--C'est un raisonnement logique, continua Belle-Rose, et qui n'est pas
dépourvu de vérité.
--C'est pourquoi je me suis permis de monter chez vous, reprit
le propriétaire. Il n'y a pas un bien loin trajet de la rue du
Pot-de-Fer-Saint-Sulpice à la Bastille; ainsi, méfiez-vous.
--Nous nous méfions, mon digne hôte, gardez-vous d'en douter, et c'est
à cette fin d'éviter un nouveau dérangement aux gens du roi que je vous
prie de me rendre un service.
--Parlez, monsieur, dit en s'inclinant bien bas M. Mériset, à qui
personne n'aurait ôté de l'esprit que son interlocuteur était pour le
moins duc et pair.
--Avez-vous toujours ce cher neveu qui est votre héritier? reprit
Belle-Rose.
--Toujours.
--C'est un garçon qui doit se connaître en chevaux, étant aussi bon
écuyer qu'il l'est. Je me souviens de quelle façon gaillarde il a galopé
de Paris à Béthune.
--Il ne me convient pas de vanter mon neveu, mais il est certain qu'on
n'achète pas un cheval dans le quartier sans le consulter.
--Priez-le donc de me procurer d'ici à demain quatre chevaux de bonne
race, ayant du nerf et du souffle. Voilà Grippard qui les conduira au
lieu où ils seront attendus. Quant au prix, je n'y regarde pas, et votre
neveu aura dix louis pour la peine.
M. Mériset promit qu'on serait content et se retira. Grippard s'esquiva
pour rejoindre Bouletord; Cornélius et Belle-Rose sautèrent par-dessus
les murs du jardin et gagnèrent le logis déniché par le sergent. En
tournant le coin de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, ils aperçurent
dans l'encoignure d'une porte cochère deux hommes de mauvaise mine qui
s'en détachèrent aussitôt. Mais à la vue des épées qui luisaient au
clair de la lune, les drôles déguerpirent.
--M. Mériset ne s'était point trompé, dit Belle-Rose.
Cinq minutes après, trois lumières formant les pointes d'un triangle
brillaient à la lucarne du grenier. La Déroute, qui faisait sa ronde
dans les jardins du couvent, s'arrêta court.
--Allons! c'est pour demain, dit-il, et il s'en alla philosophiquement
rejoindre Jérôme Patu.
Le lendemain, Cornélius, enrubanné, se rendit au couvent des dames
bénédictines; il était suivi ce jour-là d'un grand laquais porteur de
deux beaux chandeliers d'argent pour l'autel de sainte Claire, en qui la
mère Évangélique avait une dévotion toute particulière. Le présent fut
le bienvenu, et Cornélius eut le temps d'entretenir Claudine au parloir.
Claudine, mise en peu de mots au fait des circonstances nouvelles,
se chargea d'en instruire Suzanne et promit de suivre aveuglément les
indications de la Déroute. Elle profita de la nouveauté des chandeliers
pour obtenir de la supérieure la permission de parcourir les jardins au
clair de lune et s'arrangea de manière que Suzanne eût avec elle, dans
la matinée, une longue conférence. Une inquiétude profonde agitait leur
âme, que rien ne pouvait calmer, ni la promenade, ni la prière. Vers
midi, Claudine rencontra la Déroute, qui marchait une serpe à la main,
mutilant les abricotiers. Personne n'était autour d'eux.
--Soyez à la brune derrière les noyers, à l'endroit où le mur fait le
coude. C'est là.
--Nous y serons, dit Claudine.
Une religieuse passa. La Déroute se mit à tailler en plein bois, et
Claudine chercha par terre des fleurs qui n'y étaient pas. A la tombée
de la nuit, Claudine et Suzanne se jetèrent à genoux par un mouvement
instinctif et levèrent leurs mains vers Dieu. C'était l'heure décisive.
Elles se levèrent plus fortes et se tinrent prêtes. La cloche de la
chapelle sonna, on entendit le pas des religieuses qui se rendaient à
l'office du soir, et bientôt les chants retentirent. De grands nuages
blancs s'étendaient comme une écharpe de gaze sur l'horizon, où flottait
la lune voilée. Les vitraux de la chapelle étincelaient dans la nuit;
Suzanne prétexta d'un grand mal de tête pour ne pas descendre à la
chapelle, Claudine lui ayant recommandé de l'attendre dans sa cellule.
Suzanne entr'ouvrit sa porte et compta les minutes, le coeur plein de
trouble. A sept heures, Claudine sortit; les prières remplissaient de
leurs murmures pieux les longs corridors du couvent; la tourière,
qui connaissait l'ordre de la supérieure, laissa passer la jeune
pensionnaire, mais Claudine n'avait pas fait trois pas qu'elle rentra.
--J'ai oublié ma mante et vais la chercher; veuillez, ma soeur, laisser
la porte ouverte, dit-elle.
Et comme un oiseau, elle s'élança dans la sombre allée.
Ses pieds ne touchaient pas les dalles, et cependant Suzanne l'entendit
et pencha la tête hors de sa cellule.
--Viens! dit Claudine, et toutes deux descendirent l'escalier.
En passant devant la pièce étroite où la tourière se tenait, Claudine se
pencha vers elle, masquant ainsi la porte.
--Merci, ma bonne soeur, dit-elle.
Suzanne se glissa dehors et Claudine la suivit. Elles s'enfoncèrent
toutes deux dans les profondeurs silencieuses du parc, et s'embrassèrent
aussitôt qu'elles furent à l'abri, sous le couvert des arbres.
--Encore quelques minutes et nous sommes libres! dit Claudine.
Leurs petits pieds couraient sur le sable des allées; l'espérance leur
avait mis des ailes. Elles arrivèrent essoufflées à l'angle du mur et
trouvèrent la Déroute qui trépignait d'impatience.
--Voici deux fois que j'ai donné le signal, on ne m'a pas répondu,
dit-il. Attendez-moi là.
Suzanne frissonna et sentit trembler dans sa main la main de Claudine.
La Déroute marcha le long du mur et, s'aidant de quelques branches,
grimpa comme un chat sur l'arête. La nuit était noire, de gros nuages
ayant tout à coup voilé la lune. Il prêta l'oreille, et il lui sembla
qu'on chuchotait à dix pas de lui. La Déroute enfourcha le mur, et
descendit en plantant la lame d'un couteau entre les pierres. Quand il
fut par terre, il alla droit du côté où l'on avait parlé, mais tout à
coup deux hommes fondirent sur lui.
--Va-t'en au diable! lui cria l'un d'eux qui était Grippard, tandis que
Bouletord, de son côté, le frappait d'un coup de poignard.
Le choc sauva la Déroute; il reçut le coup dans ses habits et sauta
de côté comme un chevreuil. Bouletord se jeta sur lui, mais le sergent
gagna le coude du mur et disparut dans les ténèbres. Au bout de cent
pas, il grimpa sur un arbre, prit son élan, debout sur une gros branche,
et tomba dans le jardin du couvent.
--Voilà, monsieur Bouletord, dit-il en se relevant, un coup que je vous
revaudrai.