--L'attente n'est pas l'oubli, reprit M. de Louvois. Que ce soit dans
un mois ou dans un an, tôt ou tard, Belle-Rose et Mme d'Albergotti
sortiront de l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery; la fortune les a trop
souvent secourus pour qu'elle ne les trahisse pas un jour. Ce jour sera
le nôtre.
--Nous attendrons, dit M. de Charny avec un sourire sinistre.
--Sachez ce qu'ils font et ce qu'ils veulent faire. Si l'un ou l'autre
ou tous deux essayent de quitter l'abbaye, n'y mettez aucun obstacle;
mais surveillez leur départ. Trop de précaution les épouvanterait et
donnerait à Mme de Châteaufort et à M. de Luxembourg le temps d'agir
pour eux. Il faut qu'ils soient imprudents. Vous me comprenez?
--Parfaitement.
--Nous avons été joués deux fois, vous et moi; c'est trop de deux:
Belle-Rose s'est échappé de la Bastille, Mme d'Albergotti a fui du
couvent des dames bénédictines, ils sont à présent réunis...
--Une victoire nous vengera des deux défaites.
--Quant à M. de Pomereux, je lui ferai bien voir que la chevalerie n'est
plus de saison.
--Je crois qu'il était blessé, monseigneur, reprit M. de Charny d'un air
de commisération.
--Que ne continuait-il? Il aurait eu moins de peine à se faire tuer!
--Mais il avait engagé sa parole, continua-t-il de sa voix mielleuse.
--Et sa parole engage sa tête, monsieur.
Tandis que M. de Pomereux était à Chantilly avec le prince de Condé, et
M. de Charny avec M. de Louvois à Paris, les fugitifs bénissaient
Dieu qui les avait protégés dans leur entreprise. Aucune expression ne
saurait peindre la surprise de Belle-Rose et Suzanne au moment où
leur apparut le visage de Mme de Châteaufort. Tous deux la regardaient
effarés, tandis qu'elle s'avançait vers eux, calme et souriante. Ce
n'était plus la même femme; la douleur avait passé sur ce beau front
pâli, et il en était resté une tristesse inaltérable, répandue comme un
voile sur tous les traits; les austérités de la religion, le silence du
cloître et la prière avaient plié cette âme déchirée par l'amour;
elle s'était inclinée sous la main de Dieu, et à la voir blanche et
recueillie, paisible et sereine, on comprenait que Mme de Châteaufort
n'avait emporté du monde qu'un coeur épuré par le pardon et qu'un esprit
plein de miséricorde. Elle était comme Madeleine après qu'elle eut
essuyé de sa chevelure les pieds du Sauveur.
--Soyez sans inquiétude, leur dit-elle; cette maison est la vôtre, et la
main de Dieu est entre vous et ceux qui vous haïssent.
Geneviève embrassa Suzanne et Claudine, et salua Belle-Rose d'un pâle
et doux sourire. Belle-Rose était sans force et sans voix pour répondre.
Les plus dévorantes ambitions l'avaient agité depuis quelques heures;
mille souvenirs l'assaillaient à présent.
Il n'y avait pas dans le coeur de Suzanne de place pour la haine. Si un
instant la jalousie se réveilla à la vue de Geneviève, elle chassa
bien vite ce sentiment indigne de toutes deux et rendit à l'abbesse son
baiser de soeur. Les religieuses se retirèrent dans leurs cellules,
et Geneviève elle-même voulut conduire les hôtes que lui envoyait
la Providence aux appartements qu'elle leur destinait. Belle-Rose,
Cornélius, la Déroute et Grippard furent établis dans un corps de logis
dépendant des jardins de l'abbaye; Suzanne et Claudine restèrent chez
l'abbesse.
--Permettez-moi de vous servir de mère, leur dit-elle; depuis que vous
avez franchi le seuil de cette maison, n'êtes-vous pas mes filles?
