Tous les télescopes de l'observatoire sont, paraît-il, comme des
croquets. Rien ne saurait donner une idée de la juste colère qu'ils
éprouvent depuis quinze jours. Songez donc! Une comète vient de se
montrer. Elle est peut-être venue dans la pensée de faire une diversion
à nos éternelles et misérables querelles. Eh bien, ça été peine perdue.
Nul ne lui a fait l'aumône d'un regard. On a prodigué les réclames à
l'Homme-Chien. Pas un mot n'a été dit sur la comète de 1873. A la
vérité, il ne serait pas difficile d'invoquer en notre faveur le
chapitre des circonstances atténuantes. Cette comète n'est prévue ni sur
le registre des astronomes, ni dans les catalogues, ce qui revient à
dire que c'est une aventurière qui n'a point de passé, une coureuse de
l'éther sans nom. Second point, non moins grave, elle n'a point de
queue. Qu'est-ce qu'une comète sans queue, je vous le demande? Enfin, ne
sachant pas se mettre à la portée des allures du Paris moderne, elle ne
s'est fait voir, assez irrégulièrement, que de deux heures à une heure
et demie du matin, quand tout le monde était couché. Il n'y avait guère
que les marquises de la fourchette et les maraîchers des environs qui
pussent l'apercevoir. Bref, quoiqu'elle ait, à ce qu'on assure, le
volume d'une étoile de première grandeur, elle a passé inaperçue dans
l'éther, filant vers le sud-est. Où va-t-elle? Il en est qui supposent
que d'ici à six mois, elle sera visible à Péking. Nous autres, nous ne
lui voulons pas de mal. Bien mieux, nous souhaitons très-sincèrement
qu'elle fasse un peu plus ses frais parmi les Chinois que chez nous.
Au palais des Quatre-Nations,--vieux style,--a eu lieu la séance
annuelle des cinq classes de l'Institut, sous la présidence de
l'honorable M. Hauréau. Il n'y avait pas beaucoup de monde dans
l'auditoire et le peu qu'il y avait paraissait distrait. Peut-être
l'indifférence résultait-elle en partie de ce qu'il tombait de la grêle;
peut-être était-ce la même raison que pour la comète, je veux dire parce
que l'attention est tout entière à la comédie ou au drame politique du
moment, comme vous voudrez. Discours, toux, distribution de prix,
crachats, prose, vers, éloges, vents coulis, croix d'honneur, tout le
bataclan académique connu était déployé en grand, suivant l'usage. On
rencontre toujours chez nous des fanatiques pour ces choses-là.
Néanmoins la journée n'a pas paru bonne, excepté peut-être pour les
marchands de jujubes, car presque tous nos immortels sont mortellement
enrhumés. Un point à noter, en passant, le prix biennal de 20,000 francs
fondé par Napoléon III, a été décerné à Mariette-Bey, l'illustre
égyptologue.
Cette somme de 20,000 francs étant consacrée à encourager l'étude de
l'histoire, jamais récompense n'aura été mieux méritée. Pour ceux de la
galerie qui l'ignoreraient, M. Mariette, ce savant français si
pleinement _orientalisé_, est celui des modernes qui aura arraché le
plus de ses impénétrables secrets à l'Égypte des Pharaons. Il use de la
faveur du vice-roi uniquement pour grossir les trésors de la science.
C'est grâce à son intervention que les Européens qui voyagent aux bords
du Nil peuvent lire couramment dans les rébus dont sont couverts les
ruines et les édifices de là-bas. La géographie de cette mystérieuse
contrée, son architecture, la théogonie des premières races, les
incroyables dynasties de ses rois, ses arts, ses lettres, sa flore, sa
faune, il étudie tout sans cesse sur les lieux; il nous fait tout
connaître. Il n'a accepté le titre de bey, c'est-à-dire de colonel, que
pour mieux venir à bout de cette tâche.
