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L’empreinte que laisse un homme n’est pas si facile à déterminer qu’on
le suppose. On voit ses contours, sa forme extérieure. Mais il est moins
aisé d’explorer le sol autour d’elle, d’apprécier le tassement de
l’humus sous son poids, la qualité des racines écrasées ou refoulées,
l’obscure circulation des forces souterraines qui, grâce au
bouleversement qu’elle y apporte, se mêlent ou se séparent et
jaillissent à l’air ailleurs qu’on ne le pensait. Même ses contours, sa
forme extérieure trompent sur sa vertu réelle. On y fait couler du
plâtre. On place sur des étagères les moulages obtenus. Ceux qui
visitent le musée, le dimanche, contemplent religieusement la relique
poudreuse que des jeunes gens bruyants, mais dociles, et de vieilles
demoiselles sages copient toute la semaine peur l’ornement des
cheminées, des magazines et des instituts d’orthopédie. Si quelques-uns
entendent le bruit du torrent au dehors, combien sont-ils à se douter
que ce torrent ne serait pas si l’empreinte n’avait déplacé quelque
source invisible?
Que l’influence de Napoléon ait été néfaste dans le domaine politique et
sentimental apparents, voilà qui semble démontré. Que son souvenir ait
engendré une imagerie populaire écœurante, provoqué trop souvent la
fureur des cuivres et tambours de la fanfare hugolesque, tenté même
l’inspiration de l’ivrogne sentimental et du poivrot élégiaque qui, sous
les noms de Musset et de Béranger, ont anémié d’effusions solitaires et
couperosé d’ardeurs patriotiques des millions de collégiens, de
marchands de cassonnade et de filles sur le retour, voilà qui est
triste, à coup sûr, mais surtout pour les critiques qui ont pris au
sérieux ces effroyables sornettes. Qu’on charge sa conscience posthume
des pronunciamentos vénézuéliens, du déchaînement des pédagogies,
mascarades et bouffonneries militaires, de l’institution de ce second
empire qui n’est pas seulement la caricature, mais la contre-partie du
sien, voilà encore qui est regrettable, mais surtout pour les historiens
et moralistes qui n’ont pas su discerner la qualité des gestes sous leur
apparente identité. Le fait que Napoléon est un poète condamne
irrévocablement ses descendants en simili qui débarquent sur le rivage
avec un aigle empaillé, les notaires de chef-lieu munis des tables de sa
Loi qui prétendent la lui apprendre, les héros de garnison dont le grand
sabre, au nom de _L’ORDRE_, coupe le poing du gamin qui leur fait la
nique, les bardes de music-hall nasillant la gloire ou l’exécration du
massacre pour amener au refrain, dans la salle, le capitaine
d’habillement en retraite ou le zingueur libéré.
L’ombre de Napoléon a servi tour à tour à tous les partis d’épouvantail
ou de drapeau, chacun d’eux ramassant minutieusement dans sa vie, afin
de la mettre au niveau de ses passions intéressées, les faits et les
anecdotes les plus propres à le servir. Aidés de la basse littérature,
ils en ont fait tour à tour un négrier ou un tambour-major. Mais voilà.
Napoléon n’est pas plus responsable du bonapartisme que Michel-Ange de
l’académisme ou Jésus du cléricalisme. L’interprétation du monde repose
sur un malentendu séculaire, et incurable. Un masque le recouvre, que
décorent les profiteurs pour leur clientèle de sots, et sous lequel son
vrai visage cache ses convulsions ou sa sérénité. L’empire spirituel
d’un homme commence exactement aux bornes que lui assignent, comme
extrêmes frontières, ses adversaires intéressés et surtout ses
imitateurs. Il n’est pas difficile de dénoncer l’influence de Montaigne
sur Pierre Charron ou sur les innombrables écrivailleurs anglais qui ont
bravement intitulé «Essais» leurs élucubrations de valeurs fort
inégales. Mais je ne sais si on se rend bien compte que Shakespeare,
Cervantès et Pascal n’eussent pas ouvert, sans Montaigne, les portes de
l’esprit moderne à l’Occident. Nul n’ignore l’action de Rubens sur Van
Dyck. Mais qui dira l’ébranlement secret, et décisif, qu’il a imprimé
après deux siècles à l’idée de Lamarck lequel, selon toute
vraisemblance, connaissait à peine son nom? Un enfant qui donne à un
pauvre le sou qu’on vient de lui remettre pour acheter un sucre d’orge,
est bien plus près du Christ que le prêtre qui vit de lui. Un autre
enfant qui copie avec un morceau de charbon, sur la cloison d’une
bicoque, la silhouette d’un chien levant la patte au pied d’un mur,
n’est pas si loin de Raphaël que tel académicien qui professe, en son
nom, à l’École des Beaux-Arts. L’esprit est invisible, et c’est là
qu’est sa force. Je ne sais si Chateaubriand l’a bien vu à propos de
Napoléon, et pourtant je ne puis croire qu’un homme de sa taille ait pu
songer aux aspects extérieurs de l’action napoléonienne quand il a écrit
ceci, qui précisément néglige son caractère matériel pour montrer les
régions où il faut en chercher la trace: «Vivant, il a manqué le monde.
