Comme le train s'ébranlait, la portière se rouvrit, et un employé poussa
une fillette de quatorze ans, dans le compartiment où étaient Marie et
Pierre.
--Tenez! il y a une place, dépêchez-vous!
Déjà, les faces s'allongeaient, on allait protester. Mais soeur Hyacinthe
s'était écriée:
--Comment! c'est vous, Sophie! Vous revenez donc voir la sainte Vierge
qui vous a guérie, l'année dernière?
Et madame de Jonquière disait en même temps:
--Ah! ma petite amie Sophie, c'est très bien, d'avoir de la
reconnaissance!
--Mais oui, ma soeur! mais oui, madame! répondit gentiment la fillette.
D'ailleurs, la portière s'était refermée, et il fallait bien accepter
cette nouvelle pèlerine, comme tombée du ciel, au moment où partait le
train, qu'elle avait failli manquer. Elle était mince, elle ne tiendrait
pas beaucoup de place. Puis, ces dames la connaissaient, tous les yeux
des malades s'étaient fixés sur elle, en entendant dire que la sainte
Vierge l'avait guérie. Mais on était sorti de la gare, la machine
soufflait dans le branle croissant des roues, et soeur Hyacinthe répéta,
en tapant dans ses mains:
--Allons, allons, mes enfants, le _Magnificat_!
Pendant que le chant d'allégresse montait au milieu des secousses,
Pierre regardait Sophie. C'était visiblement une petite paysanne, une
fille de cultivateurs pauvres des environs de Poitiers, que ses parents
gâtaient et traitaient en demoiselle, depuis qu'elle était une
miraculée, une élue, que les curés de l'arrondissement venaient voir.
Elle avait un chapeau de paille, avec des rubans roses, une robe de
laine grise, garnie d'un volant. Et sa figure ronde n'était pas jolie,
mais aimable, très fraîche, éclairée par de clairs yeux futés, qui lui
donnaient un air souriant et modeste.
Lorsqu'on eut fini le _Magnificat_, Pierre ne put résister au désir de
questionner Sophie. Une enfant de cet âge, d'une apparence si candide,
et qui ne semblait pas être une menteuse, cela l'intéressait vivement.
--Alors, mon enfant, vous avez failli manquer le train?
--Oh! monsieur l'abbé, j'en aurais été bien confuse... J'étais à la gare
depuis midi. Et voilà que j'ai aperçu monsieur le curé de
Sainte-Radegonde, qui me connaît bien et qui m'a appelée pour
m'embrasser, en me disant que j'étais une bonne petite fille, de
retourner à Lourdes. Alors, il paraît que le train partait, et je n'ai
eu que le temps de courir... Oh! j'ai couru!
Elle riait, encore un peu essoufflée, avec le repentir pourtant d'avoir
été sur le point de commettre une faute d'étourderie.
--Et comment vous appelez-vous, mon enfant?
--Sophie Couteau, monsieur l'abbé.
--Vous n'êtes pas de Poitiers même?
--Non, bien sûr... Nous sommes de Vivonne, à sept kilomètres. Mon père
et ma mère ont un peu de biens; et ça n'irait tout de même pas mal, s'il
n'y avait pas huit enfants, à la maison... Moi, je suis la cinquième.
Heureusement que les quatre premiers commencent à travailler.
--Et vous, mon enfant, qu'est-ce que vous faites?
--Moi, oh! monsieur l'abbé, je ne suis pas de grand secours... Depuis
l'année dernière, depuis que je suis rentrée guérie, on ne m'a pas
laissé un jour tranquille, parce que, vous comprenez, on est venu me
voir, on m'a menée chez monseigneur, et puis dans les couvents, et puis
partout... Et, avant ça, j'ai été longtemps malade, je ne pouvais
marcher sans un bâton, je criais à chaque pas, tant mon pied me faisait
du mal.
--Alors, c'est d'un mal au pied que la sainte Vierge vous a guérie?
Sophie n'eut pas le temps de répondre. Soeur Hyacinthe, qui écoutait,
intervint.
--D'une carie des os du talon gauche, datant de trois ans. Le pied était
gonflé, déformé, et il y avait des fistules donnant issue à une
suppuration continuelle.
Du coup, tous les malades du wagon commencèrent à se passionner. Ils ne
quittaient plus des yeux la miraculée, ils cherchaient en elle le
prodige. Ceux qui pouvaient se mettre debout, se levaient pour la mieux
voir; et les autres, les infirmes allongés sur des matelas, tâchaient de
se hausser et de tourner la tête. Dans la souffrance qui venait de les
reprendre, au départ de Poitiers, terrifiés par les quinze heures qu'ils
avaient à rouler encore, l'arrivée brusque de cette enfant, élue par le
ciel, était comme un soulagement divin, le rayon d'espoir où ils
puiseraient la force d'aller jusqu'au bout du voyage. Déjà, les plaintes
cessaient un peu, et toutes les faces se tendaient, dans le besoin
ardent de croire.
Marie, surtout, ranimée, soulevée à demi, joignit ses mains tremblantes,
supplia doucement Pierre.
--Je vous en prie, questionnez-la, demandez-lui de tout nous dire...
Guérie, mon Dieu! guérie d'un mal si affreux!
Madame de Jonquière, émue, s'était penchée pour embrasser l'enfant,
par-dessus la cloison.
--Certainement, notre petite amie va nous dire... N'est-ce pas, ma
mignonne, que vous allez nous raconter ce que la sainte Vierge a fait
pour vous?
--Oh! bien sûr, madame... Tant que vous voudrez.
Et elle avait son air souriant et modeste, avec ses yeux luisant
d'intelligence. Tout de suite, elle voulut commencer, en levant sa main
droite en l'air, dans un geste gentil qui commandait l'attention.
Évidemment, elle avait pris déjà l'habitude du public.
Mais on ne la voyait pas de toutes les places du wagon, et soeur
Hyacinthe eut une idée.
--Montez sur la banquette, Sophie, et parlez un peu fort, à cause du
bruit.
Cela l'amusa, elle dut retrouver son sérieux pour commencer.
--Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus me
rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge,
parce qu'il coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur
Rivoire, le médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans,
disait qu'il serait forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait
sûrement rendue boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte
Vierge, je suis allée tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne
envie de guérir, que je n'ai pas même pris le temps d'enlever le
linge... Et, alors, tout est resté dans l'eau, mon pied n'avait plus
rien du tout, quand je l'ai sorti.
Un murmure s'éleva et courut, fait de surprise, d'émerveillement et de
désir, à ce beau conte prodigieux, si doux aux désespérés. Mais la
petite n'avait pas fini. Elle prit un temps, puis termina, avec un
nouveau geste, les deux bras un peu écartés.
--À Vivonne, quand monsieur Rivoire a revu mon pied, il a dit: «Que ce
soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est
égal; mais la vérité est qu'elle est guérie.»
Cette fois, des rires éclatèrent. Elle récitait trop, ayant tant de fois
répété son histoire, qu'elle la savait par coeur. Le mot du médecin était
d'un effet sûr, elle en riait elle-même d'avance, certaine qu'on allait
rire. Et elle restait ingénue et touchante.
Cependant, elle devait avoir oublié un détail, car soeur Hyacinthe, qui
avait annoncé d'un coup d'oeil à l'auditoire le mot du docteur, lui
souffla doucement:
--Sophie, et votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre
salle?
--Ah! oui... Je n'avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied; et
je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le
premier jour, car le lendemain ma provision allait être épuisée.»
De nouveau, ce fut une joie. On la trouvait si gentille, d'avoir été
guérie ainsi! Elle dut encore, sur une question de madame de Jonquière,
raconter l'histoire des bottines, de belles bottines toutes neuves, que
madame la comtesse lui avait données, et avec lesquelles, ravie, elle
avait couru, sauté, dansé. Songez donc! des bottines, elle qui, depuis
trois ans, ne pouvait pas mettre une pantoufle!
Devenu grave, pâli par le sourd malaise qui l'envahissait, Pierre
continuait à la regarder. Et il lui adressa d'autres questions. Elle ne
mentait décidément pas, il soupçonnait seulement en elle une lente
déformation de la vérité, un embellissement bien inexplicable, dans sa
joie d'avoir été soulagée et d'être devenue une petite personne
d'importance. Qui savait, maintenant, si la prétendue cicatrisation
instantanée, complète, en quelques secondes, n'avait pas mis des jours à
se produire? Où étaient les témoins?
--J'étais là, racontait justement madame de Jonquière. Elle ne se
trouvait pas dans ma salle, mais je l'avais rencontrée, le matin même,
qui boitait...
Vivement, Pierre l'interrompit.
--Ah! vous avez vu son pied, avant et après l'immersion?
--Non, non, je ne crois pas que personne ait pu le voir, car il était
enveloppé de compresses... Elle vous a dit elle-même que les compresses
étaient tombées dans la piscine...
Et, se tournant vers l'enfant:
--Mais elle va vous le montrer, son pied.... N'est-ce pas, Sophie?
Défaites votre soulier.
Celle-ci, déjà, ôtait son soulier, retirait son bas, avec une
promptitude et une aisance qui montraient la grande habitude qu'elle en
avait prise. Et elle allongea son pied, très propre, très blanc, soigné
même, avec des ongles roses bien coupés, le tournant d'un air de
complaisance, pour que le prêtre pût l'examiner commodément. Il y avait
là, au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la couture
blanchâtre, très nette, témoignait de la gravité du mal.
--Oh! monsieur l'abbé, prenez le talon, serrez-le de toutes vos forces:
je ne sens plus rien!
Pierre eut un geste, et l'on put croire que le pouvoir de la sainte
Vierge le ravissait. Il restait inquiet dans son doute. Quelle force
ignorée avait agi? ou plutôt quel faux diagnostic du médecin, quel
concours d'erreurs et d'exagérations avaient abouti à ce beau conte?
Mais les malades voulaient tous voir le pied miraculeux, cette preuve
visible de la guérison divine, qu'ils allaient tous chercher. Et ce fut
Marie, la première, qui le toucha, assise sur son séant, souffrant déjà
moins. Puis, madame Maze, tirée de sa mélancolie, le passa à madame
Vincent, qui l'aurait baisé, pour l'espoir qu'il lui rendait. M.
Sabathier avait écouté, d'un air béat; madame Vêtu, la Grivotte, le
frère Isidore lui-même rouvraient les yeux, s'intéressaient; et la face
d'Élise Rouquet était devenue extraordinaire, transfigurée par la foi,
presque belle: une plaie ainsi disparue, n'était-ce pas sa plaie à elle
fermée, effacée, son visage ne gardant qu'une faible cicatrice,
redevenant le visage de tout le monde? Sophie, toujours debout, devait
se tenir à une des tringles de fer et poser son pied sur le bord de la
cloison, à gauche, à droite, sans se lasser, très heureuse et très fière
des exclamations qu'on poussait, de l'admiration frémissante et du
religieux respect qu'on témoignait à ce petit bout de sa personne, à ce
petit pied qui était comme sacré maintenant.
--Il faut sans doute une grande foi, pensa Marie tout haut, il faut
avoir l'âme toute blanche...
Et, s'adressant à M. de Guersaint:
--Père, je sens que je guérirais, si j'avais dix ans, si j'avais l'âme
toute blanche d'une petite fille.
--Mais tu as dix ans, ma chérie! N'est-ce pas, Pierre, que les fillettes
de dix ans n'ont pas une âme plus blanche?
Lui, avec son esprit chimérique, adorait les histoires de miracles. Et
le prêtre, profondément ému par l'ardente pureté de la jeune fille, ne
chercha pas à discuter, la laissa s'abandonner au souffle de consolante
illusion qui passait.
Depuis le départ de Poitiers, le temps était plus lourd, un orage
montait dans le ciel de cuivre, et il semblait que le train roulât au
travers d'une fournaise. Les villages défilaient, mornes et déserts sous
le brûlant soleil. À Couhé-Verac, on avait redit le chapelet, puis
chanté un cantique. Mais les exercices de piété se ralentissaient un
peu. Soeur Hyacinthe, qui n'avait pu déjeuner encore, s'était décidée à
manger vivement un petit pain avec des fruits, tout en continuant à
soigner l'homme, dont le souffle pénible paraissait plus régulier
depuis un instant. Et ce fut seulement à Ruffec, à trois heures, qu'on
récita les vêpres de la sainte Vierge.
