--Quant à toi, reprit-il, si l'on vient te chercher, tu as une
hallebarde pour te défendre.
M. de Nancrais entraîna Belle-Rose et passa dans l'appartement de M. de
Luxembourg. Au nom du colonel, le général se tourna brusquement vers la
porte.
--Avez-vous l'ordre? s'écria-t-il.
--Je l'ai, répondit M. de Nancrais en tirant une dépêche de son habit;
vous aurez bientôt, monsieur le duc, ajouta-t-il, vingt occasions de
signaler votre courage contre les ennemis du roi et du royaume; une
autre se présente maintenant de signaler votre générosité. Voici un
officier qui réclame votre protection.
--Le capitaine Belle-Rose! s'écria le duc.
Et spontanément il courut embrasser le jeune homme.
--Vous avez cherché mon appui, et mon appui ne vous faillira pas,
dit-il; aussi bien comme je suis la cause du mal, c'est à moi de le
réparer.
Belle-Rose voulut l'interrompre; M. de Luxembourg l'arrêta d'un geste.
--Certes, dit-il, j'ai fait ce que j'ai pu; mais puisque je n'ai point
réussi, je n'ai rien fait. L'incendie du couvent des dames bénédictines
de la rue du Cherche-Midi et l'enlèvement de Mme d'Albergotti ont fait
échouer mes démarches au moment où peut-être elles allaient aboutir. Le
roi y a vu un attentat contre la religion, et vous savez quelle est
son humeur sur ce chapitre-là. J'ai dû me taire, espérant qu'on
vous oublierait. Mais voici la guerre, Belle-Rose; l'épée peut tout
conquérir.
--J'essayerai, dit Belle-Rose avec un fier sourire.
--Et les occasions ne te manqueront pas, ami Jacques, reprit le duc,
que la vue de Belle-Rose faisait plus jeune de dix ans. On m'a conté
des choses de toi qui prouvent assez que ta main ne s'est pas engourdie
durant la paix. Fais ce que tu dois, et tu seras le plus fort. Tu
es parmi nous, restes-y; l'armée est une grande famille, et tous les
soldats sont frères. Viens à moi si l'on t'inquiète, et dussé-je y
laisser mon épée, tu resteras sauf dans mon camp.
M. de Luxembourg ouvrit les dépêches que M. de Nancrais lui avait
apportées; son oeil s'alluma tandis qu'il les parcourait et ses joues
s'enflammèrent.
--C'est la guerre! messieurs, s'écria-t-il d'une voix vibrante. Le roi
passe ses troupes en revue; quant à nous, nous passerons bientôt la
frontière.
Quand Belle-Rose et M. de Nancrais sortirent, ils trouvèrent des
groupes d'officiers qui les attendaient à la porte de la résidence. A la
nouvelle que la guerre était à la veille d'éclater, ce furent parmi ces
braves gentilshommes mille cris d'enthousiasme. La nouvelle se répandit
comme une étincelle électrique dans le camp, semant partout l'ivresse;
les soldats mettaient leurs chapeaux au bout des baïonnettes et
s'embrassaient. Quand vint le soir, des feux s'allumèrent sur toute la
ligne, et le camp présenta l'aspect d'une grande fourmilière de soldats
qu'agitait une ardeur fiévreuse. Ce qu'avait prévu M. de Luxembourg
arriva: les officiers qui avaient servi avec Belle-Rose dans le même
corps d'armée en 1668, l'accueillirent comme un frère d'armes et le
présentèrent à leurs nouveaux camarades. Au besoin, le capitaine eût
trouvé cinquante épées pour le défendre et des tentes sans nombre pour
le recevoir. Le régiment de La Ferté, dans lequel il avait fait ses
premières armes et gagné son premier grade, accourut autour de lui, et
parmi tous ces soldats et tous ces officiers auxquels il avait, par son
courage et sa droiture, inspiré une vive affection, il ne savait auquel
tendre la main. Quant à Pierre, il n'avait pas quitté M. de Nancrais,
qui l'avait attaché à sa personne. Il était devenu caporal, puis
sergent, et avait fort envie de devenir capitaine. Au bout d'une heure,
la Déroute revint, traînant avec lui une douzaine de sergents qu'il
avait recrutés parmi ses vieilles connaissances.
--Notre grâce est au bout de notre épée, lui dit Belle-Rose.
--Alors nous la tenons, dit la Déroute d'un air calme.
Cette nuit-là le sergent s'endormit sous un canon.