À Poitiers, dès que le train se fut arrêté, soeur Hyacinthe se hâta de
descendre, au milieu de la cohue des hommes d'équipe qui ouvraient les
portières et des pèlerins qui se précipitaient.
--Attendez, attendez, répétait-elle. Laissez-moi passer la première, je
veux voir si tout est fini.
Puis, lorsqu'elle fut remontée dans l'autre compartiment, elle souleva
la tête de l'homme, crut d'abord en effet qu'il avait passé, en le
voyant si blême et les yeux vides. Mais elle sentit un petit souffle.
--Non, non, il respire. Vite, il faut se dépêcher.
Et, se tournant vers l'autre soeur, celle qui était à ce bout du wagon:
--Je vous en prie, soeur Claire des Anges, courez chercher le père
Massias qui doit être dans la troisième ou la quatrième voiture.
Dites-lui que nous avons un malade en grand danger, et qu'il apporte
tout de suite les Saintes Huiles.
Sans répondre, la soeur disparut, parmi la bousculade. Elle était petite,
fine et douce, l'air recueilli, avec des yeux de mystère, très active
pourtant.
Pierre qui suivait la scène, debout dans l'autre compartiment, se permit
une réflexion.
--Si l'on allait aussi chercher le médecin?
--Sans doute, j'y songeais, répondit soeur Hyacinthe. Oh! monsieur
l'abbé, que vous seriez gentil d'y courir vous-même!
Justement, Pierre se proposait d'aller, au fourgon de la cantine,
demander un bouillon pour Marie. Soulagée un peu, depuis qu'elle n'était
plus secouée, la malade avait rouvert les yeux et s'était fait asseoir
par son père. Elle aurait bien voulu qu'on la descendît un instant sur
le quai, dans son ardente soif d'air pur. Mais elle sentit que ce serait
trop demander, qu'on aurait trop de peine pour la remonter ensuite. M.
de Guersaint, qui avait déjeuné dans le train, ainsi que la plupart des
pèlerins et des malades, demeura sur le trottoir, près de la portière
ouverte, à fumer une cigarette, pendant que Pierre courait au fourgon de
la cantine, où se trouvait également le médecin de service, avec une
petite pharmacie.
Dans le wagon, d'autres malades aussi restèrent, qu'on ne pouvait songer
à remuer. La Grivotte étouffait et délirait; et elle retint même madame
de Jonquière, qui avait donné rendez-vous, au buffet, à sa fille
Raymonde, à madame Volmar et à madame Désagneaux, pour y déjeuner toutes
les quatre. Comment laisser seule, sur la dure banquette, cette
malheureuse qu'on aurait cru à l'agonie? Marthe non plus n'avait pas
bougé, ne quittant pas son frère, le missionnaire, dont la plainte
faible continuait. Cloué à sa place, M. Sabathier attendait madame
Sabathier, qui était allée lui chercher une grappe de raisin. Les
autres, ceux qui marchaient, venaient de se bousculer pour descendre,
ayant la hâte de fuir un moment ce wagon de cauchemar, où leurs membres
s'engourdissaient, depuis sept grandes heures déjà qu'on était parti.
Madame Maze, tout de suite, s'écarta, gagna l'un des bouts déserts de la
gare, égarant là sa mélancolie. Hébétée de souffrance, madame Vêtu,
après avoir eu la force de faire quelques pas, se laissa tomber sur un
banc, au grand soleil, dont elle ne sentait pas la brûlure; pendant
qu'Élise Rouquet, qui s'était remmailloté la face dans son fichu noir,
cherchait partout une fontaine, dévorée d'un désir d'eau fraîche. À pas
ralentis, madame Vincent promenait sur ses bras sa petite Rose, tâchant
de lui sourire, de l'égayer en lui montrant des images violemment
coloriées, que l'enfant, grave, regardait sans voir.
Cependant, Pierre avait toutes les peines du monde à se frayer un
chemin, au milieu de la foule qui noyait le quai. C'était inimaginable,
le flot vivant, les éclopés et les gens valides, que le train avait vidé
là, plus de huit cents personnes qui couraient, s'agitaient,
s'étouffaient. Chaque wagon avait lâché sa misère, ainsi qu'une salle
d'hôpital qu'on évacue; et l'on jugeait quelle somme effrayante de maux
transportait ce terrible train blanc, qui finissait par avoir, sur son
passage, une légende d'effroi. Des infirmes se traînaient, d'autres
étaient portés, beaucoup restaient en tas sur le trottoir. Il y avait
des poussées brusques, de violents appels, une hâte éperdue vers le
buffet et la buvette. Chacun se pressait, allait à son affaire. C'était
si court, cet arrêt d'une demi-heure, le seul qu'on dût avoir avant
Lourdes! Et l'unique gaieté, au milieu des soutanes noires, des pauvres
gens en vêtements usés, sans couleur précise, était la blancheur riante
des petites soeurs de l'Assomption, toutes blanches et actives, avec leur
cornette, leur guimpe et leur tablier de neige.
Lorsque, enfin, Pierre arriva au fourgon de la cantine, vers le milieu
du train, il le trouva déjà assiégé. Un fourneau à pétrole était là,
ainsi que toute une petite batterie de cuisine, sommaire. Le bouillon,
fait avec des jus concentrés, chauffait dans des bassines de fer battu;
et le lait réduit, en boîtes d'un litre, n'était délayé et utilisé qu'au
fur et à mesure des besoins. Quelques autres provisions occupaient une
sorte d'armoire, des biscuits, des fruits, du chocolat. Mais, devant les
mains avides qui se tendaient, la soeur Saint-François, chargée du
service, une femme de quarante-cinq ans, courte et grasse, à bonne
figure fraîche, perdait un peu la tête. Elle dut continuer sa
distribution, en écoutant Pierre qui appelait le médecin, installé dans
un autre compartiment du fourgon, avec sa pharmacie de voyage. Puis,
comme le jeune prêtre donnait des explications, parlait du malheureux
qui se mourait, elle se fit remplacer, elle voulut aller le voir, elle
aussi.