Un des nôtres, le directeur même de l'_Illustration_, a pu, en compagnie
de Théophile Gauthier, visiter aux flambeaux, grâce à M. Mariette, le
Sérapoeum, nécropole des dieux, cimetière du boeuf Apis, et ce qu'il y a
vu est d'une telle grandeur qu'il a pu se croire en plein dans le
merveilleux. À Paris, dans les cafés littéraires, la mode est de se
moquer beaucoup des égyptologues; on se les représente invariablement
courbés sur des canards du genre de ceux de l'Obélisque ou entourés de
crocodiles empaillés, et ce spectacle fait toujours grandement rire. De
tout autres pensées viennent à l'esprit quand on se trouve en présence
du lauréat que l'institut vient de couronner. Mariette-Bey est un
orientaliste que l'univers lettré envie à la France.
A cette même séance a débuté le buste en marbre de feu M. Villemain.
L'ancien secrétaire perpétuel de l'Académie française n'avait rien d'un
Antinoüs, on le sait. Un mot fameux, dit il y a vingt-cinq ans à un
bas-bleu, nous a appris qu'il était le premier à en convenir. Pourquoi
donc toutes les lorgnettes de la salle se braquaient-elles avec tant
d'empressement sur cette image en pierre d'un Armoricain au nez écrasé
et aux traits incorrects? C'est que cette oeuvre d'art est vivante au
plus haut point. L'intraduisible sourire du railleur reparaît sous le
ciseau du statuaire. Voilà bien le bossu qui se moquait avec tant de
finesse des autres et de lui-même. On croirait qu'il va lancer un de ses
mots vifs et acérés comme le vol d'une guêpe.
Mais justement, puisque nous voilà là-dessus, il faut que je vous conte
un fait que j'ai toute raison de supposer absolument inédit. Il s'agit
d'un amateur de littérature, riche et viveur, qui, comme tous les
amateurs, ne doutait de rien. Il y a une vingtaine d'années, après avoir
fait imprimer ses écrits à ses frais, il se posait en candidat au
fauteuil. Il y a tout lieu de croire qu'il se présente encore de nos
jours, car il a surtout le mérite de la persévérance. En 1852 donc, M***
se mit en route pour faire les trente-neuf visites. En homme bien avisé,
il jugea à propos de commencer ce chemin de croix par le secrétaire
perpétuel qu'on reconnaissait volontiers pour le grand électeur d'alors.
Ne l'ayant pas trouvé chez lui, il lui laissa, en guise de carte, un
double souvenir: une dinde truffée et ses oeuvres complètes.
Le lendemain, notre candidat recevait le billet que voici:
«Ce 9 avril 1852.
«Cher monsieur ***,
«A mon retour des Champs-Élysées, où j'étais allé prendre l'air, on
m'apprend que vous m'avez fait, l'honneur de venir me voir. Croyez que
je regrette infiniment de ne pas m'être trouvé chez moi au moment où
vous vous êtes donné la peine de vous y présenter. On m'a fait voir
aussi que vous aviez laissé à mon intention une dinde du Périgord et vos
oeuvres. La dinde a fort bonne mine. Je compte bien que vous me ferez le
plaisir de venir en manger votre part bourgeoisement dimanche prochain,
en famille. Quant aux quatre volumes, je ne les ai pas encore ouverts.
Avec votre permission, c'est une imprudence que je ne commettrai que
plus tard.
«Agréez, cher monsieur ***, mes salutations empressées.
«Villemain.»
Du monde littéraire au monde gastronomique, il n'y a souvent qu'un pas,
ainsi qu'on vient de le voir. Passons donc un instant de l'Institut à la
cuisine. Tous les cordons-bleus pleurent en ce moment ou peu s'en faut.
