XXXI

Jean Leduc, soldat de 1re classe, sortit du fort et, vite, par un petit

chemin de traverse, gagna la grand’route. Il se sentait jeune, il était

heureux. Il descendit vers la ville d’un pas rapide, en se balançant un

peu, et son ombre se balançait à sa suite. Cela fait une promenade

d’aller du Mourillon jusqu’à la place d’Armes de Toulon, une longue

promenade, certains jours où l’on a le cœur gros! la plus belle des

courses, quand on est heureux! Il foulait la poussière blanche sans

s’arrêter, sans regarder autour de lui; il levait seulement la tête, un

peu, quand passait un tramway. D’abord, il avait songé à diverses

choses, aux dernières paroles de son caporal, au temps qu’il ferait le

lendemain, au petit Jacques Laurenty, le fils du notaire et qui était

son ami, mais, bientôt, il ne songea plus qu’au but de sa promenade.

Devant la caserne d’artillerie, un soldat lui crie:

«Eh! bonjour, Leduc! Ça va?

--Ça va!» répond Leduc, en faisant un signe de la main.

Il dit vrai. Leduc trouve que la vie est bonne. Ça va.

La poussière est épaisse, il faudra se brosser en arrivant. Il eût

certes pu prendre le tramway pour descendre, mais les quelques sous qui

dorment au fond de sa poche, il veut les garder pour acheter un bouquet.

Il presse le pas. L’air est tiède. De toute façon la journée sera belle.

Une fête se prépare dans son cœur et jamais le ciel ne fut si bleu. Il

croise un officier et le salue. Devant la buvette: _Au rendez-vous des

Boulomanes_, il croise un de ses camarades qui remonte vers le fort.

«Ohé! Leduc! tu es bien pressé!

--Mais oui!»

Il rit d’un bon rire content.

«Je te paye un verre! dit le soldat.

--Pas le temps, mon vieux! dit Leduc. Merci tout de même!»

Et il passe.

Dans un quart d’heure, il sera chez elle. Il se hâte; il a chaud; le

sang lui monte aux joues. Tout à coup, il devient plus rouge encore. Une

inquiétude sans cause l’envahit, le torture. Il porte la main à sa

gorge. Il respire avec effort. Si Jeanne était sortie! Mais il hausse

les épaules et chasse l’idée mauvaise qui l’a troublé. Non, elle ne peut

guère être sortie, à cette heure: elle garde la boutique de sa tante,

Mme Mayeux.

Le voilà en ville. Il ralentit sa marche, de crainte de bousculer les

passants. Un peu plus loin, il tourne dans la rue d’Alger, s’arrête, un

instant, achète des fleurs sur l’étalage d’une marchande: pour trois

sous de fleurs, des violettes. Jeanne aime les violettes. Le voilà dans

la vieille ville. Du linge sèche aux fenêtres. On a groupé des chaises

sur le pas des portes. On coud, on cause. Il tourne encore. Le voilà

dans la rue du Canon, et voici le numéro 21. Il fait halte quelques

secondes. Il se tient sur un pied, puis sur l’autre. Il reprend haleine.

Il frappe enfin deux coups discrets à la vitre. Il écarte le rideau

vert.

«Bonjour, mademoiselle Jeanne!

--Bonjour, monsieur Jean!»

L'enfant qui prit peur · 第 40 / 62 题