LA MISSION

1

Son erreur apparente est d’avoir, pour réaliser l’égalité civile et

imposer aux peuples le besoin et le goût de la liberté politique, forgé

une armature si rigide qu’elle faussait sur plusieurs points l’égalité

qui lui servait de base et, laissant subsister la liberté dans la loi,

en étouffait l’essor vivant. C’était nécessaire, sans doute, pour en

faire entrer le principe même dans l’habitude de raisonner et de vouloir

des sociétés occidentales et en incorporer immédiatement le minimum

réalisable dans l’organisme à créer. «_Je ne hais point la liberté_,

dit-il au cours de cet entretien admirable qu’il eut avec Benjamin

Constant... _Je ne hais point la liberté. Je l’ai écartée lorsqu’elle

obstruait ma route; mais je la comprends, j’ai été nourri de ses

pensées._»[T] Sans lui, rien peut-être de l’œuvre de la Législative et

de la Convention n’eût survécu à l’anarchie directoriale, et ceux qui le

maudissent d’avoir arraché le pouvoir aux idéologues d’assemblée pour

souder puissamment, dans la réalité sociale, les lambeaux d’institutions

et de lois qu’ils se disputaient comme des chiens fouillant un paquet

d’entrailles, eussent maudit ces idéologues eux-mêmes d’avoir rendu

fatal le retour d’un ancien régime infiniment plus libre alors qu’il ne

le fut quinze ans plus tard, grâce à la lassitude et au dégoût des

esprits, d’opposer son ordre rétrograde aux désordres sanglants où la

Révolution sombrait. C’est le propre des créateurs de fondre en bloc

compact, à leur flamme passionnelle, les besoins épars jusqu’à eux, et

de provoquer la fureur intéressée de ceux qui exploitent ces besoins en

parasites ou proposent de revenir, faute de pouvoir les satisfaire, à

des formes d’art qui les nient. A propos de Napoléon, comme de Rembrandt

ou de Delacroix, personne n’y a manqué.

Il avait à choisir. Voilà le fait. Et il en eut la force. Il substitua

sans hésiter aux despotismes intéressés et locaux qui énervaient et

morcelaient son peuple, une dictature centrale et désintéressée qui

l’unifia. Loin de tuer l’ordre légal, il rétablit le règne de la loi,

sévère évidemment, mais impartiale. Si d’autre part on lui tient compte

que, dans la discussion du Code, l’ancien terroriste Cambacérès le

jugeait trop attaché aux principes libéraux, il est vrai que ses

institutions semblèrent trop roides, ses règlements trop militarisés, sa

loi trop dure pour la femme et pour qui ne possédait pas. Mais il avait

à forger un chaînon nécessaire, à fonder sur des bases que les idées du

XVIIIe siècle eussent pu déclarer à peu près définitives, la puissance

du Tiers-État... Et le Tiers-État allait entreprendre l’enquête positive

la plus universelle et la plus poussée de l’Histoire, la conquête

économique la plus riche en virtualités, la définition de l’individu la

plus décisive en vue de fins toutes prêtes, parce que nous ne les voyons

plus, à devenir mystiques de nos jours. D’autres désirs étant venus,

nous nous refusons à comprendre ceux qu’il représentait alors. Nous ne

nous rendons même pas compte que, peut-être, il prévit ce que nous

voyons et eut l’énergie, que nous n’avons pas, de faire entrer dans un

système trop rigide pour durer, mais nécessaire pour créer, toute la

partie réaliste et féconde des principes qu’il accepta de maintenir et

d’étendre, par des moyens forts, à coup sûr, mais harmonieux dans leur

continuité, leur unité et leur logique, pour peu qu’on les compare aux

actes convulsifs de la Terreur. «_Il y a en France_, disait-il, _trop

d’influence centrale; je voudrais moins de force à Paris et plus dans

chaque localité._» Son ordre fut sur pied en quelques mois. C’était une

œuvre, et formidable, qu’il eut à maintenir quinze ans contre tous les

assauts. Ni l’Europe, ni la France ne lui consentirent le crédit d’en

imaginer une autre.

