M. de Nancrais froissa la lettre.

--Va dire à Belle-Rose que je ferai ce qu'il demande, dit-il au sapeur

qui tourna sur ses talons.

--C'est un vrai coeur de soldat! s'écria M. de Nancrais quand il fut

seul; mon frère et lui, l'un après l'autre! Il n'y a que les bons qui

meurent!

Et le capitaine, exaspéré, brisa d'un coup de poing une petite table

contre laquelle il s'appuyait.

Une heure après le retour du sapeur, Belle-Rose vit entrer le caporal la

Déroute dans sa prison. Le pauvre caporal avait la mine effarée.

--Nous sommes trahis! dit-il en tombant sur une chaise.

--Vraiment! répondit Belle-Rose en affectant une grande surprise.

--Le capitaine a tout appris. Quelque méchant artilleur nous aura

entendus! J'avalais ma soupe lorsqu'un canonnier de planton est venu de

la part du capitaine m'ordonner de me rendre à l'instant chez lui.

Je pars. A peine sommes-nous seuls, que M. de Nancrais me fait signe

d'approcher. «Je sais tout», me dit-il. A ces mots je me trouble et

balbutie une réponse à laquelle je ne comprenais rien moi-même. «Paix,

reprend-il. Je n'ai pas de preuves, tu ne passeras donc pas devant un

conseil de guerre; mais pour t'ôter l'envie de recommencer, je t'envoie

à la salle de police. Tu y resteras trois jours... Si tu n'étais pas

un bon soldat, je t'aurais fait goûter des verges... Prends ceci et

marche.» Je sors tout étourdi et trouve dehors trois canonniers qui me

ramènent ici... Pendant la route, j'examine ce que le capitaine m'avait

mis dans la main: c'était une bourse où j'ai compté une douzaine de

louis... La salle de police et de l'or, tout à la fois, je n'y comprends

plus rien. Le sergent qui m'a remplacé dans le commandement du poste m'a

permis d'entrer un instant... Quelle aventure!

--Il ne faut point s'en désoler... Nous n'aurions pas réussi.

--Bah! la nuit est noire et les jambes sont bonnes!

--J'aime mieux te voir en prison... Tu risquais ta vie et je ne tiens

pas à la mienne.

--Ce soir, c'est possible; mais demain!... Tenez, je ne m'en consolerai

jamais.

Un coup de crosse appliqué à la porte l'interrompit.

--On me rappelle, dit la Déroute... Déjà!

Il se leva et fit deux tours dans la chambre. Un second coup de crosse

l'avertit de se hâter.

--Bon! s'écria-t-il, voilà mes trois canonniers qui ont peur de

s'enrhumer! Adieu, sergent.

--Veux-tu m'embrasser, mon ami?

--Si je le veux! je n'osais pas vous le demander!

La Déroute sauta au cou de Belle-Rose et le tint longtemps serré entre

ses bras.

--Et dire que je ne vous verrai plus! s'écria-t-il en sanglotant.

--Si, là-haut! dit Belle-Rose en montrant le ciel du doigt.

--C'est bien loin!

