La douleur chez un homme aussi frivole en apparence que l'était M.
de Pomereux avait quelque chose d'étrange et de sincère qui toucha
profondément les spectateurs. On se tut autour de lui. Suzanne ouvrit la
petite boîte et en tira la lettre et les cheveux qu'elle remit au comte.
--Tenez, dit-elle, voilà tout ce qui reste de Gabrielle.
M. de Pomereux prit la lettre et la pressa de ses lèvres à l'endroit où
l'on voyait l'écriture de la pauvre morte. Quant à lire ce qu'elle
avait écrit, il ne le pouvait pas, tant il pleurait. Au bout de quelques
minutes, il se redressa, prenant une des mains de Suzanne et tendant
l'autre à Belle-Rose:
--J'ai coutume de railler et je pleure comme un enfant, leur dit-il;
mais devant vous il me semble que je puis le faire.
--Ces larmes font que nous vous en estimons davantage, lui dit Suzanne.
Il n'y a que les bons coeurs qui souffrent.
M. de Pomereux se fit raconter les détails que Suzanne avait recueillis
de la bouche de Gabrielle. La mort de cette pauvre fille le navrait.
--Elle était si jeune et si bonne! Que faisais-je, grand Dieu! tandis
qu'elle mourait? disait-il.
Et c'était alors de nouveaux sanglots.
--Elle pleurait, elle m'aimait, elle expirait, reprenait-il, et moi je
vous tenais, à vous, madame, je ne sais quels sots discours! Misérable
que j'étais! Comment se fait-il que je n'aie point deviné sa présence
aux dames bénédictines? je l'en aurais arrachée!
--Elle ne l'eût point voulu, dit Suzanne.
--C'est une terrible histoire!... Étais-je digne de ce coeur pur comme
le diamant? J'ai vécu d'une étrange sorte, et cependant je l'ai toujours
aimée. Elle occupait une place secrète au fond de mon coeur où ma pensée
n'osait descendre; elle y vivait comme une idole qu'on adore et qu'on
n'approche pas. J'ai suivi bien des sentiers fangeux, emporté loin
d'elle par je ne sais quelle fougue indomptée, quels désirs insatiables;
mais dans cette existence où mon coeur laissait un peu de sa force
à toutes les aventures du chemin, elle est la seule chose que j'ai
entourée d'amour et de respect. C'était la goutte de rosée sur le roc
aride, la fleur embaumée entre les ronces. Pauvre Gabrielle! Je me
souviens encore de l'heure où elle s'est enfuie, rougissante et confuse,
me laissant un aveu dans son regard limpide! Trois ans après, elle était
morte! Et moi, je donnais tous mes jours au hasard; j'avais tant vu de
mensonges que je m'étais fait de la vérité un rêve qu'il faut aimer sans
y croire. Quand je la rencontrai, j'étais un cadet de famille, n'ayant
pour toute fortune que la cape et l'épée. Le chevalier d'Arraines
n'était point un parti convenable pour la fille du marquis de Mesle; je
l'aimais, et je le lui dis sans savoir pourquoi... Plus tard, mon frère
mourut; héritier du titre et du nom, je pouvais presque prétendre à sa
main; mais j'étais sans nouvelles, et ce fut alors que mon père m'envoya
à Malzonvilliers. Depuis cette visite, mes jours ont coulé comme de
l'eau; il ne m'en est rien resté, qu'un peu d'écume à la surface. Pauvre
Gabrielle!
Le comte de Pomereux colla sa bouche aux cheveux de son amante.
--Tout ce que j'ai de bon vient d'elle, reprit-il. Que son souvenir me
protège!
Il fit quelques pas après ces mots et revint près de Suzanne.
--Vous avez assisté à son agonie et consolé sa souffrance, lui dit-il
les deux mains sur les siennes. Dans la joie et dans le malheur, quoi
qu'il advienne, par le nom sacré de Gabrielle, je suis à vous et aux
vôtres. Et vous, messieurs, qui êtes à présent son mari et son frère,
ajouta-t-il en se tournant du côté de Belle-Rose et de Cornélius,
faites-moi l'honneur d'accepter mon amitié.
