Jérôme embrassa gaillardement son neveu, auquel il reconnut tout de
suite un air de famille. La Déroute, qui était pour son sang-froid un
homme précieux dans ces sortes de circonstances, ne sourcilla pas, et le
bonhomme de jardinier l'installa tout de suite dans son logement. Dès
le premier jour, la Déroute se mit en devoir de gagner la confiance
de Castor et de Pollux; il y parvint par une abondante distribution
de friandises dont il s'était muni. Le brave garçon se priva même de
déjeuner pour mieux s'assurer de leur neutralité en cas d'événement.
Jérôme, qui le voyait faire, s'étonnait d'une si grande amitié pour les
bêtes.
--Que voulez-vous que j'y fasse? lui répondait la Déroute d'un air
innocent, c'est plus fort que moi, j'ai pour les animaux une tendresse
inimaginable; c'est à ce point que quand j'étais chez nous, je ne
souffrais pas que d'autres s'en occupassent. Lorsque j'en vois un qui
pâtit, je m'ôterais plutôt le morceau de la bouche pour le lui donner.
Tout en caressant les chiens qui gambadaient autour de lui, la Déroute
prenait possession de son nouveau domaine; il allait du potager aux
serres et des quinconces au verger, afin de se bien mettre dans la tête
la topographie des lieux. Le père Jérôme l'accompagnait dans sa
visite, et mêlait à ses dissertations sur les travaux du jardinage des
commentaires sur les Patu de Beaugency. La Déroute avait réponse à tout,
et faisait avec une imperturbable tranquillité la biographie de trente
personnes qu'il ne connaissait pas, s'aidant, sans avoir l'air d'y
prendre garde, des souvenirs de Jérôme, et faisant mille contes quand la
mémoire du vieux était à bout. Vers le soir, la Déroute connaissait le
jardin du couvent comme s'il l'avait habité toute sa vie. Il en savait
tous les coins et recoins, les petits sentiers et les endroits où l'on
pouvait s'aider des arbres pour grimper au mur. Au moment de rentrer,
Jérôme le poussa par le coude.
--Hé! mon neveu, lui dit-il, regarde au bout de cette charmille, et tu
verras une créature du bon Dieu qui a toujours quelque chose de luisant
à me laisser aux doigts.
--Tiens, je veux y voir de plus près, repartit la Déroute, et il marcha
vers le bout de la charmille.
L'oncle l'y suivit.
L'oeil perçant de la Déroute avait promptement reconnu Claudine, et il
n'était point fâché de se mettre en communication avec elle.
--Ma bonne dame, dit Jérôme, le chapeau bas et la main ouverte, voilà
mon neveu, un honnête garçon, qui a eu le désir d'être présenté à une
personne si pleine de vertus. S'il peut vous être bon à quelque chose,
usez de lui en toute liberté.
--Ça pourra venir, mon oncle, ça pourra venir, reprit la Déroute, qui
faisait de grandes révérences à coup de pieds.
Malgré le péril de la situation, Claudine se mordit les lèvres pour ne
pas rire à la vue de la figure impassible du sergent, qui tortillait son
chapeau d'une main et de l'autre se grattait l'oreille.
--C'est bien, mon garçon, très bien, dit-elle en attachant sur lui
ses yeux riants; je crois qu'on peut compter sur toi, et je te prie de
prendre cet écu pour boire à ma santé.
Pour prendre l'écu il fallut s'approcher de Claudine; la Déroute le fit
d'un air lourd après que Jérôme l'eut poussé; mais, en s'inclinant, il
dit très bas et très vite:
--Tenez-vous prête, il faut se hâter.
Claudine le remercia d'un regard et s'éloigna rapidement. Elle trouva
Suzanne qui l'attendait au détour d'une allée.
--J'ai vu la Déroute, lui dit Claudine d'une voix joyeuse.
--Et moi M. de Charny, répondit Suzanne en entraînant Claudine sous
l'ombre épaisse des grands marronniers.
--Tu as vu M. de Charny? reprit Claudine dont toute la gaieté disparut.
--Si Belle-Rose ne m'a pas délivrée avant trois jours, je suis perdue,
continua Suzanne.
Claudine, épouvantée, la serra dans ses bras.
--M. de Louvois est las de ma résistance. Il faut que je sois religieuse
ou mariée d'ici trois jours.
--Mais qui peut te contraindre à prononcer tes voeux?