La clé de son poème politique, je la trouve dans les trois mois où

ramené d’exil par un de ces miracles qu’on ne voit que chez le peuple

qui ne croit pas au miracle, approfondi par le malheur, abandonné de la

plupart des siens, tous ses princes en fuite ou digérant dans leurs

châteaux, seul avec le peuple de France, il eut assez de magnanimité

pour contraindre son orgueil à s’abaisser devant les circonstances, à

appeler auprès de lui, sans une récrimination, sans un reproche,

exposant ses vues, appréciant ses actes devant eux avec une simplicité

majestueuse, sur un ton un peu las et désenchanté, familier, noble, et

pénétré de l’assurance que l’interlocuteur était digne de lui, ceux qui

le combattaient ou même l’insultaient la veille. Je ne crois pas qu’il

existe, dans l’histoire des hommes forts, rien de plus émouvant que

cette confidence mélancolique et grandiose où l’auteur d’_Adolphe_

entrevit la réalité de son cœur. Que le monde entier, ce soir-là, n’ait

pas été là pour l’entendre, c’est à désespérer de Dieu. Eût-il su

l’entendre, d’ailleurs? Eût-il pu le croire, quand il parlait de paix,

de liberté? Quand le réalisme d’un grand homme qui ne partage pas les

illusions immédiates de l’idéalisme banal se déclare prêt à tenter

l’expérience de ses moyens, on crie haro sur le grand homme. «_Ils n’ont

pu imaginer_, a-t-il dit plus tard, _qu’un homme eût l’âme assez forte

pour changer son caractère ou se plier à des circonstances obligées._»

Eurent-ils tort? Qu’en saurons nous jamais? Ne se trompait-il pas sur

lui-même? Quel drame!... «Je supprimerai de mes gestes tout ce qui n’est

pas dans l’esprit de l’avenir que je désire comme vous. Pourquoi ne me

croyez-vous pas? J’ai souffert. Je suis sincère... Je veux ce que vous

voulez. La guerre? C’est la dernière, je le jure. Laissez-moi vaincre.

Encore une fois, rien qu’une fois. Je préparerai après, dans d’autres

domaines, des harmonies que vous n’attendez pas.»--«Non. Nous vous

connaissons. Vous êtes la guerre. Vous n’êtes bon que pour ce sujet-là.

On ne se renouvelle pas. La liberté, la paix ne sont pas faites pour

vous.» O douleur! «Je suis un poète. Je suis la résurrection et la vie.

Vous jugez de mon avenir par mon passé, par votre avenir propre qui ne

peut être, parce que vous êtes vous, qu’identique à votre passé. Mon

avenir, à moi, est une force irrésistible qui monte sans arrêt des

profondeurs de mon mystère et peut créer des formes neuves que ni vous

ni moi ne soupçonnons...» Ce n’est pas parce qu’il fut vaincu qu’on

consentit à son martyre. C’est parce qu’on ne le croyait plus.

Encore un coup, avait-on tort? C’est précisément la profondeur de son

mystère qui condamne le grand homme à être pour lui et les autres une si

perpétuelle énigme, que s’il garde, lui, l’héroïsme d’en explorer les

abîmes, les autres reculent et se dérobent dès qu’ils n’y sont pas

obligés. Pauvres gens, à qui l’effort coûte, et qui parlent, quand vient

le poète, du sang que ses chimères ont coûté. A eux? Non point. A

l’innombrable innocence des foules toujours prêtes, parce que ce même

mystère les habite, à suivre encore celui qui dit pouvoir l’illuminer.