--Ma soeur, c'est que je venais vous demander un bouillon pour une
malade.
--Eh bien! monsieur l'abbé, je vais le porter. Marchez devant.
Ils se dépêchèrent, les deux hommes échangeant des questions et des
réponses rapides, suivis par la soeur Saint-François qui portait le bol
de bouillon, pleine de prudence, au milieu des coudoiements de la foule.
Le médecin était un garçon brun, d'environ vingt-huit ans, robuste, très
beau, avec une tête de jeune empereur romain, comme il en pousse encore
aux champs brûlés de Provence. Dès que soeur Hyacinthe l'aperçut, elle
eut une surprise, une exclamation.
--Comment! c'est vous, monsieur Ferrand?
Tous deux restaient ébahis de la rencontre. Les soeurs de l'Assomption
ont la mission brave de soigner les malades, uniquement les malades
pauvres, ceux qui ne peuvent payer, qui agonisent dans les mansardes; et
elles passent ainsi leur existence avec les indigents, s'établissent
près du grabat, dans l'étroite pièce, donnent les soins les plus
intimes, font la cuisine, le ménage, vivent là en servantes et en
parentes, jusqu'à la guérison ou jusqu'à la mort. C'était de la sorte
que soeur Hyacinthe, si jeune, avec son visage de lait où ses yeux bleus
riaient sans cesse, s'installa un jour chez ce garçon, alors étudiant,
en proie à une fièvre typhoïde, et d'une telle pauvreté, qu'il habitait
rue du Four une espèce de grenier, en haut d'une échelle, sous les
toits. Elle ne l'avait plus quitté, l'avait sauvé, avec sa passion de
ne vivre que pour les autres, en fille trouvée autrefois à la porte
d'une église, n'ayant d'autre famille que celle des souffrants, à qui
elle se vouait, de tout son brûlant besoin d'aimer. Et quel mois
adorable, quelle exquise camaraderie ensuite, dans cette pure fraternité
de la souffrance! Quand il l'appelait «ma soeur», c'était vraiment à sa
soeur qu'il parlait. Elle était une mère aussi, le levait, le couchait
comme son enfant, sans que rien autre chose grandît entre eux qu'une
pitié suprême, le divin attendrissement de la charité. Toujours elle se
montrait gaie, sans sexe, sans autre instinct que de soulager et de
consoler; et lui l'adorait, la vénérait, et il avait gardé d'elle le
plus chaste et le plus passionné des souvenirs.
--Oh! soeur Hyacinthe! soeur Hyacinthe! murmura-t-il, ravi.
Un hasard seul les remettait face à face, car Ferrand n'était pas un
croyant, et s'il se trouvait là, c'était qu'à la dernière minute, il
avait bien voulu remplacer un ami, brusquement empêché de partir. Depuis
une année bientôt, il était interne à la Pitié. Ce voyage à Lourdes,
dans des conditions si particulières, l'intéressait.
Mais la joie de se revoir leur faisait oublier l'homme. Et la soeur se
reprit.
--Voyez donc, monsieur Ferrand, c'est pour ce pauvre homme. Nous l'avons
cru mort un instant... Depuis Amboise, il nous donne bien des craintes,
et je viens d'envoyer chercher les Saintes Huiles... Est-ce que vous le
trouvez si bas? Est-ce que vous ne pourriez pas le ranimer un peu?
Déjà, le jeune médecin l'examinait; et les autres malades, restés dans
le wagon, se passionnèrent, regardèrent. Marie, à qui la soeur
Saint-François avait donné le bol de bouillon, le tenait d'une main si
vacillante, que Pierre dut le prendre et essayer de la faire boire;
mais elle ne pouvait avaler, elle n'acheva pas le bouillon, les yeux
fixés sur l'homme, attendant, comme s'il se fût agi de sa propre
existence.
--Dites, demanda de nouveau soeur Hyacinthe, comment le trouvez-vous?
Quelle maladie a-t-il?
--Oh! quelle maladie? murmura Ferrand. Il les a toutes!
Puis, il tira une petite fiole de sa poche, essaya d'introduire quelques
gouttes, à travers les dents serrées du malade. Celui-ci poussa un
soupir, souleva les paupières, les laissa retomber; et ce fut tout, il
ne donna pas d'autre signe de vie.
Soeur Hyacinthe, si calme d'habitude, qui ne désespérait jamais, eut une
impatience.
--Mais c'est terrible! et soeur Claire des Anges qui ne reparaît pas! Je
lui ai pourtant bien indiqué le wagon du père Massias... Mon Dieu!
qu'allons-nous devenir?
Voyant qu'elle ne pouvait être utile, soeur Saint-François allait
retourner au fourgon. Auparavant, elle demanda si l'homme, peut-être, ne
se mourait pas de faim, tout simplement; car cela arrivait, et elle
n'était venue que pour offrir ses provisions. Puis, comme elle partait,
elle promit, dans le cas où elle rencontrerait soeur Claire des Anges, de
la faire se hâter; et elle n'était pas à vingt mètres, qu'elle se
retourna, en montrant d'un grand geste la soeur qui revenait seule, de sa
marche discrète et menue.
