M. de Villebrais venait à peine d'entrer au camp, que le bruit de
son arrivée se répandit. Les états-majors des divers régiments qui
composaient l'armée s'en émurent, et plusieurs officiers, qui avaient eu
connaissance de sa conduite passée à l'égard de Belle-Rose et du
meurtre de M. d'Assonville, exprimèrent hautement leur indignation.
Tant d'audace les étonnait. Mais M. de Villebrais n'était pas homme à
s'effrayer de ces rumeurs, et se sachant appuyé à la cour par un parent
qui avait quelque crédit, il croyait pouvoir braver impunément l'opinion
de ses pairs. C'était un de ces hommes, et le nombre en est plus
considérable qu'on ne pense, qui ont le coeur lâche et l'esprit
téméraire. Le soir donc de son arrivée, il se rendit en uniforme
dans une auberge où les officiers qui n'étaient pas de service se
réunissaient pour causer, boire et jouer. Il y avait, au moment où il
entra, nombreuse compagnie. Belle-Rose, introduit par M. de
Nancrais, qui s'était plu à le présenter lui-même aux officiers de sa
connaissance, recevait partout un accueil qui prouvait tout à la fois
l'estime qu'on avait pour sa personne et pour celle du colonel. C'était,
parmi ces braves et loyaux jeunes gens, à qui le complimenterait et
presserait sa main. M. de Villebrais passa entre les groupes sans
paraître voir son rival, et s'avançant vers une table où sept ou huit
officiers jouaient au lansquenet, il jeta quelques pièces d'or sur
le tapis. Celui qui tenait les cartes leva les yeux et reconnut M. de
Villebrais. C'était un vieux capitaine d'artillerie réputé dans tout le
régiment pour sa bravoure.
--Je fais dix louis, dit M. de Villebrais.
--Messieurs, je ne fais rien, reprit le capitaine, et lançant le jeu de
cartes sur la table, il se retira.
--Monsieur! s'écria le lieutenant ivre de colère et la main sur la garde
de son épée.
Le vieux capitaine s'arrêta une minute, toisa M. de Villebrais des pieds
à la tête avec un sourire de mépris, et passa sans répondre. Un jeune
mousquetaire noir ramassa les cartes et les battit.
--Faites le jeu, messieurs, dit-il.
Mais, avant de tirer une carte, il repoussa les pièces d'or de M. de
Villebrais, et ôtant avec affectation le gant qui les avait touchées,
il le jeta dans un coin. M. de Villebrais se mordit les lèvres jusqu'au
sang.
--C'est un outrage dont vous me rendrez raison, dit-il d'une voix
sourde.
Le mousquetaire se leva et regarda M. de Villebrais comme l'avait fait
le vieux capitaine.
--Décidément, dit-il en se retournant vers ses camarades, cette table
est placée dans un lieu malpropre: on s'y frotte à de vilaines choses.
Messieurs, allons-nous-en.
Un nuage rouge passa devant les yeux de M. de Villebrais. Dans sa fureur
aveugle, il voulut saisir un des officiers par le bras. Celui-ci, qui
était un cornette de chevau-légers, le repoussa et se mit très gravement
à épousseter la manche de son habit. L'élan était donné. Personne ne
croyait de sa dignité de faire autrement que le capitaine d'artillerie,
qu'on citait dans l'armée pour sa droiture et sa loyauté.
--Mais qui donc veut se battre de vous tous, lâches! cria M. de
Villebrais.
Un frisson parcourut le cercle des officiers, qui s'agita; mais un
capitaine de grenadiers intervint.
--Je crois qu'il serait à propos de faire bâtonner monsieur, dit-il en
désignant du geste la pâle victime; les valets de l'auberge pourraient
nous servir à cet usage; qu'en pensez-vous?
--Oui! oui! répondirent quelques voix; appelons les valets!
--Arrêtez! reprit un lieutenant de canonniers; ce sont d'honnêtes
garçons que ça pourrait compromettre. Des laquais contre un bandit, la
partie n'est pas franche. Quittons la place.
Le cercle des officiers se rompit et chacun se dirigea vers la porte.
Belle-Rose avait été le témoin muet de cette horrible scène, il en avait
froid au coeur. Au moment où il passait devant son ancien lieutenant, M.
de Villebrais le reconnut.
--Oh! s'écria-t-il avec un transport de rage, vous, au moins,
tuez-moi!--Et il tira son épée.
Belle-Rose appuyait déjà la main sur la garde de la sienne, lorsque M.
de Nancrais le saisit par le bras.
--Monsieur Grinedal, lui dit-il d'une voix brève, Sa Majesté ne vous a
pas donné une épée d'officier pour la salir.
