M. de Pomereux montra du geste un fauteuil près de la cheminée.

--Il est un peu bien tard pour faire une visite, monsieur, dit-il à M.

de Charny avec courtoisie; mais vos visites sont si rares que je n'ai

point à m'inquiéter de l'heure que vous choisissez.

--Ce n'est point une visite, monsieur le comte, c'est une affaire qui

m'amène, répondit M. de Charny.

--Peu importe le motif, votre présence me suffit et vous êtes le

bienvenu.

--J'imagine, monsieur, que vous connaissez la raison grave qui m'a

conduit à votre hôtel à une heure aussi avancée de la nuit?

--Mon Dieu! mon cher monsieur de Charny, vous avez une politique si

profonde, et j'ai l'esprit si mal fait à l'endroit de cette politique,

que peut-être auriez-vous plus tôt fait de m'expliquer vos raisons. Je

pourrais bien chercher trois heures et ne rien trouver après, si vous

m'abandonniez à mes seules méditations.

M. de Charny comprit bien que M. de Pomereux raillait, mais il se

contint.

--Alors, monsieur, reprit-il, je serai bref.

--Je suis tout oreilles, monsieur.

--Un homme s'est réfugié chez vous cette nuit?

--Permettez; il serait plus exact de dire qu'un de mes amis m'a rendu

visite; vous le savez, les visites se font à toute heure.

--Cet homme est en rébellion contre les lois du royaume.

--Mon Dieu! les lois sont quelquefois si complaisantes!

--Il s'est révolté contre l'autorité du ministre qui représente le roi.

--Ce qui me plaît en vous, monsieur de Charny, c'est qu'on ne peut vous

accuser de flatter la royauté. C'est bien beau dans un temps où il y a

si peu de gens sincères.

--Tout à l'heure encore, continua M. de Charny, qui était résolu à ne

pas s'arrêter aux épigrammes du comte, cet homme a tué ici près un des

soldats de Sa Majesté.

--Pardon, mon bon monsieur de Charny, êtes-vous bien sûr que ce fût un

soldat? Les soldats ont-ils coutume de rôder la nuit sur les talons

des gens comme des coupeurs de bourse? S'il y avait quelque ordonnance

nouvelle à ce sujet, je serais vraiment curieux de la connaître.

--Après cet assassinat...

--Un duel, monsieur.

--Après cet assassinat, reprit froidement M. de Charny, le meurtrier

s'est jeté dans votre hôtel, où vous l'avez accueilli.

--Ma foi, mon cher monsieur, j'avoue que je n'ai point pour habitude de

mettre à la porte ceux qui viennent me voir.

--Cet homme est ici.

--Je crois même qu'il a fantaisie d'y passer la nuit.

--Maintenant, monsieur le comte, je viens pour arrêter ce criminel

d'État, et vous allez me le livrer sur-le-champ.

En achevant ces mots, M. de Charny s'était levé; M. de Pomereux resta

sur son fauteuil.

--Permettez, monsieur, dit-il de l'air d'un homme profondément étonné,

il y a dans tout ceci une grave erreur, et je tiens à m'en expliquer.

Avez-vous le loisir de me donner encore trois minutes?

M. de Charny regarda le comte, ne devinant pas où il voulait en venir,

mais soupçonnant un piège sous ces paroles:

--Parlez, monsieur, dit-il.

--Oh! je serai bref comme vous, veuillez seulement vous rasseoir; je

suis très fatigué, et si vous restiez debout vous m'obligeriez à me

lever, ce qui me contrarierait fort.

Belle-Rose · 第 130 / 151 题