Une heure après cette conversation, Belle-Rose partit accompagné de la
Déroute, qui, sous aucun prétexte, n'avait voulu se séparer de lui. M.
de Nancrais s'était chargé de Pierre, dont il se proposait de pousser
l'éducation militaire. Afin que l'absence de Belle-Rose ne fût pas
interprétée d'une manière défavorable, il avait été en apparence chargé
d'une mission pour M. de Louvois. Arrivé à Chantilly, Belle-Rose se
rendit chez l'intendant du prince, qui lui compta la somme convenue;
puis il poussa vers Paris, où il descendit chez le digne M. Mériset,
qui pensa s'évanouir de joie en le revoyant. Le lendemain, il se dirigea
vers Palaiseau. Parvenu à cinq minutes du village, il arrêta un bouvier
qui passait sur la route.
--Pourriez-vous m'indiquer la demeure de M. Bergame? lui dit-il.
--Vous la voyez là-bas, entre ces vieux ormeaux; c'est la maison qui a
des volets verts et des tuiles rouges. Le jardin est à lui et la prairie
aussi. Oh! il a du bien, M. Bergame; on dit dans le pays qu'il va
s'arrondir.
--Eh! mais c'est justement pour l'aider à s'arrondir que je me rends
chez lui! dit Belle-Rose en souriant.
--Allez donc, vous serez le bienvenu.
Belle-Rose poussa du côté de la maison avec la Déroute, qu'il laissa
devant la porte avec les deux chevaux, et entra dans le jardin.
--M. Bergame? dit-il à un petit garçon qui ravaudait parmi les
espaliers.
Le petit garçon, qui était maigre, pâle et chétif, regarda Belle-Rose
d'un air futé.
--De quelle part venez-vous, monsieur? dit-il avec un accent italien
assez prononcé.
--De la mienne, répondit Belle-Rose.
Le petit garçon salua avec beaucoup de politesse.
--C'est très bien, monsieur; mais M. Bergame, étant fort occupé, ne
saurait vous recevoir à présent. Il faudrait repasser.
--Allons, pensa Belle-Rose, c'est un siège à faire.
Et il reprit:
--Ne pourriez-vous pas dire à M. Bergame qu'il s'agit d'une affaire
d'importance?
--Pour qui, monsieur? dit l'enfant d'un air simple qui cachait une
grande malice.
--Eh! mais pour lui, sans doute! s'écria Belle-Rose.
--Pardonnez-moi, monsieur, reprit l'enfant d'un petit ton patelin, mais
c'est qu'en général les personnes qu'on ne connaît pas ont toujours pour
entrer chez les gens de belles affaires à traiter.
Belle-Rose eut quelque envie de saisir le petit drôle par le cou et de
le bâillonner; mais il y avait du monde sur la route, il ne connaissait
pas les êtres de la maison; ce n'était pas le moment d'employer la
violence.
--Allons! répliqua-t-il de l'air d'un homme qui se décide à parler,
puisque tu veux tout savoir, prends ce louis pour toi, et cours dire à
M. Bergame qu'il s'agit de cent mille livres à recevoir.
A la vue de l'or, les yeux du petit garçon étincelèrent. Ses doigts
saisirent la pièce comme les pinces d'une tenaille, et il pria
Belle-Rose de le suivre.
--Fourbe, mais avide! pensa Belle-Rose: un vice corrige l'autre.
L'enfant laissa Belle-Rose dans une salle au rez-de-chaussée, grimpa
l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur avec la souplesse d'un
chat, et redescendit deux minutes après.
--Suivez-moi, monsieur, dit-il à Belle-Rose, M. Bergame est là-haut qui
vous attend.
Le petit garçon introduisit Belle-Rose dans une pièce carrée où, du
premier coup d'oeil, le fils du fauconnier chercha la fameuse armoire
dont lui avait parlé M. de Luxembourg. Elle était dans un coin, sous
une tapisserie qui aurait dissimulé sa présence à un homme moins bien
renseigné. M. Bergame regarda rapidement Belle-Rose avec l'expression
d'un chat qui guette sa proie.
