XXXIV

Durant toute cette nuit, Jean Leduc se promenait, au hasard, dans les

rues de Toulon. Il n’avait aucun but; quelque temps, il marchait droit

devant lui; puis, sans raison, il tournait à gauche, puis revenait sur

ses pas. De neuf heures du soir à quatre heures du matin, il parcourut

ainsi la ville entière. N’en pouvant plus de fatigue, il s’assit alors

sur un banc de la place d’Armes et se prit la tête dans les mains.

Il n’y comprenait plus rien! Souvent, la vie lui avait semblé

incompréhensible, difficile, âpre et compliquée; pourtant, avec un

caractère doux et des poings solides, certaines difficultés finissaient

par s’aplanir; mais, cette fois!

Le matin même, il avait reçu, vers onze heures, une lettre de Jeanne.

L’ordonnance du colonel, un Breton, un ami, et qui connaissait Mme

Mayeux et sa nièce, la lui avait remise en rentrant à la villa du

colonel, située tout près du fort. Parfois, il lui apportait ainsi des

nouvelles de Jeanne... mais une lettre! Leduc ne recevait presque jamais

de lettres, sauf, tous les trois mois, un court billet de ses parents.

Celle-ci fut pour lui une grande surprise, tout d’abord, et, quand il

l’eut ouverte, une grande joie. Il dut s’y prendre à deux fois, pour la

lire. Il voyait double.

Monsieur Jean,

Ma tante a toujours ses douleurs. Je serai chez moi ce tantôt. Si vous

avez une permission, venez me voir sur les cinq heures. Je vous salue

bien.

Jeanne.

Oui, ce fut une belle joie dont il vécut, dont il se nourrit tout le

jour, une joie qui ne cessait pas, qui ne se ternissait pas, qui

renaissait à chaque instant, et chaque fois plus vive; une joie du

corps, une joie de l’âme, une joie qui faisait chanter à ses oreilles

des musiques éclatantes et battre des tambours. A quatre heures, il

était en ville. A cinq heures moins un quart, il marchait encore, d’un

pas irrégulier, de-ci, de-là, et regardait dans tous les magasins

l’heure que marquait la pendule, enfin il s’assit devant la boutique

d’un horloger et ne quitta plus des yeux les cadrans. Il se trouvait à

cent mètres de la rue du Canon; il avait décidé d’attendre jusqu’à cinq

heures moins deux minutes. A cinq heures moins cinq, n’y tenant plus, il

se leva.

Leduc s’arrêta devant l’herboristerie Mayeux; il n’osait pas entrer,

mais Jeanne l’avait aperçu:

«C’est vous, monsieur Jean?»

Il franchit le seuil. Il se sentait à la fois faible comme un enfant et

plus fort qu’un hercule; la moindre parole le faisait frémir, mais il

eût soulevé un monde.

«C’est moi, mademoiselle Jeanne!»

Il riait. Immobile, les bras ballants, les mains ouvertes, il riait,

sans bruit, d’un grand rire intérieur qui le secouait.

«Asseyez-vous, monsieur Jean.»

Jeanne était contente de voir Leduc, contente qu’il fût aussitôt venu à

son appel, contente comme on l’est en voyant un chien qui sait obéir.

Elle dominait de toute sa petite personne dans l’herboristerie où elle

se sentait reine: tout cela, ces bocaux, ces gerbes sèches pendues aux

murs, ces boîtes, ces tiroirs, à elle, tout cela, et ce grand garçon qui

restait la bouche ouverte et les yeux ronds, à elle aussi.

«Asseyez-vous donc, monsieur Jean.»

Leduc s’assit, mais se releva aussitôt, car une dame entrait. Elle

s’enquit auprès de Jeanne des douleurs de Mme Mayeux, puis demanda un

purgatif pour son fils. Des paroles, des confidences, des potins

s’ensuivirent.

Leduc, debout dans un coin, ne bougeait pas. Il avait posé son képi sur

le comptoir. Il attendait. Il ne riait plus, mais il regardait Jeanne

qui parlait, qui souriait, qui courait de droite et de gauche, alerte,

gracieuse, fine. Leduc s’émouvait de la voir si jolie. Le sang lui

montait aux joues.

Ce fut ensuite un couple de vieillards qui vint demander certaine tisane

dont Mme Mayeux leur gardait à l’ordinaire deux livres, puis un enfant,

puis la fille du commissaire de police. Jeanne, toujours empressée,

veillait à ce que chacun fût servi et, pour chacun, trouvait quelques

mots aimables. Avant de fouiller dans un tiroir plein, elle se releva

les manches jusqu’aux coudes. Leduc vit ses bras ronds et roses.

Enfin les clients partirent, laissant Leduc et Jeanne seuls dans la

boutique parfumée de lavande. Jeanne regarda Leduc. Elle souriait d’un

sourire tranquille et satisfait. Leduc fut frappé par ce sourire, droit

au cœur. Elle l’aimait! Elle le lui disait! A ce sourire, les paroles

n’ajouteraient rien. De rouge qu’il était, le visage de Leduc tourna au

pâle; ses lèvres tremblèrent, ses mains se fermaient, s’ouvraient, se

refermaient en gestes nerveux.

Jeanne restait debout au milieu de la boutique.

«Eh bien, monsieur Jean?»

Alors, Leduc fit deux pas en avant. Entre ses mains qui travaillaient à

vide, il saisit la taille de Jeanne, puis, brusquement, passionnément,

sans un mot, il lui planta sur la bouche un baiser, un long baiser, et

il tenait la jeune femme serrée tout contre lui et, de son corps entier,

il la touchait, et de ses lèvres chaudes, il se collait à elle, et il la

regardait, et il la forçait du regard, jusqu’au fond des yeux.

L’instant d’après, elle s’était arrachée de lui, elle avait fait un bond

en arrière. Pourpre de colère, les mains hautes, elle l’injuriait:

«Insolent! Insolent! Voyez-vous ça! il m’embrasse! Sortez! sortez!»

Elle choisissait pourtant ses injures, retenant les plus simples, ne

proférant que les vocables qui lui paraissaient dignes d’elle. Ce qui la

transportait de rage, ce n’était pas le baiser lui-même, mais que Leduc

l’eût embrassée là, devant le comptoir.

«Et si on m’avait vue! Et si Mme Pagliano, ou Mme Vidal, ou la dame du

commissaire de police m’avait vue! Insolent! misérable! sortez!»

L'enfant qui prit peur · 第 45 / 62 题