Instruit par le gouverneur de ce qui s'était passé durant la nuit à la
Bastille, M. de Louvois haussa les épaules.
--C'est dommage, dit-il, que Belle-Rose appartienne à M. de Luxembourg.
Sans cette fâcheuse circonstance, on aurait pu en faire quelque chose...
--Quoi! monseigneur, vous savez.
--Je sais tout: tandis que vous le soumettiez à la question, un courrier
m'est arrivé de Flandre; j'ai appris que la nuit même du départ de
Belle-Rose, le jeune officier avait eu une conférence avec M. de
Luxembourg; on m'a conté les détails d'une scène qui s'est passée au
camp de Charleroi, à propos d'un capitaine qui avait encouru la peine de
mort; j'ai tout appris: le soldat a été l'instrument du général.
--Oserai-je demander à Votre Excellence ce qu'elle compte faire?
--Moi? rien.
--La question devient donc inutile?
--Tout à fait.
--Et le prisonnier peut être mis en liberté?
--Non pas. Je l'oublie, voilà tout.
Le gouverneur comprit la terrible signification de ces mots, qui
condamnaient Belle-Rose à une détention perpétuelle.
--Il faut bien qu'on sache, reprit le ministre en se levant, que par moi
on peut tout, que sans moi on ne peut rien.
--Permettez-moi d'espérer, monseigneur, qu'un jour vous m'autoriserez à
reprendre cet entretien.
--Soit; je vous ajourne à vingt ans.
Tandis que ces choses se passaient à Paris, Mme d'Albergotti prodiguait
à son mari les soins les plus tendres; sa figure était devenue blanche
comme un cierge; ses mains semblaient transparentes ainsi que l'albâtre.
Quand venait le soir, Claudine l'accompagnait dans sa chambre, qui était
attenante à celle du marquis.
--Mon Dieu, vous vous tuez, lui disait la pauvre fille en l'embrassant.
--Laisse, répondait tristement Suzanne, c'est pour moi le repos qui
vient.
Une nuit, la troisième depuis le passage de Mme de Châteaufort, M.
d'Albergotti appela Suzanne. Suzanne était déjà au chevet de son lit.
--Vous souffrez? dit-elle.
--Non, je finis.
Suzanne ouvrit la bouche pour parler, M. d'Albergotti l'arrêta d'un
geste.
--Je vous ai fait venir, reprit-il, pour que vous receviez mes adieux.
Je vous ai toujours aimée comme un père aime son enfant, vous m'avez
rendu cette affection autant qu'il était en vous; vous avez été honnête,
pieuse et résignée; vous n'avez pas eu une mauvaise pensée: Dieu vous
doit une récompense. Approchez-vous, Suzanne, afin que je vous bénisse.
Suzanne, plus morte que vive, s'agenouilla près du lit; elle avait bien
compris à l'air de M. d'Albergotti que quelque chose d'étrange et de
mystérieux se passait en lui. M. d'Albergotti posa ses deux mains sur
le front de sa jeune épouse et pria. Au bout d'un instant, ses mains
s'appesantirent et se glacèrent. Suzanne les écarta et regarda son mari.
Le vieux capitaine venait de rendre son âme à Dieu. Mme d'Albergotti
le baisa au front, et fermant les paupières du mort, elle alla
s'agenouiller sous l'image du Christ et passa toute la nuit en prières.
Après qu'elle eut rendu les derniers devoirs à la dépouille de son mari,
elle manda une voiture et des chevaux de poste. Claudine ne l'avait
jamais vue si prompte et si résolue.
--Est-ce à Paris que nous allons? lui dit-elle.
--Non vraiment! Le roi est en Flandre, c'est en Flandre que je vais. Je
suis libre maintenant, et Belle-Rose souffre sans doute.