Cette scène, où M. de Pomereux s'était montré sous un aspect tout
nouveau, fit une impression profonde sur les jeunes gens; ils se
séparèrent du comte, le coeur ému.
--C'est un jour heureux, dit Suzanne, nous avons retrouvé une amie et
gagné un ami.
A quelques centaines de pas de l'abbaye, M. de Pomereux fit rencontre
d'un estafier qui se promenait le nez au vent le long du chemin. Ce
drôle, à mine effrontée, l'examina fort attentivement tandis qu'il
passait. Le comte, qui n'aimait pas les curieux, poussa vers lui; mais
l'estafier se jeta dans un taillis, où il fut bientôt à l'abri de toute
poursuite.
--Voilà qui me prouve que je ne m'étais point trompé, se dit M. de
Pomereux. Je serais fort surpris, vraiment, si cet homme n'était pas aux
gages de M. de Charny.
A Écouen, M. de Pomereux remonta dans le carrosse qui l'avait amené
de Chantilly, et se dirigea vers Paris, en donnant ordre au cocher
de toucher chez M. de Louvois. Il se doutait bien de l'accueil qui
l'attendait chez le ministre; mais le jeune comte était un de ces
esprits aventureux qui se plaisent aux situations violentes et trouvent
un grand charme dans les luttes où la vie est en péril. Aussitôt
qu'il eut connaissance de l'arrivée de M. de Pomereux, M. de Louvois
s'empressa de le faire entrer. Le comte ne vit pas tout d'abord le
visage du ministre, qui buvait à même dans un grand pot plein d'eau.
--Diable! murmura-t-il, il faut qu'il soit fort en colère pour être si
fort altéré.
--Ah! ah! mon beau cousin, vous voilà donc de retour? fit le ministre,
en jetant, après avoir bu, un regard vif et prompt sur le comte de
Pomereux.
--Allons! je ne m'étais pas trompé, pensa le comte, qui soutint sans en
paraître ému le coup d'oeil menaçant du maître, et reprit tout haut:
--Ma foi, oui, monseigneur; j'éprouvais une si violente contrariété de
ne vous avoir point vu depuis ces derniers jours, que ma première visite
à Paris a été pour vous.
--C'est un grand empressement dont je vous remercie, mon cher comte.
--Laissez donc! on n'a pas toute une famille de cousins comme vous, et
quand par hasard on en possède un, on se doit tout à lui.
--J'ai toujours compté sur votre dévouement; il paraît même que ce
dévouement a dépassé mon attente.
--Vous me flattez.
--Non vraiment; on assure qu'aux environs d'Ennery, vous vous êtes
comporté en chevalier du temps de la chevalerie. Vous avez éclipsé
la gloire d'Amadis, et l'illustre Galaor lui-même n'est qu'un pleutre
auprès de vous.
--Ah! monseigneur! vous ajoutez trop de foi au récit de M. de Charny.
--Il est vrai; c'est de lui que je sais vos exploits.
--C'est un excellent ami que ce bon M. de Charny! J'étais bien sûr qu'il
agirait comme il l'a fait.
--Oh! il ne m'a rien caché! que n'étais-je là pour applaudir à vos
prouesses!
--Votre approbation eût été ma plus douce récompense, monseigneur.
Le jeu plaisait à M. de Louvois, qui s'amusait avec M. de Pomereux
comme un chat fait d'une souris; seulement la souris avait un aplomb qui
l'étonnait un peu.
--Mon admiration a commencé, continua le ministre, au furieux combat
que vous avez soutenu contre l'indomptable Belle-Rose et le terrible
Irlandais. J'ai déploré la fatalité qui a fait que votre épée s'est
rompue au moment où la victoire allait se déclarer pour vous.
--La guerre a ses fortunes! murmura M. de Pomereux avec un geste tout
plein de philosophie.
--Trois secondes après, j'ai été touché jusqu'aux larmes au récit qu'on
m'a fait...
--M. de Charny, toujours.
--Toujours... au récit qu'on m'a fait, dis-je, de votre constance à
tenir la parole jurée. C'est beau, c'est grand, c'est antique! Régulus
ne se fût pas mieux conduit, et j'imagine que l'ombre d'Aristide doit
vous jalouser. C'est un trait sublime, mon cousin.