--Certes, aucune puissance humaine ne me forcera à outrager la majesté
divine par des serments que mon coeur réprouve; mais, Claudine, il y a
la réclusion éternelle; non pas cet emprisonnement doux et facile qui
laisse voir le ciel et respirer la lumière, mais la réclusion au fond
d'une cellule, le cloître sans l'espérance. On me donnera six pieds de
terre entre quatre murs, on comptera sur les lassitudes et les mortelles
influences de l'isolement, sur les lâches conseils du désespoir, et,
quoi qu'il arrive, religieuse ou recluse, je suis perdue pour lui.
--Non, tu ne seras pas perdue pour lui! s'écria Claudine, qui pleurait
en embrassant Suzanne. Nous avons trois jours devant nous, trois jours,
entends-tu? Si l'on veut t'enfermer, je m'enferme avec toi, et crois
bien que Cornélius démolira le couvent plutôt que de m'y laisser!
--Oui, reprit Suzanne, Jacques, ton frère, et Cornélius, ton fiancé,
sont deux nobles coeurs, mais ils ont contre eux le ministre.
--Ils ont pour eux l'amour; l'un vaut bien l'autre, qu'en penses-tu?
La cloche du couvent sonna l'_Angélus_; on entendit les chants religieux
des soeurs qui se rendaient à la chapelle, et les deux amies se
séparèrent. Une heure après cet entretien, Cornélius, qui rôdait sans
cesse autour du couvent pour en mieux connaître les êtres, heurta un
gentilhomme qui entrait dans la rue de Vaugirard par la rue Cassette. Le
choc fit tomber les chapeaux des deux jeunes gens.
--Eh! morbleu, l'homme au manteau! s'écria l'un d'eux, vous allez bien
vite! souffrez qu'on vous arrête.
Et il mit la main sur la garde de son épée.
Mais le fer à demi tiré rentra dans le fourreau, et le gentilhomme
tendit sa main à Cornélius en éclatant de rire.
--Sur ma parole, j'allais faire une sottise! Mais que diable aussi,
monsieur, on prévient les gens quand on va de Douvres à Paris.
--Ma première visite eût été pour vous si ma présence ici n'était
secrète, répondit Cornélius en prenant la main du comte.
M. de Pomereux rajusta son manteau et assura son chapeau d'un coup de
poing.
--Parbleu! je ne sais pas si je dois me réjouir de cette rencontre,
reprit-il, au moins aurais-je eu le plaisir de me couper la gorge avec
un passant, si ce passant eût été un autre que vous! dit-il d'un air
bourru.
--Décidément, répondit Cornélius, le soir est contraire à votre humeur;
la première fois que je vous vis, vous étiez en train de vous faire
massacrer; la seconde, vous voulez absolument tuer quelqu'un. C'est une
maladie.
--Vous raillez, je crois! Je voudrais bien vous y voir! Il m'arrive
l'aventure la plus abominable... Vous m'en voyez furieux... Encore, s'il
y avait là quelqu'un sur qui passer ma colère...
--Je suis vraiment fâché de ne pouvoir pas être ce quelqu'un-là;
mais, d'honneur, si vous me tuiez, cela dérangerait singulièrement mes
projets.
--Tenez, continua le comte, sans prendre garde au raisonnement de
Cornélius, je vous en fais juge: il y a une dame du nom d'Albergotti...
--Vous m'avez conté cette histoire, interrompit Cornélius.
--A vous? c'est, ma foi, vrai! Je la raconte à tout le monde, si bien
que je ne sais plus moi-même qui l'ignore et qui la sait. Eh bien! mon
cher Irlandais, croiriez-vous qu'elle continue à me refuser obstinément?
--En vérité?
--C'est un coeur de roche! j'en suis, ma foi, désespéré, non pas tant
pour moi que pour elle; car, vous le savez, une femme qu'on perd c'est
du bonheur qu'on gagne.
--Si bien que, dans ce que vous faites, c'est l'amour du prochain qui
vous inspire.
--Je crois que l'amour de la prochaine y entre aussi pour quelque chose,
mais c'est un point que je cherche à me dissimuler. Un bon gentilhomme
qui aime sans être aimé, c'est humiliant.
--Parbleu!
--Cependant, je sors du parloir et ne lui ai rien caché des dangers
qu'elle courait. Je crois, sur ma parole, que la statue de saint Benoît
se fût attendrie dans sa robe de pierre. Elle a souri et m'a répondu un
grand: «Que la volonté de Dieu soit faite!» dont j'ai failli pleurer et
dont j'enrage.
--Ah! oui, fit Cornélius, les fameux dangers dont vous nous parliez en
Angleterre: un couvent et un voile!
--Laissez donc! Tenez, c'est un récit que je veux vous faire. Puisque je
ne puis tuer personne, allons souper quelque part.