--Vous avez une somme d'argent à me remettre, avez-vous dit, monsieur?
ou bien ce jeune enfant, dont il faut excuser la simplicité, s'est-il
trompé en me rapportant vos paroles? dit-il à Belle-Rose.
--Cet enfant vous a dit la vérité, monsieur Bergame, répondit
Belle-Rose, et je suis tout prêt à vous compter les cent mille livres
qu'on m'a confiées.
--Fort bien, monsieur, c'est une somme que je recevrai--quand vous
m'aurez dit pourquoi elle m'est envoyée.
Belle-Rose ne se méprit pas à l'expression du regard que lui jeta M.
Bergame. L'enfant rôdait autour d'eux: c'était un témoin incommode
au cas où il faudrait employer la menace; Belle-Rose résolut de s'en
débarrasser.
--C'est ce que je vais vous dire tout à l'heure; permettez seulement que
j'aille chercher l'argent, reprit Belle-Rose; et il sortit.
Ce qu'il avait prévu arriva. L'enfant le suivit.
--La Déroute, dit tout bas Belle-Rose au sergent, tandis que je
déboucle cette valise, approche-toi de ce méchant drôle, et bâillonne-le
lestement.
Peppe,--c'était le nom de l'enfant,--regardait de tous ses yeux la
valise où il devait y avoir de si beaux louis d'or; la Déroute noua la
bride du cheval autour d'une branche et s'approcha de Peppe; mais Peppe,
qui l'aperçut du coin de l'oeil, fit deux pas en arrière.
--Eh! fit Belle-Rose en laissant tomber sept ou huit pièces d'or, voilà
l'argent qui m'échappe! viens par ici, mon petit, et prends ces louis;
si tu m'en apportes quatre là-haut, il y en aura deux pour toi.
Et Belle-Rose, chargeant la valise sur ses épaules, s'éloigna. L'enfant
se jeta sur l'herbe, où l'or étincelait; la Déroute sauta sur lui, le
saisit par le cou et noua un mouchoir autour de sa bouche. Peppe n'eut
pas même le temps de pousser un soupir, mais il eut assez de présence
d'esprit pour glisser quatre ou cinq pièces d'or dans sa poche.
Belle-Rose, qui avait tout vu, remonta rapidement chez M. Bergame.
--Voilà! dit-il en posant la valise sur la table.
--Et Peppe? demanda M. Bergame, dont les yeux s'étaient écarquillés au
bruit argentin de la valise.
--Oh! fit l'officier d'un air tranquille, il s'amuse à tenir mon cheval
par la bride.
La fenêtre de l'appartement où se tenait M. Bergame s'ouvrait sur
une partie écartée du jardin; il n'avait rien pu voir et n'eut aucun
soupçon.
--Ça, entendons-nous, dit-il en poussant son fauteuil vers la table:
vous êtes venu pour me compter cent mille livres, c'est très bien, et
je ne demande pas mieux que de les recevoir, mais encore faut-il que je
sache d'où provient cette somme.
Belle-Rose comprit qu'il fallait jouer le tout pour le tout.
--C'est un échange, répondit-il hardiment.
--Ah! fit le vieillard en attachant sur lui ses petits yeux perçants.
--Argent contre papiers.
--Ah! ah!
--L'argent est ici et les papiers sont là, reprit Belle-Rose en
désignant la place où était l'armoire.
--Très bien; je prends les louis et vous donne les papiers; est-ce cela?
--Précisément.
--Mais, mon bon monsieur, vous me direz bien encore de quelle part vous
venez?
--Eh! parbleu! vous le savez bien.
--Sans doute! cependant je ne serais pas fâché d'en avoir l'assurance.
--Eh! monsieur, je suis envoyé par le ministre.
--M. de Louvois?
--Lui-même.