2

Je ne sais plus qui nous raconte qu’un jour, à Montmorency, le premier

consul s’arrêta devant la tombe de Rousseau et dit, comme se parlant à

lui-même: «_Il eût mieux valu, pour le repos de la France, que cet homme

n’eût jamais existé._--Et pourquoi, citoyen consul?--_C’est lui qui a

préparé la Révolution française._--Je croyais que ce n’était pas à vous

à vous plaindre de la Révolution.--_Eh bien! l’avenir apprendra s’il ne

valait pas mieux, pour le repos de la terre, que Rousseau ni moi

n’eussions jamais existé._» Voilà le second regard sur l’abîme,

l’inquiétude et le doute sur l’utilité de sa mission, l’«à quoi bon» de

celui qui crée à chaque pas du drame, simplement parce qu’il est lui, et

qui se demande si, après tout, malgré l’énergie qu’il met à construire,

malgré les idées droites et simples qui déterminent son choix, malgré la

foi en l’éternité de son œuvre qui semble nécessaire pour qu’il la mène

à bien avec tant de rectitude, ce n’est pas à un jeu terrible, et, en

fin de compte inutile, qu’il se livre ingénûment. On a dit de Napoléon

que l’esprit jacobin l’anime, qu’il est une sorte de «Robespierre à

cheval». Et je crois bien que, là encore, on s’est trompé. Un Jacobin

n’eût jamais dit que «_le système de gouvernement doit être adapté au

génie de la nation et aux circonstances du moment._»

L’œuvre du Jacobin serait partout identique, en Chine, en Arabie, en

France, en Afrique, en Allemagne, aux Indes, en Amérique, en Angleterre.

Il invente un monde fondé sur une idée _a priori_ de l’homme, et dont

l’homme abstrait, partout présent, détermine tous les aspects. Le

créateur n’invente rien. Il prend les matériaux qui s’offrent, et les

choisit et les combine selon son imagination. Je ne crois pas que

celui-là, s’il eût réalisé son premier rêve de conquérir l’Orient, eût

organisé l’Orient comme il organisa la France. Mais il comprit qu’il ne

pouvait organiser la France que selon la Révolution, et pour cela tendit

tous les ressorts sans lesquels il n’eût pu le faire. Le scepticisme

supérieur qui anime tous les artistes l’avertissait certainement que,

lui mort, son système perdrait sa plus éminente vertu. Raison de plus

pour en accuser tous les angles, en établir la masse, en accroître le

poids. Il le lança dans l’avenir avec la force et la grandeur de vues

qui le caractérisaient. Et peut-être eût-il duré dix siècles sans

l’immense afflux de moyens et de besoins neufs dont les cent ans qui le

suivirent inondèrent notre esprit. Mais cela, prenez-y garde, parce

qu’il était Napoléon. Michel-Ange règne encore, opprime encore, corrompt

encore, parce qu’il est Michel-Ange. Le propre du grand homme est de

créer des formes oppressives en détruisant les formes oppressives qui

existaient avant lui.

Il n’aime pas la tyrannie. Et partout où il la rencontre, il la brise.

Mais sa propre tyrannie l’enivre, parce qu’une vertu créatrice

incomparable naît des décisions qu’elle prend. «_Dans tous les temps_,

dit-il, _la première loi de l’État a été sa sûreté, le gage de sa sûreté

sa force, et la borne de sa force celle de l’intelligence qui en a été

le dépositaire._» Voilà. Lui vivant, c’est dans le sens où il l’engage

que la Révolution vivra. Parce qu’il n’en voit pas d’autre. Parce qu’il

n’y en a pas d’autre. Parce que lui seul fut assez fort pour la saisir

quand elle allait sombrer, la ramener sur la rive et l’y soutenir d’une

main puissante en la serrant au collet. Mais prenez garde. Il ne se fait

pas illusion. «_Savez-vous_, dit-il encore, _ce que j’admire le plus

dans le monde? C’est l’impuissance de la force pour organiser quelque

chose... La France ne tolérera jamais le gouvernement du sabre. Ceux qui

le croient se trompent étrangement. Il faudrait cinquante ans

d’abjection pour qu’il en fût ainsi, La France est un trop noble pays,

trop intelligent pour se soumettre à la puissance matérielle et pour

inaugurer chez elle le culte de la force... A la longue, le sabre est

toujours battu par l’esprit._»[U]

Est-ce un retour? Est-ce un remords? Pour moi, je ne le crois guère.

C’est ainsi que l’artiste parle quand on lui dit que la forme qu’il crée

pourrait servir de départ aux formes de l’avenir. Quel avenir

d’ailleurs? Que pèse un siècle, et dix? Et cent? Il y a deux fois moins

de temps entre Jésus et nous qu’entre le Sphinx et Jésus, et l’esprit de

Jésus s’efface. Une immense mélancolie fait le fond des grandes âmes et

leur ivresse immense n’est qu’une conquête incessante de leur volonté

sur la clairvoyance intime qui fixe des bornes à leur puissance, quand

bien même ils planteraient ces bornes très au delà de leur mort.

Pourquoi tant de bruit? Pourquoi tant de sang? Et pourquoi tant

d’activité?... «_Il eût mieux valu, pour le repos de la terre, que

Rousseau ni moi n’eussions jamais existé._» Mais voilà, le repos,

n’est-ce pas la mort de la terre? Rousseau, Napoléon, après Moïse, après

Jésus, n’ont-ils pas une mission qui les dépasse et qui précisément est

de troubler ce repos? D’empêcher l’enlisement des cœurs dans le marécage

endormi? Par tous les moyens que Dieu leur donne, l’indignation,

l’amour, le paradoxe, la guerre? Et la mélancolie des grandes âmes ne

vient-elle pas de ce qu’elles sentent que l’indignation comme le

paradoxe, et l’amour comme la guerre, ne sont que des moyens égaux

devant l’éternité, pour procurer au monde une illusion qu’elles ne

partagent pas? La grandeur, au fond, n’est peut-être qu’un contraste

sublime entre le pessimisme radical d’un homme qui subit cette grandeur

comme une fatalité de sa nature, et son espérance invincible de

déterminer l’avenir.

3

Ses doutes vaincus, son choix fait, l’égalité civile, le développement

progressif de la liberté politique qu’elle entraîne, la liberté

religieuse à précipiter toutes dans les ornières granitiques

d’institutions destinées à modeler l’Histoire selon la Révolution, il ne

s’agit plus de discuter leur opportunité, leurs moyens et leur forme.

L’attitude du réalisateur vis-à-vis des partis politiques ne peut

différer de celle qu’il adopte vis-à-vis des religions,--et d’ailleurs

qu’est-ce qu’un parti, sinon une religion qui se décompose ou se forme,

ou avorte?... «_Il faut administrer pour les masses_, dit-il, _sans

s’embarrasser si cela plaît à Monsieur un tel ou au citoyen un tel...

Les hommes supérieurs voient d’en haut, et dès lors au-dessus des

partis._»[V]

Ne croirait-on pas entendre un peintre, dont on critique le tableau en

s’emparant de ses détails, celui-ci le trouvant trop éteint, celui-là

pauvre en demi-teintes, cet autre dépourvu de sentiment, cet autre d’un

dessin trop tendu, cet autre mal composé, cet autre d’une matière trop

mince, ou trop épaisse, lui seul, qui l’a conçu, le voyant dans son

ensemble, avec ses trous et ses faiblesses, certes, mais harmonieux tout

de même, logiquement construit, répondant somme toute à la fonction

moyenne que le moment, les besoins du moment, l’esprit du moment en

attendent? Lui seul le jugeant librement--bien qu’ayant été contraint

par son génie même de le concevoir tel qu’il est,--non au travers de ses

intérêts, de ses passions, de ses affections, de ses rancunes

personnelles, mais avec l’intelligence constructive de qui sait

embrasser le problème le plus complexe par tous ses aspects à la fois,

comme un objet à tirer d’une gangue épaisse, à dégrossir, à modeler, à

faire tourner dans la lumière afin qu’il puisse devenir un centre

visible de tous, sensible pour tous, où tous puissent trouver le départ

et l’arrivée de leur action, dût-il, lui seul, passer à ce travail ses

jours et ses veilles, y sacrifier son repos, sa sécurité, son bonheur et

en fin de compte sa vie. Je sais aussi des hommes de parti qui

sacrifient ces biens d’un cœur allègre, mais c’est un sentiment confus

qui les anime, un sentiment d’esclave, étroit, unilatéral, fanatique,

négatif avant tout, plein de haine aveugle, incapable d’exprimer par

l’édification d’un bâtiment qu’il a quelque chose à bâtir, acharné à

démontrer par des mots qu’il a raison dans l’espace et pour jamais:

«_L’homme le moins libre est l’homme de parti._»

Il y a plusieurs façons d’être en dehors des partis, au-dessous ou

au-dessus. La première est celle des chefs d’État de la plupart des

démocraties modernes. Elle consiste à suivre le parti au pouvoir, leurs

droits--c’est-à-dire leurs facultés,--ne leur laissant pas une seconde

alternative. L’autre est infiniment plus rare, mais plus différenciée

aussi, parce qu’elle suppose, chez celui qui la possède, une

personnalité grandiose. Il y a celle de Louis XI, vivant en un temps de

passions sauvages, entre des organismes si violents que l’assassinat, le

vol d’une province, le mépris des traités sont choses courantes, et

avouées, et qui consiste à jouer de ces passions pour opposer les uns

aux autres ces organismes, comme on déplace des pions sur un échiquier,

sans qu’il soit question de conscience, en vue d’une fin réaliste à

atteindre par n’importe quel chemin. Il y a celle de César, avançant

avec douceur et fermeté vers son but entre deux partis extrêmes à peu

près d’égale puissance, obtenant tantôt de l’un, tantôt de l’autre des

concessions ou un appui, les équilibrant l’un par l’autre avec une

admirable intelligence de leur nécessité historique et des frontières

respectives de leur vertu de création. Il y a celle de Napoléon,

arrivant au moment où leur énervement, après leurs excès passionnels,

gagne et corrompt une nation entière et, décidé dès lors à les ignorer

les supprimant par le fait de cette ignorance, les jetant au moule

commun d’un monument commun à élever. C’est, des trois, la plus

difficile, en l’espèce tout au moins, Louis XI étant le Roi, César

appartenant à la plus grande famille de la ville, et Napoléon, moins de

quatre ans avant d’entreprendre cette œuvre, n’étant rien. La moins

durable aussi, parce que le maître disparu, les partis ressuscitent,

leur appétit et leur férocité accrus du jeûne qui leur a été imposé. La

plus féconde, dès qu’une grande tête les domine, capable de peupler leur

silence d’harmonies personnelles qu’ils ne peuvent contrarier. En tout

cas celle qui exige, de la part d’un homme d’État d’autre part assez

fort pour ne point s’appuyer sur la terreur, mais uniquement sur la loi

à vrai dire rigoureuse, le plus de justice et de sévérité vis-à-vis de

ceux qui le servent, le plus de courage, de vigilance, de continuité

dans les desseins. «_Il faut déployer plus de caractère en

administration qu’à la guerre._»

4

En effet. Quand on a entrevu le fond de sa pensée, constaté d’une part

le scepticisme intime avec lequel il envisageait sa tâche, d’autre part

sa résolution de la réaliser une, cohérente, imposante,--comme un

artiste qui sait bien que le temps mangera son œuvre et pourtant préfère

la souffrance, la ruine et la mort à la perspective de ne pas l’édifier

entière,--on est saisi d’une sorte d’effroi en considérant

l’intelligence et l’énergie qu’il lui fallut pour concilier dans une

forme unique tant de contradictions et d’intérêts antagonistes. Un

monument majestueux à peine renversé, et complètement renversé, tous ses

débris épars dans le sang et la poussière, en élever tout seul un autre,

aussi solide d’apparences que celui-là où quinze siècles avaient

apporté, maçonné, orné chaque pierre, l’Histoire ne fait pas mention

d’une tentative aussi hardie. Le Barbare installait sur les décombres

des cités un ordre ancien, qu’il apportait de chez lui avec tous ses

organes, et substituait par la force matérielle à l’ordre renversé. Ici,

rien de pareil. «_On ne répare pas les trônes._» Il s’agit de souder

l’avenir au passé, l’Occident à l’Orient, le Nord au Sud, la démocratie

à l’aristocratie, la tradition à la révolution, le droit divin au droit

des peuples. Et, qu’on y prenne garde, dans le but à coup sûr

immédiatement chimérique, non de ressusciter des morts, ni même de

farder des momies, mais de diviniser le droit des peuples, de rendre la

révolution traditionnelle, d’ennoblir la démocratie, de durcir le noyau

d’unification du globe, et de régénérer les forces mourantes du passé

dans les sources de l’avenir. Il fallait lancer sur l’abîme une arche

pour unir une rive à l’autre et, suspendu seul au-dessus de lui dans

l’orage, cimenter au vol les pierres brutes en repoussant de son poing

déchiré l’assaut continu des rapaces.

Au fond, il retrempait le rêve incurable de Rome, ce rêve qui a servi

d’épine dorsale à l’Histoire occidentale et l’a soutenue debout, dans

les énergies vierges d’une mystique nouvelle dont il aperçut tout de

suite, avec une profondeur d’intuition décisive, l’ossature positive et

possible à réaliser. C’est l’Œuvre et la Passion latines qu’il reprenait

à l’occasion d’un événement inouï. Il prétendait substituer à

l’organisme puissant mais diffus de la monarchie germanique qui tombait

en ruines et qu’Henri IV, Richelieu, Colbert avaient tenté de recrépir,

la forte unité latine d’un organisme embryonnaire que le XVIIIe siècle

exigeait et auquel il infligea une forme trop définie mais sans doute

nécessaire aux conquérants du pouvoir politique pour accomplir, dans

l’aménagement matériel de la terre, leur mission. Latin, il pensait en

Latin, c’est-à-dire en architecte. Et il ne pouvait trouver qu’en France

le terrain, les matériaux et les ouvriers de son travail.

La France n’a jamais eu, dans l’Histoire, d’autre fonction que celle-là.

Il s’est toujours agi pour elle d’équilibrer, dans une forme

personnelle, le génie des races méditerranéennes et le génie des races

germaniques. Ce n’est pas sa faute si sa situation géographique en fait

le carrefour des peuples de l’Occident. Ce n’est pas sa faute si les

tribus allemandes traînant derrière elles les hordes de la grande steppe

qui va de la Vistule à l’Amour, ne cessent, depuis les commencements de

l’Histoire, de menacer ou de passer le Rhin pour incendier les villes et

faucher les moissons au rythme des hymnes de guerre. Ce n’est pas sa

faute si ses côtes occidentales bordent la route des Scandinaves

descendant vers les mers du Sud et s’aperçoivent, comme une proie qui

s’offre, des hautes falaises bretonnes où les pirates de la mer, qui

portent dans le cœur la poésie des flots et des étoiles, guettent le

passage des barques de pêche et des navires de combat. Ce n’est pas sa

faute si les couloirs des Pyrénées déversent de temps immémorial sur ses

plaines les Numides, les Carthaginois, les Ibères, les Arabes en quête

d’oasis à découvrir, de troupeaux à prendre, de minarets à élever

au-dessus des eaux et des palmes. Ce n’est pas sa faute si ses côtes

méridionales voient émerger constamment des sources du soleil les voiles

bleues, rouges, vertes, oranges sous qui les marins phéniciens ou grecs

observent, pour le rapt violent ou l’échange contre des tapis rutilants,

des verreries, des figurines, les jeunes filles groupées autour des

lavoirs. Ce n’est pas sa faute si les hautes gorges des Alpes laissent

passer dans le flux des légions descendant vers les forêts gauloises ou

le reflux des régiments descendant vers les cités lombardes, les

manuscrits, les peintures, les statues, la vaisselle d’or ou d’argent.

Et c’est sa gloire, dans le drame enchevêtré de la résistance par le fer

aux invasions militaires, de la résistance par l’esprit aux invasions

morales, des défaites fécondes et des victoires mutilées, de retrouver

sans cesse, dans l’ordre qui lui est propre et que son sang et ses

larmes cimentent, cette mesure intellectuelle qui accueille ces rumeurs,

ces souffles, ces orages confrontés, pour les organiser harmoniquement

dans sa tête.

Cette tragédie presque continue est sa raison d’être, la condition

probablement nécessaire de sa force de création. C’est par elle qu’elle

conquiert cet équilibre spirituel qui entretient son goût de vivre et

qu’elle semble perdre dès que s’apaise le conflit. Tiraillée sans répit

entre l’influence du Nord, l’influence romantique, musicale, panthéiste

des foules mystiques qu’organise le féodalisme germain, et l’influence

du Midi, l’influence rationaliste, architecturale, individualiste des

Cités républicaines que l’aristocratie latine hiérarchise et définit,

elle ne cesse pas d’en subir l’antagonisme dans ses institutions

politiques et d’en réaliser l’accord dans son art où domine toujours,

d’ailleurs, l’un des deux courants qui le forment.

L’esprit méditerranéen charpente la Commune et la Cathédrale, mais telle

est alors la richesse de la floraison qu’ont préparée les invasions

germaniques stabilisées par les Francs, que la grande rumeur confuse des

métiers, des forêts, des hymnes noie sous son lyrisme anonyme les lignes

du monument. Rompu au XVe, au XVIe siècles, par les descentes répétées

en Italie et les retours victorieux de l’Italie dans l’imagination des

soldats et les produits de leurs rapines, l’équilibre se refait avec

l’âge classique au cours duquel ni l’angoisse de Pascal, ni l’harmonie

de Racine, ni l’analyse de Descartes, ni la morale de Corneille ne

parviennent à dissimuler le souci dominant chez Corneille, chez

Descartes, chez Racine, chez Pascal, de subordonner le génie sensuel des

races du nord de l’Europe aux cadences régulières et symétriques du

Midi. La nouvelle rupture infligée au rythme classique par le siècle qui

le suit et qui paraît en son effort paradoxal, avec Watteau, avec

Diderot, avec Rousseau, avec Montesquieu chercher, dans l’esprit

germanique même, les armes qu’elle oppose au féodalisme germain,

aboutit, avec la Révolution, au renversement de la monarchie qui le

représente, avec Napoléon à la tentative de substituer à la dynastie

franque une dynastie latine, gardienne de l’ordre unitaire et

légalitaire contre l’ordre théologique et féodal. Quelle que soit, par

le siècle de l’analyse, de l’Encyclopédie, de la peinture symphonique

retrouvée chez les Flamands, l’importance de l’apport nouveau, dans

l’âme celte, de l’esprit descendu des rivières, des mers, des forêts

brumeuses, quelle que soit sa persistance dans le romantisme qui suivra,

Napoléon inflige pour un siècle à la France l’obligation de faire appel

à l’architecture latine pour le bâtir solidement. Les gens de Rome ne

s’y trompaient pas quand ils se consolaient par ces propos de

l’humiliation permanente que leur infligeait son orgueil: «Après tout,

c’est une famille italienne que nous imposons aux barbares pour les

gouverner...»

De là, surtout, le caractère énigmatique de cet étrange esprit, placé

entre deux âges, entre deux mondes, et cherchant à organiser, par la

seule vertu d’une volonté fatale comme une naissance, les viscères de

l’un d’eux autour du squelette de l’autre. De là l’enthousiasme trop

confus, la haine trop définie qui accueillent son souvenir chaque fois

qu’il est évoqué. Ce héros est un homme, personne ne se résigne à cela.

Cet athée est un mystique, personne ne concilie cela. Ce poète est un

logicien, personne n’admet cela. Ce soldat est un juriste, personne ne

permet cela. Ce démocrate est un aristocrate, personne ne comprend cela.

Cela d’abord et par dessus tout. Les médiocres aristocrates de la pensée

ne peuvent lui pardonner d’avoir pensé en démocrate. Les médiocres

démocrates de l’action ne peuvent lui pardonner d’avoir agi en

aristocrate. Sa présence humilie les trônes, parce qu’il a montré

l’origine des trônes en s’asseyant sur le plus haut d’entre eux. Et si,

par là, elle grandit les peuples, elle humilie tous les bergers

improvisés des peuples en obligeant leur faiblesse à se masquer de vertu

feinte. Nul ne peut expliquer son acte, parce qu’il est le seul homme

qui ait osé l’accomplir. Toujours, en toute circonstance, il oblige les

hommes à lui laisser la parole pour leur livrer, dans le geste ou le

mot, décisifs comme un chef-d’œuvre, toutes les antinomies de son destin

miraculeux: «_Je suis soldat, enfant de la Révolution, sorti du sein du

peuple. Je ne souffrirai pas qu’on m’insulte comme un Roi._»

Napoléon · 第 24 / 38 题