C'est à propos de citrons.--Il y a aussi, hélas! une question des
citrons.--Une disette absolue s'est déclarée sur la place. La chose
arrivant juste au début de la saison des grands dîners, jugez de
l'embarras qu'un déficit si peu ordinaire pouvait causer. Point de
citrons. On en cherchait en vain dans les magasins de comestibles, chez
les marchands d'oranges. MM. les épiciers en manquaient, les fruitiers
aussi. On est allé aux enquêtes et l'on a pu savoir que la politique
n'était pas étrangère à l'événement. Vu ce qui se passe en Espagne
depuis un an, il n'y avait plus d'arrivages, terre et mer, fleurs et
fruits, le jardin des Hespérides est gardé aujourd'hui par les
intransigeants d'une part, et de l'autre par les carlistes, deux espèces
plus redoutables que le dragon de la fable dont on a parlé autrefois. Le
fait est que Paris ne pouvait plus avoir de sauces ni de limonades non
plus. A la fin, on a eu recours à la diplomatie. Messieurs les
ambassadeurs ont, pour le moins, la reconnaissance de l'estomac, ils ont
stipulé qu'il y aurait quelque chose comme un armistice à l'effet de
procéder à la récolte des citrons. Des navires partis de Port-Vendres
sont allés à la recherche de cette provende. Un avant-goût nous est même
parvenu cette semaine, mais il n'y a guère à s'en frotter les mains: Ce
ne sont que des citrons verts, trois fois aigres.--Politique, voilà de
tes coups!
--Lit-on encore pour se distraire? Lit-on autre chose que des polémiques
de grande et de petite presse?--Mais sans doute.--En êtes-vous
sur?--Très-sûr.--La preuve?--Ah! la preuve c'est qu'on fait une seconde
édition d'un joli volume de nouvelles, _la Dame aux palmiers_,
d'Aurélien Scholl. Une seconde preuve, c'est le succès qui vient au
devant d'un tome humoristique de Pierre Véron: _le Carnaval du
Dictionnaire._ Vingt-quatre jolis dessins d'Hadol, correspondant aux
vingt-quatre lettres de l'alphabet, donnent un attrait de plus à ces
trois cents pages où le paradoxe et la fantaisie ont engagé une partie
de barres. Les mots fourmillent là-dedans. Tenez, je vais même en
reproduire quelques-uns en vous recommandant de les déguster comme Mme
de Sévigné voulait qu'on fit en prenant à même dans un panier de
cerises.
«Cocotte.--D'où vient cette métaphore du genre _gallinacé?_ Est-ce de ce
que les poules se nourrissent dans le fumier?
«Apostat.--Teinturier en drapeaux.
«Danse.--Chose presque aussi désagréable à voir qu'à recevoir.
«Arlequin.--Toutes les couleurs sur son habit, un masque sur le visage.
Le gaillard serait arrivé haut, s'il vivait de nos jours.
«Carême.--Les truffes de la mortification et le turbot de la pénitence.»
En regard de ces fanfreluches de la littérature amusante, la musique
bouffe grêle sur nous; elle aussi, très-bien venue, cherche à lutter
contre la politique. Tout récemment je vous annonçais _la Branche
cassée_, de M Gaston Serpette? Voici tout près de nous _la Quenouille de
verre_ qui, dit-on, doit nous égayer pendant trois mois. Pour le moment,
une polka fait grand bruit sur tous les pianos; c'est _Peau de satin_,
de Klein, l'auteur de _Coeur d'artichaut_. Le répertoire de l'auteur
reparaît en choeur: _Fraises, au champagne, Cuir de Russie, Coeur
d'artichaut_; c'est de la folie en croches et en doubles croches. Mais
_Peau de satin_ l'emporte sur ses aînés. On va danser _Peau de satin_
tout cet hiver!
Un contraste à ces mouvements échevelés. Dimanche dernier, au palais de
l'Industrie, a eu lieu une fête de charité sous le patronage de la
maréchale de Mac-Mahon, donnée avec le concours de Roger de l'Opéra. La
musique de la garde républicaine, dirigée par M. Paulus, des solistes
renommés, l'élite des sociétés chorales et instrumentales de Paris et du
département de la Seine complétaient cet ensemble. On a fait 3,500
francs de recette, une somme qui aidera à soulager bien des misères. La
quête a peu produit, mais on pourra recommencer le concert.
Sous le dernier règne, après le retour du comte de Palikao en France,
l'impératrice, rassemblant ce qu'on avait rapporté du palais d'Été,
avait formé au château de Fontainebleau un fort joli musée chinois. Par
ordre du ministre de l'intérieur, les porcelaines qui composaient cette
collection sont restituées à l'ex-souveraine. Rien de plus simple. Mais
les motifs qui ont poussé l'honorable M. Beulé à prendre cette décision
ne seraient pas tirés du respect qu'on doit au principe de la propriété.