Le lendemain, vers midi, Mme de Châteaufort fit appeler Belle-Rose. Elle
le reçut dans un oratoire dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur un paysage
tel que Paul Potter les aimait. Au loin, une rivière--l'Oise--baignait
de ses eaux paresseuses de grandes prairies toutes semées de peupliers;
à l'horizon vaporeux les clochers d'Auvers et d'Hérouville, quelques
chaumières çà et là sous des bouquets d'arbres, des saules trapus le
long des ruisseaux, et dans les herbes un troupeau ruminant de vaches et
de boeufs. Le soleil teignait ces doux paysages d'une lumière dorée qui
semblait tamisée par la brume. Les merles sifflaient parmi les haies, et
l'on entendait tinter la sonnette des boeufs errant dans les prés. Une
sorte de luxe monastique brillait dans l'oratoire: l'abbesse n'avait pu
s'empêcher de rester grande dame. Le christ d'ivoire était le plus beau
modèle de Jean Goujon; les tableaux attachés aux pans de chêne noir
appartenaient aux meilleurs peintres italiens, une Nativité du Corrège,
une sainte Claire d'André del Sarte, une Vierge à l'enfant du Guide;
le bénitier et l'ange étaient de Germain Pilon; les ciseaux les plus
délicats avaient ciselé le prie-Dieu et les lambris. Dans cet oratoire,
la religion se faisait attrayante et douce; Dieu et l'art, qui est fait
à son image, y prenaient le pécheur par la main. Geneviève ne put se
défendre d'un grand trouble à la vue de Belle-Rose. On vit une larme
poindre entre ses cils.
--Je me croyais bien forte, lui dit-elle, et voilà que votre seule
présence a remué toutes les cendres de mon coeur. C'est une épreuve sans
doute que Dieu a voulu me ménager; il m'a secourue, il me secourra.
Le coeur de Belle-Rose lui sautait dans la poitrine; il détourna les
yeux et regarda par la fenêtre les champs et l'horizon pour ne pas
laisser voir à Geneviève son émotion.
--Et d'ailleurs, Jacques, pourquoi ne pleurais-je pas devant vous?
reprit-elle; il y a des heures où les larmes sont agréables à Dieu; il
me semble que la souffrance est plus féconde que la prière, et j'ai tant
souffert que je commence à croire que je suis pardonnée.
Vaincu par ces paroles, Belle-Rose prit la main de Geneviève et la porta
contre son coeur; ses yeux étaient tout remplis de larmes, et il ne se
cacha plus pour lui laisser voir qu'il pleurait.
--Vous aussi! dit-elle; ainsi je vous suis chère encore! Me
parlerez-vous comme un frère parle à sa soeur? Tenez, Jacques! j'ai
consacré toute ma vie et toute mon âme à Dieu, et cependant il ne se
passe pas de jour que je ne l'invoque pour vous. Quand votre nom vient
sur mes lèvres, je l'accueille comme un nom béni, et il ne me semble pas
que je fasse mal en le mêlant à mes prières.
Jacques contemplait Mme de Châteaufort en silence; elle ne lui était
jamais apparue sous cet aspect, où la tendresse se confondait avec la
piété, et en même temps que son âme palpitait à la voix de Geneviève, il
éprouvait pour elle un respect plus profond.
--Oh! dit-elle avec un doux sourire, je ne suis plus la même femme; la
duchesse pleine de superbe et de dédain a fait place à la plus humble
des religieuses; il me semble que ma vie d'autrefois est un rêve dont il
ne m'est resté qu'un souvenir; j'ai noyé tout le reste sous le repentir.
Vous le dirai-je, mon ami? j'ai voulu me rendre digne d'avoir été aimée;
le Christ, qui a relevé la Madeleine, me pardonnera cette pensée. A
présent, je puis mourir, il me semble que nous habiterons le même coin
du ciel.
--Vous êtes ma soeur, Geneviève, et une autre vie que vous ne
partageriez pas me serait amère, lui dit Belle-Rose.
Geneviève lui pressa la main doucement.
--Vos paroles sont bonnes au coeur, reprit-elle, mais à présent que
je me suis confessée, vous disant tout ce qu'il y avait en moi, me
permettez-vous bien de vous parler de vous-même?
--Parlez, Geneviève.
--J'ai causé toute la nuit avec Suzanne; c'est une pauvre âme déjà
fortement éprouvée; elle s'est ouverte à moi comme une soeur à sa soeur,
et je sais quelles douleurs vous ont agités tous deux depuis la soirée
de Villejuif. C'est la main de Dieu qui vous a tous conduits ici. Vous y
êtes entrés errants et proscrits, vous en sortirez libres et mariés.
Belle-Rose tressaillit à ces mots.
--Si le malheur vous visite, au moins serez-vous deux à le supporter; si
le bonheur vous sourit enfin, il vous paraîtra plus doux étant ensemble,
ajouta Mme de Châteaufort. Il ne faut pas que vous quittiez cet asile
sans qu'un prêtre ait béni votre amour. Deux époux peuvent vivre à
l'ombre de cette abbaye; deux amants le pourraient-ils?