Cornélius se laissa faire complaisamment. M. de Pomereux, qui était au
fait de tous les cabarets de Paris, gagna le coin de la rue du Dragon,
où il y avait à cette époque-là un traiteur en renom, cogna à la porte,
entra en bousculant le maître et ses garçons et fit dresser une table
dans une chambre.
--Monsieur le gargotier, lui dit-il quand le couvert fut mis, allez me
quérir de votre meilleur vin, et priez Dieu que je le trouve bon, car
de l'humeur dont je suis, s'il n'est que passable, je mets le feu à la
maison et vous massacre tous.
Ayant ainsi parlé, M. de Pomereux tira gaillardement son épée et la mit
toute nue sur la table. Le tavernier décampa à toutes jambes et revint
cinq minutes après suivi de deux valets qui portaient dix bouteilles
chacun. Les bouteilles étaient de toutes les forces, et les vins de tous
les crus. Le maître en prit une en tremblant et l'offrit au comte, un
oeil sur le verre et l'autre sur l'épée. M. de Pomereux fit sauter
le bouchon et but le verre d'un trait. Il y eut un instant de silence
durant lequel maître et garçons regardèrent la porte du coin de l'oeil.
--Il est presque bon, va, je te pardonne, dit enfin le comte.
La valetaille disparut, et les deux convives s'assirent en face l'un de
l'autre. Cornélius avait moins d'appétit que de curiosité; cependant,
comme l'heure était avancée, que le souper était bon et que c'était
d'ailleurs un homme fort accommodant en toute chose, il tint bravement
tête à son compagnon.
--Où en étais-je donc? dit M. de Pomereux après avoir mis en pièces un
lièvre et deux perdrix.
--Vous en étiez resté aux périls encourus par votre inhumaine.
--Ah! oui. Voilà que la colère me reprend; il faut que j'assomme un
garçon. Je vais appeler le cabaretier pour qu'il m'en apporte un. Holà!
--Laissez donc, vous le tuerez en sortant.
--Eh bien! vous m'y ferez penser.
--C'est convenu.
M. de Pomereux jeta une bouteille vide par la fenêtre, cassa le goulot
d'une bouteille pleine et continua:
--Mme d'Albergotti s'imaginait d'abord qu'il n'y allait pour elle que du
voile de religieuse ou du voile de mariée. Il m'a fallu lui confesser la
vérité tout entière; il y va du fort l'Évêque ou de Vincennes.
--Diable! mais c'est beaucoup d'honneur qu'on lui fait! La voilà traitée
en criminelle d'État.
--Cela vient de ce que, grâce à M. de Charny, mon gentil cousin,
monseigneur de Louvois, a eu vent des manoeuvres de M. Belle-Rose.
--Voyez-vous ça!
--Or le ministre est un ministre très prudent, qui s'imagine qu'on est
plus sûrement dans une prison que dans un cloître, dans un cachot que
dans une cellule.
--C'est aussi l'avis des geôliers.
--Ah! si Mme d'Albergotti consentait à prononcer ses voeux, il la
laisserait fort à l'aise dans la pieuse maison des dames bénédictines,
bien sûr qu'elle n'en sortirait plus. Mais c'est une femme qui est, dans
sa taille mignonne, plus forte qu'un chêne. On la tuerait avant qu'elle
articulât le oui sacramentel.
--C'est de l'entêtement!
--Oui, mais dans le langage du sentiment, on appelle ça de la constance.
Croiriez-vous que pour la tirer de ce gouffre, je lui ai proposé de
l'épouser et de la conduire après où bon lui semblerait, dans quelque
château à moi, s'il m'en reste un, ou dans l'une de mes terres, lui
promettant, sur ma foi de gentilhomme, de n'y jamais retourner sans sa
permission? Si Mme la marquise se fût regardée dans un miroir pendant
que je lui parlais, elle aurait compris la grandeur de mon sacrifice.
Mais point!
--Elle vous a refusé?
--Tout net. M. de Louvois va se moquer de moi. Il faut croire que
l'amour a fini par m'ensorceler. Que diable! on n'est pas mal tourné
cependant, on a de la naissance et l'on n'est point sot, après tout!
--Ma foi, mon cher comte, il faut mettre ce refus au chapitre des
caprices féminins. On accepte et l'on refuse comme il pleut et comme il
vente, sans qu'on sache pourquoi.
--Ce qu'il y a de curieux, c'est que ne pouvant pas être le mari de Mme
d'Albergotti, je deviendrai son tyran.
--Vous!