--_Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix._
--_Ut digni efficiamur promissionibus Christi._
Comme on finissait, M. Sabathier, qui avait regardé la petite Sophie
remettre son bas et son soulier, se tourna vers M. de Guersaint.
--Sans doute, le cas de cette enfant est intéressant. Mais ce n'est
rien, monsieur, il y a bien plus fort que cela... Connaissez-vous
l'histoire de Pierre de Rudder, un ouvrier belge?
Tout le monde s'était remis à écouter.
--Cet homme avait eu la jambe cassée par la chute d'un arbre. Après huit
ans, les deux fragments de l'os ne s'étaient pas soudés, on voyait les
deux bouts, au fond d'une plaie, en continuelle suppuration; et la
jambe, molle, pendait, allait dans tous les sens... Eh bien! il lui a
suffi de boire un verre de l'eau miraculeuse, sa jambe a été refaite
d'un coup; et il a pu marcher sans béquilles, et le médecin le lui a
bien dit: «Votre jambe est comme celle d'un enfant qui vient de naître.»
Parfaitement! une jambe toute neuve!
Personne ne parla, il n'y eut qu'un échange de regards extasiés.
--Et, tenez! continua M. Sabathier, c'est comme l'histoire de Louis
Bouriette, un carrier, un des premiers miracles de Lourdes. La
connaissez-vous?... Il avait été blessé, dans une explosion de mine.
L'oeil droit était complètement perdu, il se trouvait même menacé de
perdre l'oeil gauche... Or, un jour, il envoya sa fille prendre une
bouteille de l'eau boueuse de la source, qui jaillissait à peine. Puis,
il lava son oeil avec cette boue, il pria ardemment. Et il jeta un cri,
il voyait, monsieur, il voyait aussi bien que vous et moi... Le médecin
qui le soignait en a écrit un récit circonstancié, il n'y a pas le
moindre doute à avoir.
--C'est merveilleux, murmura M. de Guersaint, ravi.
--Voulez-vous un autre exemple, monsieur? Il est célèbre, c'est celui de
François Macary, le menuisier de Lavaur... Depuis dix-huit ans, il
avait, à la partie interne de la jambe gauche, un ulcère variqueux
profond, accompagné d'un engorgement considérable des tissus. Il ne
pouvait plus bouger, la science le condamnait à une infirmité
perpétuelle... Et le voilà, un soir, qui s'enferme avec une bouteille
d'eau de Lourdes. Il ôte ses bandages, il se lave les deux jambes, il
boit le reste de la bouteille. Puis, il se couche, s'endort; et, quand
il se réveille, il se tâte, regarde: plus rien! la varice, les ulcères,
tout avait disparu... La peau du genou, monsieur, était redevenue aussi
lisse, aussi fraîche qu'elle devait l'être à vingt ans.
Cette fois, il y eût une explosion de surprise et d'admiration. Les
malades et les pèlerins entraient dans le pays enchanté du miracle, où
l'impossible se réalise au coude de chaque sentier, où l'on marche à
l'aise de prodige en prodige. Et chacun d'eux avait son histoire à dire,
brûlant d'apporter sa preuve, d'appuyer sa foi et son espoir d'un
exemple.
Madame Maze, la silencieuse, fut emportée jusqu'à parler la première.
--Moi, j'ai une amie qui a connu la veuve Rizan, cette dame dont la
guérison a fait aussi tant de bruit... Depuis vingt-quatre ans, elle
était paralysée de tout le côté gauche. Elle rendait ce qu'elle
mangeait, elle n'était plus qu'une masse inerte qu'on retournait dans le
lit; et, à la longue, le frottement des draps lui avait usé la peau...
Un soir, le médecin annonça qu'elle mourrait avant le jour. Deux heures
plus tard, elle sortit de sa torpeur, en demandant d'une voix faible à
sa fille d'aller lui chercher un verre d'eau de Lourdes, chez une
voisine. Mais, le lendemain matin seulement, elle put avoir ce verre
d'eau, elle cria: «Oh! ma fille, c'est la vie que je bois, lave-moi le
visage, le bras, la jambe, tout le corps!» Et, à mesure que l'enfant lui
obéissait, elle voyait l'enflure énorme s'affaisser, les membres
paralysés reprendre leur souplesse et leur aspect naturel... Ce n'est
pas tout, madame Rizan criait qu'elle était guérie, qu'elle avait faim,
qu'elle voulait du pain et de la viande, elle qui n'en avait pas mangé
depuis vingt-quatre ans. Et elle se leva, et elle s'habilla, pendant que
sa fille répondait aux voisines qui la croyaient orpheline, en la voyant
bouleversée: «Non, non! maman n'est pas morte, elle est ressuscitée!»
Des larmes étaient montées aux yeux de madame Vincent. Mon Dieu! si elle
avait pu voir Rose se relever ainsi, et manger de bon appétit, et
courir! Un autre cas, celui d'une jeune fille, qu'on lui avait conté à
Paris et qui était pour beaucoup dans sa décision de mener à Lourdes sa
petite malade, lui revint à la mémoire.
--Moi aussi, je connais l'histoire d'une paralytique, Lucie Druon, la
pensionnaire d'un orphelinat, toute jeune encore, qui ne pouvait plus
même s'agenouiller. Ses membres s'étaient tordus en cerceaux; sa jambe
droite, plus courte, avait fini par s'enrouler autour de la gauche; et,
quand une de ses camarades la portait, on voyait ses pieds, comme morts,
se balancer dans le vide... Remarquez qu'elle n'est pas allée à Lourdes.
Elle a fait simplement une neuvaine; mais elle a jeûné pendant les neuf
jours, et son désir de guérir était si grand, qu'elle passait les nuits
en prières... Enfin, le neuvième jour, comme elle buvait un peu d'eau de
Lourdes, elle eut dans les jambes une violente commotion. Elle se leva,
retomba, se releva et marcha. Toutes ses compagnes, étonnées, presque
effrayées, criaient: «Lucie marche! Lucie marche!» Et c'était vrai, ses
jambes étaient redevenues en quelques secondes droites, saines et
fortes. Elle traversa la cour, put monter à la chapelle, où toute la
communauté, transportée de reconnaissance, chanta le _Magnificat_... Ah!
la chère enfant, elle devait être heureuse, bien heureuse!
Deux larmes achevèrent de couler de ses joues sur le visage pâle de sa
fille, qu'elle baisa éperdument.
Mais l'intérêt grandissait toujours, la joie ravie de ces beaux contes,
où le ciel à tous coups triomphait des réalités humaines, exaltait ces
âmes d'enfant, au point que les plus malades se redressaient, à leur
tour, et retrouvaient la parole. Et, derrière le récit de chacun, il y
avait la préoccupation de son mal, la confiance qu'il guérirait,
puisqu'une maladie identique s'était effacée comme un vilain songe, au
souffle divin.
--Ah! bégaya madame Vêtu, la bouche empâtée de souffrance, il y en avait
une, Antoinette Thardivail, dont l'estomac était dévoré comme le mien.
On aurait dit que des chiens le lui mangeaient, et il devenait parfois
plus gros que la tête d'un enfant. Des tumeurs y poussaient, pareilles à
des oeufs de poule, si bien que, pendant huit mois, elle avait vomi du
sang... Elle aussi allait expirer, la peau collée sur les os, mourant de
faim, lorsqu'elle but de l'eau de Lourdes et s'en fit laver le creux de
l'estomac. Trois minutes après, son médecin qui l'avait quittée, la
veille, agonisante, sans souffle, la trouva levée, assise au coin de son
feu, se régalant avec appétit d'une aile de poulet bien tendre. Elle
n'avait plus de tumeurs, elle riait comme à vingt ans, son visage venait
de reprendre l'éclat de la jeunesse... Ah! manger ce qui vous plaît,
redevenir jeune, ne plus souffrir!
--Et la guérison de soeur Julienne! dit la Grivotte, qui se releva sur un
coude, les yeux brillants de fièvre. Ça l'avait prise par un mauvais
rhume, comme moi; puis, elle s'était mise à cracher le sang. Tous les
six mois, elle retombait, il lui fallait reprendre le lit. La dernière
fois, on avait bien vu qu'elle y resterait. Vainement, on avait essayé
de tous les remèdes, l'iode, les vésicatoires, les pointes de feu.
Enfin, une vraie phtisique, celle-là, que six médecins avaient reconnue
comme telle... Bon! la voilà qui vient à Lourdes, et Dieu sait au milieu
de quelles souffrances! à tel point qu'à Toulouse, on crut un instant
qu'elle passait. Les soeurs la portaient dans leurs bras. À la piscine,
les dames hospitalières ne voulaient pas la baigner. C'était une
morte... Eh bien! on l'a déshabillée, on l'a plongée sans connaissance
et toute couverte de sueur, on l'a retirée si pâle, qu'on l'a déposée
par terre, en pensant que c'était bien fini cette fois. Brusquement, ses
joues se sont colorées, ses yeux se sont ouverts, elle a respiré
fortement. Elle était guérie, elle s'est rhabillée seule, et elle a fait
un bon repas, après être allée à la Grotte remercier la sainte Vierge...
Hein? on ne peut pas dire, en voilà une de phtisique! et guérie
radicalement, comme avec la main!
Alors, le frère Isidore voulut parler; mais il ne le put; et il se
contenta de dire péniblement à sa soeur:
--Marthe, raconte donc l'histoire de soeur Dorothée, que le curé de
Saint-Sauveur nous a dite.
--Soeur Dorothée, commença gauchement la paysanne, se leva un matin avec
une jambe engourdie; et, à partir de ce moment, elle perdit la jambe,
qui devint froide et pesante comme une pierre. Avec ça, elle avait très
mal dans le dos. Les médecins n'y comprenaient rien. Elle en voyait une
demi-douzaine, qui lui enfonçaient des épingles et lui brûlaient la peau
avec un tas de drogues. Mais c'était comme s'ils chantaient... Soeur
Dorothée avait compris que, seule, la sainte Vierge trouverait le
remède; et la voilà qui part pour Lourdes; et la voilà qui se fait
mettre dans la piscine. D'abord, elle crut bien en mourir, tant c'était
froid. Puis, l'eau devint si douce, qu'elle lui sembla tiède,
délicieuse comme du lait. Jamais elle n'avait trouvé quelque chose de si
bon: ses veines s'ouvraient et l'eau y entrait. Vous comprenez, la vie
lui revenait dans le corps, du moment que la sainte Vierge s'en était
mêlée... Elle n'avait plus le moindre mal, elle se promena, mangea tout
un pigeon le soir, dormit toute la nuit comme une bienheureuse. Gloire à
la sainte Vierge! reconnaissance éternelle à la Mère puissante et à son
divin Fils!
Élise Rouquet aurait bien voulu placer, elle aussi, un miracle qu'elle
savait. Seulement, elle parlait si mal, avec sa bouche déformée, qu'elle
n'avait pu encore prendre son tour. Il y eut un silence, elle en
profita, écartant un peu le fichu qui cachait l'horreur de sa plaie.
--Oh! moi, ce qu'on m'a raconté, ce n'est pas à propos d'une grosse
maladie, mais c'est si drôle... Il s'agit d'une femme, Célestine Dubois,
qui s'était entré une aiguille dans la main, en faisant un savonnage.
Pendant sept ans, elle la garda, aucun médecin n'étant parvenu à la
retirer. Sa main, qui s'était contractée, ne pouvait plus s'ouvrir...
Elle arrive, elle la plonge dans la piscine. Mais, tout de suite, elle
la retire, en jetant des cris. On la remet de force dans l'eau, on l'y
maintient, pendant qu'elle sanglote, la figure couverte de sueur. Trois
fois, on la replonge, et l'on voit chaque fois marcher l'aiguille, qui
sort enfin par l'extrémité du pouce... Naturellement, si elle criait,
c'était que l'aiguille marchait dans sa chair, comme si quelqu'un
l'avait poussée, pour l'ôter... Jamais plus Célestine n'a souffert, sa
main n'a gardé qu'une petite cicatrice, à la seule fin de montrer le
travail de la sainte Vierge.