Mort, il le possède.»
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J’écarte même l’action pour ainsi dire mécanique que son terrible
apostolat a immédiatement exercé sur l’Europe en y semant des ferments
invincibles, et dont j’ai dit, après tant d’autres, les effets. Il y a
quelque chose de plus utile aux peuples que l’unité nationale et
l’égalité civile qu’ils lui doivent à peu près tous et que d’ailleurs
ils ne réalisent vraiment que s’ils sont dignes de s’en emparer par le
fer. De plus utile même que l’énorme circulation des valeurs et des
produits, l’essor prodigieux d’invention technique et de conquête
industrielle, l’immense réseau nerveux dont le globe va se couvrir, les
répercussions redoutables de ces événements sur l’organisation du
travail, toutes choses que l’unité nationale et l’égalité civile
déchaînent en créant de grands corps nouveaux, de grandes classes
nouvelles et des sources insoupçonnées d’énergies et de besoins. De plus
immédiatement utile, dans le domaine spirituel tout au moins, puisque
ces besoins et ces énergies engendrent à leur tour des forces invisibles
qui transforment et fécondent de proche en proche les cerveaux... C’est
le visage inattendu pris par le monde sous l’angle que révèle aux âmes
profondes l’effort spirituel et guerrier qu’il faut faire pour conquérir
cette unité, cette égalité et leurs conséquences obscures. Que Fichte, à
cinquante ans, descende de sa chaire pour rejoindre son bataillon, non
seulement cela n’est pas indifférent à la marche de la vie, mais cela
lui inflige un sens qui provoque dans les esprits des combats intérieurs
susceptibles d’en accroître, où même d’en modifier radicalement la
valeur. Que Chateaubriand, Laplace, Mme de Staël, Benjamin Constant en
France, Fox, Burke, Walter Scott en Angleterre, Gœthe et Beethoven en
Allemagne, Alfieri, Manzoni en Italie, Goya en Espagne aient suspendu la
destinée morale des peuples à la victoire ou à la chute de Napoléon,
cela n’a pas été sans exercer sur cette destinée morale même un immense
ébranlement. En est-il responsable? Il me semble. On ne se hausse pas de
l’obscurité et de la pauvreté complètes à la plus éclatante vie qu’ait
connue le monde sans être pour quelque chose dans la ferveur spirituelle
que les âmes y puisent par le moyen de la haine ou de l’admiration.