Tandis que Suzanne courait sur la route de Lille, le captif, brisé par
les intolérables souffrances qu'il avait éprouvées, restait couché sur
son lit, sans voix, sans regard, presque sans souvenir. Sa pensée était
couverte d'un voile. Le quatrième jour il se leva. Le guichetier qui
déjà avait glissé un papier dans sa main, vint à lui et laissa tomber à
ses pieds un autre papier roulé. Belle-Rose le ramassa et y trouva ces
mots:
«Si vous êtes malade, restez malade; si vous ne l'êtes pas, feignez de
l'être.»
Cette fois, l'écriture était de Suzanne. Belle-Rose cacha le papier sur
son coeur, se recoucha et attendit. Sur ces entrefaites, Cornélius et
la Déroute étaient arrivés à Paris, poussés par une inquiétude qu'ils ne
cherchaient même pas à dominer. M. de Nancrais avait prévenu les désirs
du sergent en lui délivrant un congé illimité.
--Voilà une signature qui m'empêche de déserter, dit la Déroute en
serrant le papier. Lorsque je commandais l'exercice et que je pensais à
mon lieutenant, ma hallebarde était dans mes mains comme un fer rouge.
--Va, dit M. de Nancrais, et tente tout pour le sauver. Si nous n'étions
pas en temps de guerre et devant l'ennemi, tu ne partirais pas seul.
Quant à Mme de Châteaufort, elle allait de la Bastille chez M. de
Louvois, morne et désespérée. Cette fois, la fière et vaillante
Espagnole se sentait vaincue. Un jour qu'elle était seule dans son
oratoire, elle vit entrer Mme d'Albergotti. Oubliant à la fois et son
amour abandonné et sa dévorante jalousie, elle courut vers sa rivale et
lui prit les mains.
--Sauvé? dit-elle.
Suzanne secoua la tête. Geneviève laissa tomber ses bras.
--Quoi! madame, le roi lui-même...
--Le roi est le roi! dit Suzanne avec une poignante expression... c'est
l'égoïsme couronné... Il s'est fait un bouclier de la raison d'État...
J'ai pleuré à ses genoux, et me voilà!
--Perdu! mon Dieu! perdu! s'écria Geneviève.
--Non, pas encore; tant que je vis, j'espère.
Geneviève, étonnée de ce langage ferme et résolu, se prit à regarder
Suzanne.
--Oh! continua la veuve, je ne suis plus la femme que vous avez vue à
Compiègne. Je puis l'aimer sans crainte, à présent, et tout risquer pour
le sauver. J'y jouerai ma fortune et ma vie.
--Vous ne savez pas ce que c'est que M. de Louvois! dit Mme de
Châteaufort, que le désespoir rongeait.
--Je sais ce que peut un coeur honnête et déterminé. Il le hait, moi je
l'aime; nous verrons.
Geneviève étouffa un soupir.
--Essayez, madame; tout ce que je pourrai faire pour vous aider, je le
ferai.
Suzanne lui ayant demandé où en étaient les choses depuis le jour de
l'emprisonnement, Geneviève lui raconta tout ce qu'elle savait et tout
ce qu'elle avait tenté. Au récit des tortures infligées à Belle-Rose,
Suzanne frissonna.
--Louis XIV est roi de France, et voilà ce qu'il permet! s'écria-t-elle
avec l'horreur d'une amante épouvantée.
Elles étaient encore ensemble quand un laquais vint avertir la duchesse
qu'un homme était à la porte, insistant pour être introduit auprès
d'elle.
--Quel est cet homme? fit-elle.
--Il m'a dit s'appeler la Déroute, répondit le laquais.
--Qu'il entre tout de suite! dit Suzanne.
--Que sais-tu et que veux-tu? reprit Mme de Châteaufort quand la Déroute
eut été introduit.
--Je sais que mon lieutenant est en prison, et je veux qu'il soit libre!
répondit l'honnête sergent.
--Eh bien! dit Suzanne, il faut le faire évader.
