Durant toute cette nuit, Jean Leduc se promenait, au hasard, dans les
rues de Toulon. Il n’avait aucun but; quelque temps, il marchait droit
devant lui; puis, sans raison, il tournait à gauche, puis revenait sur
ses pas. De neuf heures du soir à quatre heures du matin, il parcourut
ainsi la ville entière. N’en pouvant plus de fatigue, il s’assit alors
sur un banc de la place d’Armes et se prit la tête dans les mains.
Il n’y comprenait plus rien! Souvent, la vie lui avait semblé
incompréhensible, difficile, âpre et compliquée; pourtant, avec un
caractère doux et des poings solides, certaines difficultés finissaient
par s’aplanir; mais, cette fois!
Le matin même, il avait reçu, vers onze heures, une lettre de Jeanne.
L’ordonnance du colonel, un Breton, un ami, et qui connaissait Mme
Mayeux et sa nièce, la lui avait remise en rentrant à la villa du
colonel, située tout près du fort. Parfois, il lui apportait ainsi des
nouvelles de Jeanne... mais une lettre! Leduc ne recevait presque jamais
de lettres, sauf, tous les trois mois, un court billet de ses parents.
Celle-ci fut pour lui une grande surprise, tout d’abord, et, quand il
l’eut ouverte, une grande joie. Il dut s’y prendre à deux fois, pour la
lire. Il voyait double.
Monsieur Jean,
Ma tante a toujours ses douleurs. Je serai chez moi ce tantôt. Si vous
avez une permission, venez me voir sur les cinq heures. Je vous salue
bien.
Jeanne.
Oui, ce fut une belle joie dont il vécut, dont il se nourrit tout le
jour, une joie qui ne cessait pas, qui ne se ternissait pas, qui
renaissait à chaque instant, et chaque fois plus vive; une joie du
corps, une joie de l’âme, une joie qui faisait chanter à ses oreilles
des musiques éclatantes et battre des tambours. A quatre heures, il
était en ville. A cinq heures moins un quart, il marchait encore, d’un
pas irrégulier, de-ci, de-là, et regardait dans tous les magasins
l’heure que marquait la pendule, enfin il s’assit devant la boutique
d’un horloger et ne quitta plus des yeux les cadrans. Il se trouvait à
cent mètres de la rue du Canon; il avait décidé d’attendre jusqu’à cinq
heures moins deux minutes. A cinq heures moins cinq, n’y tenant plus, il
se leva.
Leduc s’arrêta devant l’herboristerie Mayeux; il n’osait pas entrer,
mais Jeanne l’avait aperçu:
«C’est vous, monsieur Jean?»
Il franchit le seuil. Il se sentait à la fois faible comme un enfant et
plus fort qu’un hercule; la moindre parole le faisait frémir, mais il
eût soulevé un monde.
«C’est moi, mademoiselle Jeanne!»
Il riait. Immobile, les bras ballants, les mains ouvertes, il riait,
sans bruit, d’un grand rire intérieur qui le secouait.
«Asseyez-vous, monsieur Jean.»
Jeanne était contente de voir Leduc, contente qu’il fût aussitôt venu à
son appel, contente comme on l’est en voyant un chien qui sait obéir.
Elle dominait de toute sa petite personne dans l’herboristerie où elle
se sentait reine: tout cela, ces bocaux, ces gerbes sèches pendues aux
murs, ces boîtes, ces tiroirs, à elle, tout cela, et ce grand garçon qui
restait la bouche ouverte et les yeux ronds, à elle aussi.
«Asseyez-vous donc, monsieur Jean.»
Leduc s’assit, mais se releva aussitôt, car une dame entrait. Elle
s’enquit auprès de Jeanne des douleurs de Mme Mayeux, puis demanda un
purgatif pour son fils. Des paroles, des confidences, des potins
s’ensuivirent.
Leduc, debout dans un coin, ne bougeait pas. Il avait posé son képi sur
le comptoir. Il attendait. Il ne riait plus, mais il regardait Jeanne
qui parlait, qui souriait, qui courait de droite et de gauche, alerte,
gracieuse, fine. Leduc s’émouvait de la voir si jolie. Le sang lui
montait aux joues.
Ce fut ensuite un couple de vieillards qui vint demander certaine tisane
dont Mme Mayeux leur gardait à l’ordinaire deux livres, puis un enfant,
puis la fille du commissaire de police. Jeanne, toujours empressée,
veillait à ce que chacun fût servi et, pour chacun, trouvait quelques
mots aimables. Avant de fouiller dans un tiroir plein, elle se releva
les manches jusqu’aux coudes. Leduc vit ses bras ronds et roses.
Enfin les clients partirent, laissant Leduc et Jeanne seuls dans la
boutique parfumée de lavande. Jeanne regarda Leduc. Elle souriait d’un
sourire tranquille et satisfait. Leduc fut frappé par ce sourire, droit
au cœur. Elle l’aimait! Elle le lui disait! A ce sourire, les paroles
n’ajouteraient rien. De rouge qu’il était, le visage de Leduc tourna au
pâle; ses lèvres tremblèrent, ses mains se fermaient, s’ouvraient, se
refermaient en gestes nerveux.
Jeanne restait debout au milieu de la boutique.
«Eh bien, monsieur Jean?»
Alors, Leduc fit deux pas en avant. Entre ses mains qui travaillaient à
vide, il saisit la taille de Jeanne, puis, brusquement, passionnément,
sans un mot, il lui planta sur la bouche un baiser, un long baiser, et
il tenait la jeune femme serrée tout contre lui et, de son corps entier,
il la touchait, et de ses lèvres chaudes, il se collait à elle, et il la
regardait, et il la forçait du regard, jusqu’au fond des yeux.
L’instant d’après, elle s’était arrachée de lui, elle avait fait un bond
en arrière. Pourpre de colère, les mains hautes, elle l’injuriait:
«Insolent! Insolent! Voyez-vous ça! il m’embrasse! Sortez! sortez!»
Elle choisissait pourtant ses injures, retenant les plus simples, ne
proférant que les vocables qui lui paraissaient dignes d’elle. Ce qui la
transportait de rage, ce n’était pas le baiser lui-même, mais que Leduc
l’eût embrassée là, devant le comptoir.
«Et si on m’avait vue! Et si Mme Pagliano, ou Mme Vidal, ou la dame du
commissaire de police m’avait vue! Insolent! misérable! sortez!»