LES GOUTTES DU CALICE

Un quart d'heure après avoir quitté M. de Nancrais, Belle-Rose, à

cheval sur un bidet de poste, courait ventre à terre sur la route de

Saint-Omer. A tous les relais il donnait de l'or aux postillons

et frappait ensuite sans relâche les flancs de sa monture à coups

d'éperons. Belle-Rose filait comme un boulet. Quand il aperçut le

clocher de Saint-Omer, il n'avait pas dit quatre paroles, mais il avait

crevé quatre chevaux. Au dernier relais, il sauta sur la route et prit

à travers champs dans la direction de Malzonvilliers. Les sons de la

cloche lui venaient par volées; bien que ce ne fût pas un jour de fête,

personne ne travaillait. Cette solitude et ces tintements confondus

serrèrent le coeur du sergent; il précipita sa marche et atteignit

haletant le château. Si tout était silence dans la campagne, tout était

tumulte et confusion à Malzonvilliers. Toutes sortes de laquais allaient

et venaient, et les paysans buvaient et chantaient. Belle-Rose se glissa

au milieu de cette foule qui ne prenait point garde à lui; mais, au

moment où il allait s'élancer sur la terrasse, les portes du château

s'ouvrirent à deux battants, et une procession de gens richement

costumés parut sur le seuil. La foule se découvrit, les cloches

rebondirent avec éclat, et Belle-Rose vit derrière le porche d'une

chapelle voisine resplendir dans l'enceinte du choeur mille cierges

allumés. Avant qu'il se fût remis de son trouble, la procession avait

passé sous le porche tout voilé des vapeurs flottantes de l'encens.

Belle-Rose la suivit et se perdit dans un coin de la chapelle. Quelque

temps il demeura courbé comme un jeune arbre fouetté par le vent; tout

ce qui lui restait de force, il l'employait à prier Dieu. Quand il

releva la tête, son premier regard tomba sur l'autel. Un homme à cheveux

argentés, une femme ceinte de voiles diaphanes, étaient agenouillés sur

des carreaux de velours. A peine eut-il vu cette femme, que les yeux de

Belle-Rose ne purent plus s'en détacher. Des gouttes de sueur perlaient

sur le front du soldat; ses tempes semblaient prises dans un étau de

fer, ses oreilles tintaient comme celles d'un homme qui se noie. Il

aurait voulu crier qu'il ne l'aurait pas pu; sa gorge était fermée. La

cérémonie du mariage s'accomplit sans qu'il eût fait un mouvement. Il

n'y avait de vie dans tout son corps que dans ses yeux, et ses yeux ne

quittaient pas l'autel. Quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale,

les deux époux se levèrent, et la jeune femme se retourna. C'était

bien elle, Suzanne de Malzonvilliers, maintenant marquise d'Albergotti!

Belle-Rose ne tressaillit même pas. Qu'avait-il besoin de la voir pour

la reconnaître? Le cortège se dirigea bientôt vers le porche; mais,

cette fois, les mariés marchaient en tête. La procession fit le tour de

la chapelle; devant elle s'ouvrait la foule; à l'écartement qui se

fit autour de lui, Belle-Rose comprit que Suzanne s'avançait. Il se

redressa. Un pilier, contre lequel il était adossé, l'empêchait de

reculer. Les mariés s'approchaient lentement; les longs voiles de

Suzanne traînaient jusqu'à terre, et sa virginale beauté éclatait sous

leur transparence. La nef était étroite: un pan de la robe de son amante

frôla Belle-Rose; un soupir entr'ouvrit ses lèvres et il s'appuya contre

le pilier. Suzanne releva son front incliné. Près d'elle, et dans la

pénombre de la chapelle, elle entrevit un pâle visage où flamboyaient

deux yeux remplis des flammes sinistres du désespoir. Suzanne chancela.

Mais avant que le cri sorti de son âme vînt expirer sur sa bouche, le

cortège l'avait poussée en avant, et, quand elle se retourna, Belle-Rose

s'était évanoui comme une apparition. Un rempart vivant les séparait.

Mais tandis que la foule pressait de ses mille pieds le sacré parvis,

Belle-Rose sentait son coeur et sa raison s'égarer. Il ne pensait pas,

il ne rêvait pas, il ne souffrait pas: il était anéanti. Il restait

immobile, le dos appuyé contre le pilier, les bras pendants le long du

corps, la tête inclinée sur la poitrine, et n'entendant plus rien que

les battements sourds de son coeur. La foule s'était depuis longtemps

répandue hors de la chapelle. La blanche image de Suzanne l'emplissait

seule pour lui.

