--Que votre volonté soit faite! dit-il en écrivant quelques mots sur un
ordre imprimé dont les blancs seuls étaient à remplir.
M. de Louvois agita une sonnette: un huissier se présenta, il lui remit
l'ordre et se leva.
--Belle-Rose sera transporté à la citadelle de Châlons, dit-il; il vous
sera permis de le voir. Après le crime dont il s'est rendu coupable,
c'est tout ce que je puis faire pour lui, et encore ne l'aurais-je pas
fait si vous n'étiez pas sa fiancée.
La Déroute n'avait pas perdu de temps. Les hommes qu'il s'était associés
n'attendaient qu'un signal pour agir, et sur l'avis qu'il reçut de Mme
d'Albergotti, il se tint prêt. Le lendemain, à la tombée de la nuit,
le lieutenant de la Bastille entra chez Belle-Rose et le prévint qu'un
ordre du ministre l'envoyait à la citadelle de Châlons.
--Une chaise de poste va vous conduire, lui dit-il.
Belle-Rose se leva et s'habilla. Un exempt l'attendait dehors de
la sombre forteresse; près de lui se tenaient deux soldats de la
maréchaussée. Le postillon était en selle. L'exempt était le même qui
l'avait arrêté rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, chez M. Mériset. L'un
des gardes de la maréchaussée était Bouletord. L'ex-canonnier salua
Belle-Rose d'un sourire.
--Nous avons joué quitte ou double, j'ai gagné, lui dit-il.
Belle-Rose passait sans répondre, lorsqu'en levant les yeux, il vit
à cheval, en costume de postillon, l'honnête la Déroute qui faisait
claquer son fouet, et venait de relever un bandeau qu'il s'était
appliqué sur le visage afin de n'être pas reconnu. Un cri de surprise
faillit jaillir des lèvres du prisonnier, mais le sergent promena
un doigt sur sa bouche, et Belle-Rose sauta sur le marchepied de la
voiture.
--Eh! dit-il à Bouletord, c'est une autre partie qui commence.
L'exempt s'assit à côté de Belle-Rose. Les deux gardes se placèrent sur
la banquette du devant, et la Déroute brandit son fouet.
--Eh! camarades, s'écria-t-il, passez vos bras dans les courroies, la
route est mauvaise, il y aura des cahots.
--Que diable dit-il? murmura l'exempt; la route est unie comme un
parquet, voilà un mois qu'il n'a plu!
Belle-Rose ne dit rien et passa le bras dans une courroie qu'il serra
fortement. Évidemment le conseil était pour lui. L'or de la duchesse
avait fait merveille. La Déroute avait grisé dix postillons avant de
découvrir celui qui devait conduire la chaise du prisonnier. Quant à
celui-ci, il n'avait pu résister à l'offre d'une bourse où les louis
brillaient entre les mailles de soie. Sa philosophie avait estimé qu'une
veste de drap bleu galonné d'argent, une culotte de peau, de grosses
bottes et l'honneur de conduire un prisonnier d'État ne valaient pas
deux mille livres. La voiture se mit à rouler du côté de la barrière
d'Enfer; à quelques lieues de là, un peu après Villejuif, un embarras
força la voiture de s'arrêter. Un arbre était abattu sur un côté de la
route; de l'autre côté, on voyait un chariot immobile.
--Eh! l'homme au chariot, cria la Déroute, faites place aux gens du roi.
L'homme au chariot sortit sa tête du milieu des bottes de foin, bâilla,
étendit les bras et se rendormit. La Déroute lui lança un coup de fouet,
mais la mèche alla frapper contre le foin, à trois pieds du dormeur.
--Eh! monsieur l'exempt, dit la Déroute, voilà un terrible dormeur
qui barre le chemin. Priez donc un de vos braves de lui frotter les
oreilles.
L'exempt ouvrit la portière et Bouletord sauta sur la route. Il commença
par tirer l'attelage du chariot, qui partit; mais le dormeur, réveillé
par la secousse, descendit du milieu de ses bottes de luzerne, et courut
à Bouletord, qui tout d'abord lui mit la main au collet. Malheureusement
l'homme au chariot n'était pas d'humeur à se rendre sans résistance; il
répondit par un coup de poing si rude, que Bouletord roula par terre.