--Ce que Suzanne voudra, je le ferai, dit Belle-Rose.
--Suzanne est prête, répondit Geneviève d'une voix émue; dans trois
jours vous serez mariés.
Belle-Rose, après ces mots, se retira plein de trouble. Demeurée seule,
Mme de Châteaufort s'agenouilla devant son prie-Dieu, toute pâle et les
mains jointes.
--Mon Dieu! dit-elle d'une voix brisée par les sanglots, bénissez-les et
qu'ils soient heureux!
Elle resta longtemps immobile, le front courbé sous la croix; quand elle
se leva, son visage était comme celui d'un martyr, souffrant et résigné.
L'abbesse de Sainte-Claire d'Ennery fit prévenir l'évêque de Mantes,
qui promit de donner aux jeunes époux la bénédiction nuptiale, et
l'on décida que ce jour-là même Cornélius Hoghart et Claudine seraient
mariés. La joie de Belle-Rose et de Suzanne était grave et recueillie,
celle de Claudine enfantine et souriante; elle rougissait en regardant
Cornélius, et ne pouvait s'empêcher de le regarder à toute minute;
Cornélius ne savait ce qu'il faisait ni ce qu'il disait. C'étaient,
entre ces quatre personnes, d'interminables conversations et de profonds
silences; au plus fort de leurs entretiens il arrivait parfois qu'on
voyait passer sous les arceaux du cloître la silhouette élégante de
l'abbesse; ses mains diaphanes tenaient un livre d'heures; elle les
saluait d'un doux sourire et disparaissait sous les sombres voûtes.
Alors tout le monde se taisait, et Suzanne, qui était toujours la
première à la voir, mettait un doigt sur sa bouche et courait à elle
pour l'embrasser.
--Je ne sais pourquoi, disait Claudine s'essuyant les yeux, le sourire
de cette pauvre abbesse me donne envie de pleurer.
Cornélius regardait Belle-Rose et soupirait. Dans ces moments-là,
Belle-Rose aurait voulu avoir deux vies pour donner l'une à Geneviève et
conserver l'autre à Suzanne.
Quant à la Déroute, il ne se tenait pas d'aise. On avait toutes les
peines du monde à l'empêcher de chanter, et malgré la sainteté des lieux
il se serait livré à mille extravagances, si Belle-Rose et Cornélius
n'avaient employé la moitié de leur temps à maintenir sa joie dans des
limites honnêtes. Grippard, qui en toute chose prenait modèle sur la
Déroute, était d'un contentement à nul autre pareil. Ils s'évertuaient
ensemble à bâtir mille châteaux en Espagne; et Grippard, enthousiasmé
par les discours du sergent, jurait qu'il ne quitterait jamais la
compagnie d'un capitaine tel que Belle-Rose. Sur ces entrefaites, et
la veille du jour fixé pour la cérémonie, M. de Pomereux se présenta à
l'abbaye de Sainte-Claire d'Ennery. On ne l'eut pas plutôt annoncé, que
Belle-Rose courut à sa rencontre avec Cornélius. Les trois jeunes gens
s'embrassèrent tout d'abord.
--Morbleu! s'écria le comte, il faut croire qu'il est dans ma destinée
d'agir toujours au rebours du bon sens; je devrais vous haïr de toute
mon âme, et je sens que je vous aime de tout mon coeur.
--Vous avez fait l'histoire de mes sentiments, répondit Belle-Rose.
--A présent que j'ai acquitté sur le chemin de Pontoise la lettre de
change que vous avez tirée sur moi dans une rue de Douvres, parlez-moi
de vos affaires.
Cornélius conta à M. de Pomereux ce qu'on avait résolu.
--Nous nous marions dans la chapelle de l'abbaye, ajouta-t-il; mais, à
la façon dont les choses se passent tout à l'entour du monastère, nous
aurions tout aussi bien pu nous marier en grande pompe dans l'église
paroissiale de Pontoise.
--Quoi! pas un archer aux environs? dit le comte.
--Personne; au reste, vous avez dû vous en convaincre en venant ici.
Avez-vous rencontré le plus petit soldat de la maréchaussée?
--Pas un seul, et voilà justement ce qui me chagrine.
--Eussiez-vous mieux aimé en voir cinquante?
--Peut-être oui.
--Voilà qui est plaisant!