Cette anecdote produisit plus d'effet encore que les miracles des
grosses guérisons. Une aiguille qui marchait, comme si quelqu'un l'avait
poussée! Cela peuplait l'invisible, montrait à chaque malade son ange
gardien derrière lui, prêt à l'assister, sur un ordre du ciel. Puis,
comme cela était joli et enfantin, cette aiguille qui s'en allait, dans
l'eau miraculeuse, après s'être entêtée sept ans! Et tous s'exclamaient,
amusés, riant d'aise, rayonnants de voir que rien n'était impossible au
ciel, que si le ciel l'avait voulu, ils seraient tous redevenus bien
portants, jeunes et superbes. Il suffisait de croire et de prier
ardemment, pour que la nature fût confondue et que l'incroyable se
réalisât. Ensuite, il n'y avait plus qu'une affaire de bonne chance, car
le ciel semblait choisir.
--Oh! père, que c'est beau! murmura Marie qui avait écouté jusque-là,
ranimée par la passion, muette de saisissement. Tu te souviens de ce que
tu m'as conté toi-même, cette Joachine Dehaut qui était venue de
Belgique, qui avait traversé toute la France, avec sa jambe tordue,
couverte d'un ulcère, dont la mauvaise odeur écartait le monde...
D'abord, l'ulcère fut guéri: on pouvait serrer le genou, elle ne sentait
rien, il ne restait qu'une petite rougeur... Puis, ce fut le tour de la
luxation. Dans l'eau, elle hurla, il lui sembla qu'on lui brisait les
os, qu'on lui arrachait la jambe; et, en même temps, elle et la femme
qui la baignait virent le pied difforme se redresser avec la régularité
d'une aiguille marchant sur un cadran. La jambe s'étendait, les muscles
s'allongeaient, le genou se remettait en place, au milieu d'une douleur
si forte, que Joachine avait fini par s'évanouir. Mais, quand elle
revint à elle, elle s'élança droite et agile, pour porter ses béquilles
à la Grotte.
M. de Guersaint, lui aussi, riait d'émerveillement, confirmait du geste
ce récit, qu'il tenait d'un père de l'Assomption. Il aurait pu,
disait-il, raconter vingt cas semblables, plus touchants, plus
extraordinaires les uns que les autres. Il en appelait au témoignage de
Pierre; et celui-ci, qui ne croyait pas, se contentait de hocher la
tête. D'abord, ne voulant point affliger Marie, il s'était efforcé de
se distraire, de regarder, au dehors, les champs, les arbres, les
maisons qui défilaient. On venait de dépasser Angoulême, des prairies
s'élargissaient, des lignes de peupliers fuyaient, dans le mouvement
d'éventail continu de la vitesse. Sans doute, on était en retard, car le
train, lancé à toute vapeur, grondait sous l'orage, au travers de l'air
en feu, dévorant les kilomètres. Et Pierre, malgré lui, entendait quand
même des bouts de récit, s'intéressait à ces histoires extravagantes,
que berçaient les durs cahots des roues, comme si la locomotive, éperdue
et lâchée, les eût tous conduits au divin pays des rêves. On roulait, on
roulait toujours, et il finit par cesser de regarder au dehors, par
s'abandonner à l'air lourd et endormeur du wagon, où grandissait une
extase, loin de ce monde réel, qu'on traversait d'une course si rapide.
Le visage ranimé de Marie le pénétrait de joie. Il lui abandonna sa
main, qu'elle avait prise, pour lui dire, dans une étreinte, toute la
confiance qui renaissait en elle. Pourquoi donc l'aurait-il découragée
par son doute, puisqu'il souhaitait sa guérison? Aussi gardait-il avec
une tendresse infinie, cette petite main moite de malade, bouleversé de
fraternité souffrante, voulant croire à la pitié des choses, à une bonté
supérieure qui ménageait la douleur aux désespérés.
--Oh! Pierre, répéta-t-elle, que c'est beau, que c'est beau! Et quelle
gloire, si la sainte Vierge veut bien se déranger pour moi!... Vraiment,
croyez-vous que j'en sois digne?
--Certes, s'écria-t-il, vous êtes la meilleure et la plus pure, une âme
toute blanche, comme disait votre père, et il n'y a pas assez de bons
anges dans le paradis pour vous faire escorte.
Mais ce n'était pas fini. Soeur Hyacinthe et madame de Jonquière,
maintenant, disaient tous les miracles qu'elles savaient, la longue
suite des miracles qui, depuis plus de trente ans, fleurissaient à
Lourdes, comme la floraison ininterrompue des roses sur le rosier
mystique. On les comptait par milliers, ils repoussaient chaque année,
avec une verdeur de sève prodigieuse, plus éclatants à chaque saison. Et
les malades, écoutant ces merveilles dans une fièvre croissante, étaient
pareils aux petits enfants, qui, après un beau conte de fée, en veulent
un autre, et un autre, et un autre encore. Oh! encore, encore des
histoires, où la réalité mauvaise est bafouée, où l'injuste nature est
souffletée, où le bon Dieu intervient comme le guérisseur suprême, celui
qui se moque de la science et qui fait du bonheur à sa guise!
Ce furent d'abord les sourds et les muets qui entendaient et qui
voyaient: Aurélie Bruneau, incurable, le tympan brisé, qui tout d'un
coup est ravie par les sons célestes d'un harmonium; Louise Pourchet,
muette depuis quarante-cinq ans, qui, en prière devant la Grotte,
s'écrie soudain: «Je vous salue, Marie!»; et d'autres, des centaines
d'autres qui sont radicalement guéries, pour avoir versé quelques
gouttes d'eau dans leurs oreilles ou sur leur langue. Puis, les aveugles
défilèrent: le père Hermann, qui sentit la main douce de la sainte
Vierge lui enlever le voile qu'il avait sur les yeux; mademoiselle de
Pontbriant, menacée de perdre les deux yeux et recouvrant une vue
meilleure que jamais, à la suite d'une simple prière; un autre, un
enfant de douze ans, dont les cornées ressemblaient à des billes de
marbre, et qui retrouva, en trois secondes, des yeux clairs et profonds,
où les anges semblaient sourire. Mais, surtout, ce sont les paralytiques
qui abondent, les misérables perclus des deux jambes, les infirmes
gisant sur leur lit de misère, auxquels le Seigneur dit: «Lève-toi et
marche!» Delaunoy, ataxique, cautérisé, brûlé, pendu, rentré quinze fois
dans les hôpitaux de Paris, d'où il rapporte les diagnostics concordants
de douze médecins, sent une force qui le soulève sur le passage du
Saint-Sacrement, et se met à le suivre, les jambes saines. Marie-Louise
Delpon, âgée de quatorze ans, dont la paralysie avait raidi les jambes,
rétracté les mains, tiré la bouche de côté, voit ses membres se dénouer,
la contorsion de sa bouche disparaître, comme si une main invisible
coupait les affreux liens qui la déformaient. Marie Vachier, clouée
depuis dix-sept ans dans son fauteuil par la paraplégie, non seulement
court et vole au sortir de la piscine, mais ne retrouve même plus la
trace des plaies dont sa longue immobilité avait couvert son corps. Et
Georges Hanquet, atteint de ramollissement à la moelle épinière, d'une
insensibilité absolue, passe sans transition de l'agonie à une santé
parfaite. Et Léonie Charton, une autre ramollie de la moelle, dont les
vertèbres font une saillie considérable, sent fondre sa bosse comme par
enchantement, pendant que ses jambes se redressent, des jambes neuves et
vigoureuses.
Ensuite, ce furent toutes sortes de maux. D'abord, les accidents de la
scrofule, encore des jambes perdues et refaites: Marguerite Gehier,
malade d'une coxalgie depuis vingt-sept ans, la hanche dévorée par le
mal, le genou droit ankylosé, tombant brusquement à genoux, pour
remercier la sainte Vierge de sa guérison; Philomène Simonneau, la jeune
Vendéenne, la jambe gauche trouée par trois plaies horribles, au fond
desquelles les os cariés, à découvert, laissaient tomber des esquilles,
et dont les os, la chair et la peau se reforment. Puis vinrent les
hydropiques: madame Ancelin, dont les pieds, les mains, le corps entier
se dégonfla, sans qu'on pût savoir où toute l'eau était passée;
mademoiselle Montagnon, dont on avait retiré à plusieurs reprises
vingt-deux litres d'eau, et qui, enflée de nouveau, se vida sous la
simple application d'une compresse trempée à la source miraculeuse, sans
qu'on retrouvât non plus rien, ni dans le lit, ni sur le plancher. Et,
de même, pas une maladie de l'estomac ne résiste, toutes disparaissent
au premier verre. C'est Marie Souchet qui vomit du sang noir, d'une
maigreur de squelette, et qui dévore, qui retrouve son embonpoint en
deux jours. C'est Marie Jarland qui s'est brûlé l'estomac, en buvant par
erreur un verre d'eau de cuivre, et qui sent la tumeur, venue à la
suite, se fondre. Du reste, les plus grosses tumeurs s'en vont de la
sorte, dans la piscine, sans laisser la moindre trace. Mais ce qui
frappe les yeux davantage, ce sont les ulcères, les cancers, toutes les
horribles plaies apparentes, qu'un souffle d'en haut cicatrise. Un juif,
un comédien, la main dévorée par un ulcère, n'eut qu'à la tremper et fut
guéri. Un jeune étranger, immensément riche, affligé au poignet droit
d'une loupe grosse comme un oeuf de poule, la vit se dissoudre. Rose
Duval qui, par suite d'une tumeur blanche, avait au coude gauche un trou
à y loger une noix, put suivre le travail prompt de la chair neuve qui
comblait ce trou. La veuve Fromond, dont la lèvre était à moitié
détruite par un cancer, n'eut qu'à se la lotionner, et il ne resta pas
même une couture. Marie Moreau, souffrant affreusement d'un cancer au
sein, s'endormit, après avoir appliqué un linge imbibé d'eau de Lourdes;
et, quand elle se réveilla, deux heures plus tard, la douleur avait
cessé, la chair était nette, d'une fraîcheur de rose.
Enfin, soeur Hyacinthe entama les cures immédiates et radicales de
phtisie, et c'était le triomphe, la terrible maladie qui ravageait
l'humanité, que les incrédules défiaient la sainte Vierge de guérir,
qu'elle guérissait pourtant, disait-on, d'un seul geste de son petit
doigt. Cent cas, plus extraordinaires les uns que les autres, se
pressaient, débordaient. Marguerite Coupel, phtisique depuis trois ans,
le sommet des poumons mangé par les tubercules, se lève et s'en va,
éclatante de santé. Madame de la Rivière, qui crache le sang, couverte
d'une continuelle sueur froide, et dont les ongles sont violacés, sur
le point d'exhaler son dernier souffle, n'a besoin que de boire une
petite cuillerée d'eau qu'on verse entre ses dents: tout de suite, le
râle cesse, elle s'assoit, répond aux litanies, demande un bouillon. Il
faut à Julie Jadot quatre cuillerées; mais elle ne soutenait déjà plus
sa tête, elle était d'une constitution si délicate, que le mal semblait
l'avoir fondue: en quelques jours, elle devient très grasse. Anna Catry,
au degré le plus avancé, le poumon gauche à moitié détruit par une
caverne, est plongée cinq fois dans l'eau froide, contrairement à toute
prudence, et elle est guérie, le poumon est sain. Une autre, une jeune
fille poitrinaire, condamnée par quinze médecins, n'a rien demandé,
s'est simplement agenouillée à la Grotte, par hasard, toute surprise
ensuite d'avoir été guérie ainsi au passage, au raccroc, sans doute à
l'heure où la sainte Vierge apitoyée laisse tomber le miracle de ses
mains invisibles.
Des miracles, des miracles encore! ils pleuvaient comme des fleurs du
rêve, par un ciel clair et doux. Il y en avait de touchants, il y en
avait d'enfantins. Une vieille femme qui, la main ankylosée, ne pouvait
plus la remuer depuis trente ans, se lave et fait le signe de la croix.
