LA VEILLE DU DERNIER JOUR

Aux paroles du caporal, Belle-Rose regarda la campagne qui s'étendait au

loin toute rayonnante des splendeurs d'un beau jour. Le caporal saisit

ce regard au vol.

--C'est-à-dire que vous serez fusillé si je le veux bien, reprit-il.

--Est-ce à toi qu'est échue la présidence du conseil de guerre? lui

demanda le captif en riant.

--Je commande la place, et il ne sera pas dit que je n'aurai rien fait

pour vous sauver de leurs mousquets. J'ai mon projet, et du diable si je

ne l'exécute pas!

Belle-Rose, étonné, se tourna vers le caporal qui, tout en parlant,

venait de verrouiller la serrure.

--Deux précautions valent mieux qu'une, reprit la Déroute, fermons

la porte et parlons bas. Voilà une chaise, asseyez-vous, et surtout

écoutez-moi bien.

Le caporal s'assit à côté du sergent et continua en ces termes:

--M. de Nancrais m'a remis la garde du poste. C'est ce que je voulais.

Le conseil de guerre s'assemble demain matin; vous serez condamné demain

soir, et après la signification de la sentence, on vous conduira au

cachot de la prévôté, où vous serez confié aux mains du prévôt de la

compagnie, et le lendemain, à midi, aux yeux de toute la garnison, on

vous passera par les armes.

--Je te remercie de ces détails, mon ami, ils m'intéressent beaucoup,

dit Belle-Rose.

--Écoutez jusqu'au bout: le reste vous intéressera davantage. Si

j'attendais que le prévôt eût fermé la porte de son cachot sur vos

talons, vous comprenez que l'intervention du caporal la Déroute ne vous

serait plus très utile; ceux que le prévôt tient, il ne les lâche guère.

Mais entre cette prison honnête où nous causons et son cachot maudit,

il y a vingt-quatre heures. C'est plus de temps qu'il ne m'en faut pour

vous faire évader.

Belle-Rose sauta sur sa chaise.

--Évader! s'écria-t-il.

--Sans doute! Croyez-vous donc que le caporal la Déroute soit de ceux

qui oublient leurs amis! Je vous aime, moi, c'est mon idée, et je vous

sauverai.

--Et tu te feras fusiller!

--Qu'est-ce que ça vous fait, si ça m'arrange? Mais on ne me tient pas

encore. Je décampe avec vous.

--Toi aussi?

--Certainement. Mon projet est joli, vous allez en juger. Les hommes qui

doivent composer la garde de nuit sont tous de notre escouade: je m'en

suis informé; ce sont de bons camarades qui voudraient vous voir au

diable. Quand ils seront réunis, les armes en faisceau, je les ferai

ranger en cercle, et leur dirai quelque chose comme ceci: «Enfants! il

y a là dedans un brave sergent qui nous a bien souvent donné des

permissions de dix heures quand nous méritions de la salle de

police!--C'est vrai! répondront-ils.--Certes oui, c'est vrai!

répondrai-je alors; aussi, camarades, il faut que chacun ait son tour;

il nous a envoyés promener, donnons-lui de l'air. Vous allez aller

dormir, je lui ouvrirai la porte, vous ne verrez rien, et il s'en ira.

C'est votre caporal qui vous l'ordonne. Allez vous coucher.»

--Et tu crois qu'ils dormiront?

--C'est-à-dire qu'ils se mettront les poings dans les yeux, et les

pouces dans les oreilles; je les connais. Cinq minutes après, nous

filerons comme des perdreaux par les champs. Que pensez-vous du projet?

--Il est charmant; j'y vois seulement une difficulté.

--Laquelle?

--C'est qu'il ne me plaît pas de m'échapper.

Ce fut au tour du caporal de sauter sur sa chaise.

--Il ne vous plaît pas?... Allons, vous plaisantez!

--Non, je parle sérieusement; c'est mon idée.

--Eh bien! chacun la sienne; il vous convient de rester, il me convient

d'ouvrir la porte.

--Alors, tu partiras seul.

--Point, j'attendrai.

--Mais on t'arrêtera au point du jour.

--J'y compte bien.

--Et on te fusillera.

--Je le pense aussi.

--Va-t'en au diable!

--J'aime mieux rester.

Belle-Rose se leva et fit quelques tours dans la prison à grands pas.

La Déroute, renversé sur sa chaise, jouait avec ses pouces. Le sergent

s'arrêta devant cette honnête figure tout à la fois placide et résolue.

--Mon ami, lui dit-il en lui prenant la main, ce que tu veux faire là

est de la folie.

--Pas plus que ce que vous ne voulez pas faire.

--Tu es donc tout à fait décidé?

--Parfaitement. J'étais piqueur, je suis caporal, je serai mort, voilà

tout.

--Mais, en supposant que j'accepte, as-tu réfléchi aux difficultés de

ton projet?

--Dame! si on pensait à tout, on ne tenterait jamais rien!

--Il y a la sentinelle du chemin de ronde.

--C'est un risque à courir.

--Les patrouilles qui vont et viennent autour des remparts.

--C'est leur métier de voir les gens, ce sera le nôtre de les éviter.

--On nous rattrapera avant que nous ayons gagné la frontière.

--A la grâce de Dieu!

Belle-Rose frappa du pied. Le caporal continuait à faire tourner ses

pouces.

--Après tout, fais ce que tu voudras! s'écria le sergent; si tu es

fusillé, ce sera ta faute.

--C'est convenu, dit la Déroute, et il se leva.

Le jour finissait et l'heure du dîner était venue. Le caporal sortit

pour remplir les devoirs de sa charge. Il avait à veiller à la fois sur

la gamelle et sur son prisonnier. A peine eut-il passé la porte, que

Belle-Rose, tirant un crayon de sa poche, écrivit à la hâte quelques

mots sur un bout de papier. Quand il eut fini, il s'approcha de la

fenêtre grillée qui donnait sur le préau; un sapeur était auprès.

--Veux-tu me rendre un service, camarade? lui dit Belle-Rose.

--Si la consigne me le permet, volontiers.

--Prends donc cette lettre et porte-la tout de suite à M. de Nancrais.

S'il n'était pas chez lui, cherche-le jusqu'à ce que tu l'aies trouvé,

et ne reviens pas sans la lui avoir remise en mains propres.

--C'est donc pressé?

--Un peu. Il y va de la vie d'un homme.

--Je cours.

M. de Nancrais, tout entier à la douleur que lui causait la mort de son

frère, avait donné l'ordre qu'on ne le dérangeât point; mais au nom

de Belle-Rose il fit introduire le sapeur et prit la lettre. Elle ne

contenait que ces lignes:

«Capitaine, si vous n'étiez pas M. de Nancrais, je ne vous

dirais rien de ce qui s'est passé entre le caporal la Déroute

et moi; mais en vous confiant ce secret, je suis bien sûr qu'au

lieu de le punir, vous empêcherez mon pauvre camarade de se

perdre: la Déroute compte me faire évader cette nuit. J'ai

vainement tenté de le dissuader, il persiste et s'expose à être

fusillé pour me sauver. Je ne tiens plus à la vie, et quoi qu'il

fasse, je suis résolu à subir mon sort, mais je ne veux pas

le lui faire partager. C'est un honnête homme que je serais

désespéré de voir mourir. Protégez-le contre lui-même.

«BELLE-ROSE.»

Belle-Rose · 第 41 / 151 题