L'épée de Belle-Rose, à demi tirée, rentra dans le fourreau, et tous les
officiers sortirent lentement. M. de Villebrais, resté seul, chancela;
l'épée échappa à ses mains défaillantes, une sueur glacée mouilla ses
tempes, et il tomba sur le carreau. Une heure après cette scène, le
sergent la Déroute entrait dans l'auberge de l'air d'un homme qui a
une mission délicate à remplir. Du premier regard il aperçut M. de
Villebrais assis sur une chaise, les coudes appuyés contre une table et
la tête entre les mains, pâle, morne, défait. L'épée était encore sur le
sol. Les chandelles avaient été enlevées; une seule lampe de fer pendue
au plafond éclairait la vaste salle dont les angles reculés se noyaient
dans l'obscurité.
La Déroute fit trois pas en avant, et, ôtant son chapeau, s'inclina
légèrement.
--Monsieur de Villebrais? dit-il.
M. de Villebrais tressaillit comme un homme qu'on tire violemment d'un
profond sommeil. Il releva sa tête bouleversée par la rage impuissante
et l'humiliation, et regardant un instant la Déroute aux clartés
rougeâtres de la lampe, il le reconnut.
--Oh! fit-il, c'est un cartel que tu m'apportes?
--Non, monsieur, c'est un ordre.
--Un ordre!
--Et c'est moi que messieurs les officiers du régiment ont choisi pour
vous le signifier.
--Toi! insolent!
Et M. de Villebrais, dans un accès de colère folle, sauta sur son épée,
et la saisissant par le fer, en leva la lourde garde sur la tête de la
Déroute; mais la Déroute, se jetant en arrière, prit à sa ceinture un
pistolet dont il tourna le canon vers M. de Villebrais.
--Jouons franc jeu, monsieur, lui dit-il de cet air bonhomme qu'il avait
toujours; vous n'êtes plus mon officier: je vous jure donc que si vous
faites un pas, si vous me touchez, je vous casse la tête.
M. de Villebrais lança son épée contre le mur de la salle avec tant de
violence, que la lame vola en éclats.
--Monsieur, reprit le sergent en repassant le pistolet à sa ceinture,
vous êtes prévenu de la part de messieurs les officiers du régiment où
vous avez servi en qualité de lieutenant, que si vous avez l'audace de
vous présenter demain au quartier ou à la parade, ils seront contraints
de vous châtier du plat de leur épée, à la face de l'armée. Tous m'ont
requis pour vous signifier la même condamnation. En conséquence, vous
êtes sommé de partir sur l'heure, à moins qu'il ne vous plaise de subir
ce traitement, et d'être ensuite livré au prévôt, sous la prévention du
crime d'assassinat. J'ai dit.
La Déroute remit son chapeau, qu'il assura d'un coup de poing, et
sortit. M. de Villebrais ne remua pas. Il était comme un homme frappé
d'un coup de foudre. Ainsi le calice de l'humiliation et de la honte
avait été vidé sur sa tête jusqu'à la dernière goutte. Il resta une
heure silencieux et frissonnant de la tête aux pieds, puis il se leva
plus pâle qu'un cadavre et le regard plein d'éclairs. Il arracha ses
épaulettes et les jeta au loin, coupa avec un couteau les fleurs de
lis d'or cousues à son habit, déchira la cocarde blanche attachée à
son chapeau et la broya sous ses pieds, ramassa, au pied du mur où
elle gisait, la garde de son épée brisée, en passa le tronçon dans le
fourreau et s'éloigna. Une heure après, un homme à cheval sortait du
camp. Lorsqu'il fut parvenu à quelque distance, il arrêta son cheval sur
un monticule et se tourna du côté des lignes qu'il venait d'abandonner.
Mille flammes rayonnaient dans l'espace, où retentissait incessamment
le cri des sentinelles. M. de Villebrais,--car c'était lui,--écarta son
manteau, et, debout sur ses étriers, contempla la ville de guerre où
flottait le drapeau de la France. Son bras s'agita un instant dressé
vers le ciel, dont il semblait appeler les terribles malédictions.
Un dernier cri sortit de ses lèvres toutes frémissantes de
haine.--Vengeance! dit-il.--Et poussant son cheval du côté des
frontières de la Belgique, il disparut dans les ténèbres. A trois lieues
en avant étincelaient les premiers feux des lignes ennemies. Arrêté par
les sentinelles espagnoles, M. de Villebrais demanda à l'officier qui
commandait le poste de le conduire auprès du général. Un instant après,
M. de Villebrais, guidé par l'officier lui-même, arrivait à la tente du
duc de Castel-Rodrigo, gouverneur de la Belgique pour le roi d'Espagne.