La soeur Sophie qui aboyait comme une chienne, se plonge dans l'eau, en
sort la voix pure, chantant un cantique. Mustapha, un Turc, invoque la
Dame blanche, et recouvre l'oeil droit, en y appliquant une compresse. Un
officier de turcos a été protégé à Sedan, un cuirassier de Reichshoffen
serait mort d'une balle au coeur, si cette balle, qui avait traversé son
portefeuille, ne s'était arrêtée devant une image de Notre-Dame de
Lourdes. Et les enfants, les pauvres petits qui souffrent, eux aussi
trouvaient grâce: un gamin de cinq ans, paralytique, déshabillé et tenu
pendant cinq minutes sous le jet glacé de la fontaine, se leva et
marcha; un autre, de quinze ans, qui ne poussait dans son lit qu'un
grognement de bête, s'élança de la piscine en criant qu'il était guéri;
un autre, de deux ans, un tout petit celui-là, qui n'avait jamais
marché, resta un quart d'heure dans l'eau froide, puis ragaillardi,
souriant, ainsi qu'un petit homme, fit ses premiers pas. Et, pour tous,
pour les petits comme pour les grands, les douleurs étaient vives,
pendant que le miracle opérait; car le travail de réparation ne pouvait
se faire sans une secousse extraordinaire de toute la machine humaine:
les os se régénéraient, la chair repoussait, le mal chassé s'échappait
en une convulsion dernière. Mais quel bien-être ensuite! Les médecins
n'en croyaient pas leurs yeux, leur étonnement éclatait à chaque
guérison, en voyant leurs malades courir, sauter, manger avec un appétit
dévorant. Toutes ces élues, ces femmes guéries faisaient trois
kilomètres, s'attablaient devant un poulet, dormaient douze heures à
poings fermés. Aucune convalescence du reste, une saute brusque de
l'agonie à la pleine santé, les membres remis à neuf, les plaies
bouchées, les organes rétablis dans leur intégrité, l'embonpoint revenu,
tout cela en un coup de foudre. La science était bafouée, on ne prenait
pas même les précautions les plus simples, baignant les femmes à toutes
les époques du mois, plongeant les phtisiques en sueur dans l'eau
glacée, laissant les plaies à leur putréfaction, sans aucun soin
antiseptique. Puis, à chaque miracle, quel cantique d'allégresse, quel
cri de reconnaissance et d'amour! La miraculée se jette à genoux, tout
le monde pleure, des conversions s'opèrent, des protestants et des juifs
embrassent le catholicisme, autres miracles de la foi dont le ciel
triomphe. Les habitants du village vont en foule attendre la miraculée
sur la route, pendant que les cloches sonnent à la volée; et, quand on
la voit sauter lestement de la voiture, des cris, des sanglots de joie
éclatent, on entonne le _Magnificat_. Gloire à la sainte Vierge!
reconnaissance et tendresse éternelles à la Mère de Dieu!
De toutes ces espérances réalisées, de toutes ces ardentes actions de
grâces, ce qui se dégageait, c'était cette gratitude à la Mère très
pure, à la Mère admirable. Elle était la grande passion de toutes les
âmes, la Vierge puissante, la Vierge clémente, le Miroir de justice, le
Trône de sagesse. Toutes les mains se tendaient vers elle, Rose mystique
dans l'ombre des chapelles, Tour d'ivoire à l'horizon du rêve, Porte du
ciel ouvrant sur l'infini. Dès l'aurore de chaque journée, elle luisait,
claire Étoile du matin, gaie de jeune espoir. N'était-elle pas encore la
Santé des infirmes, le Refuge des pécheurs, la Consolatrice des
affligés? La France avait toujours été son pays aimé, on l'y adorait
d'un culte fervent, le culte même de la femme et de la mère, dans une
envolée de tendresse brûlante; et c'était en France surtout qu'elle se
plaisait à se montrer aux petites bergères. Elle était si bonne aux
petits! elle s'occupait continuellement d'eux, on ne s'adressait si
volontiers à elle que parce qu'on la savait l'intermédiaire d'amour
entre la terre et le ciel. Chaque soir, elle pleurait des larmes d'or,
aux pieds de son divin Fils, pour obtenir de lui des grâces; et
c'étaient les miracles qu'il lui permettait de faire, ce beau champ
fleuri de miracles, odorants comme les roses du paradis, si prodigieux
d'éclat et de parfum.
Le train roulait, roulait toujours. On venait de traverser Coutras, il
était six heures. Et soeur Hyacinthe, se levant, tapa dans ses mains, en
répétant une fois encore:
--L'Angélus, mes enfants!
Jamais les _Ave_ ne s'étaient envolés dans une foi plus vive, plus
attisée par le désir d'être entendu du ciel. Et Pierre, alors, comprit
brusquement, eut l'explication nette de ces pèlerinages, de tous ces
trains qui roulaient par le monde entier, de ces foules accourues, de
Lourdes flamboyant là-bas comme le salut des corps et des âmes. Ah! les
pauvres misérables qu'il voyait, depuis le matin, râler de souffrance,
traîner leur triste carcasse dans la fatigue d'un tel voyage! Ils
étaient tous des condamnés, des abandonnés de la science, las d'avoir
consulté les médecins, d'avoir tenté la torture des remèdes inutiles. Et
comme on comprenait que, brûlant du désir de vivre encore, ne pouvant se
résigner sous l'injuste et indifférente nature, ils fissent le rêve d'un
pouvoir surhumain, d'une divinité toute-puissante, qui peut-être allait,
en leur faveur, arrêter les lois établies, changer le cours des astres
et revenir sur sa création! Dieu ne leur restait-il pas, si la terre
leur manquait? La réalité, pour eux, était trop abominable, il leur
naissait un immense besoin d'illusion et de mensonge. Oh! croire qu'il y
a quelque part un justicier suprême qui redresse les torts apparents des
êtres et des choses, croire qu'il y a un rédempteur, un consolateur qui
est le maître, qui peut faire remonter les torrents à leur source,
rendre la jeunesse aux vieillards, ressusciter les morts! Se dire, quand
on est couvert de plaies, qu'on a les membres tordus, le ventre enflé de
tumeurs, les poumons détruits, se dire que cela n'importe pas, que tout
peut disparaître et renaître sur un signe de la sainte Vierge, et qu'il
suffit de prier, de la toucher, d'obtenir d'elle la grâce d'être choisi!
Et, alors, quelle fontaine céleste d'espérance, lorsque se mettait à
couler le flot prodigieux de ces belles histoires de guérison, de ces
contes de fée adorables, qui berçaient, qui grisaient l'imagination
enfiévrée des malades et des infirmes! Depuis que la petite Sophie
Couteau, avec son pied blanc guéri, était montée dans ce wagon, ouvrant
le ciel illimité du divin et du surnaturel, comme l'on comprenait le
souffle de résurrection qui passait, soulevant peu à peu les plus
désespérés de leur couche de misère, faisant luire les yeux de tous,
puisque la vie était encore possible pour eux, et qu'ils allaient
peut-être la recommencer!
Oui, c'était bien cela. Si ce train lamentable roulait, roulait
toujours, si ce wagon était plein, si les autres étaient pleins; si la
France et le monde, du plus loin de la terre, étaient sillonnés par des
trains pareils; si des foules de trois cent mille croyants, charriant
avec elles des milliers de malades, se mettaient en branle d'un bout de
l'année à l'autre: c'était que, là-bas, la Grotte flambait dans sa
gloire comme un phare d'espoir et d'illusion, comme la révolte et le
triomphe de l'impossible sur l'inexorable matière. Jamais roman plus
passionnant n'avait été écrit pour exalter les âmes, au-dessus des rudes
conditions de l'existence. Rêver ce rêve, là était le grand bonheur
ineffable. Les pères de l'Assomption n'avaient vu, d'année en année,
s'élargir le succès de leurs pèlerinages, que parce qu'ils vendaient aux
peuples accourus de la consolation, du mensonge, ce pain délicieux de
l'espérance dont l'humanité souffrante a une continuelle faim, que rien
n'apaisera jamais. Et ce n'étaient pas seulement les plaies physiques
qui criaient du besoin d'être guéries, tout l'être moral et intellectuel
clamait sa misère, dans un désir insatiable de bonheur. Être heureux,
mettre la certitude de sa vie dans la foi, s'appuyer jusqu'à la mort sur
ce solide bâton de voyage, tel était le désir qui sortait de toutes les
poitrines, qui faisait s'agenouiller toutes les douleurs morales,
demandant la continuation de la grâce, la conversion des êtres chers, le
salut spirituel de soi-même et de ceux qu'on aime. L'immense cri se
propageait, montait, emplissait l'espace: être heureux à jamais, dans la
vie et dans la mort!
Et Pierre les avait bien vus tous, les souffrants qui l'entouraient, ne
plus sentir les cahots des roues, retrouver des forces, à chaque lieue
dévorée qui les rapprochait du miracle. Madame Maze, elle-même, devenait
bavarde, dans la certitude que la sainte Vierge lui rendrait son mari.
Madame Vincent, souriante, berçait doucement la petite Rose, en la
trouvant bien moins malade que ces enfants à demi morts qu'on plongeait
dans l'eau glacée et qui jouaient. M. Sabathier plaisantait avec M. de
Guersaint, lui expliquait qu'en octobre, quand il aurait des jambes, il
irait faire un tour à Rome, un voyage qu'il remettait depuis quinze ans.
Madame Vêtu, calmée, l'estomac tiraillé seulement, croyant qu'elle avait
faim, demandait à madame de Jonquière de lui laisser tremper des
mouillettes de biscuit dans un verre de lait; tandis qu'Élise Rouquet,
oubliant sa plaie, mangeait une grappe de raisin, à visage découvert. Et
la Grivotte, assise sur son séant, et le frère Isidore, qui avait cessé
de se plaindre, gardaient de tous ces beaux contes une telle fièvre
heureuse, qu'ils s'inquiétaient de l'heure, ayant l'impatience de la
guérison. Mais l'homme surtout, pendant une minute, ressuscita. Comme
soeur Hyacinthe essuyait de nouveau la sueur froide de son visage, il
ouvrit les paupières, tandis qu'un sourire éclairait un instant sa face.
Une fois encore, il avait espéré.
Marie gardait, dans sa petite main tiède, la main de Pierre. Il était
sept heures, on ne devait être à Bordeaux qu'à sept heures et demie; et
le train en retard, pour rattraper les minutes perdues, hâtait de plus
en plus sa marche, dans une vitesse folle. L'orage avait fini par
couler, une douceur infiniment pure tombait du grand ciel clair.
--Oh! Pierre, que c'est beau, que c'est beau! répéta de nouveau Marie,
en lui serrant la main de toute sa tendresse.
Et, se penchant vers lui, à demi-voix:
--Pierre, j'ai vu la sainte Vierge, tout à l'heure, et c'est votre
guérison que j'ai demandée et obtenue.
Le prêtre, comprenant, fut bouleversé par les yeux de divine lumière
qu'elle fixait sur les siens. Elle s'était oubliée, elle avait demandé
sa conversion; et ce souhait de foi, qui sortait candide de cette
créature souffrante et si chère, lui retournait l'âme. Pourquoi donc ne
croirait-il pas, un jour? Lui-même restait éperdu de tant de récits
extraordinaires. La chaleur étouffante du wagon l'avait étourdi, la vue
des misères entassées là faisait saigner sa chair pitoyable. Et la
contagion agissait, il ne savait plus bien où s'arrêtaient le réel et le
possible, incapable, au milieu de cet amas de faits stupéfiants, de
faire le partage, d'expliquer les uns et de rejeter les autres. Un
moment, comme un cantique de nouveau s'élevait, l'emportait au fil
entêté de son obsession, il ne s'appartint plus, il s'imagina qu'il
finissait par croire, dans le vertige halluciné de cet hôpital roulant,
roulant toujours, à toute vapeur.
V
Le train quitta Bordeaux après un arrêt de quelques minutes, durant
lequel ceux qui n'avaient pas dîné, se hâtèrent d'acheter des
provisions. D'ailleurs, les malades ne cessaient de boire un peu de
lait, de réclamer un biscuit, comme des enfants. Et, tout de suite, dès
qu'on fut de nouveau en marche, soeur Hyacinthe tapa dans ses mains.
--Allons, dépêchons-nous, la prière du soir!
Alors, pendant près d'un quart d'heure, il y eut un bourdonnement
confus, des _Pater_, des Ave, un examen de conscience, un acte de
contrition, un abandon de soi-même à Dieu, à la sainte Vierge et aux
saints, tout un remerciement de l'heureuse journée, que termina une
prière pour les vivants et pour les fidèles trépassés.
--Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il!
Il était huit heures dix, le crépuscule noyait déjà la campagne, une
plaine immense, prolongée par les brumes du soir, et où s'allumaient, au
loin, dans les maisons perdues, des étincelles vives. Les lampes du
wagon vacillaient, éclairaient d'une lumière jaune l'entassement des
bagages et des pèlerins, secoués par un mouvement de lacets continu.
--Vous savez, mes enfants, reprit soeur Hyacinthe, restée debout, que je
ferai faire le silence à Lamothe, à environ une heure d'ici. Vous avez
donc une heure pour vous amuser; mais soyez sages, ne vous excitez pas
trop. Et, après Lamothe, vous entendez bien, plus un mot, plus un
souffle, je veux que vous dormiez tous!