Penchée à la portière, soeur Hyacinthe multipliait les appels.
--Arrivez donc, arrivez donc!... Eh bien! et le père Massias?
--Il n'est pas là.
--Comment! il n'est pas là?
--Non. J'ai eu beau me presser, on ne peut pas avancer vite, parmi tout
ce monde. Lorsque je suis arrivée au wagon, le père Massias était déjà
descendu et sorti de la gare, sans doute.
Elle expliqua que le père, selon ce qu'on racontait, devait avoir un
rendez-vous avec le curé de Sainte-Radegonde. Les autres années, le
pèlerinage national s'arrêtait pendant vingt-quatre heures: on mettait
les malades à l'hôpital de la ville, on se rendait à Sainte-Radegonde en
procession. Mais, cette année-là, un obstacle s'était produit, le train
allait filer droit sur Lourdes; et le père était sûrement par là, avec
le curé, causant, ayant quelque affaire ensemble.
--On m'a bien promis de faire la commission, de l'envoyer ici avec les
Saintes Huiles, dès qu'on le retrouvera.
C'était un véritable désastre pour soeur Hyacinthe. Puisque la science ne
pouvait rien, peut-être les Saintes Huiles auraient-elles soulagé le
malade. Souvent, elle avait vu cela.
--Oh! ma soeur, ma soeur, que j'ai de peine!... Vous ne savez pas, si vous
étiez bien gentille, vous retourneriez là-bas, vous guetteriez le père,
de façon à me l'amener, dès qu'il paraîtra.
--Oui, ma soeur, répondit docilement soeur Claire des Anges, qui repartit
de son air grave et mystérieux, en se glissant parmi la foule, avec une
souplesse d'ombre.
Ferrand regardait toujours l'homme, désolé de ne pouvoir faire à soeur
Hyacinthe le plaisir de le ranimer. Et, comme il avait un geste
d'impuissance, elle le supplia encore.
--Monsieur Ferrand, restez avec moi, attendez que le père soit venu...
Je serai un peu plus tranquille.
Il resta, il l'aida à remonter l'homme, qui glissait sur la banquette.
Puis, elle prit un linge et lui essuya la face, qui se couvrait
continuellement d'une épaisse sueur. Et l'attente se prolongea, au
milieu du malaise des malades demeurés dans le wagon, et de la curiosité
des gens du dehors, qui commençaient à s'attrouper.
Une jeune fille, vivement, écarta la foule; et, montant sur le
marchepied, elle interpella madame de Jonquière.
--Quoi donc, maman? ces dames t'attendent au buffet.
C'était Raymonde de Jonquière, un peu mûre déjà pour ses vingt-cinq ans
sonnés, qui ressemblait à sa mère étonnamment, très brune, avec son nez
fort, sa bouche grande, sa figure grasse et agréable.
--Mais, mon enfant, tu le vois, je ne puis pas quitter cette pauvre
femme.
Et elle montrait la Grivotte, prise maintenant d'un accès de toux, qui
la secouait affreusement.
--Oh! maman, est-ce fâcheux! Madame Désagneaux et madame Volmar qui se
faisaient une fête de ce petit déjeuner à nous quatre!
--Que veux-tu, ma pauvre enfant?... Commencez toujours sans moi. Dis à
ces dames que, dès que je le pourrai, je m'échapperai pour les
rejoindre.
Puis, ayant une idée:
--Attends, il y a là le médecin, je vais tâcher de lui confier ma
malade... Va-t'en, je te suis. Et tu sais que je meurs de faim!
Raymonde retourna lestement au buffet, tandis que madame de Jonquière
suppliait Ferrand de monter près d'elle, pour voir s'il ne pourrait pas
soulager la Grivotte. Déjà, sur le désir de Marthe, il avait examiné le
frère Isidore, dont la plainte ne cessait point; et il avait dit de
nouveau son impuissance, d'un geste navré. Il s'empressa pourtant,
souleva la phtisique qu'il voulut asseoir, espérant arrêter la toux, qui
en effet cessa peu à peu. Ensuite, il aida la dame hospitalière à lui
faire avaler une gorgée de potion calmante. Dans le wagon, la présence
du médecin continuait à remuer les malades. M. Sabathier, qui mangeait
lentement la grappe de raisin que sa femme était allée lui chercher, ne
le questionnait pas, connaissant à l'avance sa réponse, las d'avoir
consulté, comme il le disait, tous les princes de la science; mais il
n'en éprouvait pas moins un bien-être, à le voir remettre debout cette
pauvre fille, dont le voisinage le gênait. Et Marie elle-même le
regardait faire avec un intérêt croissant, tout en n'osant l'appeler
pour elle-même, certaine, elle aussi, qu'il ne pouvait rien.
Sur le quai, la bousculade augmentait. On n'avait plus qu'un quart
d'heure. Comme insensible, les yeux ouverts et ne voyant rien, madame
Vêtu endormait son mal sous la brûlure du grand soleil; pendant que,
devant elle, du même pas berceur, madame Vincent promenait toujours sa
petite Rose, d'un poids si léger d'oiseau malade, qu'elle ne la sentait
pas sur ses bras. Beaucoup de gens couraient à la fontaine remplir des
brocs, des bidons, des bouteilles. Madame Maze, très soigneuse et
délicate, eut l'idée d'aller s'y laver les mains; mais, comme elle
arrivait, elle y trouva Élise Rouquet en train de boire, elle recula
devant le monstre, cette tête de chien au museau rongé qui tendait la
fente oblique de sa plaie, la langue sortie et lapant; et c'était, chez
tous, le même frémissement, la même hésitation à emplir les bouteilles,
les brocs et les bidons, à cette fontaine où elle avait bu. Un grand
nombre de pèlerins s'étaient mis à manger le long du quai. On entendait
les béquilles rythmées d'une femme allant et venant sans fin, au milieu
des groupes. Par terre, un cul-de-jatte se traînait péniblement, en
quête d'on ne savait quoi. D'autres, assis en tas, ne remuaient plus.