Mais il y a plus. Ici, je pense, un merveilleux mystère est contenu, et
qu’on n’ose explorer parce qu’il ouvre trop de routes et renverse trop
de clôtures entre des territoires qu’on croyait réservés et délimités
pour toujours. Celui qui crée le drame dans les événements crée le drame
dans les cœurs. L’ivresse, l’inquiétude, la cupidité, l’esprit
d’aventure, l’esprit de sacrifice règnent. L’amour rôde, s’allume, sème
le risque et la douleur. Si l’amante et l’amant unis dans l’exécration
ou l’enthousiasme ou séparés, au contraire, par ces sentiments que la
volupté déchire, réconcilie, exalte, créent l’enfant parmi le délire de
la séparation ou du retour, l’enfant a quelque chance d’être une force
d’exception, cœur bondissant, âme éperdue, fureur de vivre et de
connaître, surtout quand il grandit dans le tumulte même qu’une aventure
exceptionnelle soulève et fait gronder autour de lui. Éblouies des
contes épiques que le père ou le frère aîné entrevu entre deux campagnes
dans son uniforme éclatant rapporte dans le bruit des salves,
impressionnées par les silences et les larmes des sœurs, des mères,
nourries des mirages lointains qu’éveillent des noms de pays et de
villes qu’on ne peut se représenter sans voir des coupoles d’or monter
sur des champs de neige, des minarets pointer au-dessus des eaux et des
palmes, des forêts gravir les montagnes jusqu’aux glaciers miroitants,
des escaliers et des statues au milieu des cyprès et des roses, de
belles créatures qui ont des fleurs dans les cheveux et dont les yeux
sombres luisent, l’amour, la mort, la gloire attendant sur tous les
chemins, les jeunes imaginations ne peuvent pas ne pas subir l’empreinte
ineffaçable, et angoissante pour la vie, de l’existence fabuleuse qui
fut le prétexte, le centre, l’âme, la conscience de tout cela. Bonaparte
apparaît en 1796. Napoléon atteint vers 1809 le sommet de la période
triomphale d’une carrière à la fin de laquelle l’anémie commence pour
son peuple que le reflux du monde vient heurter. Il est impressionnant
de constater que tous les grands romantiques français,--ces puissantes
natures qui semblèrent recommencer par l’imagination et la pensée, à
travers l’Histoire et le Monde, le voyage lyrique que le héros avait
accompli dans l’action,--Hugo, Balzac, Dumas, Vigny, Michelet, George
Sand, Sainte-Beuve, Corot, Barye, Delacroix, Auguste Comte, Barbier,
Mérimée, Berlioz, Daumier, Proud’hon, naissent entre ces deux dates
extrêmes. Il est impressionnant de constater que dans cette Angleterre
opiniâtre qui refusa de déposer les armes avant qu’il fût abattu, Keats,
Carlyle, Macauley, Stuart Mill, les deux Browning, Darwin, Tennyson,
Dickens naissent pendant cette période-là. Il est impressionnant de
constater que Mendelssohn, Schumann, Wagner naissent à l’instant où
l’Allemagne entière se roidit contre lui dans sa souffrance et sa
fureur. Il est impressionnant de constater que Chopin venait de naître
d’un homme de France et d’une femme de Pologne quand l’Andromède
polonaise vit en Napoléon un Persée descendant du ciel. Il est
impressionnant de constater que Léopardi naît au moment où finissait
cette campagne d’Italie qui bouleversa violemment l’esprit de la
péninsule, que Mazzini et Garibaldi naissent à l’heure où l’unité de
leur pays cristallisait sous sa main pour la première fois. Il est
impressionnant de constater que Pouschkine, Glinka, Gogol naissent au
cours des années où la Russie guerrière entra en contact avec lui,
Tourguenef, Dostoïewsky, Tolstoï pendant les premières années qui
suivirent la rentrée lente dans son lit de la Russie considérée comme
victorieuse de l’invincible et arbitre d’une Europe qu’elle pensait
régénérer.
Dans le remous immense que provoqua l’apparition de l’homme chargé par
la France d’infuser à l’esprit européen la fièvre révolutionnaire, et
par Dieu, si Dieu est, de poser au cœur européen le problème tragique de
la destinée des hommes, les sentiments personnels qu’il inspirait eurent
une action formidable sur l’évolution même des intelligences,
l’orientation des idées, la structure spirituelle entière du siècle le
plus fécond en inventions, en recherches, en hypothèses dont l’Histoire
fasse mention. La jalousie de Chateaubriand n’est qu’une sorte de
programme secret tracé au déchaînement des foudres patriotiques ou
républicaines, ou des hymnes à la solitude et au repliement orgueilleux
sur le domaine intérieur du lyrisme maître du monde que d’autre part les
lakistes anglais, Coleridge, Wordsworth pratiquaient déjà dans la fureur
et le désordre de la guerre. Là, Southey illustre la constance des
soldats et des marins anglais, Uhland, Rückert prennent la lyre de
Tyrtée pour jeter contre le monstre le peuple allemand, Byron dissimule
son envie sous sa haine, se prête pour lui ressembler une âme de pirate
incestueux errant sur les mers, ici Lamartine, Vigny, Hugo, Quinet,
Barbier, Balzac, écartelés entre l’admiration et la colère, se forgent
une image apocalyptique ou romanesque de l’homme formidable auquel il
leur semble que nul ne pourra jamais plus se comparer sans éprouver le
sentiment qu’il a manqué sa vie. Stendhal avoue sa défaite, et seul par
là, peut-être, est victorieux. A travers son culte pour le héros qu’a
renversé la sainte alliance des autocraties, des oligarchies, des
féodalités et des églises, il pénètre d’un seul coup jusqu’à
l’hypocrisie sociale, et fonde une éthique nouvelle en prenant exemple
sur lui.