Le duc de Castel-Rodrigo était assis devant une table chargée de cartes
et de plans géographiques. Des aides de camp, bottés et éperonnés,
dormaient dans les coins de la tente.
--Qu'est-ce encore? s'écria le duc au bruit que firent les sentinelles
en portant les armes.
--Je vous amène un étranger, un militaire, mon général, qui désire vous
parler, répondit l'officier.
Le duc regarda M. de Villebrais.
--Vous êtes Français, monsieur, lui dit-il.
--Oui, général.
--D'où venez-vous?
--De là-bas! fit le lieutenant en tournant son pouce par-dessus son
épaule du côté du camp français.
--Du camp français! s'écria le duc.
--Oui, général.
--Et que voulez-vous?
--Je viens vous offrir mon épée et mon bras.
--Ah! fit le duc avec un geste où il y avait autant de surprise que de
mépris. C'est-à-dire, reprit-il après un court silence, que vous venez
en déserteur?
--Je viens en homme qui veut se venger.
--Fort bien, monsieur. Ainsi, vous avez une insulte grave à punir?
--Voyez! s'écria M. de Villebrais en tirant le tronçon de son épée du
fourreau; j'ai brisé cette épée, mais je clouerai une autre lame à cette
garde, et j'en frapperai ceux qui m'ont frappé.
--Ainsi l'on peut compter sur vous si l'on vous accueille?
--On peut compter sur moi si l'on m'accorde ce que je demande.
--Que vous faut-il?
--Quelques hommes déterminés et le droit de les mener partout où je
voudrai, de jour et de nuit.
--Vous les aurez, et vous aurez le laissez-passer.
--Alors je suis à vous.
Le duc de Castel-Rodrigo prit une plume sur la table, écrivit quelques
mots et remit le papier au lieutenant.
--Voici l'ordre, monsieur; maintenant répondez; mais songez-y: aussi
bien j'ai consenti à faire ce que vous m'avez demandé, aussi bien je
vous ferais pendre si vous me trompiez.
--Alors je n'ai rien à craindre; parlez.
--Le roi Louis XIV est-il arrivé à Charleroi?
--Il arrivera demain au camp.
--A-t-il le projet de quitter les bords de la Sambre et de pousser en
avant?
--On croit que l'armée abandonnera son campement et envahira les pays
espagnols, qu'elle a l'ordre de conquérir.
--Nous avons là les places de Douai, de Mons, de Tournai, de Maubeuge,
du Quesnoy.
--Ces places tiendront trois jours et seront prises.
--Monsieur, fit le duc, oubliez-vous que vous parlez au gouverneur de la
province?
--Je n'oublie rien; vous m'interrogez, je réponds.
--Si vous croyez si fort au succès des armes françaises, qu'êtes-vous
donc venu chercher parmi nous?
--Je vous l'ai dit: la vengeance.
--C'est bien, monsieur, retirez-vous; quand j'aurai besoin de vos
services, vous serez prévenu.
Quand ils furent sortis, M. de Villebrais se tourna vers l'officier qui
l'accompagnait.
--Avez-vous, monsieur, lui dit-il, dans quelque régiment de l'armée,
de ces hommes qui ne reculent devant aucune entreprise et savent tout
risquer dans l'espoir d'un gain honnête?
--Nous avons malheureusement trop de ces hommes-là. Vous cherchez des
soldats, vous trouverez des bandits.
--Voudriez-vous, monsieur, me conduire au quartier de ces gens-là?
--C'est ici, derrière ce bouquet de frênes. Ils servent dans le corps de
M. le duc d'Ascot.
L'officier pressa le pas.
--Voilà, monsieur, dit-il en s'arrêtant derrière les frênes, et du doigt
il lui montra une ligne de tentes où, malgré l'heure avancée de la nuit,
retentissait un bruit confus de chants et de cris.
Autour des tentes, éclairées par des chandelles fichées au bout des
fusils, on voyait un grand nombre de soldats qui jouaient aux dés sur
la peau des tambours; d'autres dormaient ça et là, d'autres buvaient,
d'autres encore se querellaient. Les bouteilles vides volaient en
pièces, les joueurs juraient; les plus irascibles soutenaient leur
opinion le pistolet au poing; les femmes allaient et venaient,
s'arrêtant aux endroits où l'argent sonnait; il y avait dans un coin un
soldat qui râlait, la gorge ouverte, et près de lui deux cuirassiers qui
vidaient sa bourse.
--Il y a là des hommes de tous les pays, dit l'officier à M. de
Villebrais; le moindre d'entre eux a déserté cinq fois: j'imagine qu'ils
s'entendront avec vous.