Tout ce déballage d'un instant, cet hôpital roulant vidé là pour une
demi-heure, prenait l'air parmi l'agitation ahurie des gens valides,
d'une pauvreté et d'une tristesse affreuses, sous la pleine lumière de
midi.
Pierre ne quittait plus Marie, car M. de Guersaint avait disparu, attiré
par la verdoyante échappée de paysage, qu'on apercevait, au bout de la
gare. Et le jeune prêtre, inquiet de voir qu'elle n'avait pu achever le
bouillon, s'efforçait, d'un air souriant, de tenter la gourmandise de la
malade, en offrant d'aller lui acheter une pêche; mais elle refusait,
elle souffrait trop, rien ne lui faisait plaisir. Elle le regardait de
ses grands yeux navrés, partagée entre son impatience de cet arrêt, qui
retardait la guérison possible, et sa terreur d'être secouée de nouveau,
le long de ce dur chemin interminable.
Un gros monsieur s'approcha, toucha le bras de Pierre. Il grisonnait,
portait toute sa barbe, la face large et paterne.
--Pardon, monsieur l'abbé, n'est-ce pas dans ce wagon qu'il y a un
malheureux malade à l'agonie?
Et, comme le prêtre répondait affirmativement, il devint tout à fait
bonhomme et familier.
--Je m'appelle monsieur Vigneron, je suis sous-chef au ministère des
Finances, et j'ai demandé un congé pour accompagner, avec ma femme,
notre fils Gustave à Lourdes... Le cher enfant met tout son espoir dans
la sainte Vierge, que nous prions pour lui matin et soir... Nous sommes
là, dans le wagon qui est avant le vôtre, où nous occupons un
compartiment de deuxième classe.
Puis, il se retourna, appela son monde, d'un geste de la main.
--Approchez, approchez, c'est bien là. Le malheureux malade est en effet
au plus mal.
Madame Vigneron était petite, le visage long et blême, d'une pauvreté de
sang, dans sa correction de bonne bourgeoise, qui reparaissait terrible
chez son fils Gustave. Celui-ci, âgé de quinze ans, en paraissait à
peine dix, déjeté, d'une maigreur de squelette, la jambe droite anémiée,
réduite à rien, ce qui l'obligeait à marcher avec une béquille. Il
avait une mince petite figure, un peu de travers, où il ne restait guère
que les yeux, mais des yeux de clarté pétillant d'intelligence, affinés
par la douleur, voyant sûrement clair jusqu'au fond des âmes.
Une vieille dame suivait, le visage empâté, traînant les jambes
difficilement; et M. Vigneron, se rappelant qu'il l'avait oubliée,
revint vers Pierre, pour achever la présentation.
--Madame Chaise, la soeur aînée de ma femme, qui a voulu aussi
accompagner Gustave, qu'elle aime beaucoup.
Et, se penchant, à voix basse, d'un air de confidence:
--C'est madame Chaise, la veuve du marchand de soie, immensément riche.
Elle a une maladie de coeur qui lui donne de grandes inquiétudes.
Alors, toute la famille, massée en un groupe, considéra avec une
curiosité vive ce qui se passait dans le wagon. Du monde s'attroupait
sans cesse, et le père, pour que son fils pût voir, l'éleva un instant
dans ses bras, pendant que la tante tenait la béquille et que la mère se
haussait, elle aussi, sur la pointe des pieds.
Dans le wagon, c'était toujours le même spectacle, l'homme sur son
séant, occupant le coin, raidi et la tête contre la dure paroi de chêne.
Il était livide, les paupières closes, la bouche tirée par l'agonie,
baigné de cette sueur glacée que soeur Hyacinthe épongeait, de temps à
autre, avec un linge; et celle-ci ne parlait plus, ne s'impatientait
plus, revenue à sa sérénité, comptant sur le ciel, jetant simplement
parfois un coup d'oeil le long du quai, pour voir si le père Massias
n'arrivait pas.
--Regarde bien, Gustave, dit M. Vigneron à son fils, ça doit être un
phtisique.
L'enfant, que la scrofule rongeait, la hanche dévorée d'un abcès froid,
avec un commencement de nécrose des vertèbres, semblait s'intéresser
passionnément à cette agonie. Il n'avait pas peur, il souriait d'un
sourire infiniment triste.
--Oh! c'est affreux! murmura madame Chaise, que pâlissait la crainte de
la mort, dans sa continuelle terreur d'une crise brusque qui
l'emporterait.
--Dame! reprit philosophiquement M. Vigneron, chacun son tour, nous
sommes tous mortels.
Et le sourire de Gustave, alors, prit une sorte de moquerie douloureuse,
comme s'il eût entendu d'autres paroles, un souhait inconscient,
l'espoir que la vieille tante mourrait avant lui, et qu'il hériterait
des cinq cent mille francs promis, et que lui-même ne gênerait pas
longtemps sa famille.
--Mets-le par terre, dit madame Vigneron à son mari. Tu le fatigues, à
le tenir par les jambes.
