--Je l'ai fait porter là, sous un coin de hangar, continua le docteur.
C'est bien fini, je ne puis rien, il sera mort avant un quart d'heure
sans doute... Alors, j'ai songé à un prêtre, je me suis hâté de
courir...
Et, se tournant:
--Monsieur le curé, vous qui le connaissiez, venez donc avec moi. On ne
peut pas laisser un chrétien s'en aller ainsi. Peut-être va-t-il
s'attendrir, reconnaître son erreur, se réconcilier avec Dieu.
Vivement, l'abbé Judaine le suivit; et, derrière eux, M. de Guersaint
emmena Marie et Pierre, se passionnant à l'idée de ce drame. Tous les
cinq arrivèrent sous le hangar des messageries, à vingt pas de la foule,
qui grondait, sans que personne soupçonnât qu'un homme était si voisin,
en train d'agoniser.
Là, dans un coin de solitude, entre deux tas de sacs d'avoine, le
Commandeur gisait sur un matelas de l'Hospitalité, qu'on avait pris à la
réserve. Il était vêtu de son éternelle redingote, la boutonnière garnie
de son large ruban rouge; et quelqu'un, ayant eu la précaution de
ramasser sa canne à pomme d'argent, l'avait soigneusement posée près du
matelas, par terre.
Tout de suite, l'abbé Judaine s'était penché.
--Mon pauvre ami, vous nous reconnaissez, vous nous entendez, n'est-ce
pas?
Le Commandeur ne paraissait plus avoir que les yeux de vivants; mais ils
vivaient, ils luisaient encore avec une flamme d'énergie obstinée. En
frappant cette fois le côté droit, l'attaque devait avoir aboli la
parole. Pourtant, il bégayait quelques mots, il parvint à faire
comprendre qu'il voulait finir là, sans qu'on le bougeât, sans qu'on
l'ennuyât davantage. N'ayant aucun parent à Lourdes, où personne ne
savait rien de son passé ni de sa famille, y vivant depuis trois années
de son petit emploi à la gare, l'air parfaitement heureux, il voyait
enfin son ardent désir, son désir unique se réaliser, celui de s'en
aller, de tomber à l'éternel sommeil, au néant réparateur. Et ses yeux,
en effet, disaient toute sa grande joie.
--Avez-vous quelque voeu à exprimer? reprit l'abbé Judaine. Ne
pouvons-nous pas vous être utiles en quelque chose?
Non, non! ses yeux répondaient qu'il était bien, qu'il était content.
Depuis trois années déjà, il ne s'était pas levé un matin, sans espérer
qu'il coucherait le soir au cimetière. Quand le soleil brillait, il
avait coutume de dire d'un air d'envie: «Ah! quel beau jour pour
partir!» Et elle était la bien reçue, la mort qui venait le délivrer de
cette exécrable existence.
Le docteur Chassaigne, amèrement, répéta tout bas au vieux prêtre, qui
le suppliait de tenter quelque chose:
--Je ne puis rien, la science est impuissante... Il est condamné.
Mais, à ce moment, une vieille femme, une pèlerine de quatre-vingts ans,
égarée, ne sachant où elle allait, entra sous le hangar. Elle se
traînait sur une canne, bancale et bossue, revenue à la taille d'une
enfant, affligée de tous les maux de l'extrême vieillesse; et elle
emportait, pendu en sautoir, un bidon plein d'eau de Lourdes, pour
prolonger cette vieillesse encore, dans l'effroyable état de ruine où
elle était. Un instant, son imbécillité sénile s'effara. Elle regarda
cet homme étendu, raidi, qui se mourait. Puis, une bonté d'aïeule
reparut au fond de ses yeux troubles, une fraternité de créature très
vieille et très souffrante la fit s'approcher davantage. Et, de ses
mains agitées d'un continuel tremblement, elle prit son bidon, elle le
tendit à l'homme.
Ce fut, pour l'abbé Judaine, une clarté brusque, comme une inspiration
d'en haut. Lui, qui avait tant prié pour la guérison de madame
Dieulafay, et que la sainte Vierge n'avait pas écouté, se sentit embrasé
d'une foi nouvelle, convaincu que, si le Commandeur buvait, il serait
guéri. Il tomba sur les genoux, au bord du matelas.
--Ô mon frère, c'est Dieu qui vous envoie cette femme...