--Vous me comblez, monseigneur, répliqua le comte d'un petit air
modeste.
--Point, je vous rends justice. Et plus tard, votre promptitude à
provoquer le capitaine Bréguiboul, qui avait égratigné votre botte et
votre honneur du même coup, votre vaillance à mettre l'épée à la main et
votre habileté à le tuer raide, ont excité mon enthousiasme.
--Mon Dieu! monseigneur, je me suis souvenu de notre parenté.
--C'est ce que j'ai pensé. Par exemple, j'ai béni la Providence qui n'a
pas voulu que votre épée se rompît cette fois.
--C'est que la fortune me devait une revanche.
--Eh bien! croiriez-vous, mon charmant cousin, que cette conduite
héroïque n'a pas produit sur d'autres l'effet qu'elle a produit sur moi?
--En vérité?
--Il y a des esprits mal faits qui ont voulu voir dans ces merveilleuses
aventures un parti pris de contrecarrer l'autorité du roi.
--Voyez-vous ça!
--Et ils sont allés jusqu'à dire que vous n'étiez plus digne de la
faveur de Sa Majesté et que je devrais vous retirer ma protection.
--Là-dessus je suis tranquille.
--Que vous me connaissez bien! s'écria M. de Louvois en trempant ses
lèvres dans le pot plein d'eau; j'ai rembarré ces personnes-là d'une
furieuse façon; mais l'une d'elles, qui est fort des amis de M. Colbert,
m'a fait observer que ce n'était point dans de telles circonstances
qu'il convenait de vous charger d'une mission fort délicate que je vous
avais réservée.
--Et par égard pour les circonstances, vous avez confié la mission à un
autre.
--Fallait-il me laisser accuser d'une odieuse partialité?
--Non pas.
--Une autre personne a fait remarquer que le roi ne serait point charmé
de voir à la tête de ses régiments un officier dont le concours avait
compromis le succès d'une entreprise où il importait de réussir. Le roi
est un peu comme M. de Mazarin: il aime les gens heureux.
--Si bien que j'ai perdu le régiment après avoir perdu la mission?
--Hélas! oui; j'étais fort affligé de la tournure que prenait
l'entretien lorsqu'un dernier coup est venu m'écraser.
--Ah! il y a un dernier coup?
--Un horrible coup! Après vous avoir dépouillé, ces gens-là ont prétendu
qu'il était urgent de vous arrêter. Ce sont des personnes méticuleuses
qui ne croient pas aux épées cassées et aux engagements d'honneur.
--L'incrédulité est un vice parisien, monseigneur.
--Vous comprenez que j'ai dit leur fait à tous ces gens-là;
malheureusement on est revenu à la charge, et afin qu'on ne s'imaginât
point que ma parenté me rendait injuste...
--Vous avez cédé?
--Tout juste, mon cousin.
--Et voilà que je vais être arrêté!
--C'est à la Bastille qu'on vous enverra, et je vous y donnerai tout
loisir de méditer votre défense pour confondre les calomniateurs.
--C'est un projet qui me séduit; il est seulement fâcheux que je ne
puisse pas l'exécuter, répondit M. de Pomereux d'un air tout affligé.
--Et pourquoi donc, s'il vous plaît?
--Parce que je n'irai pas à la Bastille.
--Vous n'irez pas à la Bastille! s'écria le ministre en se levant.
--Mon Dieu, non!
--Voilà qui est plaisant!
--Point, c'est fort sérieux.
--Et si je vous l'ordonne?
--Alors je suis sûr que monseigneur le prince de Condé me le défendra.
--Le prince de Condé! répéta M. de Louvois tout abasourdi.
--Lui-même!
--Et qu'a-t-il à voir dans cette affaire?
--Parbleu! ne suis-je pas un officier de sa maison?
--Vous!
--Sans doute?... Mais, au fait, vous ne savez pas la moitié de ce qui
s'est passé! Au récit de M. de Charny il manque un dénoûment... C'est
toute une histoire, monseigneur!