Elle s'empressa ensuite, ainsi que madame Chaise, pour éviter toute
secousse à l'enfant. Ce pauvre mignon avait besoin d'être tant soigné! À
chaque minute, on craignait de le perdre. Le père fut d'avis qu'on
ferait mieux de le remonter tout de suite dans le compartiment. Et,
comme les deux femmes l'emportaient, il ajouta, très ému, en se tournant
de nouveau vers Pierre:
--Ah! monsieur l'abbé, si le bon Dieu nous le reprenait, ce serait notre
vie qui s'en irait avec lui... Je ne parle pas de la fortune de sa tante
qui passerait à d'autres neveux. Et ce serait, n'est-ce pas? contre
nature qu'il partît avant elle, surtout dans l'état de santé où elle
est... Que voulez-vous! nous sommes tous entre les mains de la
Providence, et nous comptons sur la sainte Vierge, qui va faire sûrement
pour le mieux.
Enfin, madame de Jonquière, rassurée par le docteur Ferrand, put quitter
la Grivotte. Mais elle eut le soin de dire à Pierre:
--Je meurs de faim, je cours un instant au buffet... Seulement, je vous
en prie, si la toux de ma malade recommence, venez me chercher.
Au buffet, quand elle eut réussi à traverser le quai, à grand'peine,
elle tomba dans une autre bousculade. Les pèlerins aisés avaient pris
d'assaut les tables, beaucoup de prêtres surtout se hâtaient, au milieu
du tapage des fourchettes, des couteaux et de la vaisselle. Trois ou
quatre garçons ne parvenaient pas à assurer le service, d'autant plus
qu'une foule les entravait, se pressait au comptoir, achetait des
fruits, des petits pains, de la viande froide. Et c'était là, au fond de
la salle, que Raymonde déjeunait, à une petite table, avec madame
Désagneaux et madame Volmar.
--Ah! maman, enfin! cria-t-elle. J'allais retourner te chercher. Il faut
bien qu'on te laisse manger pourtant!
Elle riait, très animée, très heureuse des aventures du voyage, de ce
repas fait à la diable, dans un coup de vent.
--Tiens! je t'ai gardé ta part de truite à la sauce verte, et voici une
côtelette qui t'attend... Nous autres, nous en sommes déjà aux
artichauts.
Alors, ce fut charmant. Il y avait là un coin de gaieté qui faisait
plaisir à voir.
La jeune madame Désagneaux, surtout, était adorable. Une blonde
délicate, avec des cheveux jaunes, fous et envolés, une petite figure de
lait, ronde, trouée de fossettes, et très rieuse, et très bonne.
Richement mariée, elle laissait depuis trois ans son mari à Trouville,
au beau milieu d'août, pour accompagner le pèlerinage national, en
qualité de dame hospitalière: c'était sa grande passion, une pitié
frissonnante, un besoin de se donner tout entière aux malades pendant
cinq jours, une véritable débauche d'absolu dévouement, dont elle
revenait brisée et ravie. Son seul chagrin était de n'avoir pas
d'enfant encore, et elle regrettait parfois, avec un emportement
comique, d'avoir méconnu sa vocation de soeur de charité.
--Ah! ma chérie, dit-elle vivement à Raymonde, ne plaignez donc pas
votre mère d'être prise par ses malades. Au moins, ça l'occupe.
Et, s'adressant à madame de Jonquière:
--Si vous saviez comme nous trouvons les heures longues, dans notre beau
compartiment de première! On ne peut pas même travailler à un petit
ouvrage, c'est défendu... J'avais prié qu'on me mît avec des malades;
mais toutes les places étaient données, et je vais en être réduite à
tâcher de dormir dans mon coin, cette nuit.
Elle riait, elle ajouta:
--N'est-ce pas? madame Volmar, nous dormirons, puisque la conversation a
l'air de vous fatiguer.
Celle-ci, qui devait avoir dépassé la trentaine, très brune, avec un
visage long, les traits fins et tirés, avait des yeux larges,
magnifiques, des brasiers sur lesquels, par moments, passait, comme un
voile, une moire qui semblait les éteindre. Elle n'était point belle au
premier coup d'oeil; et, à mesure qu'on la regardait, elle devenait
troublante, conquérante, désirable jusqu'à la passion et à l'inquiétude.
D'ailleurs, elle s'efforçait de disparaître, très modeste, s'effaçant,
s'éteignant, toujours en noir et sans un bijou, bien qu'elle fût la
femme d'un marchand de diamants et de perles.
--Oh! moi, murmura-t-elle, pourvu qu'on ne me bouscule pas trop, je suis
contente.
En effet, elle était allée déjà deux fois à Lourdes, comme dame
auxiliaire, et pourtant on ne la voyait guère là-bas, à l'Hôpital de
Notre-Dame des Douleurs, prise d'une telle fatigue, dès son arrivée,
qu'elle se trouvait, disait-elle, forcée de garder la chambre.
Madame de Jonquière, directrice de la salle, se montrait du reste pour
elle d'une aimable tolérance.
--Ah! mon Dieu! mes pauvres amies, vous avez bien le temps de vous
dépenser. Dormez donc, si vous le pouvez, et ce sera votre tour ensuite,
lorsque je ne me tiendrai plus debout.
Puis, s'adressant à sa fille:
--Toi, ma mignonne, tu feras bien de ne pas trop t'exciter, si tu veux
garder ta tête solide.
Mais Raymonde la regarda d'un air de reproche, avec un sourire.
--Maman, maman, pourquoi dis-tu ça?... Est-ce que je ne suis pas
raisonnable?