En ce moment, le bedeau passa, faisant sa ronde. Voyant un homme seul,

debout contre un pilier, il vint à lui, et frappant sur son épaule:

--Eh! l'ami, dit-il, il y a déjà longtemps que les noces sont faites:

laissez-moi donc fermer les portes.

Belle-Rose leva la tête et regarda le bedeau. A cet aspect, le pauvre

homme fut tout troublé. De grosses larmes tombaient des yeux du soldat

et mouillaient ses joues décolorées.

--Diable! reprit l'autre, si vous êtes malade, il faut le dire.

Belle-Rose venait d'apercevoir la campagne par les portes de la

chapelle; il se souvint de tout à la fois, et, sans répondre au bedeau

tout interdit, il s'élança dehors.

Il franchit les terrasses toujours courant et bondissant au-dessus des

haies et des fossés, et s'avança, plus rapide qu'un cerf, vers la maison

de Guillaume Grinedal.

Le jardin était désert; il le traversa et poussa la porte de la maison.

Un homme se retourna, et Belle-Rose tomba à ses pieds.

--Mon père! s'écria-t-il; et il s'évanouit.

Le père s'agenouilla près de son fils. Il était seul, Claudine et Pierre

étant restés au château. Le soldat gisait immobile; la violence de ses

émotions et la fatigue avaient brisé ses forces. Guillaume le prit

dans ses bras et le coucha sur un banc fiché contre le mur. Le coeur

de Belle-Rose sautait dans sa poitrine, mais ses yeux à demi fermés

n'avaient plus de regard. Il y avait plus d'une heure qu'ils étaient

ensemble, le fils sans voix et glacé, le père priant Dieu dans son

âme, lorsque la porte, chassée violemment, livra passage à deux femmes

enveloppées de mantes. Quand les mantes tombèrent, Guillaume reconnut

Suzanne et Claudine. Suzanne arriva d'un bond contre le banc, elle se

pencha sur Belle-Rose, le regarda un instant, puis, se relevant, elle

tourna les yeux vers le fauconnier. Ses regards avaient une éloquence

terrible. Leur éclair était chargé de toutes les terreurs, de tous les

remords, de tous les reproches de l'amante. Guillaume comprit ce regard.

--Il vit, dit-il.

--Mais il va mourir, s'écria Suzanne.

--Dieu m'épargnera cette épreuve, dit le père.

--Oh! je ne m'étais pas trompée! reprit-elle, c'était bien lui! Quand je

l'ai vu si pâle qu'il avait bien plutôt l'apparence d'un mort que d'un

vivant, tout mon sang s'est glacé. O Guillaume! qu'avez-vous exigé?

Claudine, que m'as-tu fait faire?

Ce n'était plus la même femme. Toute la réserve, tout le calme, toute

la sérénité de Suzanne l'avaient abandonnée; sa chevelure en désordre

ruisselait sur la toilette de la mariée; elle était plus blanche que sa

robe; ses lèvres frémissaient; elle se tordait les mains.

--Mais vous voyez bien qu'il se meurt! cria-t-elle en tombant sur ses

genoux; il ne m'a seulement pas reconnue!

Guillaume eut pitié d'un si grand désespoir; il oublia sa propre peine

pour ne songer qu'à Suzanne.

--Relevez-vous, madame, lui dit-il. Rappelez-vous quel nom vous portez,

et ne restez pas plus longtemps ici, où ne pouvant plus rien pour son

bonheur, vous pouvez perdre le vôtre.

--Mon bonheur! Et que m'importe mon bonheur! reprit-elle avec une ardeur

passionnée. Il souffre. Il est malheureux, je resterai, dussé-je y

périr, jusqu'à ce qu'il m'ait entendue, qu'il m'ait pardonnée. Oh! par

pitié, mon père, laissez-moi près de lui!

Guillaume n'eut pas le courage de l'éloigner, et tous deux se

rapprochèrent de Belle-Rose, que Claudine appelait en vain.

--Jacques! dit à demi-voix Suzanne.

Jacques resta muet.

--Mon Dieu! serait-il donc mort, qu'il ne m'entend même plus?

reprit-elle.

Claudine se tourna vers la porte.

--La nuit approche, dit-elle, on vous cherche peut-être au château!

--Qu'ils viennent donc, M. de Malzonvilliers et M. d'Albergotti,

répondit-elle d'une voix sombre. Mon père l'a voulu.

--Vous vous perdrez et vous ne le sauverez pas! dit le père.

