LE MENDIANT

Bouletord, livré à ses seuls efforts et pris dans la multitude effarée

et grouillante comme dans un étau, mit plus d'un quart d'heure à se

dégager. Ses hommes allaient et venaient çà et là sans rien comprendre à

tout ce qui se passait; ils avaient vu sortir tant de personnes, qu'ils

ne prenaient plus garde à rien et attendaient des ordres pour agir. Au

moment où il avait vu disparaître M. de Charny et partir la Déroute,

Bouletord avait poussé un cri de rage et s'était élancé vers la porte

du couvent; un mouvement de la foule l'avait poussé du côté de M. de

Charny, auprès duquel plusieurs personnes s'empressaient. Bouletord

vit le favori du ministre étendu sans connaissance et le souleva; M.

de Charny ouvrit les yeux, regarda autour de lui, comprit tout ce qui

s'était passé, et bondit sur ses pieds.

--Où sont-ils? demanda M. de Charny.

Bouletord lui montra la porte par un geste désespéré.

--Aux chevaux! cria le gentilhomme.

Quand ils parvinrent à sortir de la cour, M. de Charny était blanc

et Bouletord pourpre de fureur. L'un était muet et menaçant; l'autre

roulait mille imprécations dans sa bouche.

--A cheval! hurla Bouletord aux premiers archers qu'il rencontra.

Tous coururent vers la rue Saint-Maur, où était l'écurie. Comme ils

se précipitaient, Bouletord à leur tête, M. de Charny aperçut M. de

Pomereux qui arrivait en caracolant sur le lieu de l'incendie.

--Que diable se passe-t-il donc par là? demanda le gentilhomme au

favori.

--Peu de chose, en vérité; on enlève votre fiancée.

--Mme d'Albergotti?

--Ma foi, oui. Elle galope en croupe de Belle-Rose. On vous a joué,

monsieur le comte.

M. de Pomereux avait, comme on a pu le voir, une assez bonne dose

d'amour-propre; la pensée qu'on avait pu se moquer de sa personne et de

ses sentiments lui fit monter le rouge au visage. Il serra la bride de

son cheval qui se mit à piaffer.

--Ah! ils sont partis! dit-il d'une voix brève.

--La pauvre veuve a mis le feu au couvent pour éclairer ses secondes

noces! Ce sont là d'éclatants adieux, reprit en ricanant M. de Charny.

M. de Pomereux songeait aux courtisans qui allaient rire de son

aventure, et, s'il était homme à ne pas craindre un boulet de canon, il

avait une peur horrible du ridicule.

--Quel chemin ont-ils pris, le savez-vous? ajouta-t-il en fouettant les

flancs de son cheval du bout de sa houssine.

--C'est ce qu'il nous sera facile d'apprendre, répondit M. de Charny,

ravi de voir M. de Pomereux au point où il voulait l'amener.

Quelques gens du peuple interrogés, répondirent qu'ils avaient vu une

troupe de quatre cavaliers se diriger au grand galop du côté des quais.

Sur un signe de M. de Pomereux, l'un des laquais offrit son cheval à

M. de Charny, et ils s'élancèrent sur les traces des fugitifs. Mais il

fallait s'arrêter à tous les coins de rue pour interroger les passants,

et cela faisait perdre un temps énorme. Cependant Bouletord et ses

camarades, étant arrivés à l'écurie de la rue Saint-Maur, se jetèrent

aux crinières des chevaux; mais en mettant le pied à l'étrier, tous

tombèrent sur la paille, entraînant la selle avec eux. Les sangles

étaient coupées. Bouletord jura comme un païen. Avant qu'on eût trouvé

d'autres sangles et qu'on les eût ajustées, il se passa dix minutes.

Enfin on partit, mais au premier effort, les brides se rompirent près

des gourmettes, et ce fut un nouveau temps d'arrêt. On avait à peu près

fait aux brides ce qu'on avait fait aux sangles. Ces deux accidents,

qui se succédaient coup sur coup, éveillèrent les soupçons de Bouletord;

tandis qu'un de ses hommes entrait dans la boutique d'un corroyeur, il

chercha des yeux autour de lui.

--Où donc est Grippard? s'écria-t-il.

