--Je vois, monsieur, que vous êtes convaincu comme moi de l'inefficacité
de ce moyen; cherchons-en donc un autre. Il m'est venu tout à l'heure
une idée, et la voici.
Tous les regards se tournèrent vers M. de Pomereux, qui parlait comme
s'il avait été au coin de son feu après souper.
--La querelle est entre Belle-Rose et M. de Charny, reprit-il, chacun
d'eux a son épée: qu'ils la tirent et qu'ils se battent. Voilà des
flambeaux pour éclairer ce tournoi; la Déroute et moi servirons de
témoins.
--Et quel sera le résultat de ce duel à huis clos? demanda M. de Charny,
tandis que Belle-Rose tirait déjà son épée du fourreau.
--Parbleu! vous me faites là une plaisante question, mon bon monsieur
de Charny. Si Belle-Rose vous tue, il est clair que vous ne l'empêcherez
plus d'aller où bon lui semblera; si, au contraire, vous le tuez, il lui
importera médiocrement que vous le conduisiez après à la Bastille.
--Fort bien, monsieur le comte; mais si, par hasard, je refusais de me
battre?
--Oh! alors, ce serait plus simple encore! je vous considérerais tout
bonnement comme un aventurier qui, après avoir aposté dans la rue, pour
je ne sais quel mauvais coup, un tas de bandits, s'est introduit,
sous un misérable prétexte, dans mon domicile, afin de s'y livrer à un
abominable espionnage; en conséquence, je vous ferais saisir par l'un
de mes gens, et vous seriez bien vite garrotté. Tenez, voilà justement
notre ami la Déroute qui nous prêterait volontiers ses deux bras pour
cet office; n'est-ce pas, l'ami?
--Tout de suite, dit le sergent.
M. de Charny comprit, à l'air du comte, qu'il ne plaisantait pas. Il
prit donc son parti sur-le-champ, en homme qui a du courage et qui sait
jouer sa vie quand il le faut. Il tira son épée lentement et se mit en
garde.
--Je suis prêt, dit-il.
--Allez donc, messieurs, dit le comte.
Les deux épées se croisèrent aussitôt. M. de Pomereux, qui avait vu
Belle-Rose à l'épreuve, n'avait aucune crainte sur le résultat de ce
duel; mais à la manière dont M. de Charny se battait, il comprit que
l'adversaire était digne du capitaine, et il eut un instant quelque
regret d'avoir engagé le combat. Aux premiers chocs, Belle-Rose devina
la force de M. de Charny; il mesura ses coups, feignit de rompre, et au
moment où son antagoniste fondait sur lui, il revint à la parade avec
une telle violence que le fer vola des mains de M. de Charny. M. de
Pomereux fut complètement rassuré. La Déroute ramassa l'épée et la
rendit à M. de Charny, qui retomba en garde sur-le-champ, et le duel
recommença. Cette fois, Belle-Rose, maître du jeu de son adversaire,
attaqua à son tour; au moment où M. de Charny essayait une riposte,
il lia son épée et la fit sauter au plafond. M. de Charny devint blanc
comme un cadavre. Il bondit sur son arme, l'assura dans sa main, et
revint à la charge avec une incroyable fureur. Belle-Rose para tous ses
coups, deux ou trois à peine déchirèrent sa casaque sans toucher; le
capitaine excitait la riposte et semblait attendre une occasion qui
ne venait pas; enfin, M. de Charny ayant tendu l'épée dans une feinte,
Belle-Rose s'en empara si résolument qu'elle tomba à dix pas d'eux. A ce
troisième désarmement, M. de Charny frémit de la tête aux pieds.
--Mais frappez donc! s'écria-t-il, ivre de colère.
--On ne tue pas un espion, répondit Belle-Rose.
Et prenant l'épée de M. de Charny, il la brisa sur son genou. Les yeux
de M. de Charny s'injectèrent de sang, et il tomba sur un fauteuil.
--Ma foi, monsieur, vous êtes vaincu, lui dit M. de Pomereux.
Permettez-moi d'agir comme si vous étiez mort.
Le comte agita une sonnette et un laquais se présenta.
--Labranche, lui dit-il, cours à l'écurie, et dis aux palefreniers
d'apprêter la voiture et d'atteler les chevaux: nous partons pour
Chantilly.