Aussitôt la Déroute poussa ses chevaux avec tant d'adresse, que la
roue donna contre l'arbre et la chaise versa du côté de l'exempt, dont
Belle-Rose se fit un marchepied pour sortir du carrosse. Quatre ou cinq
hommes qui semblaient surgir de terre s'élancèrent sur le chemin et
coururent à la voiture comme pour aider la Déroute à la relever. Au
milieu du trouble où cette chute avait jeté l'exempt, ni lui ni son
camarade ne songèrent à la possibilité d'une embuscade. Les nouveaux
venus avaient la mine d'honnêtes gens qui ne demandaient qu'à les
secourir; mais l'exempt et le garde, tirés de la chaise par leurs soins,
furent à l'instant même garrottés et bâillonnés. Quant à Belle-Rose, il
aidait Cornélius, qui n'était autre que l'homme au chariot, à se rendre
maître de Bouletord.
--Soyons sage, dit Belle-Rose à l'ex-canonnier, qui, tout meurtri des
coups qu'il avait reçus, écumait de rage dans une ornière; c'est encore
une partie que je gagne.
Quand l'exempt et les deux gardes furent hors d'état de se défendre, la
Déroute et ses camarades s'employèrent à redresser la voiture.
--Voilà ce qui s'appelle emporter une citadelle sans brûler une amorce,
dit le sergent.
Cornélius coupa les traits des chevaux qu'on débarrassa de leurs
harnais; il sauta sur l'un d'eux et conduisit les deux autres à
Belle-Rose et au sergent.
--Une minute encore, dit la Déroute; ces messieurs pourraient s'enrhumer
si nous les laissions sur la route. La nuit est fraîche.
Aidé par ses camarades, il porta l'exempt et les gardes dans la voiture,
cadenassa les portières et se retira après les avoir salués poliment.
--Alerte maintenant, et vous, dépêchez! dit-il aux compagnons de
Grippard, qui se jetèrent dans les champs.
La Déroute poussa les chevaux dans un petit chemin, où Belle-Rose
et Cornélius le suivirent. Au bout d'un quart d'heure, les cavaliers
aperçurent la flèche aiguë d'une chapelle qui se dessinait en noir sur
le ciel pur.
--Un coup d'éperon, et nous y sommes, dit le sergent.
A la porte de cette chapelle, deux femmes attendaient, immobiles et
pleines d'anxiété.
--Voici l'heure, et je n'entends rien encore! disait l'une.
--Mon Dieu! reprit l'autre, sauvez-le, et faites-moi mourir!
Chacune d'elles entendait les pulsations de son coeur; leurs yeux ne
quittaient le pâle sentier que pour se lever vers le ciel.
--On l'aura peut-être tué, dit Geneviève si bas que sa voix passa comme
un soupir entre ses lèvres blanches.
--Il me semble que s'il était mort, je serais morte, répondit Suzanne.
Au fond de la chapelle, un prêtre était en prières auprès de l'autel.
Tout à coup on entendit rouler le galop retentissant de quelques chevaux
lancés à toute bride. Les deux femmes, le corps en avant, cherchaient
à voir dans la nuit; bientôt elles aperçurent trois cavaliers, et
reconnurent celui qui galopait à leur tête.
--Sauvé! dirent-elles les yeux baignés de larmes, et, par un mouvement
spontané, elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.
Cependant les trois cavaliers arrivaient; Geneviève s'arracha des bras
de Suzanne plus pâle qu'une morte.
--Adieu! dit-elle; soyez bénie, madame, vous qui l'avez sauvé!
Suzanne voulut retenir Geneviève; tant de résignation mêlée à une si
profonde douleur la touchait.
--Laissez, madame, reprit Geneviève d'une voix éteinte; il vous aime,
soyez heureuse.
Elle entra dans la chapelle et fit quelques pas; mais, brisée par la
souffrance, elle tomba sur ses genoux derrière un pilier. Belle-Rose
sauta de cheval et se trouva dans les bras de Suzanne.
--Libres! libres tous deux! lui dit-elle à l'oreille.
Belle-Rose la pressa sur son coeur et colla ses lèvres au chaste front
de sa fiancée. Mais déjà la Déroute et Cornélius étaient allés prendre
derrière la chapelle des chevaux anglais dont l'Irlandais connaissait la
vitesse.
--Vite à cheval, dit le sergent, chaque parole nous vole une lieue.
--Oui, Jacques, fuyez, fuyez promptement, ajouta Suzanne.
--Moi, fuir! dit Belle-Rose; je vais au camp.
--Ah! ah! fit la Déroute, il serait plus court alors de retourner à la
Bastille.
--Mais on m'entendra... on me jugera!
--Et l'on vous fusillera, interrompit la Déroute; après ça, si c'est
votre idée, partez, je vous suis.
Cornélius intervint; mais Belle-Rose n'aurait pas cédé, si Suzanne
elle-même ne l'eût prié de fuir pour l'amour d'elle.
