M. de Charny déchirait sa poitrine à coups d'ongles.

--La mésaventure vous rend taciturne, mon cher monsieur, reprit

Belle-Rose. Ce silence ne me donne point une haute idée de votre

philosophie. Il faut prendre le temps comme il vient. Vous avez bien

joué, et vous avez perdu; ce n'est point votre faute, et à votre place,

il me semble que je m'en laverais les mains; par exemple, la partie

était bien engagée. Voyez! si Cornélius et moi ne nous étions pas

pressés, nous étions enlevés tout net, peut-être même tués. Le plan

était joli. J'en ai trouvé les détails dans la poche de cet aimable

vaurien que vous appeliez tout à l'heure. N'est-ce pas Grain-d'Orge

que vous le nommez? Escalade, effraction, rapt, rien n'y manquait; on

aurait, au besoin, poussé jusqu'à l'assassinat. Il s'en est fallu de

vingt-quatre heures que le plan ne fût mis à exécution. Ma foi, je n'ai

pas voulu qu'une si belle invention fût perdue par le seul fait de

mon départ; j'ai fait remettre le tout à Mme de Châteaufort, qui en

appréciera l'exquise délicatesse. Il est seulement fâcheux que vous vous

soyez donné tant de mal pour rien. Mais vous êtes homme à prendre votre

revanche, mon bon monsieur.

M. de Charny n'avait rien perdu de sa colère, mais déjà il ne la

montrait plus; il écoutait Belle-Rose d'un air grave, comme s'il se fût

agi entre eux de choses sur lesquelles on lui demandait son avis. A ces

dernières paroles, il s'inclina avec un sourire amer.

--Je vois, reprit Belle-Rose, que vous m'approuvez; seulement, vous me

permettrez bien de vous donner un petit avertissement: faites en sorte

que nous ne nous rencontrions plus face à face; cette dernière rencontre

pourrait vous être fatale.

--Il est clair, dit M. de Charny, qu'elle doit l'être à l'un de nous.

Tant d'audace étonna Belle-Rose, qui se sentit une furieuse envie de

casser la tête au favori de M. de Louvois.

--Le relais! s'écria tout à coup Cornélius.

M. de Charny se pencha hors de la portière; on voyait à quelques

centaines de pas briller une lumière dans la nuit. Le mouvement de M. de

Charny n'échappa point à Belle-Rose.

--Monsieur, lui dit-il d'un ton de voix ferme et bref, je vous jure que

je vous tue comme un chien, non pas même au premier cri, mais au premier

geste.

--Et si par hasard Belle-Rose vous manquait, moi, je ne vous manquerais

pas, ajouta Cornélius.

M. de Charny ne se méprit pas à l'accent des deux cavaliers; il s'accula

dans un coin comme un sanglier et ne bougea plus. On arriva au relais,

qui avait été préparé d'avance à Franconville. Les chevaux écumants

furent dételés; la Déroute et Grippard sautèrent rapidement de selle,

et remplacèrent aux portières du carrosse Belle-Rose et Cornélius,

qui échangèrent aussi leurs chevaux. Il n'y avait sur la route que des

valets d'écurie presque endormis; la pluie tombait par rafales. M. de

Charny se résigna. On courut jusqu'à Saint-Denis, on relaya de nouveau,

et le carrosse continua sa route vers Paris. Au bout de cinq cents pas,

Belle-Rose salua M. de Charny de la main.

--Votre compagnie nous a servi d'escorte, lui dit-il; elle nous a

valu la liberté, je vous laisse la vie et nous sommes quittes. Tâchons

maintenant de ne plus nous rencontrer.

Pendant ce petit discours, la Déroute et Grippard avaient coupé les

traits et forcé, le pistolet au poing, les postillons à descendre de

cheval. Au moment où Belle-Rose lâchait les rênes, tous partirent à fond

de train. Au bout d'une minute, le bruit de leur course précipitée se

perdit dans les mille bruits de l'orage. Quand M. de Charny arriva à la

porte Saint-Denis, on n'avait rien vu. Les quatre cavaliers s'étaient

envolés comme des fantômes. A un quart de lieue de Paris, Belle-Rose

avait brusquement tourné sur la droite et regagné Saint-Denis par des

chemins de traverse, laissant M. de Charny courir devant eux. Au point

du jour, les quatre fugitifs arrivèrent à Chantilly, où ils demandèrent

M. de Pomereux. Le jeune gentilhomme déjeunait gaillardement, tout botté

et éperonné; il reçut Belle-Rose les bras ouverts.