Cela les fit rire.
--Ah! mais, c'est la règle, vous êtes sûrement trop raisonnables pour ne
pas obéir.
Depuis le matin, en effet, ils avaient rempli ponctuellement le
programme des exercices religieux, indiqués heure par heure. Maintenant
que toutes les prières avaient été dites, les chapelets récités, les
cantiques chantés, c'était la journée finie, une courte récréation avant
le repos. Mais ils ne savaient que faire.
--Ma soeur, proposa Marie, si vous vouliez bien autoriser monsieur l'abbé
à nous faire une lecture? Il lit parfaitement, et j'ai justement là un
petit livre, une histoire de Bernadette si jolie...
On ne la laissa pas achever, tous crièrent, avec une passion éveillée
d'enfants auxquels on promet un beau conte:
--Oh! oui, ma soeur, oh? oui, ma soeur!
--Sans doute, dit la religieuse, je permets, du moment qu'il s'agit
d'une bonne lecture.
Pierre dut consentir. Mais il voulait être sous la lampe, et il lui
fallut changer de place avec M. de Guersaint, que cette annonce d'une
histoire avait ravi autant que les malades. Et, quand le jeune prêtre,
enfin installé, déclarant qu'il verrait assez clair, ouvrit le livre, un
frémissement de curiosité courut d'un bout du wagon à l'autre, toutes
les têtes s'allongèrent, recueillies, les oreilles tendues.
Heureusement, il avait la voix claire, il put dominer les roues, dont le
bruit n'était plus qu'un roulement assourdi, dans cette plaine immense
et plate.
Mais, avant de commencer, Pierre examinait le livre. C'était un de ces
petits livres de colportage, sortis des presses catholiques, répandus à
profusion par toute la chrétienté. Mal imprimé, de papier humble, il
portait, sur sa couverture bleue, une Notre-Dame de Lourdes, une naïve
image d'une grâce raidie et gauche. Une demi-heure suffirait
certainement pour le lire, sans hâte.
Et Pierre commença, de sa belle voix nette, au timbre doux et pénétrant.
--«C'était à Lourdes, petite ville des Pyrénées, le jeudi 11 février
1858. Le temps était froid et un peu couvert. On manquait de bois pour
préparer le dîner, dans la maison du pauvre, mais honnête meunier
François Soubirous. Sa femme, Louise, dit à sa seconde fille, Marie: «Va
ramasser du bois sur le bord du Gave ou dans les communaux.» Le Gave est
le nom d'un torrent qui traverse Lourdes.
«Marie avait une soeur aînée, nommée Bernadette, récemment arrivée de la
campagne, où de braves villageois l'avaient employée comme bergère.
C'était une enfant frêle et délicate, d'une grande innocence, mais dont
toute la science consistait à savoir dire le chapelet. Louise Soubirous
hésitait à l'envoyer au bois avec sa soeur, à cause du froid; cependant,
sur les instances de Marie et d'une petite voisine, nommée Jeanne
Abadie, elle la laissa partir.
«Les trois compagnes, descendant le long du torrent pour recueillir des
débris de bois mort, se trouvèrent en face d'une grotte, creusée dans un
grand rocher que les gens du pays appelaient Massabielle...»
Mais, arrivé à ce point de la lecture, comme il tournait la page, Pierre
s'arrêta, laissant retomber le petit livre. L'enfantillage du récit, les
phrases toutes faites et vides l'impatientaient. Lui qui avait entre les
mains le dossier complet de cette histoire extraordinaire, qui s'était
passionné à en étudier les moindres détails, et qui gardait au fond du
coeur une tendresse délicieuse, une infinie pitié pour Bernadette! Il
venait de se dire que l'enquête qu'il rêvait autrefois d'aller faire à
Lourdes, il pourrait la commencer le lendemain même. C'était une des
raisons qui l'avaient décidé au voyage. Et toute sa curiosité se
réveillait sur la voyante, qu'il aimait, parce qu'il la sentait une
candide, une véridique et une malheureuse, mais dont il aurait voulu
analyser et expliquer le cas. Certes, elle ne mentait pas, elle avait eu
sa vision, entendu des voix comme Jeanne d'Arc, et comme Jeanne d'Arc
elle délivrait la France, au dire des catholiques. Quelle était donc la
force qui l'avait produite, elle et son oeuvre? Comment la vision
avait-elle pu grandir chez cette enfant misérable, et bouleverser toutes
les âmes croyantes jusqu'à renouveler les miracles des temps primitifs,
et fonder presque une religion nouvelle, au milieu d'une ville sainte,
bâtie à coups de millions, envahie par des foules qu'on n'avait pas vues
si exaltées ni si nombreuses depuis les croisades?
Alors, cessant de lire, il raconta ce qu'il savait, ce qu'il avait
deviné et rétabli, dans cette histoire si obscure encore, malgré les
flots d'encre qu'elle a fait couler. Il connaissait le pays, les moeurs,
les coutumes, à la suite de ses longues conversations avec son ami, le
docteur Chassaigne. Et il avait une facilité charmante de parole, une
émotion exquise, des dons remarquables d'orateur sacré, qu'il se
connaissait depuis le séminaire, mais dont il n'usait jamais. Dans le
wagon, quand on vit qu'il savait l'histoire bien mieux, bien plus
longuement que le petit livre, et qu'il la disait d'un air si doux, si
passionné, il y eut une recrudescence d'attention, un élan de ces âmes
douloureuses, affamées de bonheur, qui se donnaient toutes à lui.
D'abord, ce fut l'enfance de Bernadette, à Bartrès. Elle grandissait là
chez sa mère nourrice, la femme Lagües, qui, ayant perdu un nouveau-né,
avait rendu aux Soubirous, très pauvres, le service de nourrir et de
garder leur enfant. Ce village de quatre cents âmes, à une lieue
environ de Lourdes, se trouvait comme au désert, loin de toute route
fréquentée, caché parmi des verdures. Le chemin dévale, les quelques
maisons s'espacent, au milieu des herbages coupés de haies, plantés de
noyers et de châtaigniers; tandis que des ruisseaux clairs qui ne se
taisent jamais, suivent les pentes, le long des sentiers, et que, seule,
la vieille petite église romane domine sur un tertre, envahi par les
tombes du cimetière. De toutes parts, des coteaux boisés ondulent et
montent: c'est un trou dans les herbes d'une fraîcheur délicieuse, des
herbes au vert intense, que baigne un dessous trempé d'eau, les
éternelles nappes souterraines descendues des montagnes. Et Bernadette,
qui, depuis qu'elle était grande fille, payait sa nourriture en gardant
les agneaux, les menait paître pendant des saisons entières, perdue sous
ces feuillages, où elle ne rencontrait pas une âme. Parfois seulement,
du sommet d'un coteau, elle apercevait les montagnes au loin, le pic du
Midi, le pic de Viscos, masses éclatantes ou assombries selon la couleur
du temps, et que d'autres pics décolorés prolongeaient, des apparitions
à demi évanouies de visionnaire, comme il en passe dans les rêves. Puis,
c'était la maison des Lagües, où son berceau se trouvait encore, une
maison isolée, la dernière du village. Un pré s'étendait, planté de
poiriers et de pommiers, séparé seulement de la pleine campagne par une
source mince, qu'on pouvait franchir d'un saut. Dans l'habitation basse,
il n'y avait, à droite et à gauche de l'escalier de bois menant au
grenier, que deux vastes pièces, dallées de pierre, contenant chacune
quatre ou cinq lits. Les fillettes couchaient ensemble, s'endormaient en
regardant le soir les belles images, collées aux murs, pendant que la
grande horloge, dans sa caisse de sapin, battait l'heure gravement, au
milieu du grand silence.
Ah! ces années de Bartrès, dans quelle douceur ravie Bernadette les
avait vécues! Elle poussait chétive, toujours malade, souffrant d'un
asthme nerveux qui l'étouffait aux moindres sautes du vent; et, à douze
ans, elle ne savait ni lire ni écrire, ne parlant que le patois, restée
enfantine, retardée dans son esprit ainsi que dans son corps. C'était
une bonne petite fille, très douce, très sage, d'ailleurs une enfant
comme une autre, pas causeuse pourtant, plus contente d'écouter que de
parler. Bien qu'elle ne fût guère intelligente, elle montrait souvent
beaucoup de raison naturelle, avait même parfois la répartie prompte,
une sorte de gaieté simple qui faisait rire. On avait eu une peine
infinie à lui apprendre le chapelet. Quand elle le sut, elle parut
vouloir borner là sa science, elle le récita d'un bout de la journée à
l'autre, si bien qu'on ne la rencontrait plus, avec ses agneaux, que son
chapelet aux doigts, égrenant les _Pater_ et les _Ave_. Et que d'heures
elle vécut ainsi au penchant herbu des coteaux, noyée et comme hantée
dans le mystère des feuilles, ne voyant par instants du monde que les
cimes des montagnes lointaines, envolées dans la lumière, d'une légèreté
de songe! Les journées se succédaient, et elle ne promenait toujours que
son rêve étroit, l'unique prière qu'elle répétait, qui ne lui donnait
d'autre compagne et amie que la sainte Vierge, parmi cette solitude si
fraîche, si naïve d'enfance. Puis, que de belles soirées elle passa,
l'hiver, dans la salle de gauche, où il y avait du feu! Sa mère nourrice
avait un frère qui était prêtre et qui faisait parfois des lectures
admirables, des histoires de sainteté, des aventures prodigieuses à
faire trembler de peur et de joie, des apparitions du paradis sur la
terre, tandis que le ciel entr'ouvert laissait apercevoir la splendeur
des anges. Les livres qu'il apportait étaient souvent pleins d'images,
le bon Dieu au milieu de sa gloire, Jésus si délicat et si joli, avec
son visage de lumière, la sainte Vierge surtout qui revenait sans cesse,
resplendissante, vêtue de blanc, d'azur et d'or, si aimable, qu'elle la
revoyait parfois dans ses rêves. Mais la Bible était encore le livre
qu'on lisait le plus souvent, une vieille Bible jaunie par l'usage,
depuis plus de cent ans dans la famille; et, chaque soir de veillée, le
père nourricier, qui seul avait appris à lire, prenait une épingle, la
plantait au hasard, commençait la lecture en haut de la page de droite,
au milieu de la profonde attention des femmes et des enfants, qui
finissaient par savoir et qui auraient pu continuer, sans se tromper
d'un mot.
Bernadette préférait les livres pieux, où la sainte Vierge passait avec
son accueillant sourire. Pourtant, une lecture l'amusa aussi, celle de
la merveilleuse histoire des Quatre Fils Aymon. Sur la couverture jaune
du petit livre, tombé là de la balle de quelque colporteur égaré, on
voyait, en une gravure naïve, les quatre preux, Renaud et ses frères,
montés tous les quatre sur Bayard, leur fameux cheval de bataille, dont
la fée Orlande leur avait fait le royal cadeau. Et c'étaient des combats
sanglants, des constructions et des sièges de forteresse, des coups
d'épée terribles entre Roland et Renaud, qui allait enfin délivrer la
Terre Sainte, sans oublier le magicien Maugis aux merveilleux
enchantements, ni la princesse Clarisse, soeur du roi d'Aquitaine, plus
belle que le jour. L'imagination frappée, Bernadette avait parfois de la
peine à s'endormir, surtout les soirs où, délaissant les livres,
quelqu'un de la compagnie disait une histoire de sorcier. Elle était
très superstitieuse, jamais on ne l'aurait fait passer, après le coucher
du soleil, près d'une tour du voisinage, hantée par le diable. Toute la
contrée, d'ailleurs, dévote et simple d'esprit, était comme peuplée de
mystères, des arbres qui chantaient, des pierres où perlait le sang, des
carrefours où il fallait dire trois _Pater_ et trois _Ave_, si l'on ne
voulait pas rencontrer la bête aux sept cornes, qui emportait les filles
à la perdition. Et quelle richesse de contes terrifiants! Il y en avait
des centaines, on ne se serait plus arrêté, le soir, quand on les
entamait. D'abord, c'étaient les aventures des loups-garous, ces
misérables hommes forcés par le démon à entrer dans la peau des chiens,
les grands chiens blancs des montagnes: si l'on tire un coup de fusil
sur le chien et qu'un seul plomb le touche, l'homme est délivré; mais,
si le plomb ne touche que l'ombre, l'homme meurt immédiatement. Puis,
défilaient les sorciers et les sorcières, à l'infini. Une de ces
histoires passionnait Bernadette, celle d'un greffier de Lourdes qui
voulait voir le diable et qu'une sorcière menait dans un champ vague, à
minuit, le vendredi saint. Le diable arrivait, magnifiquement habillé de
rouge. Tout de suite, il proposait au greffier de lui acheter son âme,
ce que celui-ci feignait d'accepter. Justement, le diable tenait sous
son bras le registre où avaient signé les gens de la ville qui s'étaient
déjà vendus. Mais le greffier, malin, tirait de sa poche une prétendue
bouteille d'encre, qui n'était autre qu'une bouteille d'eau bénite; et
il aspergeait le diable, lequel poussait des cris affreux, pendant que
lui prenait la fuite, en emportant le registre. Alors, une course folle
commençait, qui pouvait durer la soirée entière, par les monts, par les
vaux, au travers des forêts et des torrents. «Rends-moi le
registre!--Non, tu ne l'auras pas!» Et cela recommençait toujours.