Un troisième coup de crosse cogna contre la porte. La Déroute y

courut, l'ouvrit vivement et disparut. Il étouffait. Lorsque Belle-Rose

n'entendit plus le bruit des pas cadencés de la petite escorte, il prit

dans sa poche le pli de M. d'Assonville et en lut le contenu. C'était

une sorte de testament par lequel le jeune capitaine instituait

Belle-Rose l'exécuteur de ses dernières volontés en lui révélant

l'existence d'un enfant qu'il avait eu de Mlle de La Noue avant qu'elle

se fût mariée avec le duc de Châteaufort. Cet enfant avait disparu, et

M. d'Assonville chargeait Belle-Rose de le réclamer, en lui remettant

les divers papiers qui pouvaient l'aider dans ses recherches. Belle-Rose

n'acheva pas cette lecture sans être obligé de l'interrompre dix

fois. Des larmes brûlantes sillonnaient ses joues. Il sentait sa vie

s'échapper par les blessures de son coeur. Le nom de Geneviève, ce nom

plein d'horreur et d'enivrement, revenait sans cesse à ses lèvres mêlé

à celui de M. d'Assonville, et pour échapper au désordre de ses pensées,

le souvenir de Suzanne était le seul asile où son âme saignante pût se

réfugier. Mais Suzanne aussi n'était-elle pas perdue pour lui! C'était

donc de toutes parts des espérances fauchées. Les fleurs de sa jeunesse

s'étaient flétries à peine écloses, et dans sa courte vie, que des

balles allaient sitôt finir, il ne voyait rien que douleurs funèbres et

luttes stériles.

--Que la volonté de Dieu soit faite! dit-il, et se jetant à genoux, il

pria.

Quand les premières lueurs du jour éclairèrent les pâles coteaux,

Belle-Rose écrivait encore. Devant lui étaient quelques lettres

adressées à Mme d'Albergotti, à Claudine, à son père, Guillaume

Grinedal, à Cornélius Hoghart, à Mme de Châteaufort et à M. de Nancrais.

Plus calme et raffermi, il se jeta sur le lit de camp en attendant

l'heure du conseil de guerre. A neuf heures du matin, un piquet de

sapeurs s'arrêta à la porte du cachot. Un officier parut sur le seuil

l'épée à la main, et fit signe à Belle-Rose d'avancer. Cinq minutes

après, il entrait dans la salle du conseil de guerre, que présidait le

major du régiment. M. de Nancrais était assis à la droite du major. Sa

physionomie paraissait calme; il était seulement très pâle. Devant une

table, vis-à-vis du major, on voyait un greffier. Le piquet se rangea en

face du tribunal élevé sur une espèce d'estrade, et Belle-Rose se

tint debout, un peu en avant. Le fond de la salle était tout rempli

de curieux, parmi lesquels on remarquait un grand nombre de soldats.

A l'arrivée du sergent, un grand mouvement se fit dans cette foule; un

grand silence lui succéda bientôt. Le greffier donna d'abord lecture

de l'acte d'accusation, duquel il résultait que le sergent Belle-Rose,

après avoir blessé grièvement son lieutenant, s'était rendu coupable

du crime de désertion. Après cette lecture, le major passa à

l'interrogatoire du prisonnier.

--Votre nom, dit-il.

--Jacques Grinedal, dit Belle-Rose, sergent dans la compagnie de M. de

Nancrais.

A son nom, M. de Nancrais tressaillit, et pendant la suite de

l'interrogatoire, il resta la tête inclinée entre ses mains.

--Votre âge? reprit le président.

--Vingt-trois ans.

Après que le greffier eut consigné ces diverses réponses sur le

procès-verbal, on demanda à Belle-Rose s'il n'avait pas blessé de deux

coups d'épée son lieutenant, M. le chevalier de Villebrais, en un lieu

voisin de Neuilly. Belle-Rose répondit affirmativement à cette question;

mais pour la justification de son honneur de soldat, il pria le tribunal

de vouloir bien l'entendre, et, sur l'autorisation du major, il raconta

la scène à la suite de laquelle le duel avait eu lieu. Cette déclaration

fut écoutée dans un profond silence. Une vive rumeur parcourut

l'assemblée. Le peuple absolvait le soldat.

Le major prit sur la table du conseil une liasse de papiers:

--Les aveux de l'accusé Belle-Rose, dit-il, sont conformes aux

déclarations écrites et signées qui nous ont été envoyées de Paris:

l'une provient du cocher qui a conduit le sergent et sa soeur; l'autre

est d'un gentilhomme irlandais, Cornélius Hoghart, qui a été témoin

du combat. Elles n'ont point été démenties par M. de Villebrais, à qui

elles ont été transmises et dont nous regrettons l'absence en ce moment.

Après l'audition de ces faits, le conseil de guerre, considérant

l'action de Belle-Rose comme un cas de légitime défense, écarta

l'accusation d'attentat contre la personne d'un officier. Le crime de

désertion restait seul en cause.