--Il n'est pas avec nous, répondit un des archers.

--Quelqu'un l'a-t-il vu?

--Moi! reprit un autre archer; j'étais de garde à l'écurie quand il y

est entré, il y a une heure à peu près.

--Double traître! hurla Bouletord; si je ne lui fends pas le coeur en

quatre, que je sois damné!

Les brides réparées, toute la troupe s'ébranla, le pistolet aux fontes

et le mousquet sur la cuisse. Belle-Rose et Cornélius avaient pris

leur course par la rue du Four; au carrefour de Buci, ils trouvèrent

un soldat du guet qui voulut s'opposer à leur passage; le cheval de

Belle-Rose le heurta du poitrail, et le soldat roula par terre. On se

jeta dans la rue Dauphine, qui fut franchie en un instant. A l'entrée du

pont Neuf on vit une escouade de la maréchaussée qui tenait le milieu du

pavé. La Déroute l'aperçut le premier. Il piqua des deux et se jeta en

avant, suivit de Grippard, qui fourra sa main sous les fontes.

--Cours sur eux, dit la Déroute, et crie à tue-tête: Service du roi!

--Pourquoi? dit Grippard en renfonçant ses pistolets.

--Va, et crie d'abord, mordieu!

Grippard se jeta au-devant de la troupe, et cria de sa voix la plus

forte:

--Service du roi!

La troupe s'ouvrit, et les fugitifs passèrent comme la foudre.

--Ah çà! demanda Grippard tout émerveillé de l'effet qu'il avait

produit, si la maréchaussée avait voulu voir ce que c'était que le

service du roi, comment aurions-nous fait?

--Les loups ne se mangent pas entre eux; regarde ton habit.

--Tiens, c'est vrai! s'écria l'ex-caporal.

Après le pont Neuf, on prit les quais et on gagna l'hôtel de ville. La

nuit était profonde; les boutiquiers avaient fermé leurs volets, les

bourgeois se hâtaient de rentrer chez eux. Au bruit de cette course

précipitée, quelques bonnes vieilles mettaient parfois le nez à la

fenêtre, et voyant, dans l'ombre, des cavaliers emportant en croupe des

femmes dont les longs voiles flottaient au vent, elles se disaient

que c'était quelque dame de la cour qui se faisait enlever avec sa

camériste, et gémissaient sur la perversité du siècle. On arriva à

la rue Saint-Denis; les groupes d'artisans qui rentraient du travail

s'écartaient du passage des fugitifs; mais au moment de toucher à la

porte Saint-Denis, un officier de fortune, qui chevauchait suivi de

quatre ou cinq drôles armés d'épées et de mousquetons, vint à leur

rencontre. C'était une espèce de sacripant, qui portait les moustaches

en croc, une balafre au travers du visage, une grande rapière au côté et

une cotte de peau de buffle sur le dos avec une longue plume rouge à son

feutre gris.

--Eh! eh! dit-il, ce sont des filles qu'on enlève, j'en veux.

Cornélius mit la main à la garde de son épée, mais la Déroute était

déjà entre le sacripant et l'Irlandais. Il lui paraissait que l'homme au

plumet rouge avait trop dîné.

--Laissez, dit-il à Cornélius en passant, ce n'est point votre affaire.

Et il court vers l'officier de fortune, le chapeau bas.

--Mon gentilhomme, il me semble que vous avez parlé, qu'y a-t-il pour

votre service?

--Parbleu! reprit l'officier en frisant ses moustaches, j'ai quelque

idée que ces deux filles sont jolies; et comme il n'est point juste que

tes maîtres aient tout pour eux, j'en voudrais ma part.

--La voilà! dit la Déroute; et soulevant un de ses pistolets par

le canon, il en appliqua de la crosse un si furieux coup au coureur

d'aventures, qu'il le jeta par terre tout étourdi.

Le pistolet pirouetta dans sa main, et montrant sa gueule aux estafiers

qui n'avaient pas eu le temps de remuer:

--Et je brûle la cervelle au premier qui bouge! leur cria la Déroute.

Grippard imita cette manoeuvre, et les quatre ou cinq drôles, voyant

leur maître par terre, se gardèrent bien d'intervenir.