«Rends-moi le registre!--Non, tu ne l'auras pas!» Le greffier, enfin,
qui avait son idée, hors d'haleine, près de succomber, se jetait dans le
cimetière, en terre bénite, d'où il narguait le diable, en agitant le
registre, ayant ainsi sauvé les âmes de tous les malheureux qui avaient
signé. Et, ces soirs-là, avant de s'abandonner au sommeil, Bernadette
disait mentalement un chapelet, heureuse de voir l'enfer bafoué,
tremblante cependant à l'idée qu'il reviendrait sûrement rôder autour
d'elle, dès qu'on aurait soufflé la lampe.
Tout un hiver, les veillées se firent dans l'église. Le curé Ader
l'avait permis, et beaucoup de familles venaient là, pour économiser la
lumière; sans compter qu'on avait plus chaud, à être ainsi tous
ensemble. On lisait la Bible, on disait des prières en commun. Les
enfants finissaient par s'endormir. Seule, Bernadette luttait jusqu'au
bout, si contente d'être chez le bon Dieu, dans cette nef étroite, dont
les minces nervures étaient peintes en rouge et en bleu. Au fond,
l'autel, peint également et doré, avec ses colonnes torses, avec ses
retables, Marie chez Anne et la Décollation de saint Jean, se dressait,
d'une richesse fauve et un peu barbare. Et l'enfant, dans la somnolence
qui l'envahissait, devait voir se lever la vision mystique de ces images
violemment coloriées, le sang couler des plaies, les auréoles flamboyer,
la Vierge revenir toujours et la regarder de ses yeux couleur du ciel,
de ses yeux vivants, tandis qu'elle lui semblait sur le point d'ouvrir
ses lèvres de vermillon, pour lui adresser la parole. Pendant des mois,
elle vécut de la sorte ses soirées, dans ce demi-sommeil, en face de
l'autel vague et somptueux, dans ce commencement de rêve divin qu'elle
emportait, pour l'achever au lit, dormant sans un souffle, sous la garde
de son bon ange.
Et ce fut aussi dans cette vieille église, si humble et si pleine de foi
ardente, que Bernadette commença à suivre le catéchisme. Elle allait
avoir quatorze ans, il était grand temps qu'elle fît sa première
communion. Sa mère nourrice, qui passait pour avare, ne l'envoyait pas à
l'école, l'utilisant dans la maison du matin au soir. M. Barbet,
l'instituteur, ne la vit jamais à sa classe. Mais, un jour qu'il faisait
la leçon de catéchisme, en remplacement de l'abbé Ader, indisposé, il la
remarqua pour sa piété et sa modestie. Le prêtre aimait beaucoup
Bernadette; et il parlait souvent d'elle à l'instituteur, il lui disait
qu'il ne pouvait la regarder, sans songer aux enfants de la Salette,
car ces enfants avaient dû être simples, bons et pieux comme elle, pour
que la sainte Vierge leur fût apparue. Un autre matin, les deux hommes,
en dehors du village, l'ayant vue de loin, avec son petit troupeau, se
perdre parmi les grands arbres, le prêtre se retourna, à plusieurs
reprises, en disant de nouveau: «J'ignore ce qui se passe en moi, mais
toutes les fois que je rencontre cette enfant, il me semble apercevoir
Mélanie, la petite bergère, la compagne du petit Maximin.» Certainement,
il était obsédé par cette pensée singulière, qui se trouva être une
prédiction. Et, un jour, après le catéchisme, ou même un soir, à la
veillée de l'église, n'avait-il pas conté la merveilleuse histoire,
vieille de douze années déjà, la Dame à la robe éblouissante qui
marchait sur l'herbe sans la courber, la sainte Vierge qui s'était
montrée à Mélanie et à Maximin, sur la montagne, au bord d'un ruisseau,
pour leur confier un grand secret et leur annoncer la colère de son
Fils? Depuis ce jour, une source, née des larmes de la Vierge,
guérissait toutes les maladies, tandis que le secret, confié à un
parchemin scellé de trois cachets de cire, dormait à Rome. Sans doute,
cette histoire admirable, Bernadette l'avait écoutée passionnément, de
son air muet de dormeuse éveillée, puis l'avait emportée au désert de
feuilles où elle passait les jours, pour la revivre derrière ses
agneaux, pendant que, grain à grain, son chapelet glissait entre ses
doigts frêles.
Et telle s'écoula l'enfance, à Bartrès. Ce qui ravissait, chez cette
Bernadette chétive et pauvre, c'étaient les yeux d'extase, les beaux
yeux de visionnaire, où, comme des oiseaux dans un ciel pur, passait le
vol des rêves. La bouche était grande et trop forte, indiquant la bonté;
la tête, carrée, au front droit, aux épais cheveux noirs, aurait paru
commune, sans son charme de doux entêtement. Mais qui n'entrait pas dans
son regard, ne la remarquait pas: elle n'était plus qu'une enfant
quelconque, la pauvresse des routes, la fillette poussée à regret,
d'une humilité craintive. Et c'était dans son regard que l'abbé Ader
avait sûrement lu avec trouble tout ce qui allait fleurir en elle, le
mal étouffant dont souffrait sa triste chair de gamine, la solitude de
verdure où elle avait grandi, la douceur bêlante de ses agneaux, la
Salutation angélique promenée sous le ciel, répétée jusqu'à
l'hallucination, et les prodigieuses histoires entendues chez sa mère
nourrice, et les veillées passées devant les retables vivants de
l'église, et tout l'air de primitive foi qu'elle avait respiré dans ce
pays lointain, barré de montagnes.
Le 7 janvier, Bernadette venait d'avoir quatorze ans, et ses parents,
les Soubirous, voyant qu'elle n'apprenait rien à Bartrès, résolurent de
la reprendre définitivement chez eux, à Lourdes, pour qu'elle y suivît
le catéchisme avec assiduité, de manière à préparer sérieusement sa
première communion. Et elle était donc à Lourdes depuis quinze à vingt
jours, lorsque, par un temps froid et un peu couvert, le 11 février, un
jeudi...
Mais Pierre dut s'interrompre, soeur Hyacinthe s'était levée, tapant
vigoureusement dans ses mains.
--Mes enfants, il est plus de neuf heures... Le silence! le silence!
On venait en effet de dépasser Lamothe, le train roulait avec son
ronflement sourd dans une mer de ténèbres, au travers des plaines sans
fin des Landes, submergées par la nuit. Depuis dix minutes déjà, on
aurait dû ne plus souffler dans le wagon, dormir ou souffrir, sans une
parole. Et il y eut pourtant une révolte.
--Oh! ma soeur, s'écria Marie, dont les yeux étincelaient, un petit quart
d'heure encore! Nous en sommes au moment le plus intéressant.
Dix voix, vingt voix s'élevèrent.
--Oui, de grâce! encore un petit quart d'heure! Tous voulaient entendre
la suite, brûlant de curiosité, comme s'ils n'avaient pas connu
l'histoire, tellement ils étaient pris par les détails d'humanité
attendrie et souriante que donnait le conteur. Les regards ne le
quittaient plus, les têtes se tendaient vers lui, bizarrement éclairées,
sous les lampes fumeuses. Et il n'y avait pas que les malades, les dix
femmes du compartiment du fond, elles aussi, se passionnaient,
tournaient leurs pauvres faces laides, belles de naïve croyance,
heureuses de ne pas perdre un mot.
--Non, je ne peux pas! déclara d'abord soeur Hyacinthe. Le programme est
formel, il faut faire silence.
Cependant, elle fléchissait, si intéressée elle-même, qu'elle en avait
un battement de coeur, sous sa guimpe. Marie insista de nouveau,
suppliante; tandis que son père, M. de Guersaint, qui écoutait d'un air
très amusé, déclarait qu'on allait en être malade, si l'on ne continuait
pas; et, comme madame de Jonquière souriait d'un air indulgent, la soeur
finit par céder.
--Eh bien! voyons, encore un petit quart d'heure, mais rien qu'un petit
quart d'heure, n'est-ce pas? parce que je serais fautive.
Pierre avait attendu paisiblement, sans intervenir. Et il continua de la
même voix pénétrante, où le doute s'attendrissait de pitié pour ceux qui
souffrent et qui espèrent.
Maintenant, le récit reprenait à Lourdes, rue des Petits-Fossés, une rue
morne, étroite et tortueuse, qui descend entre des maisons pauvres et
des murs grossièrement crépis. Au rez-de-chaussée d'une de ces tristes
demeures, au bout d'une allée noire, les Soubirous occupaient une
chambre unique, où sept personnes s'entassaient, le père, la mère et les
cinq enfants. On voyait à peine clair, la cour intérieure, toute petite
et humide, s'éclairait d'un jour verdâtre. On dormait là, en tas; on y
mangeait, quand on avait du pain. Depuis quelque temps, le père,
meunier de son état, trouvait difficilement du travail chez les autres.
Et c'était de ce trou obscur, de cette misère basse, que, par ce froid
jeudi de février, Bernadette, l'aînée, s'en était allée ramasser du bois
mort, avec Marie, sa soeur cadette, et Jeanne, une petite amie du
voisinage.
Alors, longuement, le beau conte se déroula: comment les trois fillettes
étaient descendues au bord du Gave, de l'autre côté du Château, comment
elles avaient fini par se trouver dans l'île du Chalet, en face du
rocher de Massabielle, dont les séparait seulement l'étroit chenal du
moulin de Sâvy. C'était un lieu sauvage, où le berger commun conduisait
souvent les porcs du pays, qui, par les averses brusques, s'abritaient
sous ce rocher de Massabielle, que creusait à sa base une sorte de
grotte peu profonde, obstruée d'églantiers et de ronces. Le bois mort
était rare, Marie et Jeanne traversèrent le chenal, en apercevant, de
l'autre côté, tout un glanage de branches, charriées et laissées là par
le torrent; tandis que Bernadette, plus délicate, un peu demoiselle,
restait sur la rive à se désespérer, n'osant se mouiller les pieds. Elle
avait de la gourme à la tête, sa mère lui avait bien recommandé de
s'envelopper avec soin dans son capulet, un grand capulet blanc qui
tranchait sur sa vieille robe de laine noire. Quand elle vit que ses
compagnes refusaient de l'aider, elle se résigna à quitter ses sabots et
à retirer ses bas. Il était environ midi, les neuf coups de l'Angélus
devaient sonner à la paroisse, dans ce grand ciel calme d'hiver, voilé
d'un fin duvet de nuages. Et ce fut alors qu'un grand trouble monta en
elle, soufflant dans ses oreilles avec un tel bruit de tempête, qu'elle
crut entendre passer un ouragan, descendu des montagnes: elle regarda
les arbres, elle fut stupéfaite; car pas une feuille ne remuait. Puis,
elle pensa s'être trompée, et elle allait ramasser ses sabots, lorsque,
de nouveau, le grand souffle la traversa; mais, cette fois, le trouble
des oreilles gagnait les yeux, elle ne voyait plus les arbres, elle
était éblouie par une blancheur, une sorte de clarté vive, qui lui parut
se fixer contre le rocher, en haut de la grotte, dans une fente mince et
haute, pareille à une ogive de cathédrale. Effrayée, elle tomba sur les
genoux. Qu'était-ce donc, mon Dieu? Parfois, aux vilains temps, lorsque
son asthme l'oppressait davantage, elle rêvait pendant des nuits
entières, des rêves souvent pénibles, dont elle gardait l'étouffement au
réveil, même lorsqu'elle ne se souvenait de rien. Des flammes
l'entouraient, le soleil passait devant sa face. Avait-elle ainsi rêvé,
la nuit précédente? Était-ce la continuation de quelque songe oublié?