--Alors, vous avez bien une lettre d'introduction, quelque bout de
papier avec sa signature.
--Une commission, n'est-ce pas? fit Belle-Rose sans sourciller.
--Justement.
Belle-Rose venait de prendre son parti résolument; tandis que M. Bergame
parlait, la main du lieutenant s'était glissée sous sa casaque.
--Ma commission, reprit-il, la voilà.
Et il leva un pistolet à la hauteur du visage de M. Bergame.
--Si vous dites un mot, si vous faites le moindre geste, vous êtes mort,
ajouta-t-il.
Mais M. Bergame n'avait garde de crier: glacé d'effroi, il tremblait
dans son fauteuil.
--Bien! fit Belle-Rose; voilà que vous me comprenez. Je savais bien que
nous finirions par nous entendre. Que vouliez-vous? Cent mille livres?
les voilà. Que me faut-il? des papiers? je les prends; nous sommes
quittes.
--Mais, monsieur, c'est un assassinat, murmura M. Bergame d'une voix
étouffée par la peur.
--Ah! monsieur, que vous voyez mal les choses! C'est une restitution.
--Ah! mon Dieu! que va dire le ministre? reprit tout bas M. Bergame, qui
suivait avec terreur les mouvements de Belle-Rose.
--Eh! mon cher monsieur, vous lui direz que vous avez terminé l'affaire
avec un autre. Affaire de commerce, vraiment.
Tout en parlant, Belle-Rose avait fait sauter les serrures de l'armoire,
et s'était emparé d'un paquet de papiers enfermé dans une cassette. Il
y jeta un rapide coup d'oeil: c'étaient des lettres jaunies par le temps
et des listes chargées de noms, sur lesquelles on voyait la signature de
M. de Bouteville et de M. de Condé.
--Voilà qui est fait, reprit Belle-Rose. Vous avez la somme, j'ai la
marchandise. Adieu, mon bon monsieur Bergame.
Et saluant le pauvre homme, il sortit en ayant soin de fermer la porte
au verrou sur lui.
--La Déroute, à cheval! dit Belle-Rose aussitôt qu'il fut dans le
jardin, et au galop.
Le sergent avait déjà le pied à l'étrier; ils partirent ventre à terre.
Cependant Peppe était parvenu à se débarrasser de ses liens, ce qui
n'avait pas été fort difficile aussitôt qu'il n'avait plus été sous
la surveillance de la Déroute. Son premier soin fut de courir chez son
maître et de le délivrer. M. Bergame, qui redoutait sur toute chose
la colère de M. de Louvois, ordonna d'abord à Peppe de se mettre à la
poursuite du ravisseur. Il avait l'argent, il n'aurait pas été fâché de
ravoir les papiers. Peppe, muni d'un mot qui racontait succinctement
les faits, sauta sur un cheval et se précipita à fond de train sur les
traces des deux cavaliers. Peppe était Italien, et partant vindicatif
quoique enfant. Les chevaux de Belle-Rose et du sergent avaient fourni
le matin même une assez bonne traite; ils ne s'étaient pas reposés,
tandis que celui de Peppe était frais. Belle-Rose et la Déroute avaient
leurs éperons. Peppe avait sa haine. Aux barrières de Paris, il les
atteignit. Le petit Italien les suivit de loin et les vit entrer dans
la maison de l'honnête Mériset. Quand la porte se fut refermée sur
eux, Peppe courut en un lieu où il était sûr de trouver des gens de la
maréchaussée. M. Mériset accueillit Belle-Rose avec ce sourire doux et
mystérieux qui lui était habituel.
--Je vous ai fait préparer un petit déjeuner dont vous me direz des
nouvelles, lui dit-il en se frottant les mains.
--C'est à merveille; mais avant de le goûter, je vous serai fort obligé,
mon cher monsieur Mériset, de vouloir bien me rendre un service.
--Lequel?
--Celui de m'allumer un bon feu dans la chambre.