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Une série de rencontres profondes semble s’être effectuée, au cours du
siècle qu’il ouvre, entre la tournure exceptionnelle qu’inflige aux âmes
conquises l’exemple de sa destinée et le courant philosophique issu du
siècle précédent et précipité sur le continent par sa force. On est
surpris, pour ne pas dire plus, quand on ouvre un livre d’histoire
littéraire, de ne voir mentionner cela qu’exceptionnellement, et par
bribes, à propos de tel écrivain, ou de tel de ses livres, ou de tel
chapitre d’un de ses livres. Mais jamais avec l’ampleur que mérite un
phénomène général tel que celui qui suivit, par exemple, la vie de
François d’Assise, réserve faite qu’il ne dépassa guère alors quelques
provinces italiennes, tandis que l’Europe et le monde participent de
celui-là. Le romantisme, que Rousseau avait éveillé dans les
sensibilités et dont Napoléon propageait dans les imaginations tous les
prétextes extérieurs, portes ouvertes soudain sur l’Orient, l’Italie,
l’Allemagne, l’Espagne, immenses avenues lancées dans l’Histoire et le
mythe, aventures miraculeuses, révélation de la puissance et des droits
de l’individu portant quelque passion grandiose dans le cœur, n’allait
pas tarder à croiser sur sa route la conception pessimiste du monde dont
ses artistes, d’instinct, par Chateaubriand, par Byron, par Schubert,
plus tard par Vigny, par Léopardi, par Berlioz, par Delacroix, remuaient
déjà les sources dans les cœurs mélancoliques. Après la brève illusion
soulevée par les premiers actes de la Révolution française, la grande
vague du désespoir métaphysique remontait dans toutes les âmes, en même
temps qu’un individualisme démesuré apercevait les frontières qu’il ne
pourrait jamais franchir. Napoléon était l’écueil où se brisaient toutes
les espérances, attirées par la lueur du phare qu’il portait. Les poètes
reconnaissaient leur impuissance à hausser leur orgueil au niveau d’une
telle vie, qui fut elle-même impuissante à dominer jusqu’au bout
l’hostile accumulation des contingences et en fin de compte la mort. Les
philosophes, acculés au néant final depuis l’analyse kantienne,
constataient l’échec retentissant que la nécessité de son rôle
historique infligeait à l’idole morale dont sa gloire, pour toujours,
avait terni la pureté. Première étape, proprement romanesque, que
Schopenhaüer, avant tous les autres, tentait de dépasser presque
exactement à l’heure où le héros allait mourir[20], en proposant le
monde comme une représentation offerte à l’âme de l’individu par la
force qui est en elle, force où Napoléon avait déjà puisé son image du
monde et où la musique allemande, la musique russe et la peinture
française allaient la renouveler.
[20] _Le monde comme volonté_ est de 1819.
Le culte des héros fut la seconde étape. Pour Carlyle, pour Emerson, la
force du héros impose à notre conscience du monde l’image qu’elle s’en
fait. Ils en dressent quinze effigies, et Napoléon est le seul, avec
Shakespeare, qui figure dans leurs deux livres. Cela eût enchanté Gœthe,
qui en est lui-même, et qui précisément compare Napoléon à Shakespeare,
mais qui n’eût pas approuvé leurs réserves puritaines où Ibsen et
Tolstoï, parfois Withman lui-même, s’embourbent pareillement. Il
fallait, pour s’en affranchir, encore une autre étape. Déjà Carlyle,
sans comprendre jusqu’où cette parole redoutable pouvait conduire après
lui, affirmait que le héros, quel qu’il fût et d’où qu’il vînt, était
chargé du rétablissement de l’ordre et que Napoléon, contre la dynastie
dépossédée, représentait le droit divin.