Puis, peu à peu, une forme s'indiqua, elle crut reconnaître une figure,
que la vive lumière faisait toute blanche. Dans la crainte que ce ne fût
le diable, la cervelle hantée d'histoires de sorcières, elle s'était
mise à dire son chapelet. Et, quand, la lumière éteinte peu à peu, elle
eut rejoint Marie et Jeanne, après avoir traversé le chenal, elle fut
surprise que ni l'une ni l'autre n'eussent rien vu, pendant qu'elles
ramassaient du bois devant la grotte. Et, en revenant à Lourdes, les
trois fillettes causèrent: elle avait donc vu quelque chose, elle? Mais
elle ne voulait pas répondre, inquiète et un peu honteuse; enfin, elle
dit qu'elle avait vu quelque chose habillé de blanc.
Dès lors, la rumeur partit de là et grandit. Les Soubirous, mis au
courant, s'étaient fâchés de ces enfantillages, en défendant à leur
fille de retourner au rocher de Massabielle. Mais tous les enfants du
quartier se répétaient déjà l'histoire, les parents durent céder, le
dimanche, et laisser Bernadette aller à la grotte, avec une bouteille
d'eau bénite, pour savoir décidément si l'on n'avait pas affaire au
diable. Elle revit la clarté, la figure qui se complétait, qui souriait,
sans avoir peur de l'eau bénite. Et, le jeudi encore, elle revint,
accompagnée d'autres personnes, et ce fut ce jour-là seulement que la
Dame au vif éclat s'incarna au point de lui adresser enfin la parole:
«Faites-moi la grâce de venir ici pendant quinze jours.» Peu à peu, la
Dame s'était ainsi précisée, le quelque chose habillé de blanc devenait
une Dame plus belle qu'une reine, comme on n'en voit que sur les images.
D'abord, devant les questions dont le voisinage l'accablait du matin au
soir, Bernadette s'était montrée hésitante, agitée de scrupules. Puis,
il avait semblé que, sous la suggestion même de ces interrogatoires, la
figure se faisait plus nette, prenait une vie définitive, des lignes et
des couleurs dont l'enfant, dans ses descriptions, ne devait jamais plus
s'écarter. Les yeux étaient bleus et très doux, la bouche rose et
souriante, l'ovale du visage avait à la fois une grâce de jeunesse et de
maternité. On voyait à peine, sous le bord du voile qui couvrait la tête
et descendait jusqu'aux talons, la frisure discrète d'une admirable
chevelure blonde. La robe, toute blanche, éclatante, devait être d'une
étoffe inconnue à la terre, tissée de soleil. L'écharpe, couleur du
ciel, mollement nouée, laissait pendre deux longs bouts flottants, d'une
légèreté d'air matinal. Le chapelet, passé au bras droit, avait des
grains d'une blancheur de lait, tandis que les chaînons et la croix
étaient d'or. Et, sur les pieds nus, sur les adorables pieds de neige
virginale, fleurissaient deux roses d'or, les roses mystiques de cette
chair immaculée de mère divine. Où donc Bernadette l'avait-elle vue,
cette sainte Vierge, si traditionnelle dans sa composition simpliste,
sans un bijou, d'une grâce primitive de peuple enfant? dans quel livre à
images du frère de sa mère nourrice, le bon prêtre qui faisait de si
belles lectures? dans quelle statuette, dans quel tableau, dans quel
vitrail de l'église peinte et dorée où elle avait grandi? Surtout, ces
roses d'or sur les pieds nus, cette délicieuse imagination d'amour,
cette floraison dévote de la chair de la femme, de quel roman de
chevalerie venait-elle, de quelle histoire contée au catéchisme par
l'abbé Ader, de quel rêve inconscient promené sous les ombrages de
Bartrès, en répétant sans fin les obsédantes dizaines de la Salutation
angélique?
La voix de Pierre s'était encore attendrie; car, s'il ne disait pas
toutes ces choses aux simples d'esprit qui l'écoutaient, l'explication
humaine que son doute, au fond de lui, tentait de donner à ces prodiges,
rendait son récit frémissant d'une sympathique fraternité. Il aimait
Bernadette davantage pour le charme de son hallucination, cette Dame
d'un abord si gracieux, parfaitement aimable, pleine de politesse pour
apparaître et disparaître. La grande lumière se montrait d'abord, puis
la vision se formait, allait, venait, se penchait, se remuait dans un
flottement insensible et léger; et, quand elle s'évanouissait, la
lumière persistait un instant encore, puis s'éteignait comme un astre
qui meurt. Aucune Dame de ce monde ne pouvait avoir un visage si blanc
et si rose, si beau de la beauté enfantine des images de première
communion. L'églantier de la grotte ne blessait même pas ses pieds nus
adorés, fleuris d'or.
Et Pierre, tout de suite, raconta les autres apparitions. La quatrième
et la cinquième eurent lieu le vendredi et le samedi; mais la Dame au
vif éclat, qui n'avait point encore dit son nom, se contenta de sourire
et de saluer, sans prononcer une parole. Le dimanche, elle pleura, elle
dit à Bernadette: «Priez pour les pécheurs.» Le lundi, elle lui fit le
grand chagrin de ne pas se montrer, voulant l'éprouver sans doute. Mais,
le mardi, elle lui confia un secret personnel, qui ne devait jamais être
divulgué; puis, elle lui indiqua enfin la mission dont elle la
chargeait: «Allez dire aux prêtres qu'il faut bâtir ici une chapelle.»
Le mercredi, elle murmura à plusieurs reprises le mot: «Pénitence!
pénitence! pénitence!» que l'enfant répéta en baisant la terre. Le
jeudi, elle dit: «Allez boire à la fontaine et vous y laver, et vous
mangerez de l'herbe qui est à côté», paroles que Bernadette finit par
comprendre, lorsqu'une source eut jailli sous ses doigts, au fond de la
grotte; et ce fut le miracle de la fontaine enchantée. Ensuite, la
seconde semaine se déroula: elle ne parut pas le vendredi, elle fut
exacte les cinq jours suivants, répétant ses ordres, regardant avec son
sourire l'humble fille de son choix, qui, à chaque apparition, récitait
le chapelet, baisait la terre, montait sur les genoux jusqu'à la source,
pour boire et se laver. Enfin, le jeudi 4 mars, dernier jour des
mystiques rendez-vous, elle demanda plus instamment la construction
d'une chapelle, pour que les peuples s'y rendissent en procession, de
tous les points de la terre. Cependant, jusque-là, à toutes les demandes
elle avait refusé de répondre qui elle était; et ce fut seulement le
jeudi 25 mars, trois semaines plus tard, que la Dame, joignant les
mains, levant les yeux au ciel, dit: «Je suis l'Immaculée Conception.»
Deux fois encore, à plus de trois mois d'intervalle, le 7 avril et le 16
juillet, elle apparut: la première fois pour le miracle du cierge, ce
cierge au-dessus duquel l'enfant laissa longtemps sa main par mégarde,
sans la brûler; la seconde fois pour l'adieu, le dernier sourire et le
dernier salut de gentille politesse. Cela faisait dix-huit apparitions
bien comptées, et plus jamais elle ne se montra.
Pierre s'était comme dédoublé. Tandis qu'il continuait son beau conte
bleu, si doux aux misérables, il évoquait pour lui cette Bernadette
pitoyable et chère, dont la fleur de souffrance avait fleuri si
joliment. Selon le mot brutal d'un médecin, cette fillette de quatorze
ans, tourmentée dans sa puberté tardive, déjà ravagée par un asthme,
n'était en somme qu'une irrégulière de l'hystérie, une dégénérée à coup
sûr, une enfantine. Si les crises violentes manquaient, si elle n'avait
pas dans les accès la raideur des muscles, si elle gardait le souvenir
précis de ses rêves, c'était simplement qu'elle apportait le très
curieux document de son cas spécial; et l'inexpliqué seul constitue le
miracle, la science sait encore si peu de chose, au milieu de la variété
infinie des phénomènes, selon les êtres! Que de bergères, avant
Bernadette, avaient ainsi vu la Vierge, dans le même enfantillage!
N'était-ce pas toujours la même histoire, la Dame vêtue de lumière, le
secret confié, la source qui jaillit, la mission à remplir, les miracles
dont l'enchantement va convertir les foules? Et toujours le rêve d'une
enfant pauvre, la même enluminure de paroissien, l'idéal fait de beauté
traditionnelle, de douceur et de politesse, la naïveté des moyens et
l'identité du but, des délivrances de peuples, des constructions
d'églises, des processions de fidèles! Puis, toutes les paroles tombées
du ciel se ressemblaient, des appels à la pénitence, des promesses de
secours divin; et il n'y avait ici de nouveau que cette déclaration
extraordinaire: «Je suis l'Immaculée Conception», qui éclatait là comme
l'utile reconnaissance par la sainte Vierge elle-même du dogme promulgué
en cour de Rome, trois années plus tôt. Ce n'était pas la Vierge
Immaculée qui apparaissait, mais l'Immaculée Conception, l'abstraction
elle-même, la chose, le dogme, de sorte qu'on pouvait se demander si la
Vierge aurait parlé ainsi. Les autres paroles, il était possible que
Bernadette les eût entendues et gardées dans un coin inconscient de sa
mémoire. Mais celle-ci, d'où venait-elle donc, pour apporter au dogme
encore discuté le prodigieux appui du témoignage de la Mère conçue sans
péché?
À Lourdes, l'émotion était immense, des foules accouraient, des miracles
commençaient à se produire, tandis que se déclaraient les inévitables
persécutions, qui assurent le triomphe des religions nouvelles. Et
l'abbé Peyramale, le curé de Lourdes, un grand honnête homme, d'esprit
droit et vigoureux, pouvait dire avec raison qu'il ne connaissait pas
cette enfant, qu'on ne l'avait pas encore vue au catéchisme. Où était
donc la pression, la leçon apprise? Il n'y avait toujours que l'enfance
à Bartrès, les premiers enseignements de l'abbé Ader, des conversations
peut-être, des cérémonies religieuses en l'honneur du dogme récent, ou
simplement le cadeau d'une de ces médailles qu'on avait répandues à
profusion. Jamais l'abbé Ader ne devait reparaître, lui qui avait
prophétisé la mission de Bernadette. Il allait rester absent de cette
histoire, après avoir été le premier à sentir éclore la petite âme entre
ses mains pieuses. Et toutes les forces ignorées du village perdu, de ce
coin de verdure borné et superstitieux, continuaient pourtant à
souffler, troublant les cervelles, élargissant la contagion du mystère.
On se souvenait qu'un berger d'Argelès, en parlant, du rocher de
Massabielle, avait prédit que de grandes choses se passeraient là.
D'autres enfants tombaient en extase, les yeux grands ouverts, les
membres secoués de convulsions; mais eux voyaient le diable. Un vent de
folie semblait passer sur la contrée. Place du Porche, à Lourdes, une
vieille dame déclarait que Bernadette n'était qu'une sorcière et qu'elle
avait vu dans son oeil la patte de crapaud. Pour les autres, pour les
milliers de pèlerins accourus, elle était une sainte, dont ils baisaient
les vêtements. Des sanglots éclataient, une frénésie soulevait les âmes,
lorsqu'elle tombait à genoux devant la grotte, un cierge allumé dans sa
main droite, égrenant de la gauche son chapelet. Elle devenait très
pâle, très belle, transfigurée. Les traits remontaient doucement,
s'allongeaient en une expression de béatitude extraordinaire, pendant
que les yeux s'emplissaient de clarté et que la bouche entr'ouverte
remuait, comme si elle eût prononcé des paroles qu'on n'entendait pas.
Et il était bien certain qu'elle n'avait plus de volonté propre,
envahie par son rêve, possédée à ce point par lui, dans le milieu étroit
et spécial où elle vivait, qu'elle le continuait même éveillée, qu'elle
l'acceptait comme la seule réalité indiscutable, prête à la confesser au
prix de son sang, la répétant sans fin et s'y obstinant, avec des
détails invariables. Elle ne mentait pas, car elle ne savait pas, ne
pouvait pas, ne voulait pas vouloir autre chose.
