VILLE GAGNÉE

Madame de Châteaufort, éperdue et muette, suivit Belle-Rose et Pierre.

Dans l'état de frayeur mortelle où son âme était plongée, ce qu'elle

craignait avant toute chose, c'était de demeurer seule. Le paysage était

calme et reposé. La campagne, baignée d'une blonde lumière, se perdait

dans un horizon placide et vaporeux où rayonnaient seulement quelques

étincelles immobiles comme des étoiles. A cent pas du pavillon, la

Sambre coulait comme un fleuve d'argent liquide, et l'on n'entendait

rien que le doux bruit de l'eau qui se brisait au pied des saules. Il

semblait aux deux frères que les cris s'étaient élevés dans la direction

de la rivière. Ils s'avançaient donc de ce côté, prudemment, l'oeil

et l'oreille au guet, comme des soldats qui craignent une surprise,

lorsqu'un cri rauque, haletant, essoufflé, passa au-dessus de leur tête,

et fit se courber Mme de Châteaufort comme un arbre battu par le vent.

Un silence lugubre le suivit. Belle-Rose se redressa impétueusement.

--C'est le cri d'un homme qui se noie! dit-il; et il s'élança vers le

rivage.

Pierre arriva sur le sable aussi vite que lui, et tous deux courbés

cherchèrent le long du fleuve, qui brillait comme un large ruban

d'acier.

Ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'ils aperçurent auprès d'un

vieux saule, penché sur le fleuve, un corps noir qui flottait doucement

au cours de l'eau. Il y avait des instants où ce corps venait à la

surface, et d'autres où il disparaissait sous les branches du saule,

obéissant au remous qui le balançait.

--Le voilà? dit Pierre, regarde: ses deux mains sont nouées autour d'une

branche.

C'était en effet le cadavre d'un homme cramponné à l'arbre. Les bras,

raidis par l'agonie, sortaient de l'eau et le retenaient au milieu des

rameaux tremblants. Belle-Rose s'avança sur le tronc du saule, tandis

que Pierre entrait dans le fleuve; courbés sur le cadavre, dont la tête

ballottée par les vagues flottait entre les feuilles, ils le tirèrent de

l'eau; mais les doigts inflexibles étaient scellés à la branche, et il

fallut la couper pour le pousser au rivage. Mme de Châteaufort attendait

au bord de la Sambre; quand le cadavre humide fut étendu sur l'herbe,

aux paisibles rayons de la lune, la première elle le reconnut.

--M. de Villebrais! dit-elle.

Belle-Rose se jeta à genoux près du mort; c'était bien lui; la face

était livide, et ses yeux, démesurément ouverts, saillaient hors des

orbites. Les angoisses d'une horrible agonie avaient bouleversé ses

traits, où se reflétait encore l'expression de la haine. Le jeune

officier laissa retomber la tête qu'il avait un instant soulevée.

--Le coeur ne bat plus, dit-il. Que Dieu fasse paix à son âme!

M. de Villebrais, en croyant passer la Sambre à gué, s'était trompé; son

cheval, qui n'avait tout d'abord de l'eau que jusqu'au jarret, perdit

pied tout à coup; M. de Villebrais voulut le ramener, mais le courant

était fort et rapide en cet endroit; l'officier abandonna l'animal

qui s'enfonçait sous lui, et tenta de se sauver à la nage. Il y aurait

peut-être réussi si le cheval, en se débattant, ne l'eût frappé d'un

coup de pied à la tête, ce qui fit perdre à M. de Villebrais la

moitié de ses forces. Ce fut alors que le nageur poussa son premier

et formidable cri. Un de ses hommes, caché dans un fourré sur la rive

opposée, se glissa vers le rivage pour aller à son secours, mais il

tomba dès son premier élan dans un coin du lit tout rempli d'herbes, où

il faillit rester. Comme il s'en dégageait, il entendit du bruit dans un

pavillon; la peur le prit et il se jeta sous un taillis. Cependant M.

