M. de Villebrais jeta un regard froid sur l'Espagnol.

--C'est ce dont je vais m'assurer, dit-il, et il s'avança vers le

premier groupe.

Cinq ou six soldats accroupis par terre agitaient un vieux cornet noirci

par l'usage: les dés sonnaient en roulant sur les tambours.

L'un d'eux, qui avait perdu, chiffonnait sa moustache d'une main et

fouillait de l'autre dans sa poche.

--Voilà cinq ducats! dit celui qui avait gagné, qui les veut?

--Voilà mon sabre pour cinq ducats, dit celui qui avait perdu, et,

dégrafant le ceinturon, il le jeta sur le tambour.

--Ton sabre! il en vaut deux à peine; la lame est de fer et la poignée

de cuivre.

--Eh bien! voilà mes pistolets! dit le soldat; des pistolets qui ont tué

dix catholiques et dix huguenots.

La main de M. de Villebrais se posa sur le bras du parieur.

--Je prends le sabre pour dix ducats, et j'en donne dix encore pour le

bras qui le tient, dit-il.

--C'est dit! s'écria le soldat en voyant briller l'argent sur le

tambour. Eh! Conrad! joue donc!

Conrad jeta les dés et perdit; au troisième coup il n'avait plus rien.

--Mon officier, dit-il à M. de Villebrais, qui les regardait faire les

bras croisés sur la poitrine, j'ai, moi aussi, un sabre et une main, en

voulez-vous?

--Voilà vingt ducats.

--Marché conclu, dit Conrad en serrant l'argent dans ses poches.

--Conrad, s'écria brusquement un nouveau venu qui portait l'uniforme des

hussards, Jeanne la blonde a fantaisie d'un collier avec sa croix d'or;

je n'ai plus que mon cheval, le veux-tu?

--Je prends le cheval et te le donne, fit M. de Villebrais.

--A moi l'argent et le cheval? reprit le hussard en comptant ses pièces

d'or.

--A toi, mais à une condition.

--Rien qu'une? c'est trop peu pour n'être pas beaucoup.

--C'est tout: le cheval et l'homme me suivront partout où j'irai.

--Ils sont prêts.

Au bout d'un quart d'heure M. de Villebrais avait recruté sa bande.

Comme elle se disposait à partir, un brigadier intervint. C'était un

homme balafré, grisonnant et d'aspect farouche.

--Eh! dit-il, n'êtes-vous point enrôlés au service de M. le duc d'Ascot,

notre général? Lui seul peut vous donner permission de quitter le

régiment.

--Lui ou celui qui commande à toute la province, répliqua M. de

Villebrais en présentant au sous-officier l'ordre du gouverneur.

Le brigadier déchiffra le papier à la clarté d'une chandelle.

--Un ordre et un laissez-passer! murmura-t-il entre ses dents.

Excusez-moi, mon officier; c'était l'amour de la discipline qui me

faisait parler.

--Eh! l'homme à la discipline, reprit M. de Villebrais, n'irez-vous

point aussi pour l'amour des pistoles où vont ces braves?

Le brigadier, qu'on appelait Burk, boucla son ceinturon, prit sa pique

et suivit le lieutenant sans répondre. Il y avait dans la petite troupe

que M. de Villebrais conduisit au logement qui lui fut assigné, un

Lorrain, deux Wallons, un Franc-Comtois, un Piémontais, deux Suisses,

deux Hollandais du pays de Gueldres, et un Bavarois, qui était le

brigadier. M. de Villebrais rangea ses nouveaux acolytes autour de lui

et les examina attentivement.

--Vous avez, leur dit-il un moment après, une demi-pistole de paye par

jour et une pistole entière les jours d'expédition.

--Bravo! dit le Piémontais.

--Le service de nuit se payera double.

--Bon! fit le Franc-Comtois, je dormirai le jour.

--Au premier mot, il faut être prêt; au premier signe, il faut partir;

au premier ordre, il faut tuer.

--Si c'est la consigne, c'est fait, dit le brigadier.

--Allez, maintenant; toi, Conrad, reste.

La troupe disparut, et Conrad s'assit dans un coin, tandis que M. de

Villebrais fouillait dans sa valise.

--Écoute, reprit le lieutenant, qui venait de tirer un papier de la

valise, et retiens bien tout ce que je vais te dire.

--J'écoute et je retiendrai, dit le Lorrain.

--Tu partiras au point du jour pour le camp français. C'est ton affaire

d'y pénétrer.

--J'y pénétrerai.

--Tu t'informeras du quartier de l'artillerie et tu t'y rendras

sur-le-champ. Il te sera facile de découvrir le logement d'un lieutenant

nommé Grinedal; les soldats le connaissent sous le nom de Belle-Rose.

--Je le trouverai.

--Tu lui remettras cette lettre. Elle est, comme tu peux voir, sous

enveloppe et sans adresse; cette lettre a été écrite par une femme.

--Parole de femme, glu pour les hommes!

--Justement. Tu diras à Belle-Rose que la personne qui t'a remis cette

lettre l'attend à deux lieues du camp, derrière Morlanwels, près d'un

bois que tu dois connaître.

--Je le connais. C'est un endroit merveilleux pour les embuscades.

--C'est ce que j'ai pensé hier en m'y promenant. Tu t'arrangeras pour

que le lieutenant Grinedal te suive en ce bois.

--Il m'y suivra.

--Dans ce cas, tu auras vingt louis.

--Ils sont gagnés.

--Très bien. Un mot encore. Si tu te laisses soupçonner, tu es pendu.

--Ma mère, qui était un peu sorcière, m'a toujours prédit que je

mourrais dans l'eau. Vous voyez bien que je n'ai rien à craindre.

--Va donc. Voici la lettre.

--Est-ce tout?

--Tout; le reste me regarde.

Au point du jour, Conrad partit. C'était un homme accoutumé aux

aventures périlleuses, et qui avait eu tant de fois affaire aux prévôts,

qu'il ne redoutait plus rien. Il avait le pied leste, l'oeil vif, la

main souple et la langue adroite. Il s'était pour la circonstance revêtu

d'un habit de paysan sous lequel, à tout hasard, il avait glissé un

poignard et deux pistolets. Au moment où il apercevait les premières

tentes de l'armée, un coup de canon retentit. Au même instant les

clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs, et mille cris

s'élevèrent du camp. Conrad s'arrêta. On voyait, dans les longues

rues de cette ville de toile, s'agiter une foule d'officiers; des

gentilshommes couraient au galop distribuant des ordres de tous côtés;

les régiments prenaient les armes et les drapeaux flottaient au vent.

--Toute l'armée est debout: quand tout le monde regarde, personne n'y

voit, dit Conrad, et il s'achemina d'un pas délibéré vers le camp.

Au moment où il franchissait les palissades du côté de la frontière, Sa

Majesté Louis XIV entrait dans le camp du côté de Charleroi.

Belle-Rose · 第 52 / 151 题