La petite troupe franchit la barrière et on poussa sur la route de

Saint-Denis au galop. Au bout d'un quart d'heure on arriva à un endroit

où le chemin bifurquait. La Déroute s'arrêta.

--Je n'aime pas cette route, dit-il; une fois déjà, tout au

commencement, mon capitaine a failli être arrêté par Bouletord; une

autre fois, et à l'autre bout, il a failli y perdre la vie. Tirons à

gauche.

--Est-ce encore un pressentiment? dit Cornélius en riant.

--C'est au moins une précaution, reprit la Déroute; peut-être même

ferions-nous bien de nous séparer ici.

--Nous séparer! s'écria Belle-Rose.

--Sans doute: Grippard et moi prendrions le droit chemin.

--Celui que tu n'aimes pas?

--Bouletord et M. de Charny ne manqueront pas de s'y engager; s'ils nous

atteignent, nous tâcherons de leur donner assez d'occupation pour vous

donner le temps de gagner un lieu où vous soyez en sûreté.

--C'est une fameuse idée! s'écria Grippard, qui trouvait merveilleux

tout ce que la Déroute disait.

--Si bien que vous vous exposez à être tués pour nous sauver, dit

Belle-Rose.

--Oh! pour être mort on ne l'est pas encore, murmura le sergent.

--Ecoute, reprit Belle-Rose, nous avons couru tant de périls ensemble,

que nous n'avons plus le droit de nous séparer. S'il plaît à Dieu de

nous en envoyer d'autres, ils nous trouveront réunis. Toi avec nous, ou

nous avec toi: choisis.

--Allons! s'écria la Déroute; et, pressant la main du capitaine, il

engagea son cheval dans le chemin qui s'ouvrait sur la gauche.

Le projet des fugitifs était fort simple; ils comptaient, au bout d'une

dizaine de lieues, gagner une ferme dans la campagne, y passer la nuit,

et rentrer le lendemain dans Paris, où l'on ne songerait pas à les

chercher; puis, à la première bonne occasion, ils auraient joint M. le

duc de Luxembourg et se seraient mis sous sa protection immédiate. Le

chemin qu'ils suivaient devait les conduire à Pontoise. Les chevaux

étaient vigoureux, la nuit limpide, le ciel lumineux. Le coeur de

Suzanne s'ouvrit à l'espérance. Elle jeta un long regard vers l'horizon,

du côté de Paris, où s'allongeait la flèche dentelée de la cathédrale de

Saint-Denis, et sourit à son fiancé. Une joie sans bornes inondait l'âme

de Belle-Rose.

--Maintenant, le malheur ne peut plus nous atteindre! dit-il en pressant

Suzanne contre son coeur.

--Ne tentez pas Dieu, dit-elle d'une voix grave.

--Oh! s'écria-t-il, nous sommes libres et vous m'aimez!

Les chevaux broyaient la route de leurs sabots; on poussa jusqu'à

Franconville.

A Franconville, la Déroute frappa à la porte d'une auberge, et demanda

un sac d'avoine, qu'il paya sans marchander.

--Le neveu Christophe a bien fait les choses, dit-il, les chevaux ont

du feu et du nerf; mais il ne faut pas abuser de leur bonne volonté. Qui

diable sait ce qu'il leur reste à faire!

On fit une halte sous des arbres, à trente pas de la route, et l'on

mit la provende sous le nez des chevaux, qui mordirent à belles dents.

Tandis que Belle-Rose et Cornélius fuyaient à toute bride, Bouletord

se lançait à leur poursuite: M. de Pomereux et M. de Charny l'avaient

précédé, accompagnés de quatre ou cinq valets de la maison du comte. Au

carrefour de la rue de Buci, un attroupement qui se pressait autour du

soldat du guet renversé sous les pieds des chevaux, leur indiqua la rue

Dauphine; au pont Neuf ils trouvèrent un archer de la maréchaussée qui

leur raconta l'exploit de Grippard; malgré sa colère, M. de Pomereux

sourit de l'invention.

--Ce n'est pas si bête! dit-il à M. de Charny.