de Villebrais luttait contre le courant avec l'énergie du désespoir; sa

tête coulait parfois sous la surface, sa bouche s'emplissait d'eau, sa

respiration s'épuisait; quand il avait assez de force pour soulever sa

poitrine, il jetait un de ces cris suprêmes qui glaçaient d'effroi Mme

de Châteaufort. Un dernier effort lui fit atteindre le vieux saule miné

par la rivière, ses doigts s'attachèrent autour d'une branche comme des

liens de fer, il voulut se hausser sur le tronc; mais la branche plia,

un cri d'horreur jaillit de ses lèvres bleuies, et son visage disparut

sous les flots. Quand Belle-Rose se fut assuré de la mort de M. de

Villebrais, il appela le garde et lui confia le cadavre du noyé; puis

il reprit avec Mme de Châteaufort et Pierre le chemin du pavillon. En

ce moment, on entendit au loin le galop précipité de trois ou quatre

chevaux: c'étaient les gens de M. de Villebrais qui, se voyant privés

de leur chef, regagnaient leurs cantonnements. Mme de Châteaufort se

retrouva un instant après seule avec Belle-Rose. La mort imprévue et

terrible de M. de Villebrais avait encore augmenté la tristesse profonde

et l'amer découragement dont elle se sentait frappée. La désolation

était dans son âme: elle avait vu l'agonie de M. d'Assonville; elle

venait de voir le cadavre de M. de Villebrais; elle voyait devant elle

Belle-Rose pâle et morne, qui portait dans son coeur le deuil de son

père. Elle comprit que l'heure de la séparation avait sonné, et appelant

à son aide tout ce qui lui restait de force, elle tira de sa poche un

petit paquet cacheté.

--Voici, dit-elle à Belle-Rose, les papiers qui constituent l'état du

fils de M. d'Assonville; quand il sera d'âge à choisir une carrière, il

pourra le faire en gentilhomme. A ces papiers j'ai joint une lettre qui

vous donne tout droit sur lui.

--Mais vous, Geneviève? dit Belle-Rose.

--Moi? je l'embrasserai, c'est la seule grâce que je vous demande.

En achevant ces mots, Mme de Châteaufort se leva. Toute espérance était

bannie de son coeur. Elle s'approcha de Belle-Rose, la pâleur d'une

morte sur le front et le sourire aux lèvres, et lui tendit la main.

Belle-Rose, sans lui répondre, la prit entre les siennes.

--Ainsi, reprit-elle, je serai votre amie, rien de plus, rien de moins,

une amie absente à laquelle vous penserez quelquefois sans amertume?

--Une amie dont je ferai bénir le nom par les lèvres d'un enfant,

répondit Belle-Rose.

Le visage de Geneviève rayonna d'une joie pure. Elle se haussa sur la

pointe des pieds, attira à elle la tête de Belle-Rose et l'embrassa

chastement comme une soeur embrasse son frère.

--Voilà une parole que j'emporte dans mon coeur, dit-elle, et qui me

consolera quand je serai seule. Adieu, mon ami, puissiez-vous trouver

quelque jour le bonheur que j'aurais voulu vous donner!... Une autre

sera plus heureuse; vous penserez à moi dans votre joie, et je prierai

pour vous deux dans ma tristesse. C'est une nouvelle vie que je

commence, je la commence avec le repentir.

Belle-Rose retint quelques minutes Geneviève sur son coeur, puis,

sentant les larmes le gagner, il s'arracha de ses bras, colla ses lèvres

une dernière fois au front de la pauvre délaissée, et s'élança hors de

l'appartement. Un instant après, il s'éloignait avec Pierre. Au premier

coude que faisait le sentier, Belle-Rose se retourna: sur la porte

d'un pavillon, une femme, qu'on reconnaissait à sa robe blanche, était

agenouillée, les bras tendus vers lui; au milieu du silence de la nuit

embaumée, il entendit comme le bruit d'un sanglot qu'on cherchait à

retenir. Belle-Rose frissonna de la tête aux pieds, et frappant son

cheval de ses deux éperons à la fois, il se précipita comme un fou sur

la route de Charleroi. Deux jours après, le camp était levé, et le 4

du mois de juin, le siège fut mis devant Tournai. Claudine et Suzanne

étaient restées à Charleroi, où M. d'Albergotti venait de tomber malade.