--Mais que voulez-vous donc que je fasse? s'écria Suzanne les mains

jointes et des pleurs dans les yeux.

--Il faut nous séparer, dit une voix entre eux deux.

Suzanne et Claudine tressaillirent: c'était la voix de Jacques, et

Jacques lui-même était assis sur le banc, trop faible encore pour se

relever, mais trop fort déjà pour rester couché.

--Jacques! s'écrièrent-elles ensemble.

--J'ai cru que j'allais mourir, reprit-il; je vous entendais et je ne

pouvais parler. Maintenant, écoutez-moi. Vous, Suzanne, ajouta-t-il,

vous que j'appelle ainsi pour la dernière fois, vous allez retourner au

château.

Suzanne secoua la tête.

--Il le faut, reprit Jacques, et je vous en prie... J'ai bien le droit,

dit-il avec un triste sourire, de vous demander une grâce.

Suzanne courba son front.

--Me pardonnez-vous, au moins, Jacques?

--Je n'ai rien à vous pardonner. Vous avez obéi à votre père et au mien.

Je vous ai entendue tout à l'heure, et j'ai compris que votre peine

égalait la mienne; si vous m'êtes ravie pour toujours, vous m'êtes

toujours chère et sacrée. Maintenant, adieu; vous êtes la marquise

d'Albergotti.

--Le nom ne change pas le coeur, dit Suzanne. Si vous étiez mort à cause

de moi, je me serais tuée.

Jacques saisit sa main; mais au moment où il la portait à ses lèvres

avec une ardeur convulsive, Guillaume Grinedal l'arrêta.

--Madame d'Albergotti, dit-il, votre mari vous attend.

Les deux amants tremblèrent de la tête aux pieds; leurs mains unies

se séparèrent. La voix de Guillaume avait réveillé Suzanne comme

d'un songe. Une heure, l'amante l'avait emporté sur l'épouse; c'était

maintenant au tour de l'épouse de l'emporter sur l'amante. Suzanne

releva son front, où passa une subite rougeur.

--Adieu, dit-elle à Jacques. Vous ne me perdez pas tout entière, l'amie

vous reste.

Jacques ne répondit pas, et Suzanne sortit au bras de Claudine. Quand

ils furent seuls, Jacques et Guillaume s'embrassèrent. Comme ils

tombaient dans les bras l'un de l'autre, ils entendirent comme le bruit

d'un soupir derrière la fenêtre. Au même instant, au milieu du silence

profond, le sable d'un sentier voisin cria sous des pas invisibles.

Guillaume et Jacques sortirent; le bruit du vent venait d'un côté;

de l'autre, le voile de Suzanne flottait comme l'aile d'un cygne

fugitif.--C'est un fermier qui regagne son village, dit Guillaume; et

tous deux rentrèrent.

Jacques passa la nuit sous le toit du fauconnier, mais au point du jour

il partit. Une fois encore il reçut la bénédiction paternelle sur le

seuil de cette porte où, trois ans plus tôt, il s'était agenouillé plein

de joie et d'espérance, et que maintenant il quittait plein d'amertume

et de découragement. Jacques ne prit pas la route de Laon; ainsi que

tous les coeurs blessés, il avait besoin d'affection; il pensa à M.

d'Assonville et se dirigea vers Arras, où le capitaine de chevau-légers

tenait alors garnison. Un secret instinct lui disait que M. d'Assonville

était comme lui, souffrant, et qu'ainsi que lui il aimait sans espoir.

Le sergent trouva le jeune officier dans un salon qu'éclairait mal un

mince rayon égaré entre d'épais rideaux. M. d'Assonville se promenait

dans cette large pièce, où le bruit de ses pas était étouffé par un

tapis. C'était bien toujours le même beau jeune homme, dont la tête

intelligente et fine avait un air de douceur et de fierté qui charmait.

Seulement, son regard semblait plus triste encore, et la pâleur

transparente de son visage se marbrait de teintes bleuâtres sous les

paupières. En voyant le soldat, M. d'Assonville sourit.

--Sois le bienvenu, lui dit-il. Nous amènes-tu cette fois des sapeurs ou

des canonniers?

--Non, capitaine, je viens seul.

--Seul! Et que viens-tu faire?

Jacques ne répondit pas. M. d'Assonville, étonné, s'approcha de lui; un

coup de vent qui écarta les rideaux lui permit de mieux voir le visage

de son protégé.

--Mon Dieu! qu'as-tu donc? s'écria-t-il.

--Suzanne s'est mariée! répondit Jacques.

Belle-Rose · 第 18 / 151 题