--Ce sont de ces actions qui ne m'étonnent pas, venant de vous: j'en
parlerai ce soir à Sa Majesté, lui dit-il.
Le gouverneur de Tournai, voyant la ville démantelée, envoya un
parlementaire au camp; la capitulation fut signée, et la ville ouvrit
ses portes. Ce premier succès excita la joie de l'armée, qui ne parlait
de rien moins que d'aller d'emblée jusqu'à Bruxelles. Vers le soir, et
comme la ville retentissait de chants, une ordonnance prévint Belle-Rose
que M. de Luxembourg l'attendait à son quartier. Le jeune officier s'y
rendit et trouva le général dans sa tente, qui expédiait divers ordres.
--Grinedal, lui dit-il quand ils furent seuls, Sa Majesté, à qui j'ai
rendu compte de votre belle conduite, m'a permis de vous promettre le
grade de capitaine. Votre brevet est à la signature.
Belle-Rose remercia son généreux protecteur et regretta dans le fond de
son âme que son père ne fût pas là pour jouir de cette fortune.
--Mais, reprit M. de Luxembourg, ce n'est pas le général qui vous parle,
c'est l'ami. Celui-là, Jacques, a une fois encore besoin de vos services
et de votre dévouement.
--Parlez, et quand vous m'aurez dit ce qu'il faut que je fasse, je vous
remercierai pour m'avoir choisi.
--Un homme en qui j'avais mis toute ma confiance, continua le général,
vient de me trahir. Tu t'en souviens peut-être pour lui avoir parlé à
Witternesse, il y a dix ans?
--Bergame! s'écria Belle-Rose.
--Lui-même. Il est en train de vendre pour une somme de cent mille
livres des papiers qu'il a entre les mains, et que je lui avais laissés,
croyant à son honnêteté. Si ces papiers ne compromettaient que moi ou
le prince de Condé, je ne m'en inquiéterais guère. Le roi, dans sa
souveraine miséricorde, a bien voulu tout oublier. Mais ils peuvent
porter un préjudice notable à des gens qui n'ont point été soupçonnés;
que dis-je? ils peuvent les perdre, si ces papiers tombent au pouvoir de
M. de Louvois.
--Que faut-il faire?
--Il faut partir pour Paris.
--Quitter l'armée! s'écria Belle-Rose indécis.
--Tu perdras quinze jours que tu regagneras en une semaine, répliqua M.
de Luxembourg qui s'animait en parlant. Et d'ailleurs, je ne sais que
toi à qui je puisse confier cette mission.
--J'irai.
--Tu t'arrêteras à Chantilly, où l'intendant de M. le Prince te remettra
cent mille livres en or sur cet avis que voici. Tu te rendras ensuite
chez Bergame, qui demeure du côté de Palaiseau, dans une maison que je
lui ai donnée.
--Ah! fit Belle-Rose avec dégoût.
--La maison est à droite, à cent pas de la route, avant d'entrer au
village. Tout le monde te l'indiquera. Bergame ne se doute pas encore
que je suis instruit de sa perfidie. Tous les papiers sont chez lui,
dans une certaine armoire que je connais bien, qui est creusée dans le
mur, et où je me suis caché plus d'une fois au temps de la Fronde. Un
homme qui est employé auprès de M. de Louvois a eu connaissance de ce
marché, il s'est souvenu qu'il me devait tout, et il m'a prévenu.
--Ce sont ces papiers-là que vous voulez?
--Par ruse ou par force, il faut que tu les aies.
--Oh! c'est un vieillard! fit Belle-Rose.
--Eh! morbleu! s'écria M. de Luxembourg, les vieux loups ont les plus
longues dents! D'ailleurs, il ne s'agit pas de le tuer: tu payes le prix
de la trahison et tu prends les papiers, qu'il se taise ou qu'il crie!
Sais-tu bien qu'il y va de la vie de vingt personnes?
--C'est bien! j'aurai ces papiers.
--Ainsi, tu partiras demain.
--Je partirai cette nuit.
--Va, et que Dieu te conduise! Une première fois tu m'as peut-être sauvé
la vie; une seconde fois tu me sauves l'honneur. Que ferai-je pour toi,
Grinedal?
--Vous me ferez voir une bataille.