Le sang-froid de M. de Pomereux étourdissait M. de Louvois; il avala un
grand verre d'eau et faillit briser le gobelet en le remettant sur la
table.
--Voulez-vous que je vous la conte? reprit le jeune gentilhomme.
--Contez, mais dépêchez-vous, répondit M. de Louvois qui frappait le
parquet à coup de talon.
--Oh! ce ne sera pas long! Figurez-vous donc qu'après avoir quitté M.
de Charny à Pontoise, je suis allé trouver à Chantilly monseigneur le
prince de Condé, qui a toujours été plein de bonté pour ma famille; nous
en avons mille preuves que je pourrais citer.
--Passons là-dessus.
--Soit, ce récit blesserait ma modestie. Je lui ai exprimé le désir que
j'avais d'entrer dans sa maison; il y avait tout juste une charge de
capitaine des chasses vacantes; il me l'a offerte, je l'ai acceptée, et
je suis entré en fonctions hier matin.
M. de Louvois se promenait par la chambre, l'oeil en feu et le sourcil
froncé.
--J'ai même forcé un cerf dix-cors pour mes débuts, et ce matin,
continua tranquillement M. de Pomereux, monseigneur le prince de Condé
m'a expédié à Paris pour terminer certaines affaires qui le concernent
particulièrement. Vous comprenez bien que si j'accepte votre offre
d'aller à la Bastille, dans le but de me justifier, les affaires du
prince en souffriront. Or, mes intérêts doivent passer, je crois, après
les siens. Le prince de Condé est prince du sang, monseigneur.
M. de Louvois allait et venait par la chambre comme une bête fauve; la
colère s'amassait dans son sein. Tout à coup, il lui vint dans la pensée
que M. de Pomereux, dont il connaissait l'audace, cherchait à le tromper
pour gagner du temps.
--Votre histoire est un conte, mon brave cousin! s'écria-t-il en le
couvrant de son regard étincelant.
--Ah! vous croyez, fit M. de Pomereux; eh bien! regardez!
M. de Pomereux prit nonchalamment M. de Louvois par le bras, et le
conduisant à l'une des fenêtres de l'appartement qui donnait sur la cour
de l'hôtel, il lui montra du doigt un carrosse qui attendait. La livrée
était aux couleurs du prince, et sur les panneaux de la voiture on
voyait l'écusson d'azur aux trois fleurs de lis d'or, avec la barre de
la maison de Condé.
--S'il vous restait quelque doute, je pourrais les dissiper, ajouta le
comte avec la même tranquillité.
Et ouvrant la fenêtre, il appela à toute voix:
--Hé! l'Épine!
Un laquais à la livrée du prince accourut sous la fenêtre, le chapeau à
la main.
--Abaisse vivement le marchepied du carrosse, et dis à Bourguignon de
serrer les guides; nous allons partir.
Le laquais salua et s'avança vers le cocher, qui ramassa les rênes
aussitôt. M. de Pomereux referma la fenêtre et se tourna vers le
ministre:
--Vous avez vu, monseigneur, dit-il en souriant.
M. de Louvois était pâle de colère: quelle que fût sa puissance, il
n'en était pas encore à s'attaquer au prince du sang. L'arrestation d'un
officier de la maison du prince de Condé était une de ces choses dont
les conséquences pouvaient être incalculables. Les princes de Condé ne
plaisantaient pas sur le chapitre de leurs privilèges, et ils étaient
gens à mener l'affaire jusqu'au roi. On pouvait tout contre M. de
Pomereux, simple gentilhomme; on ne pouvait rien contre M. de Pomereux,
capitaine des chasses, et protégé par l'écu aux trois fleurs de lis
d'or.
La fureur n'aveuglait pas tellement M. de Louvois qu'il ne vît clair
dans leur position respective. Il comprit qu'il était vaincu et se
résigna. M. de Pomereux attendait, les bras croisés.
--Allez, lui dit le ministre.
Au moment où le comte se retirait, M. de Louvois le retint par le bras.
--Vous êtes à M. de Condé, lui dit-il, restez-y, mon brave cousin. C'est
un conseil que je vous donne en passant.
--Il vient de vous et je n'aurai garde de l'oublier.