M. et Mme Laurenty étaient tous deux sur le perron de la villa.

«Ma chère! cet enfant abuse des permissions qu’on lui donne.

--Où peut-il avoir passé? Jacquot! Jacquot!»

La voix de Mme Laurenty était perçante et maigre.

«Jacquot! Jacquot!»

La voix de M. Laurenty sonnait plus lourd et portait moins loin.

Ils crièrent ensemble:

«Jacquot! Jacquot!»

«Ce que je vais lui tirer les oreilles! ajouta M. Laurenty.

--Je commence à être inquiète», ajouta Mme Laurenty.

On héla les domestiques. Le jardin fut plein de cris. Surpris par ce

tumulte, le docteur Périer accourut:

--Qu’y a-t-il, mes amis?

--Jacquot a disparu!

--Il doit être sur la route!»

On chercha.

Le vieux Pierre, qui rentrait du cabaret, passa devant la grille. On

requit son aide.

«M. Jacquot? il doit être dans le petit bois.

--Allez voir par là-bas, mon brave Pierre, dit Mme Laurenty, mais il

nous aurait entendus. Allez-y tout de même.»

Le vieux Pierre s’en fut parcourir le bois.

«Monsieur Jacquot, criait-il. Voyons! Monsieur Jacquot! vous vous

cachez! Je vais me fâcher, monsieur Jacquot!»

Il se renseigna auprès du soldat qui montait la garde à côté d’un tas de

cendres.

Depuis longtemps, le soldat n’avait vu personne. Alors, comme il se

sentait inquiet et de mauvaise humeur, le vieux Pierre lui reprocha le

tas de cendres, si près des buissons.

«On fait attention, bon Dieu! C’est comme ça qu’on fout le feu!»

Mais le soldat haussa les épaules.

«Peut-être qu’il est allé voir ma barque», pensa le vieux Pierre.

Il descendit par le sentier et les deux escaliers menant à la plage.

«Monsieur Jacquot! voyons! Monsieur Jacquot! C’est pas raisonnable!»

Puis il aperçut, à quelques pas, sur le sable, une chose grise, couchée.

«Ah! Bonne Mère! cria-t-il, monsieur Jacquot est tombé!»

Il se sentit très vieux, tout à coup; il avait froid; il tremblait.

«C’est monsieur Jacquot! c’est bien lui!»

Il tâcha de soulever le corps, mais, en vérité, ses bras refusaient tout

service. Accroupi sur le sable, il prenait les mains de l’enfant, il

pressait sa poitrine, il touchait son visage. C’était inutile. De

quelques instants, il n’osa point appeler. Lui qui ne craignait pas les

nuits de pêche en plein hiver, il grelottait dans ce clair de lune de

septembre.

«Faut pas faire la femme, murmura-t-il. Faut pas pleurer.»

Le vieux Pierre souleva Jacquot.

Mme Laurenty criait toujours dans le jardin d’une voix exaspérée.

Lucienne, qui venait de se coucher, la fenêtre ouverte comme à

l’ordinaire, fut intriguée par les clameurs de cette voix perçante. Elle

sauta du lit et regarda dans le jardin de la villa Mireille. Le beau

jardin bleuâtre avait l’air calme et doux.

«Comment que je vais leur dire ça? pensait le vieux pêcheur en remontant

la pente rude et caillouteuse. Ah! quel malheur! bon Dieu! quel

malheur!»

Et ces cris, là-haut! tous ces cris obstinés! tous ces cris inutiles!

Le vieux Pierre tenait Jacquot dans ses bras, doucement, religieusement;

parfois il s’arrêtait pour le regarder encore et parfois il le pressait

contre lui.

Peu d’instants plus tard, Lucienne, au moment même où elle allait se

recoucher, aperçut le vieux Pierre qui débouchait dans le jardin par le

sentier de la falaise, tenant dans ses bras quelque chose qui

ressemblait à un sac.

L'enfant qui prit peur · 第 58 / 62 题