FRANCE

M. le comte de Chambord publiera-t-il ou ne publiera-t-il pas un

manifeste? Telle est la question que chacun se pose depuis quelques

jours et d'où l'avenir de la France semble dépendre. Plus nous

approchons, en effet, de l'heure fixée pour le débat solennel qui va

s'ouvrir et moins la clarté se fait sur les conditions sur lesquelles

portera ce débat ainsi que sur ses résultats probables.--Nous avons

reproduit, dans notre précédent bulletin, le compte rendu de la réunion

du centre droit, dans laquelle M. Chesnelong était venu rendre compte à

ce groupe parlementaire de sa mission de Frohsdorf. Ce compte rendu

était à peine publié que l'exactitude en était contestée de divers

côtés: suivant les uns, M. Chesnelong avait altéré le sens et les termes

des déclarations à lui faites par M. le comte de Chambord; suivant

d'autres, c'était le rédacteur du compte rendu qui avait mal résumé le

discours de M. Chesnelong; les journaux légitimistes, notamment,

déclaraient devoir s'abstenir de reproduire un procès verbal entaché

d'erreurs, tandis qu'une autre feuille affirmait, au nom d'un _familier

de Frohsdorf_ témoin de l'entretien du prince avec les délégués de la

droite, que sur la question du drapeau, notamment, l'accord n'était

nullement établi comme on s'était plu à le dire. Un nouveau compte

rendu, publié quelques jours après par l'_Union_, atténue, en effet,

d'une manière sensible, les déclarations contenues dans le premier; sur

la question du drapeau, par exemple, il y est dit simplement que M. le

comte de Chambord ne demande pas que rien soit changé à ce drapeau avant

qu'il ait pris possession du pouvoir. D'un autre côté, M. Chesnelong

affirme, dans une lettre livrée à la publicité, qu'il s'est toujours

entretenu seul et sans témoins avec le roi, à quoi l'on répond en

demandant ce que faisait alors à Frohsdorf son compagnon, M. Lucien

Brun. Le mystère n'est pas encore éclairci à l'heure où nous écrivons;

il ne le sera vraisemblablement, comme nous le disions en commençant,

que par un manifeste de M. le comte de Chamhord, manifeste dont

l'apparition est devenue la question à l'ordre du jour et dont les

journaux fusionnistes eux-mêmes ont été amenés à reconnaître la

nécessité. En attendant, on annonce le départ pour Frohsdorf d'un

nouveau mandataire qui serait, dit-on, M. de Falloux, et l'opposition se

compte et se prépare à entrer en lice.

On a remarqué qu'à la fin du discours prononcé par lui dans la réunion

du centre droit, M. le duc d'Audiffret-Pasquier adressait un pressant

appel aux membres du centre gauche et l'on pouvait en conclure que la

majorité royaliste avait compté, pour se compléter, sur l'adhésion d'un

certain nombre de députés de ce groupe. Or, le centre gauche tenait

séance le lendemain même des réunions de la droite, et son attitude

était loin de répondre à l'attente de M. le duc d'Audiffret. M. Léon

Say, qui présidait, est venu exposer qu'à la suite de la séance de la

Commission de permanence il avait été abordé dans les couloirs par M. le

duc d'Audiffret-Pasquier qui lui avait dit que sans doute il avait dû

lire, dans les journaux le désir où il était de communiquer au centre

gauche les motifs qui avaient déterminé la conduite du centre droit.

Accepteriez-vous cette communication? avait-il ajouté, et de quelle

façon pourrait-elle s'effectuer?--Le président du centre gauche, se

conformant rigoureusement à la résolution qui avait été prise dans la

réunion de ce groupe tenue le matin a répondu à M. le duc

d'Audiffret-Pasquier qu'il le remerciait de sa communication, mais que

le projet du centre droit était trop public pour n'avoir pas déjà été

apprécié par le centre gauche.

Nous ne pouvons pas douter, a dit M. Léon Say, que dans les conditions

où la monarchie est imposée, elle serait considérée par le pays comme

une revanche de 1789, ce qu'elle serait d'ailleurs en réalité. Dans ces

conditions, le centre gauche ne peut accepter de communications

officielles qui ressembleraient à des négociations qu'il ne veut pas

entamer.

La réponse du président du centre gauche à M. le duc

d'Audiffret-Pasquier a été, à plusieurs reprises, couverte d'unanimes

applaudissements par la réunion.

M. le président fait savoir ensuite qu'il ne croit pas devoir répéter au

centre gauche les paroles par lesquelles M. le duc d'Audiffret-Pasquier

a terminé son entretien. «Ces paroles ne seront pas livrées à la

publicité, a ajouté M. le président, à moins que M. le duc d'Audiffret

ne le fasse lui-même.

M. Casimir Périer, qui assistait à la réunion et qui la veille avait

publiquement protesté de son attachement à la cause républicaine, a pris

la parole pour féliciter M. Léon Say des sentiments qu'il venait

d'exprimer et la séance a été close par l'adoption de la résolution

suivante:

«Le centre gauche reste uni dans la conviction que la république

conservatrice est la pins sûre garantie de l'ordre comme de la liberté,

et que la restauration monarchique dont il est question ne serait pour

la France qu'une cause de nouvelles révolutions.»

Cette attitude résolue du centre gauche a visiblement déconcerté les

journaux royalistes, dont la confiance enthousiaste jusqu'alors a été

mise à une nouvelle épreuve par la réunion des députés bonapartistes

désignée sous le nom de «Groupe de l'appel au peuple», et qui s'est

prononcée avec non moins d'énergie contre les projets de restauration.

Aussi, la question de la convocation anticipée de l'Assemblée nationale

n'a-t-elle même pas été posée devant la Commission de permanence, comme

elle n'aurait pas manqué de l'être si la droite eût été sûre du succès.

On voit combien la situation est encore obscure et à combien de

surprises nous pouvons rester exposés jusqu'au dernier moment. Aussi ne

faut-il pas s'étonner de voir successivement tous les partis faire appel

à M. le comte de Chambord et lui demander de mettre fin à toutes ces

équivoques par des déclarations catégoriques. Ainsi que le disait hier

encore le _Journal des Débats_, un mot heureux du prince peut

aujourd'hui fout gagner, un mot malheureux, des restrictions

maladroites, perdraient tout à coup sûr; un silence imprudent compromet

tout. Les heures sont comptées et bien des consciences sont encore à la

gêne lorsqu'elles devraient être résolues et fixées.

L'Illustration, No. 1601, 1 novembre 1873 · 第 5 / 26 题