Et elle devait ne pas se vanter, car une volonté ferme, une résolution
de faire sa vie elle-même, apparut dans ses yeux gris, sous son air de
jeunesse insoucieuse, simplement heureuse de vivre.
--C'est vrai, confessa la mère avec un peu de confusion, cette petite
fille a parfois plus de raison que moi... Tiens! passe-moi la côtelette,
et je t'assure qu'elle est la bienvenue. Seigneur! que j'avais faim!
Le déjeuner continua, égayé par les continuels rires de madame
Désagneaux et de Raymonde. Celle-ci s'animait, et son visage, que
l'attente du mariage jaunissait déjà légèrement, retrouvait l'éclat rose
de la vingtième année. On mettait les morceaux doubles, car on n'avait
plus que dix minutes. Dans toute la salle, c'était un brouhaha
grandissant de convives qui craignaient de ne pas avoir le temps de
prendre leur café.
Mais Pierre parut: de nouveau, la Grivotte se trouvait en proie à des
étouffements; et madame de Jonquière acheva son artichaut, puis retourna
au wagon, après avoir embrassé sa fille, qui lui disait bonsoir, d'une
façon plaisante. Cependant, le prêtre venait de réprimer un mouvement de
surprise, en apercevant madame Volmar, avec la croix rouge des dames
hospitalières sur son corsage noir. Il la connaissait, il faisait encore
de rares visites à la vieille madame Volmar, la mère du marchand de
diamants, une ancienne connaissance de sa mère à lui: la plus terrible
des femmes, d'une religion outrée, d'une dureté, d'une sévérité à fermer
les persiennes pour que sa belle-fille ne regardât pas dans la rue. Et
il savait l'histoire, la jeune femme emprisonnée dès le lendemain du
mariage, entre sa belle-mère qui la terrorisait, et son mari, un monstre
d'une laideur basse, qui allait jusqu'à la battre, fou de jalousie, bien
qu'il entretînt des filles au dehors. On ne la laissait sortir un
instant que pour assister à la messe. Pierre, un jour, à la Trinité,
avait même surpris son secret, en la voyant, derrière l'église, échanger
une parole rapide avec un monsieur correct, l'air distingué: la chute
inévitable et si pardonnable, la faute aux bras de l'ami discret qui
s'est trouvé là, la passion cachée et dévorante, qu'on ne peut
satisfaire et qui brûle, le rendez-vous qu'on a eu tant de peine à
rendre possible, qu'il faut attendre des semaines, dont on profite
goulûment, dans une brusque flambée de désir.
Elle s'était troublée, elle lui tendit sa petite main longue et tiède.
--Tiens! quelle rencontre! monsieur l'abbé... Il y a si longtemps qu'on
ne s'est vu!
Et elle expliqua que c'était la troisième année qu'elle allait à
Lourdes, que sa belle-mère l'avait forcée à faire partie de
l'Association de Notre-Dame de Salut.
--C'est surprenant que vous ne l'ayez pas aperçue, à la gare. Elle me
met dans le train, et elle revient me chercher, au retour.
Cela était dit très simplement, mais avec une telle pointe de sourde
ironie, que Pierre crut deviner. Il la savait sans religion aucune, ne
pratiquant que pour s'assurer une heure de liberté, de temps à autre; et
il eut la soudaine intuition qu'elle était attendue là-bas. Ce devait
être à sa passion qu'elle courait ainsi, de son air effacé et ardent,
avec ses yeux de flamme qu'elle éteignait sous un voile de morte
indifférence.
--Moi, dit-il à son tour, j'accompagne une amie d'enfance, une pauvre
jeune fille malade... Je vous la recommande, vous la soignerez...
Alors, elle rougit un peu, il ne douta plus. D'ailleurs, Raymonde
réglait l'addition, avec l'assurance d'une petite personne qui se
connaît aux chiffres; et madame Désagneaux emmena madame Volmar. Les
garçons s'affolaient davantage, les tables se vidaient, tout le monde
s'était précipité, en entendant sonner une cloche.
Pierre, lui aussi, se hâtait de retourner à son wagon, lorsqu'il fut
arrêté de nouveau.
--Ah! monsieur le curé! s'écria-t-il, je vous ai vu au départ, mais je
n'ai pu vous rejoindre pour vous serrer la main.
Et il tendait la sienne au vieux prêtre, qui le regardait en souriant,
de son air de brave homme. L'abbé Judaine était curé de Saligny, une
petite commune de l'Oise. Grand, fort, il avait une large face rose,
encadrée de boucles blanches; et on le sentait un saint homme, que
jamais la chair ni l'intelligence n'avaient tourmenté. D'une innocence
tranquille, il croyait fermement, absolument, sans lutte aucune, avec sa
foi aisée d'enfant, qui ignorait les passions. Depuis que la Vierge, à
Lourdes, l'avait guéri d'une maladie d'yeux, par un miracle retentissant
dont on parlait toujours, sa croyance était devenue encore plus aveugle
et plus attendrie, comme trempée d'une divine gratitude.
--Je suis content de vous avoir avec nous, mon ami, dit-il doucement,
parce que les jeunes prêtres ont beaucoup à gagner dans ces
pèlerinages... On m'assure qu'il y a parfois en eux un esprit de
révolte. Eh bien! vous allez voir tous ces pauvres gens prier, c'est un
spectacle qui vous arrachera des larmes... Comment ne pas se remettre
aux mains de Dieu, devant tant de souffrance guérie ou consolée!