--Eh! que diable! quand M. de Charny agit, au moins sait-on ce qu'il
fait; mais quand il se tient coi, Lucifer lui-même ne pourrait deviner
ce qu'il médite. S'il n'y a pas d'alguazils autour de l'abbaye, c'est
qu'il doit y avoir une foule d'espions à un quart de lieue.
La justesse de cette observation frappa Cornélius et Belle-Rose.
--Tenez, ajouta M. de Pomereux, le bonheur vous endort. Vous connaissez
M. de Charny et vous l'avez vu à l'oeuvre. Concluez.
--Merci, dit Belle-Rose, en serrant la main du comte; ainsi, vous nous
engagez à être sur nos gardes?
--Plus que jamais; je ne sais pas où est le péril, mais il est quelque
part. Quand M. de Charny n'aboie pas, c'est qu'il s'apprête à mordre.
La Déroute fut averti.
--Bon! dit-il, j'ai encore de la poudre et du plomb.
Et il se mit à charger ses mousquets et ses pistolets.
L'évêque de Mantes arriva le lendemain. L'autel était paré de fleurs.
Claudine, rouge comme une fraise, s'agenouilla près de Cornélius, non
loin de Belle-Rose et de Suzanne. Geneviève était assise dans le choeur
avec les autres témoins, qui étaient M. de Pomereux, la Déroute et
Grippard. L'abbesse avait revêtu les insignes de sa dignité religieuse
et relevé son voile. Elle était belle d'une beauté chrétienne, et durant
toute la cérémonie, elle garda un maintien plein de calme et de dignité.
Forte de son sacrifice, elle ne laissa rien voir des blessures dont
son coeur saignait. Cornélius, qui avait tout deviné, l'admirait et
la plaignait. La Déroute, qui se doutait bien de quelque chose dont il
n'avait jamais parlé, baisa sans qu'on s'en aperçût le bout du voile de
l'abbesse.
--Vrai Dieu! dit-il tout bas, c'est un coeur de soldat!
Quand la cérémonie fut terminée, l'abbesse signa la première sur le
registre de la paroisse. Suzanne se jeta dans ses bras.
--Je vous dois mon bonheur, lui dit-elle, comment vous le rendrai-je
jamais?
--Aimez-moi, répondit Geneviève, et nous serons quittes.
On avait préparé aux jeunes époux un logement dans un corps de bâtiment
dépendant de l'abbaye, mais séparé du logis principal par de vastes
jardins. Les soeurs ne dépassaient jamais une certaine limite que la
supérieure avait seule le droit de franchir. Les mariés se rendirent
dans cette maison, où ils étaient à la fois libres et en sûreté. Les
appartements étaient propres et gais.
--Vous êtes ici chez vous, et vous y demeurerez tant qu'il vous plaira,
leur dit Geneviève. Soyez heureux, je me retire.
--Ne viendrez-vous pas quelquefois nous visiter dans cette retraite que
nous vous devons? lui dit Suzanne en levant sur elle ses grands yeux.
--Oui, reprit Mme de Châteaufort, qui la baisa au front, je reviendrai
parfois respirer à l'ombre de votre bonheur.
Suzanne la suivit du regard aussi loin qu'elle put la voir, et quand la
taille svelte de l'abbesse eut disparu derrière les arbres, elle soupira
tout bas et dit:
--Si je n'étais pas à lui, mon Dieu, je voudrais qu'il fût à elle!
M. de Pomereux allait et venait par la chambre; tout à coup ses yeux
s'arrêtèrent sur une boîte placée sur un meuble, autour duquel il
ravaudait depuis un instant, flairant les bouquets et chiffonnant
les dentelles. Il prit la boîte, et voyant le nom qui était sur la
suscription, il poussa un léger cri. Suzanne se retourna, et le voyant
tout pâle, courut à lui.
--Qu'avez-vous? dit-elle.
--Cette boîte que vous avez là, qui vous l'a donnée? répondit-il.
--Gabrielle de Mesle, une pauvre fille qui est morte au couvent des
dames bénédictines.
--Gabrielle est morte! s'écria M. de Pomereux tout en tremblant.
--Oui, reprit Suzanne; son dernier soupir a été ce nom qui est écrit sur
cette boîte.
--Le chevalier d'Arraines! elle l'aimait donc toujours!
--Vous le connaissez? s'écria Suzanne en saisissant la main de M. de
Pomereux.
--C'est moi, mon Dieu!
En disant ces mots, le comte tomba sur une chaise et cacha sa tête entre
ses mains.