Quand le ministre entendit la voiture aux armes du prince rouler sur
le pavé de la cour, il saisit, dans un accès de rage folle, un vase de
porcelaine de Sèvres qui était sur la cheminée, et le broya contre le
mur.
Depuis le mariage de Belle-Rose et de Suzanne, les doux ombrages de
l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery avaient vu les plus beaux jours
que les deux amants eussent encore vécu. C'était sans cesse de longues
promenades dans les bois, de silencieuses rêveries au bord des eaux
murmurantes, de charmants entretiens le soir dans les prés. On ne
pouvait rencontrer l'un d'eux qu'on ne fût aussitôt sûr d'apercevoir
l'autre. Ils avaient toujours à se dire mille choses qu'ils s'étaient
dites mille fois. Le matin les trouvait ensemble assistant, les mains
unies, au réveil du jour; le soir les retrouvait encore errant côte à
côte le long des mêmes ruisseaux. Les semaines s'écoulaient comme des
heures. Quant à Claudine et à Cornélius, ils se demandaient si les
heures avaient des ailes. Le bonheur de Suzanne était grave: elle avait
beaucoup souffert; le bonheur de Claudine était gai: elle avait toujours
espéré. La joie de l'une lui mettait des larmes dans les yeux; la joie
de l'autre lui mettait le rire aux lèvres: c'étaient deux caractères
différents et deux âmes jumelles. Rien ne pouvait distraire Cornélius
et Claudine de leur tendresse; mais il arrivait parfois que les mains de
Suzanne et de Belle-Rose se séparaient, que leurs têtes, inclinées l'une
vers l'autre, se fuyaient, que le mot d'amour bégayé par leurs lèvres
s'éteignait tout à coup. C'était lorsque dans l'ombre des allées
ils voyaient passer la grave et silencieuse Geneviève, blanche comme
l'ivoire, avec ses yeux tout pleins de flammes. Elle était bonne et
souriante pour eux et venait souvent s'asseoir à leur côté durant de
longues heures; mais chaque fois qu'elle partait, il semblait à Suzanne
qu'elle était plus pâle et plus triste. Suzanne eût tout donné, hormis
Belle-Rose, pour lui rendre le repos. Sa délicatesse allait jusqu'à
éviter toute parole ou toute action qui aurait pu réveiller la douleur
toujours vivante dans ce coeur blessé; elle s'en faisait une étude,
et Geneviève, qui la devinait, l'embrassait au front en la nommant sa
fille. Cette tristesse était dans la vie de Suzanne et de Belle-Rose
comme une épine dans un bouquet fleuri; mais ils s'efforçaient d'en
adoucir l'amertume, et parfois ils amenaient un sourire sur le visage de
la pauvre désolée. Un jour, Suzanne se suspendit en rougissant au cou
de Belle-Rose et lui dit tout bas à l'oreille quelques mots qui firent
tressaillir le soldat. Belle-Rose la prit dans ses bras et bénit Dieu,
les lèvres collées au front de sa femme. Ce jour-là, Mme de Châteaufort
vit les jeunes époux, et surprit le doux secret qui mettait un lien
nouveau autour de leur vie. A l'aspect du bonheur qui rayonnait sur leur
visage, elle frémit de la tête aux pieds.
--Que Dieu vous bénisse dans votre maternité! dit-elle à Suzanne, les
mains levées sur son front, et elle s'éloigna le coeur gros de larmes.
Quand Belle-Rose la vit si morne et si désolée, une voix intérieure lui
reprocha son inaction. Un instant le bonheur lui avait fait oublier
le devoir. Il comprit ce qui lui restait à faire, et il se résolut de
l'accomplir sur-le-champ. Dès le soir même, il chercha la Déroute, qui
s'amusait à faire des citadelles de gazon avec son ami Grippard et à
les prendre d'après toutes les règles de la stratégie militaire. Il le
trouva dans un coin du couvent qui venait d'ouvrir la tranchée devant un
bastion.
--Hé! la Déroute! l'évêque de Mantes arrive demain matin, nous nous
arrangerons pour partir demain soir, lui dit-il.
La Déroute culbuta le bastion d'un coup de pied et jeta son chapeau en
l'air, en criant: Vive le roi!