Son grand âge, les fatigues de la guerre, ses blessures, tout inspirait

de graves inquiétudes sur son état. Au milieu du tumulte d'une ville

remplie de soldats, il était à craindre que le vieil officier ne reçût

pas tous les soins que réclamait sa position: il fut décidé qu'on se

dirigerait sur Paris à petites journées; là du moins on aurait tous

les secours de la science. Mme de Châteaufort se retira dans la ville

d'Arras, où depuis sa disgrâce le duc avait reçu l'ordre de résider,

le mari ayant prié sa femme de l'aider de sa présence au moment des

réceptions officielles et des représentations. On sait que les deux

époux vivaient en grands seigneurs qui n'ont de rapports ensemble que

pour les choses qui tiennent à leur état dans le monde. Pierre, attaché

à la compagnie où servait Belle-Rose, avait suivi l'armée à Tournai. Les

opérations du siège commencèrent activement et la place fut investie le

jour même. Les efforts de l'artillerie furent tournés contre un fort qui

commandait la place du côté du midi. Les assiégés répondaient par un feu

bien nourri aux attaques de l'armée française, et cherchaient à troubler

ses opérations par de fréquentes sorties. Mais la présence du roi

augmentait l'ardeur des troupes, et l'on prévoyait déjà l'instant où la

ville serait forcée de battre la chamade. Pour en précipiter le moment,

il s'agissait de miner un bastion dont la chute, en ouvrant le rempart,

contraindrait le gouverneur de Tournai à parlementer. C'était une

expédition où il y avait de grands dangers à courir, et qui demandait

des hommes déterminés. Belle-Rose, qui cherchait des occasions de se

signaler, s'offrit de bonne volonté.

--C'est bien, lui dit M. de Nancrais; choisis tes hommes, et si tu en

reviens, tu reviendras capitaine.

Vers le soir, à la tombée de la nuit, Belle-Rose, accompagné de la

Déroute, de Pierre et de quatre ou cinq autres sapeurs, sortit du chemin

couvert et s'approcha des fossés en rampant sur la terre. Les premières

sentinelles qui l'aperçurent tirèrent sur lui; sans leur donner le temps

de recharger leurs armes, il se mit à courir jusqu'au bord du fossé, où

il se laissa tomber. Belle-Rose s'était muni d'un sac plein d'étoupes

qu'il avait coiffé d'un chapeau. Au moment où les Espagnols allongeaient

leurs fusils par-dessus le rempart, il jeta cette espèce de mannequin

dans le fossé. Il faisait sombre déjà, et tous les soldats, trompés,

firent feu dessus, à l'exception de deux ou trois. Belle-Rose sauta

sur-le-champ; ceux qui n'avaient pas tiré lâchèrent leurs coups, mais le

lieutenant était déjà parvenu de l'autre côté et s'était logé derrière

un éboulement sans autre accident qu'une balle perdue dans ses habits.

Les gens de Belle-Rose, couchés dans les plis du terrain, attendaient

son signal pour descendre. Quant à lui, sûr de n'être pas inquiété, il

mit tout de suite la sape au rempart et travailla avec une telle ardeur,

qu'en moins de deux heures il eut pratiqué une excavation où deux hommes

pouvaient tenir. Les Espagnols lui tiraient sans cesse des coups

de fusil, mais les balles s'aplatissaient contre la pierre ou

rebondissaient derrière lui; trois ou quatre d'entre eux avaient tenté

de joindre le mineur en passant par-dessus le rempart; mais Pierre et

la Déroute avaient tué les deux premiers: un autre, atteint à la cuisse,

était tombé dans le fossé, où il s'était cassé les reins; le quatrième

avait été frappé par Belle-Rose lui-même au moment où il mettait le pied

sur le sol. Après ces tentatives, si mal terminées, les Espagnols se

tinrent prudemment derrière le mur. Belle-Rose siffla doucement. A

ce signal dont ils étaient convenus d'avance, la Déroute et Pierre

accoururent ensemble au bord du fossé. L'un arrêta l'autre.

--Eh! l'ami, je suis sergent! dit la Déroute.

--Eh! camarade, je suis son frère! répliqua Pierre, et il sauta dans le

fossé.

Pierre joignit Belle-Rose au milieu de la mousquetade. Une balle

l'effleura près du sourcil. Un demi-pouce plus bas, elle lui cassait la

tête.

--Eh! frère, ils t'ont baptisé! dit Belle-Rose en voyant le sang qui

mouillait le front du jeune soldat.

Tous deux se remirent à l'ouvrage et le poussèrent si vigoureusement

qu'il fallut donner bientôt un second coup de sifflet. Cette fois ce fut

la Déroute qui se présenta. Les assiégeants jetèrent des pots à feu dans

le fossé; mais le sergent, leste comme un chat, avait déjà disparu sous

la sape. Les coups de sifflet se succédaient rapidement; le mur était

percé; les mineurs étaient toujours à leur poste, sauf un seul qui avait

été tué d'un éclat de grenade. Cet accident avait déterminé la Déroute

à élever en arrière de la sape un épaulement en terre qui les mettait

parfaitement à l'abri.

--Nous voilà comme des taupes, dit-il de cet air tranquille qui ne

l'abandonnait jamais; creusons.