--Sans doute, mais nous ferons en sorte que le perroquet ne chante plus,

répliqua froidement M. de Charny.

Plus loin, dans la rue Saint-Denis, ils rencontrèrent l'officier de

fortune qui prenait tous les saints du paradis à témoin du serment qu'il

faisait d'éventrer le coquin qui avait failli l'assommer. Les quatre ou

cinq drôles qui s'empressaient à ses côtés jurèrent sur leur salut

que les quatre fugitifs, dont ils portaient le nombre à dix ou douze,

étaient sortis par la porte Saint-Denis. L'un d'eux prétendit même qu'il

les avait poursuivis l'espace d'une lieue.

--Sur mon âme! le maraud ne ment pas si l'intention est réputée pour le

fait! s'écria M. de Pomereux.

--Mordieu! mon gentilhomme, s'écria tout à coup le capitaine d'aventure

qui venait de rajuster le feutre sur son front meurtri, êtes-vous par

hasard lancé à la poursuite des brigands qui ont failli me tuer?

--Il faudra bien que je les atteigne ou que mon cheval crève.

--Eh bien! mon gentilhomme, je suis des vôtres, et vous verrez ce que le

capitaine Roland de Bréguiboul peut faire dans l'occasion.

Le capitaine Roland de Bréguiboul sauta en selle, s'affermit sur ses

étriers et partit ventre à terre, suivi de ses estafiers.

--Nous voilà dix contre quatre, dit M. de Pomereux tout en courant,

c'est un peu beaucoup.

--Il faut que je me venge! cria le capitaine, vous regarderez et je les

tuerai.

--A vous tout seul?

--Parbleu!

M. de Charny observait le comte du coin de l'oeil, pour voir si sa

colère ne diminuait pas; mais la rapidité de la course, qui fouettait

le sang du jeune homme, le maintenait dans un état satisfaisant

d'irritation. Au point où la route bifurquait, M. de Charny s'arrêta

brusquement et mit la main sur la bride du cheval qu'éperonnait M. de

Pomereux.

--Avant d'aller plus avant, dit-il, au moins convient-il de savoir de

quel côté ils ont pris.

--Ah! diable! fit M. de Pomereux; voilà une chose à laquelle je n'aurais

point pensé.

Les deux gentilhommes et l'officier de fortune tinrent conseil; la terre

autour d'eux était foulée par des pieds de chevaux, mais il y en avait

tout autant sur la route qui mène à Chantilly que sur celle qui mène

à Pontoise. Tandis qu'ils délibéraient, ils entendirent le bruit d'une

troupe de cavaliers qui arrivait du côté de Saint-Denis avec la rapidité

de la foudre. En un instant cette troupe fut sur eux; c'était Bouletord

et ses archers. Tous s'arrêtèrent à la voix de M. de Charny. Les plus

habiles restaient embarrassés; la lune se levait à l'horizon, et les

deux routes étaient silencieuses et vides. Bouletord allait et venait le

nez au vent, grondant comme un tigre.

--Par l'enfer! disait-il, cette fois il faut que j'aie sa vie ou qu'il

ait la mienne!

--Ma foi! s'écria M. de Pomereux, si j'étais seul je jouerais la route à

croix ou pile, mais nous sommes une vingtaine; que Bouletord et ses gens

prennent d'un côté, M. de Charny et moi tirerons de l'autre.

--Maugrebleu! si je le manquais on le tuerait donc pour moi! s'écria le

capitaine Bréguiboul.

--Parfaitement, répondit M. de Charny.

On allait partir, quand un mendiant se leva du pied d'une haie derrière

laquelle il était couché. C'était un homme de méchante mine, armé d'un

lourd bâton et vêtu d'un mauvais manteau troué.

--Vous cherchez quatre cavaliers? dit-il.

--Les as-tu vus? s'écria Bouletord.

--J'ai vu quatre hommes qui passaient comme le vent; deux d'entre eux

avaient une femme assise en croupe.

--Ce sont eux! dit M. de Charny.

--Eh bien! quelle route ont-ils suivie? demanda le capitaine Bréguiboul.

Le mendiant tendit la main.

--Donnez, et je parlerai, dit-il.

Belle-Rose · 第 106 / 151 题