--Après votre duel avec le lieutenant de Villebrais, pourquoi ne vous

êtes-vous pas rendu à Laon, où se trouvait alors votre compagnie? reprit

le major.

--C'était mon intention d'abord, mais un accident m'en a empêché.

--Une blessure peut-être?

--Oui, major.

--Mais vous pouviez écrire, et vous mettre en route après votre

guérison.

--C'est vrai.

--En restant au lieu où vous étiez, vous vous rendiez coupable du crime

de désertion, le saviez-vous?

--Je le savais et me reconnais coupable.

--Avez-vous du moins quelques explications à nous donner sur les causes

de votre absence?

Belle-Rose secoua la tête. Le major échangea quelques mots avec les

membres du conseil de guerre, et, se tournant vers Belle-Rose, lui

demanda s'il n'avait rien à ajouter pour sa défense. Sur sa réponse

négative, il donna l'ordre de le reconduire à sa prison. Le piquet

d'infanterie sortit avec l'accusé, la salle fut évacuée, et le conseil

entra en délibération.

Vers le soir, le sergent de garde ouvrit la porte de la prison.

--Debout, camarade, et suivez-moi, dit-il.

--Où me conduisez-vous? demanda Belle-Rose.

--Dame! en un lieu où l'on ne va guère qu'une fois.

--Au cachot de la prévôté?

Le sergent inclina la tête.

--Bien! reprit Belle-Rose; je comprends.

Quatre canonniers le placèrent entre eux et le conduisirent au cachot,

qui n'était pas dans le même corps de logis. C'était une salle voûtée,

petite, étroite et recevant le jour par deux lucarnes garnies de forts

barreaux de fer. Un grabat était dans un coin, un banc contre le mur

et un christ en bois cloué en face de la porte. C'était un lieu sombre,

humide et froid, quelque chose comme l'antichambre d'un sépulcre. Le

prévôt du régiment reçut Belle-Rose et coucha son nom sur les registres

du cachot. Un moment après, l'aide-major et le greffier du conseil

entrèrent. Le greffier tenait un papier à la main. Belle-Rose se

découvrit, et les sentinelles présentèrent les armes. Des flambeaux

attachés à des branches de fer fichées dans le mur furent allumés, et à

la clarté rougeâtre qui faisait étinceler l'épée nue de l'aide-major

et les mousquets des soldats, le greffier donna lecture de l'arrêt du

conseil de guerre. L'arrêt portait en substance que le nommé Jacques

Grinedal, dit Belle-Rose, ci-devant sergent de la compagnie de Nancrais

du corps des canonniers, se trouvant atteint et convaincu du crime de

désertion, le conseil de guerre, assemblé dans la ville de Cambrai, le

condamnait, conformément aux ordonnances militaires, à la peine de mort.

Après cette lecture, le greffier demanda à Belle-Rose s'il n'avait rien

à déclarer.

--Rien, monsieur; je désirerais seulement savoir à quel genre de mort le

conseil m'a réservé?

--Le conseil, appréciant votre bonne conduite et vos antécédents, a

décidé qu'au lieu d'être pendu vous seriez fusillé.

--Veuillez, monsieur, remercier le conseil. En m'accordant de ne

point mourir d'une mort infamante, il m'octroie la seule grâce que

j'ambitionnais. A quelle heure l'exécution?

--Demain matin, à onze heures.

--Je serai prêt, monsieur.

--Si vous êtes de notre sainte religion, vous plaît-il d'avoir un

confesseur, afin d'être en état de paraître devant Dieu au moment de

quitter les hommes?

--J'allais vous en faire la prière.

Le greffier fit signe au prévôt, qui sortit et revint au bout de dix

minutes avec un prêtre. Tout le monde se retira, et quand la porte se

fut refermée, Belle-Rose demeura seul avec l'homme de Dieu.

Belle-Rose · 第 42 / 151 题