--C'est une idée à M. de Louvois. D'ici à trois jours, parbleu! je
me mettrai à la tête de l'escorte qui la conduira je ne sais où, et
jusque-là on m'a commis à sa garde. Mon beau cousin veut faire de moi
une espèce de Barbe-Bleue. «Monsieur le comte, m'a-t-il dit, en s'armant
de ses grands airs, prenez garde que la dame ne vous soit enlevée après
s'être jouée de vous. Repoussé et trompé, ce serait trop pour votre
renom.» Ça m'a piqué, et, d'honneur, je sens que je vais devenir
impitoyable. Il ne me manque rien que d'avoir le casque en tête et la
lance au poing pour ressembler à ces cavaliers des contes de fées qui
défendaient leur belle.
--C'est selon comme vous entendez le verbe, dit tranquillement
Cornélius.
--Oh! je ne chicanerai pas sur le mot; mettons que je suis un ogre qui
surveille ma victime.
Le souper touchait à sa dernière bouteille; M. de Pomereux se leva,
donna un grand coup de pied à la table, qui s'écroula avec un affreux
cliquetis de verre et de porcelaine, et descendit. Tout ce tintamarre de
plats cassés l'avait mis en gaieté, si bien qu'il oublia d'assommer un
garçon. Quand ils furent dans la rue, chacun tira de son côté, l'un vers
l'hôtel de M. de Louvois, l'autre vers le logis de M. Mériset; mais au
moment de se séparer, M. de Pomereux, ôtant de son doigt une bague, la
passa aux mains de Cornélius.
--Prenez ceci, monsieur d'Irlande, lui dit-il; je ne sais quelle
entreprise vous poursuivez, mais, en cas de mésaventure, frappez
hardiment à l'hôtel de Pomereux, rue du Roi-de-Sicile; cette bague vous
en ouvrira toutes les portes et vous serez en sûreté.
Cornélius serra la bague dans sa poche, et les deux convives, s'étant
pressé la main, se séparèrent. Le jeune Irlandais trouva Belle-Rose
en conférence avec Grippard. Le brave caporal estimait dans son for
intérieur que l'entreprise ne laissait pas d'être très périlleuse.
Bouletord était en permanence autour du couvent avec sept ou huit drôles
armés jusqu'aux dents, qui s'amusaient à regarder tous les passants
sous le nez. Il y avait dans une écurie de la rue Saint-Maur une
demi-douzaine de chevaux tout sellés et bridés en cas d'alerte, et le
guet ne se reposait ni jour ni nuit.
--S'il ne s'agissait que de ma peau, ce ne serait rien, disait le soldat
en forme de péroraison, mais j'ai peur des galères.
--Bah! dit Cornélius, qui entra sur ces entrefaites, un homme de coeur
est toujours le maître de se faire tuer.
Cet argument parut péremptoire à Grippard, qui ne dit plus mot.
--Allons! dit Belle-Rose, nous agirons bientôt.
--Nous agirons demain, reprit l'Irlandais.
Et il raconta ce qu'il avait appris de M. de Pomereux. Belle-Rose bondit
comme un lion.
--Si j'échoue, dit-il, aussi vrai qu'il y a un Dieu, j'irai chez M. de
Louvois et je lui ouvrirai le coeur avec ce poignard.
Et d'une main crispée il tourna vers le ciel la lame d'un poignard
qu'il portait sous son habit. On décida sur-le-champ que l'on tenterait
l'enlèvement dans la soirée du lendemain. Cornélius et Belle-Rose
étaient convenus avec la Déroute d'un signal qui le préviendrait du
jour fixé pour l'évasion; ce signal devait partir de la mansarde louée
naguère par le sergent, et sur laquelle il avait promis de jeter les
yeux d'heure en heure. Belle-Rose s'était muni d'une échelle de corde.
Tandis qu'ils discutaient, M. Mériset entra dans l'appartement, son
bonnet à la main. Il était un peu pâle, et toute sa personne avait un
air de mystère qui sautait aux yeux.
--Pardon, messieurs, si je vous dérange, dit-il, mais je croirais
manquer à tout ce que je dois à mes locataires si je ne les prévenais de
ce qui se passe.
--Que se passe-t-il donc, mon bon monsieur Mériset? dit Belle-Rose.
--Voici: des personnes dont la tournure m'est suspecte ont rôdé tantôt
à la brune autour de ma maison. Bien certainement, ce n'est pas moi
qu'elles sont chargées de surveiller; d'où j'ai conclu...
--Que ne rôdant pas pour vous, elles rôdaient pour nous, interrompit
Cornélius.