--Parbleu! s'écria-t-il, je m'attendais à quelque tour de votre métier.

Je ne savais pas trop, à vrai dire, comment vous feriez, mais j'étais à

peu près sûr que vous arriveriez.

Quand on lui eut raconté comment on s'y était pris pour quitter

l'abbaye, M. de Pomereux rit de tout son coeur.

--C'est fâcheux seulement, ajouta-t-il, qu'il ne se soit pas défendu,

vous auriez eu un prétexte pour le tuer.

La mort de M. de Charny était décidément l'idée fixe de M. de Pomereux.

Chantilly était tout encombré de gentilshommes qui se joignaient, en

qualité de volontaires, à la maison de Condé. On ne voyait partout que

laquais et piqueurs, soldats et cadets de famille, qui s'agitaient en

attendant l'heure du départ.

--Vous êtes arrivés à propos, leur dit M. de Pomereux; l'ordre nous est

parvenu ce matin de nous mettre en route. Le roi et les princes nous

rejoindront à Compiègne. On vous prendra pour des volontaires, et vous

n'aurez plus rien à craindre.

Les plus pressés commencèrent de partir vers midi. Les équipages les

suivirent bientôt après, et le gros de la maison se mit en route vers

deux heures. Belle-Rose et Cornélius chevauchaient à côté de M. de

Pomereux, qui ne se sentait pas de joie. Il n'était pas moins heureux

de la déconfiture de M. de Charny que du plaisir de voir les deux jeunes

gens dans sa compagnie. La Déroute et Grippard, fermes sur leurs arçons,

jacassaient comme deux pies. La route qu'ils suivaient était toute

chargée de troupes, de fourgons, de bagages, de carrosses, de cavaliers.

On rencontrait des escadrons rangés en longues files, des bataillons

déroulés comme des rubans, des trains d'artillerie retentissants et

sonores. A la vue des canons, la Déroute devint rouge de plaisir.

Il poussa son cheval vers l'une des pièces, un beau canon de bronze

fleurdelisé, et caressa de la main sa culasse luisante et rebondie.

--Si j'étais roi de France, dit-il, j'en aurais toujours une douzaine

près de moi, tout chargés, et de temps à autre je les ferais jouer pour

avoir de la musique.

Les paysans accouraient sur la route pour voir défiler les régiments

et les compagnies de gentilshommes qui s'en allaient en guerre, beaux,

souriants et parés comme on va au bal. Quand on traversait des villages,

toute la population se rangeait sur le passage des soldats, les femmes

étaient penchées à leurs fenêtres, les jeunes filles souriaient, les

enfants marchaient en tête, imitant le bruit des tambours, et les

hommes, excités par les fanfares, avaient envie de jeter la bêche pour

prendre le mousquet. C'était bien autre chose encore dans les villes.

Les habitants s'emparaient des soldats, et le lendemain on voyait à la

cocarde du chapeau et à la garde de l'épée des bouquets de fleurs et

des noeuds de rubans qui rappelaient aux gentilshommes leurs éphémères

amours d'une nuit. Dans tout ce beau pays de France, si bien organisé

pour la guerre, cet appareil militaire éveillait l'enthousiasme, et l'on

marchait aux frontières au milieu des cris joyeux, des chansons et des

fêtes. Aucun accident ne vint attrister la route. Il y avait tant

de troupes, tant de volontaires, tant d'équipages, tant de cadets de

famille, que personne ne prenait garde à Belle-Rose et à Cornélius.

Ils passaient, eux aussi, pour des soldats de fortune. La maison du roi

était à Compiègne, où Louis XIV l'avait rejointe. L'éclair allait fendre

la nue. La France entière était dans l'attente de l'un de ces grands

événements qui font trembler les royaumes sur leurs bases. Quand M.

de Pomereux et Belle-Rose arrivèrent aux frontières, la Flandre était

hérissée de baïonnettes. L'armée se concentrait à Charleroi. Lorsqu'on

fut près d'Arras, Belle-Rose s'informa auprès d'un vaguemestre du

quartier de M. de Luxembourg. Le duc avait son logement du côté de

Marchienne-le-Pont. Belle-Rose prévint Cornélius et la Déroute, et

partit dans la nuit, après avoir fait ses adieux à M. de Pomereux.