--Moi, je demeure pour vous défendre, et quand j'aurai obtenu votre
grâce, j'irai moi-même vous en porter la bonne nouvelle.
Cependant Geneviève était restée agenouillée à l'ombre du pilier; elle
priait les mains jointes. On entendait dans le sanctuaire la voix du
prêtre qui officiait et, sous les voûtes de la vieille chapelle, les
bruits incertains et doux qui chantaient comme l'écho d'une mystérieuse
prière. Le visage de Geneviève était tout trempé de larmes; les sanglots
déchiraient sa poitrine, et ses mains amaigries se collaient à son coeur
plein d'une indicible douleur.
«Mon Dieu, disait-elle, je vous ai offert ma vie comme une expiation,
j'ai voulu boire jusqu'à la dernière goutte le calice amer que vous
m'avez présenté, afin que mes péchés me fussent remis... J'ai prié, j'ai
pleuré, j'ai souffert, et cependant, mon Dieu, je l'aime toujours!... O
vous, mère divine du Christ, qui êtes tendre et miséricordieuse, vous
à qui la douleur a enseigné la bonté, vous qui êtes secourable aux
affligés, vous prendrez ma misère en pitié... Cet amour que je lui ai
voué est maintenant pur de toute mauvaise pensée... C'est un asile dans
lequel je me réfugie... C'est une autre vie dans ma vie... Voyez,
mère de Dieu, j'assiste aux funérailles de mon coeur; je suis pleine
d'angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude où je pleure.
Qu'il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu'elle soit heureuse,
lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans ma prière; elle est
honnête, pure et radieuse comme l'un de vos anges, je suis une pauvre
pécheresse qui ai marqué mes jours par mes fautes... Je n'ai
plus d'espérance qu'en vous!... Il m'a pardonnée sur la terre, me
pardonnerez-vous dans le ciel?
«Je souffre, mon Dieu! je souffre. Tout mon courage s'en est allé par
les blessures de mon coeur... Je me sens mourir chaque jour; la vie est
pour moi comme un désert... De tout ce que j'aimais il ne reste rien...
ni lui, ni mon enfant... Dites, Vierge divine et sainte mère, n'est-ce
point assez d'un si dur châtiment? Faites au moins que le bonheur lui
sourie... écartez de son chemin toutes peines et donnez-les-moi... que
j'en meure et qu'il vive... J'embrasse les pieds saignants de votre fils
et les couvre de mes larmes; mon coeur est brisé... Miséricorde sur moi,
mon Dieu!...»
En ce moment, on entendit sonner autour de la chapelle le galop de
plusieurs chevaux qui s'éloignaient avec la rapidité de la foudre.
Geneviève cacha sa tête entre ses mains.
--Perdu! mon Dieu! perdu! dit-elle.
Suzanne entra dans la chapelle; elle était un peu pâle, mais ses yeux
brillaient de joie. Après avoir cherché quelques minutes, ne voyant
rien, elle vida sa bourse dans un tronc et sortit. Une voiture
l'attendait à quelques pas de là; elle y monta et reprit le chemin de
Paris. Deux ou trois pauvres femmes qui étaient dans la chapelle la
quittèrent lentement; le prêtre s'éloigna de l'autel, un bedeau vint qui
éteignit les cierges, et toute lumière s'évanouit avec tout murmure; Mme
de Châteaufort, glacée et folle de douleur, se traîna vers le porche;
ses genoux tremblaient sous elle; comme elle approchait des portes
entre-bâillées, elle chancela et tomba au pied d'un pilier. Il y avait
par là un pauvre donneur d'eau bénite, vieux et couvert de haillons,
qui entendit le bruit de sa chute; il s'avança vers elle et la souleva.
L'air frais de la nuit ranima Geneviève; elle ouvrit les yeux et
remercia le vieux pauvre.
--Ma bonne dame, lui dit-il, on va fermer la chapelle, il faut partir.
--Je suis faible, répondit la duchesse au mendiant, voulez-vous me
conduire?
--Les malades et les pauvres sont faibles, lui dit le donneur d'eau
bénite; prenez mon bras.
Mme la duchesse de Châteaufort, appuyée au bras du vieux pauvre, sortit
de la chapelle. Au bout de cent pas, la duchesse trouva son carrosse qui
l'attendait dans un chemin creux.
--Merci, mon ami, dit-elle au pauvre en lui donnant sa bourse; quand
vous prierez, priez pour moi.
--Où faut-il conduire madame la duchesse? demanda le cocher.
--Aux Carmélites! répondit Geneviève.