L'Excellence se serait guidée seulement sur ce que des vases de Chine ne
sont pas des «objets d'art». Est-ce donc bien vrai? Trois poètes, fort
amoureux de l'empire des fleurs, s'insurgeraient pour sûr contre les
paroles du ministre, s'ils pouvaient renaître. J'ai nommé Gérard de
Nerval, Méry et Théophile Gautier. Les vases de la Chine, des oeuvres de
la barbarie, des conceptions dénuées d'art! Un soir, dans son joli
appartement de l'institut, Philarète Chasles faisait devant nous
l'analyse des dessins fantasques dont était couverte une tasse à thé
venue de Péking. On y voyait un tigre rose, armé d'une épée bleue avec
laquelle il coupait en deux un serpent d'un rouge vif qui sortait d'une
tulipe gigantesque. Philarète Chasles prétendait que tout cela était la
traduction en peinture d'un poème du pays dont il était sûr d'avoir la
clef, et il ajoutait:
--Cette tasse est aussi belle qu'une scène des tragédies de Sophocle.
Mais ne chicanons point M. Roulé sur les motifs de son ordonnance. Il
est bien convenu chez nous qu'un ministre n'a jamais tort.
Politique à part, je demande à finir par une légende du lendemain de la
révolution de Juillet.
En ce temps-là, il y avait, dans un hôtel de la rue de Lille, une
vénérable concierge, fort bien pensante.
L'excellente femme nourrissait dans une cage un très-beau serin des
Canaries auquel elle affirmait avoir inculqué les bons principes.
Cet oisillon, très-habile ténor, chantait tous les jours. Il excellait
surtout à roucouler la romance fameuse de Chateaubriand:
Combien j'ai douce souvenance.
Un jour, le canon tonne; Paris se couvre de barricades; on se bat tout
le long de la grande ville; le trône est fracassé; Charles X et sa
famille prennent à petits pas le chemin de l'exil.
La portière pleurait, disant qu'elle n'avait plus que son serin pour la
consoler.
Dans le même hôtel, un artiste, élève du baron Gros, obscur alors,
très-célèbre plus tard (c'était Henri Monnier), imagina d'aggraver
encore le chagrin de la pauvre femme.
Au moyen d'une supercherie de rapin, il s'empara du serin chanteur et le
remplaça par un serin muet.
Deux jours après, ses amis et lui,--cet âge est sans pitié!--se
présentaient à la loge en disant:
--Comment! cet oiseau ne chante plus la romance de Chateaubriand! Il ne
dit plus rien du tout! Qu'a-t-il donc?
--Ce qu'il a? répondit stoïquement la portière, il a, messieurs, que
tout ce qui se passe l'afflige au plus haut point et qu'il ne reprendra
plus la parole qu'au retour du roi.
En voilà bien d'une autre! Eh quoi! cette magnifique comète, visible à
l'Orient avant le lever du soleil, plus brillante qu'une étoile de
première grandeur, paraissant d'un rouge vif éclatant, dépourvue de
queue, etc., ne serait qu'une illusion! Hélas, notre collaborateur, M.
Camille Flammarion, nous l'affirme, et, profanes que nous sommes,
pouvons-nous faire autrement que de le croire? On peut, il est vrai,
nous dit-il, admirer à cette heure matinale un astre d'un vif éclat.
Mais ce n'est autre que l'étoile du Berger, Vénus, qu'un observateur
inexpérimenté n'aura pas reconnue,--ce qui est impardonnable.
Plusieurs personnes lui ont même écrit pour lui avouer qu'elles ont
cherché ladite comète sur la foi des journaux, mais qu'elles ne l'ont
pas trouvée, ce qui se comprend. Il n'est donc pas superflu de rectifier
cette erreur, puisque erreur il y a, dans l'intérêt de la vérité
d'abord, ensuite pour éviter aux amateurs d'astronomie le désagrément de
se lever inutilement à quatre heures du matin.
Ne rions plus. L'Opéra vient de brûler. Paris a décidément le feu pour
ennemi intime.
Philibert Audebrand.
[Illustration: LE CREUX TERRIBLE, ILE DE JERSEY.]
[Illustration: LE POISSON-TÉLESCOPE.]