--Bonne chance! lui dit le comte; s'il vous arrivait malheur, songez à

moi.

--Bah! dit la Déroute, nous avons le régiment de La Ferté pour nous; les

gens de M. de Charny n'iront pas se frotter contre l'artillerie.

Le long de la route qu'ils suivirent d'Arras à Marchienne, les campagnes

fleuries étaient éclairées par mille feux. On entendait dans le silence

de la nuit le chant des soldats qui buvaient dans les bivouacs. Des

courriers passaient au galop, portant des ordres aux divers corps, et

l'on voyait au milieu des ténèbres des régiments silencieux s'avancer

dans les plaines comme de gigantesques boas. M. de Luxembourg avait le

commandement du corps d'armée qui touchait à la frontière. L'ordre et

l'activité régnaient partout. L'illustre capitaine qui devait un jour

succéder au prince de Condé et au vicomte de Turenne, et soutenir

l'honneur du drapeau français, avait établi parmi les troupes une

discipline exacte et rigide. Insouciant, irrégulier, voluptueux dans sa

vie privée, il apportait aux choses de la guerre une promptitude, une

fermeté, une action, qui imposaient le respect et l'obéissance. Son

coup d'oeil avait cette netteté et cette certitude qui font les grands

généraux; sa bravoure égalait celle du prince de Condé, auprès de qui il

avait, sous le nom de M. de Bouteville, fait ses premières armes. S'il

n'avait pas encore accompli ces grandes choses et gagné ces furieuses

batailles qui devaient porter si haut sa réputation, on avait vu, dès

les premières campagnes, le germe de ses brillantes qualités. Il avait

tout ensemble l'estime des chefs et la confiance du soldat. A mesure

qu'il avançait dans la direction de Marchienne, la vue des lieux

rappelait à Belle-Rose l'un des épisodes les plus terribles de sa vie,

si souvent agitée. Il vit du haut d'un monticule le petit pavillon où

Geneviève lui avait fait de si tristes adieux; et, sur un pli du rivage

que baignait la Sambre, l'endroit lugubre où M. de Villebrais avait

poussé vers le ciel ses trois cris d'agonie. Le vieux saule était

toujours là, trempant sa tête échevelée dans l'eau. Quand Belle-Rose

atteignit Marchienne-le-Pont, il trouva la résidence de M. de Luxembourg

entourée d'officiers et d'aides de camp. Le jour venait de naître, et

ses premiers rayons avaient réveillé la grande ruche où bourdonnaient

vingt mille soldats. Des chevaux tout sellés piaffaient autour des

piquets. M. de Luxembourg expédiait des dépêches. Il fallait avoir un

ordre pour arriver jusqu'à lui. Belle-Rose mit pied à terre; la Déroute

n'avait pas assez de tous ses yeux pour regarder les parcs d'artillerie,

les tentes, les faisceaux d'armes; mille exclamations folles partaient

de ses lèvres. Il venait de reconnaître trois ou quatre sous-officiers

qui avaient servi dans le régiment de La Ferté, et trépignait

d'impatience. Au moment où, n'y tenant plus, il allait frapper sur

l'épaule de l'un d'eux, un officier, suivi d'une ordonnance, arriva au

galop au milieu des groupes qui entouraient la demeure du général. Son

visage était joyeux et animé.

--Mon frère! s'écria Belle-Rose.

--Le colonel! s'écria la Déroute, qui était resté immobile, la main

levée et le pied en avant.

A ce double cri, M. de Nancrais, car c'était lui, se retourna, et du

même coup d'oeil il reconnut le sergent et le capitaine.

--Belle-Rose! s'écria-t-il à son tour.

Et sautant de cheval, il se jeta dans les bras de Belle-Rose, qui, de

ceux du colonel, passa dans ceux de Pierre.

--Enfin! dit M. de Nancrais, ils ont donc ouvert les griffes!

--C'est-à-dire que j'en suis sorti.

--Eh bien, morbleu! tu n'y rentreras pas. L'armée est un lieu d'asile.

--C'est un paradis! murmura la Déroute.

Belle-Rose · 第 140 / 151 题