M. de Louvois agita une sonnette, un huissier entra.

--Allez, madame, attendre mes ordres, dit-il; et vous, ajouta-t-il en

s'adressant à l'huissier, priez M. de Charny de passer dans mon cabinet.

Mme d'Albergotti se leva, salua M. de Louvois et sortit, laissant le

ministre seul avec M. de Charny, qui venait d'entrer. Ce nouveau venu

était un personnage petit, replet et gras, et dont la face doucereuse

et le regard cauteleux inspiraient une sorte d'éloignement dont on

ne pouvait se défendre. Godefroy Charny, ou M. de Charny, comme on

l'appelait communément, sans que personne pût expliquer l'origine de sa

noblesse, était le commensal du ministre, son conseil et son favori; la

nature l'avait fait naître entre le père Joseph et le cardinal Dubois,

comme une créature malfaisante, qui avait tout ensemble un peu de la

fermeté froide et cruelle du capucin et un peu de l'astuce diabolique de

l'abbé. Son influence sur M. de Louvois était extrême, elle lui venait

surtout de la rapidité de ses résolutions et de la persévérance de ses

inimitiés. Quand M. de Louvois lui demandait son avis, M. de Charny

n'hésitait jamais et conseillait toujours le parti le plus violent. M.

de Charny n'était rien et était tout; on le haïssait et on le craignait;

personne ne frayait avec lui, mais on se gardait bien de l'offenser en

quoi que ce fût. M. de Charny portait un habit d'une extrême simplicité,

sans dentelles et sans rubans, avec une épée dont la garde et le

fourreau n'avaient aucun ornement. Du reste, poli, souple, insinuant,

de manières douces et plein de délicatesse dans son langage, un de ces

hommes capables de tuer sans tacher leurs manchettes et le chapeau bien

bas.

--Avez-vous vu cette femme, celle qui sortait quand vous êtes entré? lui

dit M. de Louvois.

--Je l'ai vue; elle est jolie, distinguée dans sa personne et fort

décente.

--Cette personne que vous trouvez si bien m'a bravé, et je veux la

punir.

--Il suffisait de me dire, monseigneur, qu'elle vous avait bravé; le

reste devenait inutile.

--Je vous chargerai probablement du soin de ma vengeance.

--Je suis à vous, monseigneur.

Tandis que M. de Louvois causait avec M. de Charny, l'huissier à qui Mme

d'Albergotti avait été confiée la conduisit dans une petite pièce où

se trouvait déjà un gentilhomme. A la vue d'une femme qui semblait

appartenir à la cour, tant elle avait de noblesse dans la démarche, le

jeune homme se leva du siège où il était assis. Suzanne le regarda, et

il lui parut qu'elle avait vu ce visage quelque part; mais dans l'état

de trouble où l'avait jetée son entrevue avec M. de Louvois, elle ne put

se rappeler ni en quel lieu, ni en quelle circonstance.

--Eh! madame la marquise! il m'est doux de vous rencontrer! s'écria tout

à coup le gentilhomme.

Suzanne examina son interlocuteur plus attentivement et reconnut enfin

M. de Pomereux, qui, au temps où elle était encore à marier, avait

passé quelques jours à Malzonvilliers. Elle s'inclina; et comme, dans

la situation d'esprit où elle était, tout visage de connaissance lui

paraissait un visage ami, elle tendit sa main à M. de Pomereux, qui la

baisa. M. de Pomereux n'était pas tout à fait ce qu'il était à l'époque

où il avait été question de son mariage avec Suzanne. On voyait sur son

visage amaigri les traces d'une vie dissipée; les contours en étaient en

quelque sorte effacés et chargés de teintes pâles; le sourire incertain

et parfois railleur; le regard fin, mais voilé. Aux rides précoces qui

sillonnaient son front, aux cercles bleuâtres qui plombaient ses joues,

on reconnaissait promptement que M. de Pomereux avait abusé de sa

jeunesse. Mais, à certains mouvements de sa physionomie, il était

aisé de voir que le débauché pouvait se souvenir encore qu'il était

gentilhomme.

--Mais, à ce que je puis voir, vous sortez de chez M. de Louvois? dit-il

en conduisant Mme d'Albergotti vers un siège.

--Vous ne vous trompez pas.

--Si je puis vous être agréable en quelque chose, usez de mon crédit,

madame; j'ai l'honneur d'être un peu parent de M. de Louvois.

--Eh bien! monsieur, votre parent s'apprête à m'envoyer en prison.

--Vous! s'écria M. de Pomereux tout étourdi.

--Moi-même.

--C'est impossible! Vous, une femme... on aura surpris la religion du

ministre, et je cours...

--C'est inutile; cette religion a pris soin de s'éclairer elle-même tout

à l'heure. Il paraît que j'ai commis un grand crime.

--Lequel?

--J'ai fait évader un de mes amis qui avait l'honneur d'être traité en

prisonnier d'État.

--Diable! fit M. de Pomereux, c'est une méchante affaire.

--C'est ce qui me semble à présent.

--M. de Louvois n'est pas précisément tendre dans ces sortes

d'occasions.

--Disons même, entre nous, qu'il ne l'est pas du tout.

--J'y consens, et c'est précisément cela qui m'inquiète. Il ne faut pas

aller en prison, madame.

--J'y consens volontiers, mais ce n'est pas tout à fait le sentiment de

M. de Louvois.

--Il y paraît, et c'est malheureusement qu'il est fort entêté, M.

de Louvois. Mais enfin, madame, vous n'êtes pas seule au monde, vous

avez...

--Je suis veuve, monsieur, dit Suzanne doucement.

M. de Pomereux remarqua seulement alors que Mme d'Albergotti était

couverte de vêtements noirs. Quand elle était entrée, il n'avait vu que

le visage et point la robe.

--Veuve! s'écria-t-il. Ma foi, madame, il a dépendu de vous de ne

pas l'être. Mais, s'empressa-t-il d'ajouter en voyant que Suzanne

s'apprêtait à répondre, je n'ai pas de rancune, et je mets tout ce que

j'ai de crédit à votre disposition.

Mme d'Albergotti allait répliquer, lorsqu'un huissier vint prévenir M.

de Pomereux que M. de Louvois le mandait dans son cabinet. M. de Louvois

expédiait quelques signatures au moment où M. de Pomereux entra. M. de

Charny venait de s'éloigner.

--Mettez-vous là, lui dit le ministre; je vous ai choisi pour une

mission d'importance, et vous allez partir tout à l'heure.

--J'accepte la mission et partirai quand vous voudrez.

--C'est bien comme cela que je l'entends.

--Mais vous me permettrez bien de vous toucher quelques mots d'une

affaire qui concerne une personne à laquelle je m'intéresse fort.

--Son nom, s'il vous plaît?

--Mme la marquise d'Albergotti.

--Savez-vous bien ce qu'elle a fait?

--Parfaitement.

--Et vous avez l'audace de vous intéresser à elle?

--Parbleu! j'ai failli l'épouser!

Belle-Rose · 第 80 / 151 题