--Ma foi, mon bon monsieur de Charny, continua M. de Pomereux, qui
prenait goût à la raillerie, je suis très curieux de connaître votre
avis sur l'espèce de récompense que M. de Louvois me tient en réserve.
Ouvrez-moi votre coeur là-dessus. Que vous semble d'un régiment? J'aime
fort l'uniforme des dragons. C'est un corps très à la mode, et je
voudrais être M. de Lauzun, rien que pour en avoir eu l'idée... M. de
Louvois pourrait bien encore me gratifier d'un gouvernement... Il y a de
charmantes villes dans notre beau pays de France... S'il vous touche
un mot de Blois, d'Orléans, de Tours ou de Bordeaux, je vous autorise à
dire que j'accepte.
--Ne vous mettez point en peine, repartit M. de Charny, la récompense
qu'on vous ménage sera telle que vous aurez lieu d'en être surpris.
--Vous croyez! s'écria M. de Pomereux avec une feinte candeur. Il est
évident que M. de Louvois, éclairé par vos discours, déploiera toute la
générosité qui lui est naturelle. Ma seule crainte est qu'il aille trop
loin; ainsi, par exemple, je ne voudrais pas qu'il me comprît dans la
prochaine promotion aux ordres de Sa Majesté.
--Quelle que soit la fête, j'amènerai les violons, répliqua M. de
Charny.
On ramassa en chemin le corps de Bouletord et du capitaine Bréguiboul,
et la petite troupe gagna Pontoise, où M. de Charny et M. de Pomereux
se séparèrent. Celui-là prit des chevaux de poste et retourna ventre à
terre à Paris; l'autre chercha par les rues jusqu'à ce qu'il eût trouvé
un cabaret, et il s'y installa le plus gaiement du monde. Malgré la
fatigue et l'inquiétude que pouvaient lui causer les suites de cette
affaire, M. de Pomereux se conduisit de manière à prouver aux plus
incrédules que la mauvaise fortune n'avait aucune prise sur son appétit.
Il n'était pas de mésaventure qui pût l'empêcher de savourer le fumet
d'une perdrix cuite à point, et pas de malheur qui le contraignît à
laisser pleine une bouteille de vin vieux. Au petit jour, le comte
boucla son ceinturon et paya l'écot.
--M. de Charny doit avoir, à l'heure qu'il est, se dit-il, rendu compte
à mon magnifique cousin du résultat de notre poursuite. C'est un récit
qui m'aura montré sous un point de vue tellement héroïque, que je ne
saurais trop me hâter d'échapper à la reconnaissance de monseigneur
le ministre. J'ai bien un tout petit prétexte à alléguer pour ma
justification, mais avec un ministre de ce caractère, il faut
avoir quatorze fois raison pour ne pas avoir tort; mon prétexte est
insuffisant. J'ai bien encore la ressource d'aller en Turquie me battre
contre les Turcs, mais, en attendant, le plus court est de me rendre
à Chantilly. Quand je serai dans la maison du prince de Condé, ce
sera bien le diable si le ministre ne me respecte pas. Mon prétexte se
haussera tout de suite à la taille d'une vérité.
M. de Pomereux en était à la queue de son raisonnement quand il mit le
pied à l'étrier; il prit de suite un chemin de traverse et se rendit
tout droit à la résidence royale du prince de Condé. Le prince de Condé,
celui-là même qu'on devait appeler un jour le grand Condé, avait vu le
père et le frère aîné du comte de Pomereux sur le champ de bataille
de Rocroi; le frère avait été tué en Flandre, en combattant sous ses
ordres. C'était une famille de braves gentilshommes; il accueillit
noblement celui qui venait s'asseoir à l'ombre de son nom. M. de
Pomereux put se regarder sur l'heure comme un officier de sa maison.
Quand M. de Charny eut appris à M. de Louvois les événements de la nuit,
le ministre bondit sur son fauteuil. Il se fit répéter les détails
de cette fuite, et M. de Charny n'en omit aucune circonstance. M. de
Louvois s'était rassis et l'écoutait la tête dans sa main. Ce calme
apparent, dans une nature aussi violente, annonçait un ressentiment
profond. M. de Charny ne s'y méprit pas. Après qu'il eut terminé, M. de
Louvois se leva:
--Vous connaissez, dit-il, l'humeur de Sa Majesté. Le roi Louis XIV ne
plaisante pas en matière de religion. Tout ce qui touche aux choses
de l'Église lui est sacré. Si vous aviez pénétré dans le sanctuaire
de l'abbaye, j'aurais été contraint de vous désavouer, et peut-être ne
m'eût-il jamais pardonné cette violence. Il faut attendre.