«Hélène, je descends en ville, je ne rentrerai que pour dîner.
--Avez-vous regardé le calendrier?
--Non, ma chère! Le 12?... Qu’offre-t-il de spécial?
--C’est l’anniversaire de la naissance de Jacquot.
--Ah! tiens! c’est vrai! Je lui achèterai quelque chose, en remontant,
ce soir.
--Moi, j’y ai déjà pensé hier.»
M. Laurenty était de bonne humeur; il se contenta de sourire et répondit
aimablement:
«Hélène! tu penses à tout!»
Ce fut pour Jacquot une belle journée. Sa mère lui donna de très
élégants mouchoirs, une douzaine, brodés dans le coin, d’un double
chiffre; M. Périer, trois livres, reliés en rouge, à tranches d’or, non
pas de Jules Verne, cette fois, mais qui promettaient, à n’en juger que
par leurs images, de passionnantes lectures. Enfin, M. Salvert arrivait
à la villa, vers deux heures, chargé d’un très encombrant paquet: un
aéroplane, un merveilleux aéroplane dont les ailes avaient, pour le
moins, cinquante centimètres, et qui volerait, oui, qui volerait comme
un oiseau. M. Salvert allait, tout de suite, expliquer le mécanisme à
Jacquot, tout de suite, car on ne travaillerait pas aujourd’hui, bien
entendu!
«Oh! sortons! monsieur Salvert! Dans le pré des Pêcheurs, au tournant de
la route, il y aura assez de place!»
On alla chercher Lucienne et, tout l’après-midi, devant les gamins du
quartier, rassemblés et pleins d’extase, on entendit des cris de joie.
A six heures, Jacquot, Lucienne et M. Salvert rentraient à la villa
Mireille, essoufflés, poussiéreux, mais ravis. Jacquot s’essuyait le
front avec un de ses nouveaux mouchoirs; Lucienne n’en pouvait plus; M.
Salvert semblait exténué.
«Vous êtes bien aimable, monsieur Salvert, de vous dépenser ainsi! lui
dit Mme Laurenty.
--Oh! vraiment, Madame, je crois m’être amusé autant que Jacquot.»
M. Laurenty n’arriva qu’à huit heures. En gagnant son étude, il avait
passé chez le libraire qui donne sur la place d’Armes.
«Je voudrais un livre pour enfants, Mademoiselle.
--Un livre pour enfants? Bibliothèque Rose? ou bien un album? nous en
avons reçu hier de très jolis. Il y a des récits de voyages, et ce beau
volume, voyez, Monsieur, à quarante francs, qui...
--Oh! non! Tenez, Mademoiselle, je prends celui-là. Combien vous
dois-je? Voilà, Mademoiselle. Faites-le envelopper, je vous prie. Oui,
je le laisse. Je passerai ce soir.»
Jacquot attendait son père avec impatience.
«Un livre! oh! Papa! quel bonheur!»
Il ouvrit le paquet, regarda le dos du volume, le feuilleta.
«Ah!... oui...
--Quoi? tu n’es pas content?
--Je suis très content, Papa, mais c’est un vieux livre; Parrain me
l’avait déjà donné il y a longtemps, longtemps! C’est pour les tout
petits garçons. Ça ne fait rien, Papa, j’en ferai cadeau à Henri.»
Il sourit gentiment, mais Mme Laurenty eut aussi un sourire en regardant
son mari,--un autre sourire.
«Ce sont des romans qu’il lui faut, maintenant, à ce gosse? dit M.
Laurenty, du Zola?»
Et il sortit, en battant la porte.