Réconciliez-vous avec Dieu, buvez et priez, pendant que nous-mêmes
allons implorer de toute notre âme la miséricorde divine... Dieu voudra
vous prouver sa puissance, Dieu va faire le grand miracle de vous
remettre debout, pour que vous passiez encore de longues années sur
cette terre, à l'aimer et à le glorifier.
Non, non! les yeux étincelants du Commandeur criaient non! Lui être
aussi lâche que ces troupeaux de pèlerins, venus de si loin, à travers
tant de fatigues, pour se traîner par terre et sangloter, en suppliant
le ciel de les laisser vivre un mois, une année, dix années encore!
C'était si bon, c'était si simple de mourir tranquillement dans son lit!
On se tourne contre le mur, et l'on meurt.
--Buvez, ô mon frère, je vous en conjure... C'est la vie que vous allez
boire, la force, la santé; et c'est aussi la joie de vivre... Buvez pour
redevenir jeune, pour recommencer une existence pieuse! buvez pour
chanter les louanges de la divine Mère qui aura sauvé votre corps et
votre âme!... Elle me parle, votre résurrection est certaine.
Non, non! les yeux refusaient, repoussaient la vie avec une obstination
croissante; et il s'y mêlait maintenant une sourde crainte du miracle.
Le Commandeur ne croyait pas, haussait depuis trois ans les épaules
devant leurs prétendues guérisons. Mais savait-on jamais, dans ce drôle
de monde? Il arrivait parfois des choses tellement extraordinaires! Et
si, par hasard, leur eau avait eu réellement une vertu surnaturelle, et
si, de force, ils lui en faisaient boire, ce serait terrible de revivre,
de recommencer son temps de bagne, l'abomination que Lazare, l'élu
pitoyable du grand miracle, avait soufferte deux fois! Non, non! il ne
voulait pas boire, il ne voulait pas tenter l'affreuse chance de la
résurrection.
--Buvez, buvez, mon frère, répétait le vieux prêtre, gagné par les
larmes, ne vous endurcissez pas dans votre refus des grâces célestes!
Et l'on vit alors cette chose terrible, cet homme à demi mort déjà se
soulever, secouer les liens étouffants de la paralysie, dégager pour une
seconde sa langue nouée, bégayant, grondant d'une voix rauque:
--Non, non, non!
Il fallut que Pierre emmenât, remît dans son chemin la vieille pèlerine
hébétée. Elle n'avait pas compris ce refus de l'eau qu'elle emportait
comme un trésor inestimable, le cadeau même de l'éternité de Dieu aux
pauvres gens qui ne veulent pas mourir. Bancale, bossue, traînant sur sa
canne le triste reste de ses quatre-vingts ans, elle disparut parmi la
foule piétinante, dévorée de la passion d'être, avide de grand air, de
soleil et de bruit.
Marie et son père venaient de frémir devant cet appétit de la mort,
cette faim goulue du néant, que montrait le Commandeur. Ah! dormir,
dormir sans rêve, dans l'infini des ténèbres, éternellement, rien ne
pouvait être si doux au monde! Ce n'était point l'espoir d'une autre vie
meilleure, le désir d'être heureux enfin, dans un paradis d'égalité et
de justice; c'était le seul besoin de la nuit noire, du sommeil sans
fin, la joie de ne plus être, à jamais. Et le docteur Chassaigne avait
eu un frisson, car lui aussi ne nourrissait qu'une pensée, la félicité
de la minute où il partirait. Mais, par delà cette existence, ses
chères mortes, sa femme et sa fille l'attendaient au rendez-vous de la
vie éternelle, et quel froid de glace, s'il s'était dit un seul moment
qu'il ne les y retrouverait pas!
Péniblement, l'abbé Judaine se releva. Il avait cru remarquer que le
Commandeur fixait à présent ses yeux vifs sur Marie. Désolé de ses
supplications inutiles, il voulut lui montrer un exemple de cette bonté
de Dieu, qu'il repoussait.
--Vous la reconnaissez, n'est-ce pas? Oui, c'est la jeune fille qui est
arrivée samedi, si malade, paralysée des deux jambes. Et vous la voyez à
cette heure, si bien portante, si forte, si belle... Le ciel lui a fait
grâce, la voilà qui renaît à sa jeunesse, à la longue vie qu'elle est
née pour vivre... N'avez-vous aucun regret à la regarder? La
voudriez-vous donc morte aussi, cette enfant, et lui auriez-vous
conseillé de ne pas boire?
