Le Creux terrible, île de Jersey

Jersey est la plus grande et la plus jolie des îles anglo-normandes de

la Manche, qui appartiennent à l'Angleterre depuis

Guillaume-le-Conquérant.

De cette île, par un temps favorable, on peut apercevoir la côte de

France à l'horizon. L'île de Jersey n'est située, en effet, qu'à six

lieues de notre département de la Manche. Elle a 22 kilomètres de long

sur 15 de large, et renferme une population de 60,000 habitants, dont

2,000 Français catholiques. Sa capitale, Saint-Hélier, en compte 10,000

pour sa part.

L'intérieur de l'île de Jersey, grâce à la douceur de sa température

exceptionnelle à cette latitude, offre un coup d'oeil charmant, et le

séjour en est des plus agréables. Son sol montagneux est couvert de

vergers, et de nombreux troupeaux paissent dans ses vallées aux prairies

luxuriantes. _L'émeraude de l'Angleterre_, tel est, on le sait, le

surnom de l'île de Jersey. Mais ce petit paradis terrestre est défendu,

du moins sur la plus grande partie de son littoral, par des escarpements

redoutables, de l'effet le plus grandiose et le plus pittoresque. Une

des curiosités de ses côtes est un prodigieux entonnoir ouvert à

l'extrémité de l'île, du côté qui regarde la France. Les Jerseyais

l'appellent le _Creux terrible_. Quelques déchirures de terrain,

quelques roches, sentinelles avancées, en trahissent à peine l'approche.

Aux environs, la campagne est riante comme partout ailleurs. Vous

approchez, et, tout à coup, sous vos pieds, s'ouvre l'abîme. Il a bien

100 mètres de profondeur. Nous avons dit un entonnoir, et c'est cela

même. L'orifice en est beaucoup plus large que le fond, auquel nul

chemin ne conduit. Pour y descendre, il faut se risquer le long des

parois évasées du gouffre, en s'aidant des anfractuosités du terrain.

Ajoutons que les touristes, dans cette descente périlleuse, s'aident

d'une corde, qui a été Fixée par les gens du pays à l'orifice de

l'entonnoir, pour servir de rampe et de soutien. Une fois parvenu au

fond de cette cuvette gigantesque, on se trouve en face d'une arcade

assez élevée, bouche béante d'un long couloir qui s'enfonce

mystérieusement dans le sol et dans les ténèbres, où bruissent

d'étranges murmures. Parfois on jurerait entendre des soupirs et des

gémissements. Mais laissons là le fantastique; le couloir, en

s'abaissant progressivement, aboutit à la mer, et c'est le vent qui, en

y circulant, produit ces sons singuliers. A marée haute la mer s'y

engouffre aussi avec fracas et vient mordre de ses vagues furieuses les

basses roches qui tapissent le fond du Creux terrible.

Inutile d'ajouter qu'en prenant certaines précautions on peut faire sans

danger à marée basse la traversée du redoutable souterrain.

L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873 · 第 12 / 26 题