Entre temps, le développement d’une autre forme de recherches apportait
des matériaux nouveaux à la genèse des esprits. Il est intéressant de
remarquer le caractère de la génération qui apparut en France à la suite
des guerres de l’Empire, naissant des hommes et des femmes qui avaient
vécu les derniers drames, les efforts désespérés de Russie, de Saxe, de
Champagne, de Waterloo. La tension nerveuse était plus forte encore,
mais l’enthousiasme était mort. Une sorte de repliement se produisait
dans les âmes, et l’atmosphère de la Restauration et de la monarchie
bourgeoise où grandissait cette génération n’était pas faite pour
renouveler et exalter son moral. Claude Bernard, Pasteur, Gobineau,
Millet, Courbet, Flaubert, Baudelaire, Renan, Charcot, Taine, Carpeaux,
naissent dans les quinze années qui suivent le reflux, pêle-mêle avec
les Cosaques, des bandes épuisées qui reviennent de Moscou. Le
pessimisme grandiose qui berçait sur les abîmes de la contemplation
lyrique leurs aînés, envieux de la gloire du maître, prenait une toute
autre allure, amère et sarcastique, méticuleuse et maniaque, ou
cherchant à dissimuler son désespoir sous le positivisme des formules,
l’entêtement des croyances simplistes, l’ironie des attitudes, le
scepticisme des conclusions. Génération appliquée, quelque peu
hargneuse, documentée, trop précise, ou trop indécise, que Stendhal
marque déjà par son disciple Mérimée, mais qui n’ose le suivre jusqu’au
bout. Génération de savants qui, dans sa vigueur désabusée, aboutira au
plus complet matérialisme ou, par protestation contre ses propres
découvertes, recherchera les paradis artificiels de la drogue et de
l’introspection. Génération stoïque et maudite à la fois où Claude
Bernard et Baudelaire communient, sans le savoir, dans le poème de la
matière passionnément interrogée que la flamme de la sensualité mystique
et le feu de l’intelligence illuminent pour le spiritualiser. Génération
plus pessimiste encore que la précédente, puisqu’elle ne retrouve pas
sous son scalpel le dieu perdu et puisque son lyrisme, pour mourir, se
noie sous l’amoncellement du sang qu’il regarde couler, des ivresses
qu’il prolonge, des parfums et des musiques dont il environne son mal...
Mais rassemblant les éléments d’une espérance nouvelle en mettant entre
les mains de l’homme un instrument d’investigation et de conquête dont
il commence à peine à soupçonner la puissance et la pesanteur.
La tentative d’optimisme--à vrai dire assez plate--dont l’essor
inattendu des applications de la science a été le point de départ il y a
quelque quarante ans, a essuyé un échec grave, mais plus apparent que
réel. L’erreur est qu’on ait cherché à reconstituer sur le terrain
social immédiat l’espérance qu’avait ruinée la mort de Dieu, en
divinisant la vertu régénératrice de l’instrument que la science
apportait. Or, cette espérance ne peut se fixer ailleurs que dans la
vertu de l’homme à imaginer l’instrument et à développer, en partie par
le moyen de l’instrument, la complexité sans cesse croissante de son
désir insatiable. Quand Nietzsche, franchissant la troisième étape du
pessimisme, indiqua au désespoir intellectuel un motif de ressaisir la
joie dans la «volonté de puissance», je crois bien que le spectacle de
la civilisation scientifique qui grandissait autour de lui ne fut pas
étranger à cette intuition bienfaisante. Peut-être, d’ailleurs, à la
manière d’une atmosphère qu’on respire sans le savoir et qui, malgré la
mortelle violence qu’elle exerce sur les poitrines trop débiles, vivifie
le sang. Car si la science, comme tous les mythes, accumule les ruines
et provoque les désastres, elle est le plus efficace entre les moyens
actuels de la grandeur de l’homme, capable de relever toutes les ruines,
de survivre à tous les désastres, d’inventer sans lassitude de nouveaux
mythes pour que son espoir ne meure pas.
