Ni Hugo, ni Saadi, ni Byron, ne pourraient rêver de contrastes plus
saillants que ceux qui se présentent à l'esprit chaque fois que l'on se
propose de comparer ces deux frères si dissemblables, L'isthme de Panama
et l'isthme de Suez. L'un, oublié sur un coin du nouveau monde, semble
un morceau de l'Eden, et l'autre un canton détaché de l'enfer.
Le canal de Lesseps traverse une langue de sables abandonnés par des
eaux languissantes et paresseuses, brûlés par les rayons d'un soleil qui
ne pardonne même point aux Pyramides, car leur base est enfouie par un
océan toujours croissant de poussière. Avant les créations récentes du
canal des deux mers, pas une goutte d'eau potable, pas un arbre, pas une
touffe d'herbe, pas un être vivant pour voir passer la caravane, si ce
n'est le Bédouin qui la guette! On ne sait si le désert est plus mort du
côté de Port-Saïd ou de Suez.
Le canal des deux Océans traversera une région américaine d'une
fertilité prodigieuse; et le navigateur se demandera étonné s'il ne
trouve pas encore plus de vie parfumée et charmante sur les rives du
Pacifique que sur celles du golfe du Mexique. L'isthme du nouveau monde,
dont la longueur dépasse de deux ou trois fois celle de notre France,
est travaillé par des feux souterrains, émaillé de volcans, semé de
lacs, inépuisables réservoirs d'ondes pures.
Deux millions d'hommes y habitent au milieu de monceaux de verdure. Ils
semblent égarés dans les profondeurs de cette Thébaïde étincelante de
vie, où des sites mystérieux sont parfois découverts, enfouis depuis des
temps inconnus sous des touffes titanesques de fleurs ravissantes.
Les acajous gigantesques auprès desquels nos grands chênes sembleraient
nains, rabougris, ratatinés, servent de point d'appui à des milliers de
lianes, herbes ambitieuses qui voudraient escalader le ciel. De ce tapis
odorant qui recouvre l'écorce s'élancent de gracieuses orchidées aussi
voluptueuses que les plus éthérées des hautes terres mexicaines.
Les palmiers voisins étalent avec orgueil leurs tiges sveltes, pures,
gracieuses. Ils laissent retomber crânement leurs feuilles panachées
dont les longs replis produisent des ombres curieuses et d'étonnants
jeux de lumière.
Des légions serrées de plantes herbacées, quelques-unes aux formes
abruptes, anguleuses, se foulent, s'étouffent, se disputent le sol avec
la rage que peut inspirer la folle ardeur de profiter des moindres
rayons d'un soleil incommensuré tombant sur un sol d'une éternelle
fraîcheur. Car les sources y sont inépuisables et la brise de mer se
plaît à y porter tous les soirs les vapeurs des océans voisins. Peu
importe en effet qu'elle souffle du couchant ou de l'aurore.
Il y a juste trente-trois ans, un homme alors dans la fleur de l'âge,
déjà célèbre par des entreprises téméraires, portant un nom illustre
dans notre histoire, rêva de se faire une nouvelle carrière. Il eut
l'idée de couronner l'édifice de sa vie déjà agitée en donnant le grand
coup de pioche qui devait creuser un fossé entre les deux Amériques afin
de rapprocher les deux hémisphères.
Cet homme changea d'idée. Il réussit à monter sur le premier trône de la
terre. Il ne parvint qu'à fonder un empire, à remplir deux fois le
monde, une première par l'éclat de sa puissance, une seconde par le
retentissement de sa chute!
Combien l'histoire du siècle eût été révolutionnée si le prince
Louis-Napoléon eût persisté à creuser le Canal des deux Océans, s'il eut
cherché à devancer M. de Lesseps au lieu de marcher sur les traces
d'Auguste et de César..
Le gouvernement de Washington vota les fonds nécessaires à une
exploration minutieuse en 1870, au milieu de l'année terrible. Il prit
la résolution magnifique de faire explorer à la fois tous les tracés qui
au nombre de douze ou quinze déjà avaient chacun leurs enthousiastes,
leurs sectaires.
Ce grand travail suppose l'exploration de deux côtes, longues chacune de
2,000 kilomètres; aussi les Américains ont-ils procédé avec des
ressources prodigieuses.
Sur chaque Océan stationne un navire de guerre servant d'hôpital, de
magasin, de quartier général. Ce centre est incessamment ravitaillé par
des bateaux à vapeur qui y accumulent les provisions, les instruments,
le personnel.
Certains de trouver en tous cas, à l'abri des _Stars sand tripes_, un
lit, des soins empressés, un ravitaillement abondant, les officiers
yankees étudient les deux rives de l'isthme, l'orient et l'occident,
avec une incroyable ardeur.
Le premier acte d'une descente est d'établir sur le bord de la mer un
observatoire, pourvu d'excellents instruments électro-photographiques.
L'électricité n'abandonne pas un seul instant les explorateurs
américains, car ils ne s'avancent dans l'intérieur que traînant derrière
eux un fil qui les met en communication instantanément avec la côte. A
peine ont-ils ouvert des routes que la poste s'en empare. L'armée
scientifique traîne avec elle un monde de curieux, de touristes, de
naturalistes, de reporters. Nous avons essayé de représenter le _go
ahead_, appliqué au coeur des forêts vierges, avec l'enthousiasme sans
lequel on ne peut faire jamais de durables conquêtes.
Les ingénieurs, les marins, sont si absorbés par leurs travaux, qu'ils
n'entendent point toujours le frôlement du serpent qui s'approche en
rampant sous les lianes. Pour les surprendre, le reptile immonde n'a pas
besoin de rester de longues heures embusqué dans la fange. Le chef de la
première expédition, le commodore Crossmann, périt ainsi dévoré par un
crocodile.
En avant du campement des hommes se trouve l'écurie des chevaux. Le toit
est formé par des feuilles de palmier placées négligemment les unes sur
les autres. Des nègres non moins actifs que les blancs dressent les
piquets de nivellement nécessaires surtout quand il s'agit de choisir
entre deux directions différentes.
Cette forêt est placée au sud de la ville de Rivas, la plus méridionale
des vieilles cités espagnoles du Nicaragua. C'est sur ce champ de
bataille que le génie de l'homme remportera sa victoire définitive; on
dirait que la nature a tout fait pour faciliter notre tâche sans nous
enlever l'honneur du mot de la fin. Ayant creusé un magnifique estuaire,
le fleuve Saint-Jean, pour introduire les vaisseaux modernes dans le lac
célèbre par les merveilles des galions du roi d'Espagne, cette bonne
mère semble nous dire: «Allons, mes enfants, du courage à l'ouvrage,
c'est à vous de compléter mon travail.»
W. de Fonvielle.