Jean Leduc, soldat de 1re classe, sortit du fort et, vite, par un petit
chemin de traverse, gagna la grand’route. Il se sentait jeune, il était
heureux. Il descendit vers la ville d’un pas rapide, en se balançant un
peu, et son ombre se balançait à sa suite. Cela fait une promenade
d’aller du Mourillon jusqu’à la place d’Armes de Toulon, une longue
promenade, certains jours où l’on a le cœur gros! la plus belle des
courses, quand on est heureux! Il foulait la poussière blanche sans
s’arrêter, sans regarder autour de lui; il levait seulement la tête, un
peu, quand passait un tramway. D’abord, il avait songé à diverses
choses, aux dernières paroles de son caporal, au temps qu’il ferait le
lendemain, au petit Jacques Laurenty, le fils du notaire et qui était
son ami, mais, bientôt, il ne songea plus qu’au but de sa promenade.
Devant la caserne d’artillerie, un soldat lui crie:
«Eh! bonjour, Leduc! Ça va?
--Ça va!» répond Leduc, en faisant un signe de la main.
Il dit vrai. Leduc trouve que la vie est bonne. Ça va.
La poussière est épaisse, il faudra se brosser en arrivant. Il eût
certes pu prendre le tramway pour descendre, mais les quelques sous qui
dorment au fond de sa poche, il veut les garder pour acheter un bouquet.
Il presse le pas. L’air est tiède. De toute façon la journée sera belle.
Une fête se prépare dans son cœur et jamais le ciel ne fut si bleu. Il
croise un officier et le salue. Devant la buvette: _Au rendez-vous des
Boulomanes_, il croise un de ses camarades qui remonte vers le fort.
«Ohé! Leduc! tu es bien pressé!
--Mais oui!»
Il rit d’un bon rire content.
«Je te paye un verre! dit le soldat.
--Pas le temps, mon vieux! dit Leduc. Merci tout de même!»
Et il passe.
Dans un quart d’heure, il sera chez elle. Il se hâte; il a chaud; le
sang lui monte aux joues. Tout à coup, il devient plus rouge encore. Une
inquiétude sans cause l’envahit, le torture. Il porte la main à sa
gorge. Il respire avec effort. Si Jeanne était sortie! Mais il hausse
les épaules et chasse l’idée mauvaise qui l’a troublé. Non, elle ne peut
guère être sortie, à cette heure: elle garde la boutique de sa tante,
Mme Mayeux.
Le voilà en ville. Il ralentit sa marche, de crainte de bousculer les
passants. Un peu plus loin, il tourne dans la rue d’Alger, s’arrête, un
instant, achète des fleurs sur l’étalage d’une marchande: pour trois
sous de fleurs, des violettes. Jeanne aime les violettes. Le voilà dans
la vieille ville. Du linge sèche aux fenêtres. On a groupé des chaises
sur le pas des portes. On coud, on cause. Il tourne encore. Le voilà
dans la rue du Canon, et voici le numéro 21. Il fait halte quelques
secondes. Il se tient sur un pied, puis sur l’autre. Il reprend haleine.
Il frappe enfin deux coups discrets à la vitre. Il écarte le rideau
vert.
«Bonjour, mademoiselle Jeanne!
--Bonjour, monsieur Jean!»