Le Commandeur ne pouvait répondre; mais ses yeux ne quittaient plus le
jeune visage de Marie, où se lisait un si grand bonheur de la
résurrection, une si vaste espérance aux lendemains sans nombre; et des
larmes parurent, grossirent sous ses paupières; roulèrent le long de ses
joues déjà froides. Il pleurait certainement sur elle, il songeait à
l'autre miracle qu'il avait souhaité pour elle, si elle guérissait,
celui d'être heureuse. C'était l'attendrissement d'un vieil homme,
connaissant la misère de ce monde, s'apitoyant sur toutes les douleurs
qui attendaient cette créature. Ah! la triste femme, que de fois
peut-être regretterait-elle de n'être pas morte à ses vingt ans!
Puis, les yeux du Commandeur s'obscurcirent, comme si ces larmes de
pitié dernière les avaient fondus. C'était la fin, le coma arrivait,
l'intelligence s'en allait avec le souffle. Il se tourna, et il mourut.
Tout de suite, le docteur Chassaigne écarta Marie.
--Le train part, dépêchez-vous, dépêchez-vous!
En effet, une volée de cloche leur arrivait distinctement, au milieu du
tumulte grandi de la foule. Et le docteur, ayant chargé deux
brancardiers de veiller le corps, qu'on enlèverait plus tard, quand le
train ne serait plus là, voulut accompagner ses amis jusqu'à leur wagon.
Tous se hâtaient. L'abbé Judaine, désespéré, les avait rejoints, après
avoir dit une courte prière pour le repos de cette âme révoltée. Mais,
comme Marie, suivie de Pierre et de M. de Guersaint, courait le long du
quai, elle fut arrêtée encore par le docteur Bonamy, qui triompha en la
présentant au père Fourcade.
--Mon révérend père, voici mademoiselle de Guersaint, la jeune fille qui
a été guérie si miraculeusement hier lundi.
Le père eut un sourire rayonnant de général auquel on rappelle sa
victoire la plus décisive.
--Je sais, je sais, j'étais là... Ma chère fille, Dieu vous a bénie
entre toutes, allez et faites adorer son nom.
Puis, il félicita M. de Guersaint, dont l'orgueil paternel jouissait
divinement. C'était l'ovation qui recommençait, ce concert de paroles
tendres, de regards émerveillés, qui avaient suivi la jeune fille, le
matin, au travers des rues de Lourdes, et qui, de nouveau,
l'entouraient, à la dernière minute du départ. La cloche avait beau
sonner encore, un cercle de pèlerins ravis s'était formé, il semblait
qu'elle emportât dans sa personne la gloire du pèlerinage, le triomphe
de la religion, désormais retentissant aux quatre coins de la terre.
Et Pierre, à ce moment, fut ému, en remarquant le groupe douloureux que
formaient, près de là, M. Dieulafay et madame Jousseur. Leurs regards
s'étaient fixés sur Marie, ils s'étonnaient comme les autres de la
résurrection extraordinaire de cette jeune fille, si belle, qu'ils
avaient vue inerte, maigrie, la face terreuse. Pourquoi donc cette
enfant? Pourquoi pas la jeune femme, la chère femme qu'ils remportaient
mourante? Leur confusion, leur honte semblait avoir grandi; et ils se
reculaient, dans leur malaise de parias trop riches; et ce fut un
soulagement pour eux, lorsque, trois brancardiers ayant à grand'peine
monté madame Dieulafay dans le compartiment de première classe, ils
purent y disparaître à leur tour, en compagnie de l'abbé Judaine.
Mais déjà les employés criaient: «En voiture! en voiture!» Le père
Massias, chargé de la direction pieuse du train, avait repris sa place,
laissant sur le trottoir le père Fourcade, appuyé à l'épaule du docteur
Bonamy. Vivement, Gérard et Berthaud saluèrent encore ces dames, pendant
que Raymonde montait rejoindre madame Désagneaux et madame Volmar,
installées dans leur coin; et madame de Jonquière, enfin, courut à son
wagon, où elle arriva en même temps que les Guersaint. On se bousculait,
il y avait des cris, des courses effarées, d'un bout à l'autre du train
interminable, auquel on venait d'attacher la locomotive, une machine
toute en cuivre, luisante comme un astre.
Pierre faisait passer Marie devant lui, lorsque M. Vigneron, qui
revenait au galop, lui cria:
--Il est valable! il est valable!
Très rouge, il montrait, il agitait son billet. Et il galopa jusqu'au
compartiment où se trouvaient sa femme et son fils, pour leur annoncer
la bonne nouvelle.
Quand Marie et son père furent installés, Pierre resta une minute encore
sur le quai, avec le docteur Chassaigne, qui l'embrassa paternellement.