Or, toutes les conquêtes qui ont eu la science pour moyen et
qu’ignoraient les siècles antérieurs,--je veux dire l’ascension et le
commencement de prise de possession du globe par la bourgeoisie
d’Angleterre et de France que célèbre Balzac et que Stuart Mill
justifie, le réalisme allemand, l’impérialisme économique, le poème
récent de l’énergie américaine,--remontent, dès qu’on dénonce leurs
crimes ou qu’on illustre leurs bienfaits, à l’exemple du parvenu génial
qu’Emerson appelait «le démocrate incarné» et dont la vie, en dernière
analyse, consacre la moralité de la lutte et condamne l’immoralité du
repos. Le jour où quelques-uns comprirent qu’un homme avait pu grandir
démesurément, élever les hommes au-dessus d’eux-mêmes, déchaîner dans le
monde un fleuve impétueux de forces et d’idées nouvelles, tout cela
contre un ordre social et surtout un _ORDRE MORAL_ séculaires, la sphère
d’attraction spirituelle de Napoléon commença vraiment d’agir.
L’immoralisme de Stendhal oppose à la coalition des hypocrisies sociales
le courage, l’orgueil, la clairvoyance du héros. Le slavisme de
Dostoïewsky ne conçoit qu’il y ait dans le monde ni pitié, ni amour, ni
beauté, ni justice si la passion, l’énergie, l’impulsion criminelles en
disparaissent d’abord. L’unanimisme de Whitman accepte de l’homme, au
fond, tout ce qui rend plus vaste et plus entreprenant son cœur.
Nietzsche vient, qui réunit ces voix éparses en affirmant que l’instinct
de domination commun à tous les hommes ne peut avoir d’autres limites,
dans son ascension continue, que sa puissance propre à se réaliser.
C’est une conscience nouvelle du monde et de ses destinées qui se
dessine peu à peu dans le mystère de l’immense unité des âmes, où la
tâche du poète est de sanctifier les appétits de classe, de caste, de
race créés à tour de rôle ou simultanément par le jeu indifférent des
fatalités de la vie. Et voici qu’en effet les savants et les philosophes
travaillent, dans leur sphère, à justifier ces appétits. Darwin expose
patiemment la doctrine impitoyable de la victoire du plus apte que
Spencer acclimate sur le terrain psychologique et sociologique tout
entier. En politique, Gobineau prétend que le droit d’agir des peuples
est primé par l’aptitude à commander de certaines races élues. Karl Marx
entend prouver que l’utilité et la puissance de la production créent
l’empire du producteur sur le terrain social où le syndicalisme, à son
tour, proclame la force plastique et constructive de l’association
intéressée. Sur le terrain des circonstances et des faits, le
pragmatisme américain soumet la passivité de ce qui s’immobilise dans la
raison pure au mouvement victorieux de ce qui s’affirme dans l’action.
Tout cela, un jour, atténuera ses contradictions et ses angles, pour se
fondre dans une synthèse vivante au sentiment lyrique de laquelle
Verhaeren lui-même n’était pas encore parvenu. Ces courants d’idées, en
fin de compte, n’aboutissent-ils pas tous à constater la lutte, à
proclamer qu’elle est noble simplement parce qu’elle est la lutte et à
légitimer l’accès à la vie triomphante de l’élément victorieux contre
l’élément vaincu? L’ombre d’un homme plane, depuis cent ans, sur cet
immense mouvement qui tend à substituer un ordre spirituel encore
embryonnaire à un ordre spirituel qui meurt après avoir rempli sa tâche.
Le Droit humain, le Droit divin ont changé de camp et de nature. Depuis
Napoléon, il ne s’agit plus de savoir qui a raison selon le Droit
humain, le Droit humain n’étant que l’habitude acquise, mais qui a
raison selon le Droit divin, le Droit divin étant la force en devenir.
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Je ne crois pas qu’il y ait jamais un mythe napoléonien, fait pour
fleurir dans les consciences les plus hautes après avoir germé dans les
légendes populaires les plus grossièrement sentimentales et éclos dans
le cœur des poètes chargés de les recueillir. Non que ce soit tout à
fait impossible, et que je n’éprouve quelque admiration pour ceux qui
écartent cette hypothèse comme indigne de notre esprit. L’élite
intellectuelle d’il y a deux mille ans ne repoussait-elle pas avec
dégoût la fable que des filles publiques, des pécheurs, des esclaves,
proposaient à des besoins qu’elle ne percevait pas? Se rendait-elle bien
compte de l’approche des Barbares, de l’immense afflux d’âmes vierges
que le vieux monde allait avoir à féconder? Les esclaves, les pécheurs,
les filles publiques sont plus nombreux que jamais. Et les Barbares
arrivent. Où l’aristocratie qui sortira de ces masses ardentes
prendra-t-elle le vin qu’elles réclameront quand la fatigue du chaos
attisera leur soif? Je ne sais trop si c’est aux prophètes et aux
apôtres dont nous venons d’entendre les voix confondues qu’il convient
de le demander. Mais en savez-vous davantage?
