et du corps, en grand danger de succomber au mal incurable, et
retourne en arrière, et demande le miracle de sa guérison aux Lourdes
mystiques d'un passé mort à jamais! Là-bas, Bernadette, le nouveau
Messie de la souffrance, si touchante dans sa réalité humaine, est la
leçon terrible, l'holocauste retranché du monde, la victime condamnée à
l'abandon, à la solitude et à la mort, frappée de la déchéance de
n'avoir pas été femme, ni épouse ni mère, parce qu'elle avait vu la
sainte Vierge.