XXV

Jacquot, un peu troublé, quitta ses parents. Il resta quelques minutes,

debout dans l’antichambre de la villa, en se mordant les ongles, puis,

brusquement, il sortit et s’arrêta encore pour regarder le jardin. Là,

devant, il y avait la mer qui fonçait avec le soir; tout près, à droite,

les plates-bandes s’étendaient, roses, d’un rose très sombre, et cela

sentait bon.

Pourquoi ses parents voulaient-ils?...

Non! non! pas maintenant! plus tard! Il y penserait plus tard.

Alors, tout à coup, Jacquot se mit à courir, très vite. Il courut à

perdre haleine, comme il faisait quand, vers la fin d’une partie, il

devait, à toute force, attraper un adversaire qui se rapprochait du but.

Il courait comme un fou. Le vent lui soufflait dans la figure.

«Ho! ho! je vais toucher le but! Ho! Lucienne! Henri! ho! ho!»

Il criait de toute sa voix, parce que c’était amusant, parce qu’il

fallait crier, crier fort, crier plus fort!

Clair dans son costume de toile bise, avec un foulard rouge autour du

cou, il dessinait une rapide et charmante image de la joie d’un enfant.

Et le crépuscule mauve, autour de lui, était si tendre! et la mer

violette chantait si doucement! et quelques oiseaux... ah! ces oiseaux!

et dans tout le jardin se répandait un parfum de fleurs, pénétrant,

suave, divers, mais où dominait encore la royale odeur des roses mûres.

«Ho! ho! prends garde. Lucienne! Ho! ho!»

* * * * *

Oui, ce soir-là, je l’ai vu! J’ai vu le petit Jacques Laurenty courir

dans le beau crépuscule, en poussant des cris de joie. Mais il ne savait

pas qu’il fuyait: il croyait courir vers quelque chose. Il ne savait pas

qu’il fuyait la douleur, car elle ne se donnait même pas la peine de le

poursuivre; elle était trop sûre de l’atteindre. Déjà, dans l’ombre,

tout auprès, elle lui tendait ses longues mains accueillantes.

* * * * *

«Ho! ho! je touche!»

Jacquot courait encore, il courut jusqu’à la pinède et là, le cœur

battant, les joues en feu, saisit un pin à bras le corps. Le but! le

but! il avait touché le but! à ce pin-là! puis, mollement, n’en pouvant

plus, il se laissa couler à terre.

L’ombre avançait sous les branches; ce serait bientôt la nuit.

L’horizon, rouge, au loin, devenait pourpre; les larges flaques de sang

qui tachaient le sol se fondaient dans la poussière et le brun des

brindilles. Dans un coin, ce petit tas de toile bise, tout haletant,

qu’était Jacquot, s’apaisa. Il y eut quelques minutes de calme parfait,

de silence plat, puis, une brise courut, légère et douce encore, mais

plus fraîche, et, comme si la nuit l’eût touché soudain, le bois entier

se mit à frémir.

Jacquot se dressa lentement sur un coude et regarda autour de lui.

Il se sentait inquiet. Il voulait rentrer à la villa, mais la pensée de

ses parents lui revint aussitôt et il ne sut plus que faire. A la

manière de certains problèmes d’arithmétique très difficiles et qui

absorbent toute l’attention, cette pensée de ses parents le gênait. Il

ne comprenait pas. Cela lui donnait mal à la tête d’y songer, cela le

rendait malheureux. Ce problème-là, il ne savait par où le prendre.

Mais... mais n’était-ce pas ce soir que M. Salvert devait dîner à la

villa? Il lui avait même promis d’arriver tôt! Causer avec M. Salvert,

voilà qui arrangerait tout! Jacquot avait juste le temps de s’habiller

et de se laver les mains. Il rentra en toute hâte par les allées

obscures du jardin.

L'enfant qui prit peur · 第 34 / 62 题