--De la Bastille? Eh! madame, on réussirait aussi bien à tirer un damné
des griffes du diable! Il y a des sentinelles à toutes les portes, et
des portes à tous les couloirs, des guichetiers partout. Les murs ont
vingt toises de haut, les fossés vingt pieds de profondeur, et je ne
sais pas un trou où il n'y ait des barreaux gros comme le bras.
--Cependant, dit Suzanne, il n'est pas de cachot, pas de forteresse,
pas de citadelle d'où l'on ne puisse sortir. Rien n'est impossible à la
volonté.
--Rien, quand elle est aidée par le temps. Vous ne savez donc pas ce
que c'est qu'une évasion d'une prison d'État? Il faut la méditer dans
l'ombre, tromper mille regards, épier l'heure propice, ne rien donner
au hasard. C'est l'oeuvre de la patience... Elle demande des années,
et quand on réussit, il arrive parfois que le prisonnier a des cheveux
blancs. Voulez-vous attendre, madame?
--Oh! ce serait mourir, s'écria Suzanne.
--Mon Dieu! que faire? reprit Geneviève.
--Le tirer de la Bastille avec un ordre du ministre, continua le
sergent.
--Il ne le voudra pas! Il ne l'a pas voulu! dirent à la fois les deux
femmes.
--Oh! je m'entends! Il y a d'autres prisons en France, de petites
Bastilles par-ci par-là dans les provinces. Obtenez seulement qu'on le
transporte dans une d'elles, et je me charge du reste.
--Que veux-tu dire? demanda Suzanne.
--J'ai mon projet. Depuis vingt-quatre heures que je suis à Paris, j'ai
déjà couru de tous côtés. Quand on a été soldat pendant dix ou douze
années, on a des camarades partout. Le caporal Grippard, qui a fait un
petit héritage, est ici avec quatre ou cinq vieux sapeurs prêts à tout.
L'Irlandais est comme un enragé. Celui-là nous donnera un bon coup de
main... Comprenez-vous?
--Mais, dit Geneviève, ce sera une bataille.
--Dame! fit le sergent, si les balles volent, on tâchera de les éviter.
--Eh bien! j'aurai cet ordre! s'écria Suzanne. Va tout préparer.
--J'y cours; mais il me faut quelque chose encore.
--Quoi?
--De l'or.
--J'ai mes diamants! s'écria la duchesse.
--Bon, avec ces petites pierres blanches on fait des pièces jaunes.
Mme d'Albergotti courait à la porte, quand la Déroute l'arrêta.
--Savez-vous un moyen de faire passer un avertissement à mon lieutenant?
reprit-il.
--Je l'ai, dit Geneviève. Un guichetier qui a été au service de mon père
a déjà consenti, à prix d'or, à faire tenir un billet à Belle-Rose.
--Recommandez-lui donc, madame, qu'il se mette au lit. Ce billet lui
donnera un peu de courage, et sa feinte maladie permettra d'obtenir plus
facilement un ordre de changement.
Suzanne tenait déjà une plume à la main; elle écrivit promptement
quelques mots. On a vu comment Belle-Rose les avait reçus. Suzanne se
présenta le même jour chez M. de Louvois. La veuve de M. d'Albergotti
fut introduite sur-le-champ; mais au nom de Belle-Rose, le ministre
fronça le sourcil.
--C'est une étrange persistance, dit-il; il me semble que j'ai déjà
refusé sa mise en liberté.
--Aussi n'est-ce point cela que je viens solliciter de votre clémence.
--Qu'est-ce donc?
--L'ordre d'enfermer Belle-Rose dans une prison où il puisse recevoir
les secours et les consolations que réclament son état de santé.
--Ah! il est donc malade?
--L'ordre de lui appliquer la question ne vient-il pas de vous,
monseigneur? répondit Suzanne.
--Mais quel intérêt puissant vous fait agir en faveur de ce prisonnier?
interrompit M. de Louvois dépité.
--Je suis sa fiancée, répondit Suzanne, qui rougit, mais sans baisser
les yeux.