Lui aussi accompagnait une malade. Il montra un compartiment de première
classe, où était attachée une pancarte, portant: _M. l'abbé Judaine,
réservé._ Et, baissant la voix:
--C'est madame Dieulafay, vous savez, la femme du grand banquier. Leur
château, un domaine royal, est sur ma paroisse; et, quand ils ont su que
la sainte Vierge avait bien voulu me faire une insigne grâce, ils m'ont
supplié d'intercéder pour la pauvre malade. Déjà, j'ai dit des messes,
et je fais des voeux ardents... Tenez! voyez-la, par terre. Elle a voulu
absolument qu'on la descendît un instant, malgré la peine qu'on aura à
la remonter.
Sur le quai, à l'ombre, se trouvait en effet, dans une sorte de caisse
longue, une femme dont le beau visage, à l'ovale pur, aux yeux
admirables, ne portait pas plus de vingt-six ans. Elle était atteinte
d'une effroyable maladie, la disparition des sels calcaires qui
entraînait le ramollissement du squelette, la lente destruction des os.
Il y avait deux ans déjà, après être accouchée d'un enfant mort, elle
s'était senti de vagues douleurs dans la colonne vertébrale. Puis, peu à
peu, les os s'étaient raréfiés et déformés, les vertèbres
s'affaissaient, les os du bassin s'aplatissaient, ceux des jambes et des
bras se rapetissaient; et, diminuée, comme fondue, elle était devenue
une loque humaine, une chose fluide et sans nom qu'on ne pouvait mettre
debout, qu'on transportait avec mille soins, de crainte de la voir fuir
entre les doigts. La tête gardait sa beauté, une tête immobile, l'air
stupéfié et imbécile. Et, devant ce reste lamentable de femme, ce qui
achevait de serrer le coeur, c'était le grand luxe qui l'entourait, la
caisse capitonnée de soie bleue, les dentelles précieuses dont elle
était couverte, la coiffe de valenciennes qu'elle portait, une richesse
qui s'étalait jusque dans l'agonie.
--Ah! quelle pitié! reprit l'abbé Judaine à demi-voix, dire qu'elle est
si jeune, si jolie, riche à millions! Et si vous saviez comme on
l'aimait, de quelle adoration on l'entoure encore!... C'est son mari, ce
grand monsieur qui est près d'elle; et voici sa soeur, madame Jousseur,
cette dame élégante.
Pierre se souvint d'avoir lu souvent, dans les journaux, le nom de
madame Jousseur, femme d'un diplomate, et très lancée parmi la haute
société catholique de Paris. Une histoire de grande passion combattue et
vaincue avait même circulé. Elle était d'ailleurs très jolie, mise avec
un art de simplicité merveilleux, s'empressant d'un air de dévouement
parfait, autour de sa triste soeur. Quant au mari, qui venait, à
trente-cinq ans, d'hériter la colossale maison de son père, c'était un
bel homme, le teint clair, très soigné, serré dans une redingote noire;
mais il avait les yeux pleins de larmes, car il adorait sa femme; et il
avait voulu l'emmener à Lourdes, quittant ses affaires, mettant son
dernier espoir dans cet appel à la miséricorde divine.
Certes, depuis le matin, Pierre voyait bien des maux épouvantables, dans
ce douloureux train blanc. Aucun ne lui avait bouleversé l'âme autant
que ce misérable squelette de femme qui se liquéfiait, au milieu de ses
dentelles et de ses millions.
--La malheureuse! murmura-t-il en frissonnant.
Alors, l'abbé Judaine eut un geste de sereine espérance.
--La sainte Vierge la guérira, je l'ai tant priée!
Mais il y eut encore une volée de cloche, et cette fois c'était bien le
départ. On avait deux minutes. Une dernière poussée se produisit, des
gens revenaient avec de la nourriture dans des papiers, avec les
bouteilles et les bidons qu'ils avaient remplis à la fontaine. Beaucoup
s'effaraient, ne retrouvaient plus leur wagon, couraient éperdument, le
long du train; tandis que les malades se traînaient, au milieu d'un
bruit précipité de béquilles, et que d'autres, ceux qui marchaient
difficilement, tâchaient de hâter le pas, au bras de dames
hospitalières. Quatre hommes avaient une peine infinie à remonter madame
Dieulafay dans son compartiment de première classe. Déjà, les Vigneron,
qui se contentaient de voyager en seconde, s'étaient réinstallés chez
eux, parmi un amas extraordinaire de paniers, de caisses, de valises,
qui permettaient à peine au petit Gustave d'allonger ses pauvres membres
d'insecte avorté. Puis, toutes reparurent: madame Maze se glissant de
son air muet; madame Vincent haussant à bouts de bras sa chère fillette,
avec la terreur de l'entendre jeter un cri; madame Vêtu qu'il fallut
pousser, après l'avoir réveillée de l'hébétement de sa torture; Élise
Rouquet, toute trempée de s'être obstinée à boire, en train d'essuyer
encore sa face de monstre. Et, pendant que chacun reprenait sa place et
que le wagon se retrouvait plein, Marie écoutait son père, ravi d'être
allé au bout de la gare, jusqu'à un poste d'aiguilleur, d'où l'on
découvrait un paysage vraiment agréable à voir.
--Voulez-vous que nous vous recouchions tout de suite? demanda Pierre,
que le visage angoissé de la malade désolait.
--Oh! non, non, tout à l'heure! répondit-elle. J'ai bien le temps
d'entendre ces roues gronder dans ma tête, comme si elles me broyaient
les os!
Soeur Hyacinthe venait de supplier Ferrand de voir encore l'homme, avant
de retourner au fourgon de la cantine. Elle attendait toujours le père
Massias, étonnée de ce retard inexplicable; et elle ne désespérait
pourtant pas, car soeur Claire des Anges n'avait point reparu.