Ce dernier mot réveilla M. de Charny comme d'un songe.
--Vous partez pour Chantilly? s'écria-t-il en se dressant.
--Ma foi, oui, si vous le trouvez bon.
--Seul, alors, j'imagine?
--Vous oubliez, mon cher monsieur de Charny, que vous êtes mort et que
vous n'êtes point en état de m'adresser des questions; cependant je
veux bien vous traiter en vivant et vous répondre, sans que cela tire
à conséquence. Vous êtes curieux de savoir si je me rends seul à
Chantilly?
--Oui, reprit le favori du ministre en frappant du pied.
--Mon Dieu! que vous êtes donc vif pour un homme tué. A vrai dire, je
n'aime pas à voyager seul, j'ai du goût pour la compagnie, et, si vous
le permettez, j'emmènerai avec moi Belle-Rose et mon ami la Déroute.
--C'en est trop, et je ne le souffrirai pas.
M. de Charny s'élança vers la fenêtre, mais M. de Pomereux l'arrêta au
passage.
--Écoutez, monsieur, lui dit-il d'une voix ferme, je suis ici le maître,
étant chez moi. Vous êtes venu sans ordre et sans titre pour je ne sais
quelle mission que vous n'avez pas le droit d'exercer. Vos bandits ont
fait feu sur ma maison, la maison d'un gentilhomme. J'aurais pu vous
faire bâtonner par mes gens et jeter dans la rue, je ne l'ai pas fait.
Vous vous êtes battu, vous avez été vaincu, pour moi vous êtes mort;
souvenez-vous de nos conditions. Si maintenant vous dites un mot,
si vous criez, si vous appelez, foi de gentilhomme, je vous brûle la
cervelle.
M. de Pomereux prit un pistolet et l'arma. Il était un peu pâle et ne
riait plus. Il y eut un instant de silence terrible. M. de Charny ne
craignait pas la mort, mais si la mort le frappait, l'espoir de la
vengeance lui échappait. Il regarda M. de Pomereux l'espace d'une
seconde. Le visage du comte exprimait une résolution froide, et il
n'était pas douteux qu'il n'exécutât sa menace au premier cri. M. de
Charny se tut et s'assit.
--La voiture de M. le comte est attelée! cria Labranche en ouvrant la
porte.
La Déroute disparut un instant sur un signe de Belle-Rose et revint
tenant dans ses bras le petit Gaston qui dormait paisiblement.
--Suivez-moi, mes amis, et vous, monsieur, passez, ajouta-t-il en
s'adressant à M. de Charny.
On descendit le grand escalier. Quand on fut en bas, M. de Pomereux se
tourna vers deux de ses gens.
--Vous voyez bien monsieur, leur dit-il en désignant M. de Charny, je
vous le confie et vous m'en répondez. Dans une heure, vous lui ouvrirez
les portes de l'hôtel.
Les laquais s'inclinèrent et l'on passa. Le carrosse aux armes du prince
de Condé était attelé de quatre chevaux, les postillons étaient en
selle; les piqueurs, armés de torches enflammées, attendaient le signal
du départ pour courir en avant; des laquais, armés de mousquetons et
d'épées, se tenaient aux portières à cheval. M. de Pomereux fit monter
Belle-Rose, la Déroute et l'enfant; lui-même s'assit près d'eux.
--Allez! dit-il.
La grande porte de l'hôtel roula sur ses gonds, les piqueurs
s'élancèrent au galop, secouant leurs torches, le carrosse les suivit,
et toute l'escorte s'ébranla au milieu des éclairs et du bruit. La
maréchaussée attendait dans la rue. A la vue du carrosse où l'écusson
aux trois fleurs de lis d'or étincelait et de cet appareil magnifique,
elle hésita. Elle était sans chef et privée d'ordre. Celui qui
commandait la bande obéit au proverbe et s'abstint.
--Place au carrosse de monseigneur le prince de Condé! crièrent les
piqueurs dont les chevaux hennissaient et piaffaient.
Les archers éblouis s'écartèrent, et le cortège passa comme la foudre,
illuminant les ténèbres de Paris.
--C'est égal, mon cher, dit M. de Pomereux à Belle-Rose quand ils eurent
tourné le coin de la rue du Roi-de-Sicile, je crois que vous auriez
mieux fait de tuer M. de Charny.