Pierre, maintenant, s'oubliait à faire une peinture charmante de
l'ancien Lourdes, de cette petite ville pieuse, endormie au pied des
Pyrénées. Autrefois, le Château, bâti sur son rocher au carrefour des
sept vallées du Lavedan, était la clef des montagnes. Mais, aujourd'hui,
démantelé, il n'était plus qu'une masure tombant en ruine, à l'entrée
d'une impasse. La vie moderne venait buter là, contre le formidable
rempart des grands pics neigeux; et, seul, le chemin de fer
transpyrénéen, si on l'avait construit, aurait pu établir une active
circulation de la vie sociale, dans ce coin perdu, où elle stagnait
comme une eau morte. Oublié donc, Lourdes sommeillait, heureux et lent,
au milieu de sa paix séculaire, avec ses rues étroites, pavées de
cailloux, ses maisons noires, aux encadrements de marbre. Les vieilles
toitures se massaient toutes encore à l'est du Château; la rue de la
Grotte, qui s'appelait la rue du Bois, n'était qu'un chemin désert,
impraticable; aucune maison ne descendait jusqu'au Gave, roulant alors
ses eaux écumeuses à travers l'absolue solitude des saules et des hautes
herbes. Sur la place du Marcadal, on voyait de rares passants en
semaine, des ménagères qui se hâtaient, des petits rentiers promenant
leurs loisirs; et il fallait attendre le dimanche ou les jours de foire,
pour trouver, au Champ commun, la population endimanchée, la foule des
éleveurs descendue des lointains plateaux, avec leurs bêtes. Pendant la
saison des Eaux, le passage des baigneurs de Cauterets et de Bagnères
donnait aussi quelque animation, des diligences traversaient la ville
deux fois par jour; mais elles arrivaient de Pau par une route
détestable, et il fallait passer à gué le Lapaca, qui débordait souvent;
puis, on montait la raide chaussée de la rue Basse, on longeait la
terrasse de l'église, ombragée de grands ormeaux. Et quelle paix autour
de cette vieille église, dans cette vieille église, à demi espagnole,
pleine d'anciennes sculptures, des colonnes, des retables, des statues,
peuplée de visions d'or et de chairs peintes, cuites par le temps, comme
entrevues à la lueur de lampes mystiques! Toute la population venait là
pratiquer, s'emplir les yeux de ce rêve du mystère. Il n'y avait pas
d'incrédules, c'était le peuple de la foi primitive, chaque corporation
marchait sous la bannière de son saint, des confréries de toutes sortes
réunissaient la cité entière, aux matins de fête, en une seule famille
chrétienne. Aussi, comme une fleur exquise poussée dans un vase
d'élection, une grande pureté de moeurs régnait-elle. Les garçons ne
trouvaient même pas pour se perdre un lieu de débauche, toutes les
filles grandissaient en parfum et en beauté d'innocence, sous les yeux
de la sainte Vierge, Tour d'ivoire et Trône de sagesse.
Et comme l'on comprenait que Bernadette, née de cette terre de sainteté,
y eût fleuri telle qu'une rose naturelle, éclose sur les églantiers du
chemin! Elle était la floraison même de ce pays ancien de croyance et
d'honnêteté, elle n'aurait certainement pas poussé ailleurs, elle ne
pouvait se produire et se développer que là, dans cette race attardée,
au milieu de la paix endormie d'un peuple enfant, sous la discipline
morale de la religion. Et quel amour avait tout de suite éclaté autour
d'elle! quelle foi aveugle en sa mission, quelle consolation immense et
quel espoir, dès les premiers miracles! Un long cri de soulagement
venait d'accueillir les guérisons du vieux Bouriette, recouvrant la
vue, et du petit Justin Bouhohorts, ressuscitant dans l'eau glacée de la
fontaine. Enfin, la sainte Vierge intervenait en faveur des désespérés,
forçait la nature marâtre à être juste et charitable. C'était le règne
nouveau de la toute-puissance divine, qui bouleversait les lois du monde
pour le bonheur des souffrants et des pauvres. Les miracles se
multipliaient, ils éclataient plus extraordinaires de jour en jour,
comme les preuves indéniables de la véracité de Bernadette. Et elle
était bien la rose du parterre divin, dont l'oeuvre embaume, qui voit
naître autour d'elle toutes les autres fleurs de la grâce et du salut.
Pierre en était arrivé là, disait de nouveau les miracles, allait
continuer par le prodigieux triomphe de la Grotte, lorsque soeur
Hyacinthe, réveillée en sursaut du charme où le récit la tenait, se mit
vivement debout.
--En vérité, il n'y a pas de bon sens... Onze heures vont bientôt
sonner...
C'était vrai. On avait dépassé Morcenx, on arrivait à Mont-de-Marsan. Et
elle tapa dans ses mains.
--Le silence, mes enfants, le silence!
Cette fois, on n'osa pas se révolter, car elle avait raison, ce n'était
guère sage. Mais quel regret! ne pas entendre la suite, rester ainsi au
beau milieu de l'histoire! Les dix femmes, dans le compartiment du fond,
laissèrent même entendre un murmure de désappointement; tandis que les
malades, la face toujours tendue, les yeux grands ouverts sur la clarté
d'espoir, là-bas, semblaient écouter encore. Ces miracles, qui
revenaient sans cesse, finissaient par les hanter d'une joie énorme et
surnaturelle.
--Et, ajouta la religieuse gaiement, que je n'en entende plus une
souffler, autrement je la mets en pénitence!
Madame de Jonquière eut un rire de bonhomie.
--Obéissez, mes enfants, dormez, dormez gentiment, pour avoir la force,
demain, de prier de tout votre coeur, à la Grotte.
Alors, le silence se fit, personne ne parla plus; et il n'y eut plus que
le grondement des roues, les secousses du train, emporté à toute vapeur,
dans la nuit noire.
Pierre ne put dormir. À côté de lui, M. de Guersaint ronflait déjà
légèrement, l'air bienheureux, malgré la dureté de la banquette.
Longtemps, le prêtre avait vu les yeux de Marie grands ouverts, pleins
encore de l'éclat des merveilles qu'il venait de conter. Elle les tenait
ardemment sur lui; et puis, elle les avait fermés; et il ne savait pas
si elle sommeillait ou si elle revivait, paupières closes, le continuel
miracle. Maintenant, des malades rêvaient tout haut, avaient des rires
que des plaintes coupaient, inconscientes. Peut-être voyaient-ils les
archanges fendre leur chair, pour en arracher le mal. D'autres, pris
d'insomnie, se retournaient, étouffaient un sanglot, regardaient l'ombre
fixement. Et Pierre, frémissant de tout le mystère évoqué, éperdu et ne
se retrouvant pas, dans ce milieu délirant de fraternité souffrante,
finissait par détester sa raison, en communion étroite avec ces humbles,
résolu à croire comme eux. À quoi bon cette enquête physiologique sur
Bernadette, si compliquée, si pleine de lacunes? Pourquoi ne pas
l'accepter ainsi qu'une messagère de l'au-delà, une élue de l'inconnu
divin? Les médecins n'étaient que des ignorants, de mains brutales,
tandis qu'il serait si doux de s'endormir dans la foi des petits
enfants, aux jardins enchantés de l'impossible! Il eut enfin un
délicieux moment d'abandon, ne cherchant plus à rien s'expliquer,
acceptant la voyante avec son cortège somptueux de miracles, s'en
remettant tout entier à Dieu pour penser et vouloir à sa place. Et il
regardait au dehors par la glace, qu'on n'osait baisser, à cause des
phtisiques; et il voyait la nuit immense, baignant la campagne, au
travers de laquelle le train fuyait. L'orage devait avoir éclaté là, le
ciel était d'une pureté nocturne admirable, comme lavé par les grandes
eaux. De larges étoiles luisaient, sur ce velours sombre, éclairant
seules d'une mystérieuse lueur les champs rafraîchis et muets, qui
déroulaient à l'infini la noire solitude de leur sommeil. Par les
landes, par les vallées, par les coteaux, le wagon de misère et de
souffrance roulait, roulait toujours, surchauffé, empesté, lamentable et
vagissant, au milieu de la sérénité de cette nuit auguste, si belle et
si douce.
À une heure du matin, on avait passé à Riscle. Le silence continuait,
pénible, halluciné, parmi les cahots. À deux heures, à Vic de Bigorre,
il y eut des plaintes sourdes: le mauvais état de la voie secouait les
malades, dans une trépidation insupportable. Et ce fut seulement après
Tarbes, à deux heures et demie, qu'on rompit enfin le silence et qu'on
récita les prières du matin, encore en pleine nuit noire. C'était le
_Pater_ et l'_Ave_, c'était le _Credo_, c'était l'appel à Dieu, pour lui
demander le bonheur d'une journée glorieuse. Ô mon Dieu! donnez-moi
assez de force pour éviter tout le mal, pour pratiquer tout le bien,
pour souffrir toutes les peines!
Maintenant, on ne devait plus s'arrêter qu'à Lourdes. Encore trois
quarts d'heure à peine, et Lourdes flambait, avec son immense espoir, au
fond de cette nuit si cruelle et si longue. Le réveil pénible en était
enfiévré, une agitation dernière montait, au milieu du malaise matinal,
dans l'abominable souffrance qui recommençait.
Mais soeur Hyacinthe, surtout, s'inquiétait de l'homme, dont elle n'avait
pas cessé d'éponger la face, couverte de sueur. Il avait vécu jusque-là,
elle le veillait, n'ayant pas fermé les yeux un instant, écoutant son
petit souffle, avec l'entêté désir de le mener au moins jusqu'à la
Grotte.
Elle eut peur brusquement; et, s'adressant à madame de Jonquière:
--Je vous en prie, faites-moi vite passer la bouteille de vinaigre... Je
ne l'entends plus souffler.
En effet, depuis un instant, l'homme n'avait plus son petit souffle. Ses
yeux étaient toujours fermés, sa bouche, entr'ouverte; mais sa pâleur
n'avait pu croître, il était froid, couleur de cendre. Et le wagon
roulait avec son bruit de ferrailles secouées, la vitesse du train
semblait grandir.
--Je vais lui frotter les tempes, reprit soeur Hyacinthe. Aidez-moi.
L'homme, tout d'un coup, à un cahot plus rude, tomba la face en avant.
--Ah! mon Dieu! aidez-moi, ramassez-le donc!
On le ramassa, il était mort. Et il fallut le rasseoir dans son coin, le
dos contre la cloison. Il restait droit, le torse raidi, il n'avait
qu'un petit balancement de la tête, à chaque secousse. Le train
continuait à l'emporter, dans le même grondement de tonnerre, tandis que
la locomotive, heureuse d'arriver sans doute, poussait des sifflements
aigus, toute une fanfare de joie déchirante, à travers la nuit calme.
Alors, pendant une interminable demi-heure, le voyage s'acheva, avec ce
mort. Deux grosses larmes avaient roulé sur le joues de soeur Hyacinthe;
puis, les mains jointes, elle s'était mise en prière. Tout le wagon
frémissait, dans la terreur de ce terrible compagnon, qu'on amenait trop
tard à la sainte Vierge. Mais l'espérance était plus forte que la
douleur, tous les maux entassés là avaient beau se réveiller,
s'accroître, s'irriter sous l'écrasante fatigue, un chant d'allégresse
n'en sonnait pas moins l'entrée triomphale sur la terre du miracle. Les
malades venaient d'entonner l'_Ave maris stella_, au milieu des pleurs
que la souffrance leur arrachait, exaspérés et hurlants, dans une
clameur croissante où les plaintes s'achevaient en cris d'espoir.
Marie reprit la main de Pierre, entre ses petits doigts fiévreux.
--Oh! mon Dieu! cet homme qui est mort, et moi qui craignais tant de
mourir, avant d'arriver!... Et nous y sommes, nous y sommes enfin!
Le prêtre tremblait d'une émotion infinie.
--C'est que vous devez guérir, Marie, et que je guérirai moi-même, si
vous priez pour moi.
La locomotive sifflait plus violente, au fond des ténèbres bleues. On
arrivait, les feux de Lourdes brillaient à l'horizon. Et tout le train
chantait un cantique encore, l'histoire de Bernadette, l'infinie
complainte de six dizaines de couplets, où la Salutation angélique
revient sans cesse en refrain, obsédante, affolante, ouvrant le ciel de
l'extase.