--Monsieur Ferrand, je vous en prie, dites-moi si ce malheureux est
vraiment en danger immédiat.
De nouveau, le jeune médecin regarda, écouta, palpa. Puis, il eut un
geste découragé; et, à voix basse:
--Ma conviction est que vous ne le mènerez pas vivant à Lourdes.
Toutes les têtes se tendaient, anxieuses. Encore, si l'on avait su le
nom de l'homme, d'où il venait, qui il était! Mais ce misérable inconnu,
dont on n'arrivait pas à tirer un mot, et qui allait mourir, là, dans ce
wagon, sans que personne pût mettre un nom sur sa figure!
L'idée vint à soeur Hyacinthe de le fouiller. Il n'y avait vraiment aucun
mal à cela, en la circonstance.
--Monsieur Ferrand, voyez donc dans ses poches.
Avec précaution, celui-ci fouilla l'homme. Dans les poches, il ne trouva
qu'un chapelet, un couteau et trois sous. On n'en sut jamais davantage.
Une voix, à ce moment, annonça soeur Claire des Anges et le père Massias.
Celui-ci, simplement, s'était attardé à causer avec le curé de
Sainte-Radegonde, dans une salle d'attente. Il y eut une émotion vive,
tout parut un instant sauvé. Mais le train allait partir, les employés
fermaient déjà les portières, il fallait expédier l'extrême-onction en
grande hâte, si l'on ne voulait pas occasionner un trop long retard.
--Par ici, mon révérend père! criait soeur Hyacinthe. Oui, oui, montez!
notre malheureux malade est là.
Le père Massias, de cinq ans plus âgé que Pierre, qui l'avait eu
cependant au séminaire pour condisciple, avait un grand corps maigre,
avec une figure d'ascète, qu'une barbe pâle encadrait, et où brûlaient
des yeux étincelants. Il n'était ni le prêtre ravagé de doute, ni le
prêtre à la foi d'enfant, mais un apôtre que la passion emportait,
toujours prêt à lutter et à vaincre, pour la pure gloire de la Vierge.
Sous la pèlerine noire à grand capuchon, coiffé du chapeau velu aux
larges ailes, il resplendissait de cette continuelle ardeur du combat.
Tout de suite, il avait tiré de sa poche la boîte d'argent des Saintes
Huiles. Et la cérémonie commença, au milieu des derniers claquements de
portières, dans le galop des pèlerins attardés; tandis que le chef de
gare, inquiet, consultait l'horloge du regard, voyant bien qu'il lui
faudrait accorder quelques minutes de grâce.
--_Credo in unum Deum_..., murmurait vivement le père.
--_Amen_, répondirent soeur Hyacinthe et tout le wagon.
Ceux qui avaient pu s'étaient agenouillés sur les banquettes. Les autres
joignaient les mains, multipliaient les signes de croix; et quand, au
balbutiement des prières, succédèrent les litanies du rituel, les voix
s'élevèrent, un ardent désir vola avec les _Kyrie eleison_, pour la
rémission des péchés, la guérison physique et spirituelle de l'homme.
Que toute sa vie, qu'on ignorait, lui fût pardonnée, et qu'il entrât,
inconnu et triomphant, dans le royaume de Dieu!
--_Christe, exaudi nos._
--_Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix._
Le père Massias avait sorti l'aiguille d'argent, à laquelle tremblait
une goutte d'huile sainte. Il ne pouvait, dans la bousculade, dans
l'attente de tout le train, où les gens surpris mettaient la tête aux
portières, songer à faire les onctions d'usage sur les organes divers
des sens, ces portes qui laissent entrer le mal. Comme la règle
l'autorisait, lorsque le cas était pressant, il devait se contenter
d'une onction unique; et il la fit sur la bouche, sur cette bouche
livide, entr'ouverte, d'où s'exhalait à peine un petit souffle, pendant
que la face, aux paupières closes, semblait déjà comme effacée, rentrée
dans la cendre de la terre.
--_Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum,
tactum, deliquisti._
Le reste de la cérémonie fut perdu, bousculé et emporté dans le départ.
Le père eut à peine le temps d'essuyer la goutte avec le petit morceau
d'ouate, que soeur Hyacinthe tenait tout prêt. Et il dut quitter le
wagon, regagner le sien au plus vite, en remettant en ordre la boîte des
Saintes Huiles, pendant que les assistants achevaient l'oraison finale.
--Nous ne pouvons attendre davantage, c'est impossible! répétait le chef
de gare hors de lui. Voyons, voyons, qu'on se dépêche!
Enfin, on allait se remettre en marche. Tout le monde se rasseyait,
rentrait dans son coin. Madame de Jonquière, que l'état de la Grivotte
continuait à tourmenter, avait changé de place, se rapprochant d'elle,
en face de M. Sabathier, qui attendait, résigné et silencieux. Soeur
Hyacinthe, elle, n'était pas revenue dans son compartiment, décidée à
rester près de l'homme, pour le veiller et l'assister; d'autant plus
que, là aussi, elle était plus à portée pour soigner le frère Isidore,
dont Marthe ne savait comment soulager la crise. Et Marie, pâlissante,
sentait déjà, au fond de sa triste chair, les cahots du train, avant
même qu'il eût repris sa course sous le soleil de plomb, charriant sa
charge de malades, dans l'étouffement et l'empoisonnement des wagons
surchauffés.
Il y eut un grand coup de sifflet, la machine souffla, et soeur Hyacinthe
se leva pour dire:
--Le _Magnificat_, mes enfants!