Vers le matin ils entendirent un bruit sourd comme celui d'un travail

souterrain. Belle-Rose fit arrêter tout le monde et colla son oreille

aux parois de la mine.

--Très bien, dit-il; on sape en avant.

--Mine et contre-mine! dit la Déroute; creusons.

On creusa si bien, que vers midi on entendit très distinctement les

coups de pioche qui frappaient la terre. Des deux côtés on travaillait

avec une égale ardeur.

--Alerte! mes garçons, reprit le sergent; après la pelle ce sera le tour

du pistolet.

Au bout d'une heure, Belle-Rose reconnut à la sonorité des coups qu'on

n'était plus séparé que par deux pieds de terre.

--Couchez-vous tous! dit-il en étendant la main vers ses mineurs.

--Eh! mon lieutenant, tous, excepté moi! s'écria la Déroute.

--Toi le premier! reprit l'officier d'un air qui ne souffrait pas de

réplique.

La Déroute obéit; mais tandis que Pierre se couchait à la droite de

Belle-Rose, le sergent se mit à sa gauche.

--A présent, camarades, laissez là les outils et apprêtez les armes!

D'un coup de pioche je vais jeter ce pan de muraille à bas; aussitôt que

les Espagnols nous verront, ils feront feu.

--C'est-à-dire que vous attraperez tout! murmura la Déroute d'un air

jaloux.

--Oui, tout ou rien, répondit Belle-Rose en souriant, et il

continua:--Vous ne vous lèverez qu'après qu'ils auront tiré; mais alors

levez-vous tous ensemble et sautez sur eux. Attention maintenant.

Belle-Rose prit une pioche à deux mains, la plus lourde, et frappa. Au

troisième coup la terre s'écroula, une large brèche s'ouvrit, et l'on

vit les Espagnols qui abaissaient leurs mousquets.

--Feu! cria l'officier qui les commandait.

Mais au cri de l'officier, Belle-Rose s'était jeté à plat ventre; toute

la décharge passa par-dessus sa tête. Au milieu de la poussière et de

l'obscurité, les ennemis n'avaient rien vu.

--Debout! s'écria Belle-Rose d'une voix tonnante, et il s'élança le

premier, suivi de près par son frère et la Déroute.

Les Espagnols, surpris, furent tués sur place ou désarmés. Ils étaient

dix dans la chambrée. Au dernier coup de pistolet il n'en restait que

trois debout. Belle-Rose s'empressa de faire murer l'ouverture avec

des pierres et des décombres; il attacha le pétard, déroula la mèche et

donna l'ordre à la Déroute de ramener sa petite troupe. Quand elle eut

repassé le fossé, Belle-Rose mit le feu à la mèche et il s'éloigna, mais

pas avant d'avoir vu le soufre et la poudre pétiller. La Déroute était

sur le revers du fossé, allant et venant sans prendre garde aux coups de

fusil que les fuyards tiraient sur lui en quittant le rempart.

--Eh! du diable! cria-t-il du plus loin qu'il vit Belle-Rose, ne

pourriez-vous marcher plus vite?

--Et toi, dit l'autre, ne pourrais-tu rester plus loin?

Tous deux s'éloignèrent rapidement; mais, au bout de cent pas,

Belle-Rose sentit trembler le sol sous leurs pieds.

--A terre! cria-t-il à la Déroute.

Et, le saisissant par le bras, il le força de se coucher près de lui

dans un pli du terrain. Une épouvantable détonation retentit aussitôt;

un nuage de poudre obscurcit le jour, et mille éclats de pierre

tombèrent autour d'eux. Quand ils se relevèrent, vingt toises du mur

étaient à bas; le fossé était comblé par les débris et une large brèche

ouverte au flanc du bastion. La garnison avait décampé. Un corps de

soldats que M. de Nancrais tenait en réserve s'élança aussitôt que la

mine eut joué, et s'installa sans coup férir dans le fort, où le drapeau

blanc fut arboré. M. de Luxembourg se porta en avant suivi de ses

officiers. Comme il passait, il rencontra Belle-Rose qui courait vers le

rempart, ses habits en désordre et tout couvert de poudre.

--Ah! c'est vous, Grinedal? dit M. de Luxembourg; arrêtez-vous une

seconde pour me dire le nom du soldat qui a mis le feu à la mèche.

--Eh! s'écria la Déroute, ce soldat est un officier.

--Ah!

--Et cet officier, c'est mon lieutenant.

Belle-Rose · 第 62 / 151 题