Il voulait lui faire promettre de revenir à Paris, de se reprendre un
peu à l'existence. Mais le vieux médecin hochait la tête.
--Non, non, mon cher enfant, je reste... Elles sont ici, elles me
gardent.
Il parlait de ses chères mortes. Puis, doucement, très attendri:
--Adieu!
--Pas adieu, mon bon docteur, au revoir!
--Si, si, adieu... Le Commandeur avait raison, voyez-vous. Il n'y a rien
d'aussi bon que de mourir, mais pour revivre.
Le baron Suire donnait l'ordre d'enlever les drapeaux blancs, en tête et
en queue du train. Plus impérieux, les cris des employés continuaient:
«En voiture! en voiture!» Et c'était la bousculade suprême, le flot des
attardés s'affolant, arrivant en nage, hors d'haleine. Dans le wagon,
madame de Jonquière et soeur Hyacinthe comptaient leur monde. La
Grivotte, Élise Rouquet, Sophie Couteau étaient bien là. Madame
Sabathier s'était assise à sa place, en face de son mari, qui, les yeux
à demi clos, attendait patiemment le départ.
Mais une voix demanda:
--Et madame Vincent, elle ne repart donc pas avec nous?
Soeur Hyacinthe, qui se penchait, échangeant encore un sourire avec
Ferrand, debout au seuil du fourgon, s'écria:
--La voici!
Madame Vincent traversait les voies, accourait, la dernière, essoufflée,
hagarde. Et, tout de suite, d'un coup d'oeil involontaire, Pierre regarda
ses bras. Ils étaient vides.
Toutes les portières se refermaient maintenant, claquaient les unes
après les autres. Les wagons étaient pleins, il n'y avait plus que le
signal à donner. Soufflante, fumante, la machine jeta un premier coup de
sifflet, d'une allégresse aiguë; et, à cette minute, le soleil, voilé
jusque-là, dissipa la nuée légère, fit resplendir le train, avec cette
machine toute en or, qui semblait partir pour le paradis des légendes.
C'était un départ d'une gaieté enfantine, divine, sans amertume aucune.
Tous les malades semblaient guéris. On avait beau les emporter tels
qu'on les avait apportés, ils partaient soulagés, heureux, pour une
heure au moins. Et pas la moindre jalousie ne gâtait leur fraternité,
ceux qui n'étaient pas guéris s'égayaient, triomphaient avec la guérison
des autres. Leur tour viendrait sûrement, le miracle d'hier leur était
la formelle promesse du miracle de demain. Au bout de ces trois journées
de supplications ardentes, la fièvre du désir continuait, la foi des
oubliés demeurait aussi vive, dans la certitude que la sainte Vierge les
avait simplement remis à plus tard, pour le salut de leur âme. En eux
tous, chez tous ces misérables affamés de vie, brûlaient l'inextinguible
amour, l'invincible espérance. Aussi était-ce, débordant des wagons
pleins, un dernier éclat de joie, une turbulence d'extraordinaire
bonheur, des rires, des cris. «À l'année prochaine! nous reviendrons,
nous reviendrons!» Et les petites soeurs de l'Assomption, si gaies,
tapèrent dans leurs mains, et le chant de reconnaissance, le
_Magnificat_, chanté par les huit cents pèlerins, s'éleva.
--_Magnificat anima mea Dominum..._
Alors, le chef de gare, enfin rassuré, les bras ballants, fit donner le
signal. De nouveau, la machine siffla, puis s'ébranla, roula dans
l'éclatant soleil, comme dans une gloire. Sur le quai, le père Fourcade
était resté, appuyé à l'épaule du docteur Bonamy, souffrant beaucoup de
sa jambe, saluant quand même d'un sourire le départ de ses chers
enfants; tandis que Berthaud, Gérard, le baron Suire formaient un autre
groupe, et que, près d'eux, le docteur Chassaigne et M. Vigneron
agitaient leur mouchoir. Aux portières des wagons qui fuyaient, des
têtes se penchaient joyeuses, des mouchoirs volaient aussi, dans le vent
de la course. Madame Vigneron forçait le petit Gustave à montrer sa
figure pâle. Longtemps, on put suivre la main potelée de Raymonde
envoyant des saluts. Et Marie demeura la dernière, à regarder Lourdes
décroître parmi les verdures.
Triomphal, au travers de la campagne claire, le train disparut,
resplendissant, grondant, chantant à pleine voix.
--_Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo._