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Quand il devient le chef suprême, il a la plus belle armée qui fût
probablement jamais sur terre, parce que jamais circonstances pareilles
ne s’offrirent pour la fondre et la forger. Elle guerroie depuis dix ans
sur toutes les frontières, d’abord battue, allant comme un troupeau sans
maître, misérable et illuminée, puis remontant la pente peu à peu dans
l’expérience atroce de la guerre, éliminant les éléments mauvais par le
hasard du feu ou la vertu de la hache, trempant les plus solides en même
temps par la pauvreté, l’ambition, la foi, la bravoure, le sacrifice, la
terreur. Elle-même a reconnu ses maîtres, qui ont marché dans ses rangs
en haillons et sans semelles, qui ont connu la faim, le froid, la
passivité, la misère, les illusions du soldat, ont groupé autour d’eux
sa force obscure et éparse comme autant de grains durs que les sucs du
sol nourrissent et qui poussent, entre les orties et les pierres, droit
vers le haut. Tel colonel de trente-cinq ans a eu comme soldat tel
commandement d’armée de trente qui a mordu au même pain et couché sur la
même paille que cent hommes de son régiment dont le poil est déjà gris.
Un même esprit commence à circuler en elle, soudant ses os, tendant ses
muscles, enflammant ses nerfs, équilibrant ses qualités dans les
contrastes nécessaires, ordonnant l’organisme entier en organes
solidaires, légions denses et souples nées dans la bataille, formées par
la bataille, vivant en vue de la bataille et dont chaque cellule,
imprégnée de sel et de fer, est à la place exacte où l’exige le combat.
Un même esprit, où les oppositions d’intérêts et de sentiments
exaspèrent l’énergie sous l’aiguillon de l’amour-propre, harmonise la
force entière pour la lancer aux mêmes buts. La passion aventureuse des
soldats d’Italie, la passion idéaliste des soldats du Rhin s’amalgament,
bloquant les jalousies et les haines individuelles, les vertus et les
vices collectifs dans un ensemble vivant dont le cadre commun maintient
l’unité frémissante et qu’une forte main, obéissant à une grande tête,
dirige sans un à-coup.
La Grande Armée résume la nation guerrière, de la Gaule de Brennus à la
France de Richelieu. Comme toujours, elle cherche et trouve dans la
guerre étrangère un accord pour une action unanime qui fait cesser une
heure les convulsions internes où ses facultés combatives s’aiguisent et
entretiennent, dans leur constant antagonisme, son profond désir
d’ordre, de mesure et d’unité. Les Germains et les Latins, les Celtes et
les Normands, les Francs et les Albigeois, les Armagnacs et les
Bourguignons sont présents dans la Grande Armée. Les chefs gascons,
Lannes, Bernadotte, Brune, Bessières, Soult, Lamarque, Clausel,
Nansouty, Reille, à qui Mortier conduit les tisserands de Flandre,
Augereau les boutiquiers parisiens, Suchet les canuts lyonnais, Davoust
les forgerons de Franche-Comté et de Bourgogne, Cambronne les cordiers
bretons, apportent l’imagination, l’astuce, le nerf dans la soudaine
attaque, l’endurance des chairs osseuses qu’un peu de pain, quelques
figues, l’eau du torrent tient en santé, ce goût inné du pillage et de
la maraude qui fait éclater les lazzis et les cris de joie quand
pointent à l’horizon les minarets et les flèches, ce violent appétit
d’éblouir et de paraître qui cherche son aliment dans l’aventure
exceptionnelle et le suit jusque dans la mort. Murat galope à
l’avant-garde, ruisselant de diamants et d’or, secouant ses panaches et
ses aigrettes, sabre au fourreau, fouettant de sa cravache la croupe
maigre des petits chevaux des Cosaques que font fuir ses jurons patois.
Derrière Ney qui s’avance dans la neige ou la fumée avec ses cheveux
rouges et tordus comme des flammes, son visage en feu, ses yeux
terribles, les chefs lorrains, Gouvion Saint-Cyr, Oudinot, Drouot,
Mouton, Gérard, Lasalle, Exelmans, à qui Harispe et Barbanègre
conduisent les bergers des Pyrénées, des Landes, Montbrun, Victor les
bûcherons du Dauphiné et des Cévennes, Jourdan les maçons limousins,
Daumesnil les carriers du Périgord, Masséna les contrebandiers des
Maures, l’ombre de Desaix les bouviers d’Auvergne, fournissent au moule
commun l’obéissance, la continuité soutenue et la fermeté dans l’action,
la puissance de résister aux entraînements imprévus, aux paniques, une
force massive et redoutable dans l’orgueil de cimenter des hommes à des
hommes par le moyen de leur impitoyable volonté, une sorte de sombre
ivresse à mourir dans l’entêtement d’une seule idée sans contrepoids.
Les vignerons des coteaux qui bordent les fleuves, les laboureurs des
grandes plaines sont la chair autour de ces axes et de ces centres,
vertèbres, cellules nerveuses, âme et cœur de la Grande Armée. La chair
tassée sur le sillon, l’aimant avec fureur, âpre et sanguine parce
qu’elle vit dans le vent, s’y tanne, se nourrit avec la châtaigne
qu’elle gaule et le pain qu’elle pétrit et s’anime d’une pointe vive
avec son cidre et son vin. Peuple, armée de paysans, où une grande
capitale nerveuse, tourbillonnante, impressionnable, jette à même le
sang calme et la moelle attentive les terribles ferments de l’idéalisme
collectif, de l’égoïsme individuel, de l’instabilité dans les désirs,
les moyens et les méthodes. Peuple désordonné, armée vaincue si quelque
grand péril et quelque grande volonté n’imposent pas l’accord et
l’ordre. Harmonieux dans leur pensée, victorieux dans leur action, si ce
péril et cette volonté surgissent à quelque tournant du chemin. Peuple,
armée de mauvaise humeur, de mauvaise foi, vaniteux, brouillons,
découragés, paresseux dans l’instabilité d’une paix intérieure ou
extérieure trop longue et de désirs mal dirigés. De bonne humeur, de
bonne foi, simples, ingénieux, héroïques, fervents dans la stabilité
d’une décisive aventure et d’une forte direction... Voilà ce qu’ils lui
donnent, et voici ce qu’il leur rend.
Remarquez qu’il fallait, pour cela, que ce peuple entier fût en armes,
régions, métiers et classes confondus. Il fallait que son chef fît de la
conscription un instrument normal et permanent, songeât au système des
réserves, et préparât ainsi la guerre à devenir organique, de sporadique
qu’elle était auparavant. Il fallait que, par là, en y plongeant les
racines des peuples, en consacrant l’idée de la Révolution d’en faire un
moyen collectif, pour les peuples, de propager leurs idées, leurs
besoins, leurs aspirations, leur impérialisme spirituel, il la
solidarisât si profondément avec eux qu’elle ne fût plus séparable de
leurs destinées essentielles. Et qu’ils en vinssent grâce à lui, soit au
désir passionné de la supprimer pour toujours--ce qui peut-être est le
moyen le plus sûr de la perpétuer,--soit à l’obligation de lui faire
rendre, chaque fois qu’ils seraient contraints de l’employer, le maximum
des terribles bienfaits qu’on peut retirer du drame quand toute la
chair, tout le cœur, tout l’esprit sont acculés à le subir.
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Que pensait-il de ce peuple français, «poète entre les nations»[13], de
ce violoncelle géant dont souvent on brise les cordes ou dont les cordes
se brisent parce qu’elles se tendent trop, boîte d’harmonie frémissant à
tous les souffles qui passent, sensible à chaque main qui s’en approche,
vivante, vibrante, tremblante et qui n’attend, pour unir tous ses sons
errants dans l’onde large et pleine de la mélodie décisive, qu’un archet
fort? «Il aimait la France avec passion», nous dit Bourrienne. Mais
Bourrienne a-t-il pénétré les mobiles et la signification de cet amour?
Quand Taine écrit qu’il aimait la France «comme un cavalier aime son
cheval», ne semble-t-il pas plutôt sur la voie? Mais ne parle-t-il pas
en professeur, objectif, assez rogue et roide, et malveillant? Et puis,
est-il bien facile de connaître les sentiments d’un cheval, et la France
n’est-elle pas mieux, ou dans tous les cas autre chose, qu’un cheval? Au
contraire, quand Napoléon lui-même dit ceci: «_Je n’ai qu’une passion,
qu’une maîtresse, c’est la France. Je couche avec elle. Elle ne m’a
jamais manqué..._», ne sommes-nous pas bien plus près de comprendre la
nature de l’affection qu’il lui portait? Lui d’un côté, elle de l’autre.
L’un par l’autre, ils goûtent l’ivresse qu’aucun d’entre eux séparément
ne connaîtrait, que nul homme, jamais, n’avait fait connaître à la
France et que la France est seule capable de verser. J’ignore si le mot
«patriotisme» convient à qualifier ce sentiment. Je ne le crois guère, à
vrai dire. Mais plus individuel, plus rare, moins désintéressé certes,
je me demande s’il n’est pas aussi bien plus vaste et s’il ne porte pas,
dans sa violence dramatique, une fécondité poétique et même positive que
le patriotisme ignore. On discute depuis toujours sur la vertu
respective du mariage et de l’amour. Ce sont deux choses différentes,
l’une assurant la conservation de l’espèce, l’autre son expansion
lyrique, l’une où les vertus sociales se trempent et l’autre où prend
naissance l’art. Ce n’est pas la faute du citoyen s’il ne joue pas, dans
le drame humain, le même rôle que l’artiste. Et réciproquement.
[13] Élisabeth Browning.
En tout cas il l’a bien vu, il l’a bien dit. C’est à l’amour-passion que
leurs sentiments ressemblent. Ils se querellent, s’injurient, il la
fouaille et l’ensanglante, il la pare et l’embellit, l’enivre de poudre
et de gloire, elle l’affole d’orgueil, le transporte de jouissances,
elle porte sa puissance nerveuse au plus haut point d’exaltation, elle
le mord, elle pleure, elle crie de volupté et de douleur et en fin de
compte, épuisée, après leurs plus belles et leurs plus furieuses
étreintes, le jette dans l’escalier. Qu’il cogne à la porte, elle
l’ouvre avec des sanglots délirants et quand on vient l’arracher de ses
bras, garde toujours les yeux fixés, dans son pauvre visage exsangue,
sur le merveilleux souvenir que tantôt elle évoque et tantôt s’efforce
d’oublier en paroles de flamme, en violentes orgies de musique et de
peinture, en silencieux vertige de désespoir sentimental. Au point de se
prêter un jour, dans le vide de son chagrin et des mots creux dont on le
berce, aux flasques caresses d’un homme qui a posé sur ses moustaches un
masque de carton et lauré de papier peint ses rouflaquettes afin qu’elle
le prît pour lui...
Je n’ignore pas les réfractaires, ni les sourdes révoltes qui, parfois,
accueillaient ses arrêts terribles quand, après avoir connu les tortures
de la soif sur les plateaux sinistres de Castille où les pires supplices
attendaient les traînards que la guerilla ramassait derrière l’armée, il
fallait repasser les monts, traverser à pied l’Europe entière pour aller
mourir dans la neige, les os brisés, de la vermine dans ses plaies, la
faim au ventre, la glace au cœur, la pourriture dans le sang. Je
n’ignore pas qu’à partir de 1809, en tout cas de 1812, après les délires
d’amour de l’Italie, de Brumaire, du Consulat, d’Austerlitz, on le
haïssait quand il n’était pas là, même les soldats, même les conscrits.
Mais voilà, s’il survenait, l’armée, le peuple éclataient en cris de
passion. Il y avait les soirs de victoire et son apparition dans la
bataille, les acclamations qui montaient. Il y eut le long cri d’amour
qui le porta sur son onde sonore, du golfe Juan à Paris. Il y eut, à son
propos, ce singulier enivrement de ceux qu’on conduit au massacre et qui
agitent leurs armes non pour tuer mais pour glorifier celui qui les y
conduit. Phénomène divin sans doute, qui fait qu’à ces instants-là les
hommes sentent dans un homme l’instrument irresponsable d’un dessin
vaste, inconnu, surnaturel qui les environne, les dépasse, les élève
au-dessus de la destinée banale qui les attendait sans lui. Quand
Rembrandt peint seul, dans l’ombre, toutes les molécules colorées qui
errent sans direction par l’étendue indéfinie se précipitent avec
ivresse vers sa force pour obéir au moindre de ses gestes et se grouper
selon sa loi... Ainsi les molécules humaines sentaient que l’archange de
la guerre traînait peut-être sur ses pas, pour qu’ils éclosent à la vie
dans quelque lointain avenir, les fantômes de l’unité et de l’ordre de
l’univers.
Amour vous dis-je, avec ses révoltes inutiles et son esclavage enivré.
Soyez sûr qu’il le sent très bien. «_Que dira-t-on, Messieurs, quand je
mourrai?_»--«Sire, on dira: le monde a perdu le plus grand des
hommes.»--«Sire, on dira: les peuples ont perdu leur père.»--«Sire, on
dira: l’axe de la terre est changé...». «_Vous n’y êtes pas, Messieurs.
On dira ouf!_» On dira ouf! comme, après avoir gravi une montagne
réputée inaccessible et brûlé de fièvre et de soif, mordu par les
serpents, déchiré par les ronces, couvert de sueur et de poussière,
brisé d’orgueil et de fatigue, on s’étend sur quelque dalle d’ardoise,
attendant la fraîcheur et la sainteté de la nuit. On dira ouf! comme
après avoir traversé un marécage empoisonné où grouillent les caïmans,
on aperçoit, en abordant sur l’autre rive, les pommes d’or des
Hespérides. On dira ouf! comme après être sorti des bras terribles de
Circé, on sent que ses parfums s’affaiblissent pour vos narines, et
qu’on regarde des enfants et des bêtes jouer sur le bord du ruisseau.
L’amour, en enfonçant son fer sanglant dans la chair profonde de
l’homme, ouvre les sources de l’esprit.
On dira ouf! L’homme, au paroxysme de l’amour, n’a-t-il pas mille fois
souhaité la mort de l’amante, pour délivrer sa peau de la tunique qui la
brûle et ressaisir sa liberté? Celui-là traîne après lui, simultanément
ou tour à tour, et souvent chez les mêmes êtres l’enthousiasme et la
haine, l’ivresse et la souffrance, et c’est le lot des hommes tout
puissants. Aucun indifférent. Il remue tous les cœurs, toutes les
intelligences, et toutes les forces assoupies s’éveillent sur son
chemin. Les peuples espèrent sa mort, mais ils souhaitent sa victoire.
Les Elbois, quelques jours avant son arrivée, le brûlent en effigie,
mais dès qu’ils savent qu’il arrive, un délire de joie les prend.
Partout où il entre, à Milan, à Amsterdam, à Vienne, à Dresde, à Berlin,
à Varsovie, même en pays ennemi, même dans les villes conquises, on
s’étouffe sur son passage pour l’acclamer. Quand vaincu, prisonnier,
désormais seul avec sa gloire, il arrive en rade de Plymouth à bord du
_Bellérophon_, la mer se couvre à tel point de vaisseaux, de canots, de
barques que tous se touchent, et s’il paraît sur le pont, toutes les
têtes se découvrent dans un silence fervent. «Les hommes cèdent devant
cet homme comme devant les phénomènes naturels»[14].
[14] Emerson.
Chose étrange, non seulement l’ennemi, mais ceux même qui le haïssent
subissent la fascination. La popularité banale n’a rien à voir avec
cela. «_J’étais le soleil qui parcourt l’écliptique en traversant
l’équateur. A mesure que j’arrivais dans le climat de chacun, toutes les
espérances s’ouvraient, on me bénissait, on m’adorait. Mais, dès que
j’en sortais, quand on ne me comprenait plus, venaient alors des
sentiments contraires._» C’est l’homme attendu que tous acceptent, même
s’ils souffrent par lui. Tous, du plus rude et de la plus tendre au plus
humble, au plus haut. Au cours de la traversée de France en Égypte, l’un
de ses compagnons avoue: «Il n’y a pas un de nous qu’il ne fît jeter
par-dessus bord, si cela lui était commode. Mais pour le servir nous
nous y jetterions tous avant qu’il l’eût dit.» Decrès, qui l’a connu à
Paris, va le voir quand il passe à Toulon, depuis quelques jours général
en chef de l’armée d’Italie, mais sans victoire aucune encore: «Je
cours, raconte-t-il, plein d’empressement et de joie... je vais
m’élancer quand l’attitude, le regard, le son de la voix suffisent pour
m’arrêter. Il n’y avait pourtant en lui rien d’injurieux, mais c’en fut
assez; à partir de là, je n’ai jamais tenté de franchir la distance qui
m’avait été imposée.» Et quand il prend possession de son commandement
parmi les superbes soudards qui ont fait la guerre plus que lui, dans
des conditions plus dures, gagné des victoires déjà, commandé déjà des
armées et qui voient venir, avec des mépris et des rires, cet étrange
chef qu’on leur donne, malingre, maladif, avec ses longs cheveux sans
poudre, son teint bilieux, sa gale, son baragouin corse,--Masséna,
Serrurier, Laharpe: «Ce petit bougre de général m’a fait peur,» dit
Augereau... Vandamme, type du soldat du Nord, inflexible, rugueux,
grossier, fait plus tard le même aveu. Et Gœthe, simplement, interrogé
sur les raisons de cette force de fascination singulière: «Il était lui,
et on le regardait parce qu’il était lui, voilà tout.» Est-ce assez
dire? Y eut-il jamais tant d’hommes dans le monde capables de sacrifier
le monde pour s’atteindre et en faveur de qui le monde consentît à se
sacrifier? Et faut-il, à propos de celui-là, évoquer le mot de Whitman:
«Tout attend, tout se juge par défaut, jusqu’à ce qu’un être fort
apparaisse...»?
Échange mystérieux, profond, continu, même à distance, entre l’amoureuse
et l’amoureux, entre l’homme et les hommes marqués par Dieu pour quelque
acte dont Dieu lui-même ignore le sens véritable et les répercussions
dans le futur! Il n’inspirerait pas cet amour, ni cette terreur, ni cet
ascendant invincible s’il n’était sollicité lui-même par l’attrait des
forces secrètes que les masses qu’il entraîne et bouleverse enferment et
qui l’attendent pour bondir. Cette popularité unanime, effrayante
presque au début, qui faisait se ruer les foules sur ses pas, tendre aux
balcons les drapeaux et les châles, tomber les fleurs sous les sabots
sanglants de son cheval, qui remplissait sa rue, la nuit, quand vers le
soir courait par la ville la nouvelle de sa présence, et qui plus tard,
avec de brusques éclipses, des sursauts convulsifs, de brefs délires qui
la faisaient monter à de telles hauteurs qu’avec elle seule, et lui,
sans canons, sans fusils, sans soldats presque, il faillit refouler
l’Europe et qu’un soir, quand il arriva de l’exil, toujours seul avec
elle, les caresses de ses soldats manquèrent de le déchirer, cette
popularité l’emplissait d’une ivresse étrange. Il la fuyait d’ailleurs,
nous l’avons vu, pour la mieux goûter sans doute, comme on ferme sa
porte à tous quand l’amante est là. Que lui importaient les clameurs,
les fanfares, les couronnes, la ruée fanatique à son aspect, puisqu’il
savait présente en lui cette force incomparable qui le berçait comme un
navire et qui, aux instants dramatiques, ne lui manqua jamais. Il aimait
l’instinct de la foule. C’était le sien. «_Je suis l’homme du peuple...
La fibre populaire répond à la mienne..._» Et il lui suffisait de se
savoir uni au peuple par les mouvements intérieurs qu’ils ressentaient
en commun.
Je sais bien qu’il répondit, un jour qu’on lui demandait l’événement qui
lui avait donné, dans sa carrière, la plus forte impression de bonheur:
«_La marche de Cannes à Paris._» Mais c’est que là il était seul, sans
un sou, sans un soldat, seul contre le monde entier conjuré pour le
faire disparaître, seul contre toutes les forces matérielles d’un peuple
organisées pour lui barrer la route, et que, par la miraculeuse action
des cœurs qui battaient contre son cœur même, il reconquit son empire
sans verser le sang. Revanche inattendue, et qui suffit à laver de ses
péchés cette grande âme qui jusque-là, pour réaliser les images que le
monde attendait de lui avait dû, avec son consentement enivré ou malgré
sa révolte étouffée sous un seul de ses regards, broyer tant et tant de
vies, revanche inattendue d’une invincible pureté. Et comme après ce mot
on saisit mieux, dans son innocence grandiose, cette autre réponse qu’il
fit à Rœderer lui rapportant un propos tenu à son égard par son frère
Joseph: «_Je n’accepte point cette faveur qu’il m’accorde d’être seul à
m’aimer. Je veux pour amis cinq cents millions d’hommes._»
3
C’est le caractère de l’amour qu’il exige des sacrifices mutuels
incessants pour durer et s’approfondir, et celui-là était d’une qualité
telle que les sacrifices exigés par lui, s’ils n’étaient pas pour
effrayer Napoléon, dépassaient tous les jours un peu plus la capacité
d’énergie et d’imagination des peuples. Et les peuples, quoiqu’on en
puisse dire et croire, étaient beaucoup plus égoïstes que lui. Sa
mission achevée, la Révolution, même vaincue, ayant jeté en France et en
Europe des racines assez solides pour qu’on ne pût plus les en arracher,
on se débarrassa d’une passion qu’on ne partageait plus parce qu’elle
avait donné tous ses fruits pour les imaginations et les énergies
ordinaires, en enfermant celui qu’elle tyrannisait dans une cage étroite
où elle eut vite fait de le consumer jusqu’aux os. «_Je suis opprimé
parce que je sors du peuple._» Les peuples, exténués par ses
embrassements furieux, consentirent à leurs maîtres la mission de
l’abattre. Mais il avait lancé dans le ventre des peuples la semence des
temps futurs.
Il fallut du temps. Il en faudra beaucoup encore. Et d’ailleurs, une
grande action ne cesse pas. Elle a tant de profondeur et d’étendue
qu’elle va jusqu’à créer des formes qui semblent la contrarier
directement. Napoléon, comme tout ce qui est, n’est qu’un passage. Mais
le plus essentiel, je pense, depuis le Christ.
Il est singulier que les protagonistes de la Révolution française au
XIXe siècle, se soient presque tous acharnés à voir en celui qui ordonna
la Révolution en France pour la jeter sur l’Europe, le destructeur de la
Révolution. Michelet par exemple, si ennemi de la lettre, pourtant, et
pour qui l’esprit compte seul. Le glaive, le sceptre, la couronne, la
noblesse, tout cela a fait illusion. On préfère le mot République à la
chose démocratie. L’étiquette a masqué les puissances profondes qui
montaient du dedans des peuples et gonflaient le cœur de cet homme pour
qu’il forçât le monde à rompre avec le Moyen-Age dont l’admirable
organisme ne se survivait plus que dans des formes extérieures et des
formules vides, et consentît à chercher les éléments d’un organisme
nouveau dans les rythmes individuels révélés par la Renaissance. Parce
qu’il s’est assis sur le trône de saint Louis et qu’il a enlevé, dans
une de ses courses guerrières, la fille de Barberousse, on a oublié
l’égalité civile imposée par la force à tous, la liberté des cultes
imposée par la force à tous, l’Inquisition rentrant sous terre, le
servage aboli partout où passent ses armées, et précisément, par un
renversement complet des valeurs partout sanctifiées, des manants sur
tous les trônes et des princesses dans leur lit. On n’a pas vu le
caractère spirituel de cet impérialisme pareil à celui de César, ou de
saint Paul, ou de Luther, qui prétendait assujettir l’Occident à une
idée simple, que toutes les consciences supérieures et tous les élans
populaires acceptaient dans ses grandes lignes pour la répandre et
l’imposer, par l’Occident, à l’Europe d’abord et peut-être ensuite à la
terre. Il était seul, à ce moment, à représenter dans sa double
puissance, conquise uniquement par lui, de chef de peuple et de chef
d’armée, ce grand désir d’unité internationale que les Juifs avaient
fait accepter aux Grecs, que l’Église avait hérité de Rome, et que la
Révolution arrachait au domaine théologique en ruinant la hiérarchie qui
l’y maintint, pour l’installer dans le domaine politique en prétendant
renoncer à toute espèce de hiérarchie. Ce n’est pas la faute de Napoléon
si la hiérarchie qu’il tenta d’établir pour inaugurer la démocratie
universelle ne répondait pas à des besoins et à des exigences qui,
maintenant encore, ne se définissent qu’à peine, et que l’industrialisme
impossible à prévoir si formidable et si mondial devait modifier,
compliquer, anéantir sur quelques points, accroître immensément sur
d’autres. Il abolit, et pour jamais, un monde. Ceux qui croient, comme
lui, que l’imagination de l’homme est assez grande pour recréer un autre
monde, savent que son effort dans ce sens-là n’est pas perdu. Je parle
de l’effort qui avait un but visible. Car, pour l’autre, il est
immortel.
En sauvant, au 18 Brumaire, la Révolution qui semblait perdue non pas
seulement dans les faits mais plus encore dans les cœurs, il substitua à
des certitudes ardentes, mais obscures, dans les directions et les buts,
une volonté éclairée et continue dans les moyens. Et alors qu’avant lui
ces moyens paraissaient impulsifs et fragmentaires, chez lui ce sont les
buts qui semblèrent le devenir. En cela, il était d’accord avec l’ordre
indifférent du monde, dont les moyens sont rigoureux et les buts
incertains, parce qu’il est conscient du mécanisme destiné à maintenir
la vie, mais qu’il ne sait où elle va.
«_La Révolution, c’est moi._» Sans doute, mais qu’est-ce que la
Révolution? Quelles que fussent ses fins, c’était à ce moment l’esprit
de vie, ce qui, sous le couvert des prétextes moraux ou politiques que
les hommes exigent pour changer le rythme de leur pas, préférait
l’inconnu redoutable à la stagnation mortelle, la marche dans l’orage au
repos dans la maison. Qu’il s’emparât de cet esprit, c’est ce qui fit sa
force alors. C’est ce qui l’ennoblit pour jamais. Quels que soient les
prétextes de l’impérialisme guerrier, s’il va dans le sens du siècle il
est juste. Le sien portait et promenait, et malgré tout, sous la
mitraille et la neige, même quand il broyait les peuples en même temps
que les vieux cadres où on voulait les maintenir, la jeune espérance des
hommes, une illusion peut-être encore, mais par cela même une force, et
celle justement du siècle en avant duquel il marchait. «_Je serai le
Brutus des rois et le César de la République._» C’était lui, les peuples
le sentaient, qui traînait dans les caissons de ses batteries
bondissantes, l’idole de la Liberté. C’était lui le conducteur de la
symphonie gigantesque qu’ils ne réaliseront pas, peut-être, mais dont
l’espoir est nécessaire à leur courage, comme leur enthousiasme ou leur
révolte étaient nécessaires à sa foi. Un fait nouveau se produisait dans
l’histoire du monde. Il ne s’agissait plus de luttes de partis comme à
Athènes, de luttes de classes comme à Rome, de luttes entre les
dynasties, les féodaux, l’Église comme au cours des siècles chrétiens,
mais plutôt, comme au temps des Croisades, d’une crise fatale
d’idéalisme collectif qui, pour la première fois du vivant d’un homme,
s’incarnait dans un homme digne de l’imposer à tous.
Qu’on ne me parle pas de comédie. Il grave la Loi sur des tables, pour
qu’elle dure après lui. Qu’on ne me parle pas d’une nécessité plus forte
que lui-même qu’il n’accepte qu’à contre-cœur. Son cœur d’homme y bat,
et l’anime: «_La démocratie peut être furieuse, mais elle a des
entrailles, on l’émeut. Pour l’aristocratie, elle demeure toujours
froide et ne pardonne jamais._» Qu’on ne me parle pas des années où il
parut subordonner à sa destinée personnelle les idées qui l’avaient
porté à l’empire et que l’empire cachait comme un fourreau cache une
lame. Les peuples lointains ne s’y trompaient pas, et si les peuples
opprimés jetaient des cris de haine et de révolte, c’est que l’enfant ne
peut naître sans qu’il y ait du sang qui coule et des muscles déchirés.
Parce qu’en 1809 les peuples n’apercevaient plus, dans le rayonnement de
sa puissance personnelle, l’idée qu’il incarnait toujours pour les rois,
il était, même alors, comme en 1796, comme en 1814, le soldat de la
Liberté. Et peut-être le seul soldat qu’ait jamais eu la Liberté, parce
qu’il ne se contenta pas de la défendre dans les mots et les formules et
les institutions passives, mais en fit une force active, cohérente,
organisée, impérieuse ainsi que la vie et résolue à s’imposer, comme
tremplin et ressort du monde moderne, même à ceux qui n’en voudraient
pas.
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