Ce que je sais, c’est que le mythe est conçu, naît, grandit, s’affaisse
toujours dans le sang. Quel qu’il soit, doux ou terrible, glorifiant la
force ou l’amour. Car dans les deux cas il attaque. Et la résistance
l’attend. Et la vie ne serait pas, sans l’attaque et la résistance.
Toutes les théologies, toutes les philosophies dénoncent dans l’histoire
de l’homme le conflit entre la liberté et la fatalité et concluent, par
une aberration inconcevable, soit à la victoire de l’une, soit à la
victoire de l’autre. Dans les deux cas que deviendrait l’Histoire, si
l’Histoire c’est le conflit? Le conflit, il est vrai, ce n’est pas
seulement la guerre. Et la guerre peut disparaître si l’homme trouve le
moyen d’aller sans elle jusqu’à l’extrémité du drame collectif et des
passions héroïques ou malsaines qu’il fait lever pour alimenter le
conflit. Mais jusqu’ici, et pour longtemps sans doute, ce moyen lui a
échappé. Et nous ne pouvons pas plus imaginer l’Histoire sans guerres ni
révolutions que la civilisation sans art et la vie sans amour. Ce serait
une Histoire dépourvue d’événements. Et hors le drame, dans la vie, il
n’y a pas d’événements.
Presque tous ceux qui tiennent le devant de la scène historique et
œuvrent à même l’action, empruntent à l’événement leur importance à
défaut de leur génie. Les artistes, au contraire, théâtre du drame
intérieur permanent qui maintient l’homme dans l’angoisse et
l’espérance, créent l’événement en projetant ce drame dans les
consciences et les cœurs. Il est bien rare celui que l’événement
conditionne mais qui, parce qu’il en nourrit une puissance spirituelle
capable de lui faire subir des transformations inouïes d’où naissent de
nouveaux événements, apparaît en démiurge au monde, au-dessus du bien et
du mal, et tente, de son vivant même, de construire le monde selon
l’image qu’il s’en fait. Que l’avenir le reconnaisse ou non, l’en
maudisse ou l’en glorifie, Napoléon est de ces hommes-là. L’avenir, quel
qu’il soit, ne peut plus se passer de lui.
Mais nous vivons tellement sur nos habitudes chrétiennes qu’il nous
semble impossible qu’un mysticisme populaire s’élance d’autre part que
d’un appel à la paix et à la douceur. Cependant ni les mythes
helléniques, ni les mythes scandinaves, ni les mythes israélites, ni les
mythes indiens ne s’appuyaient sur le renoncement à vivre. C’est même
par une sorte de surprise historique que la fatigue grecque et juive
s’est imposée, il y a vingt siècles, au jeune Occident plein d’innocence
pour organiser un Moyen-Age dont le contraste dramatique qui maintenait,
dans la fureur des passions brutales lâchées, l’espérance frénétique en
un monde de voluptés morales impossibles à épuiser, a déterminé la
grandeur. Le mythe, du moins sous sa forme élémentaire, est peut-être
mort sans retour. Mais des abstractions mythiques le remplacent, aussi
cruelles, plus sans doute, pour qui les veut réaliser. La paix, le
bonheur, la justice sont de celles-là. J’ignore s’il faut voir en elles
le dernier terme de l’effort spirituel de l’homme vers cet équilibre
instable qui est pour lui la seule paix, le seul bonheur, la seule
justice accessibles, et qu’il n’a pu réaliser jusqu’ici par éclairs
qu’en traversant la guerre, le crime et le désespoir. J’ignore si ce
n’est pas cet équilibre même qu’on divinisera un jour. Mais si ce jour
arrive, je crois bien qu’on célébrera, dans quelque Eleusis réservée aux
initiés de l’Esprit européen suprême, un culte où l’on rendra justice à
l’homme dont le geste montra que l’harmonie était fonction, non pas de
l’amour seul, mais avec lui de l’énergie toujours tendue à établir un
ordre magnanime dans le drame des passions.