--Ah! c'est le capitaine qui voulait te faire pendre aux frontières de
l'Artois! C'est bien, mon garçon, va.
Jacques partit avec deux grenadiers. L'officier hongrois fut placé
sur un brancard garni de bottes de paille. Quelques gouttes de sang se
figeaient au bord de ses plaies ouvertes, ses dents claquaient de froid.
Le fils du fauconnier le couvrit de son habit.
--Quel coeur as-tu donc? lui dit brusquement l'officier.
--Le coeur de tout le monde.
--Parbleu! tu es bien le premier habitant de ce monde-là que je
rencontre.
Les yeux du Hongrois brillaient et s'éteignaient tour à tour; quand il
les ouvrait, il regardait Jacques.
--Peut-être vaut-il mieux, reprit-il, que ce soit moi qui parte, et toi
qui restes. Je ne vaux rien, et tu as l'air d'un brave jeune homme... Le
hasard a eu raison...
Le Hongrois se tut quelques minutes; un tressaillement convulsif
l'agita, et ses yeux se voilèrent; tout à coup il les tourna vers
Jacques, tout pleins d'un feu extraordinaire.
--Crois-tu qu'il y ait quelque chose là-haut? lui dit-il en montrant le
ciel du doigt.
--Il y a Dieu.
--Veux-tu me donner la main?
Jacques tendit sa main au vieux soldat, qui la serra avec plus de
vigueur qu'on ne pouvait en attendre d'un homme si cruellement blessé,
puis il se renversa sur la paille, et ramena l'habit de Jacques sur
lui. Au bout d'un moment, Jacques ne l'entendant plus ni parler ni se
plaindre, se pencha vers lui.
--Comment vous trouvez-vous, mon capitaine? lui dit-il.
--Moi, mon ami? très bien.
Le regard était vif, le visage doucement coloré, la voix claire. Jacques
se tut, pensant que l'officier hongrois voulait dormir. Quand on fut
arrivé à l'ambulance, il souleva l'habit: l'officier hongrois
était mort. Deux heures après, la troupe était réunie à l'abbaye de
Saint-Georges, autour des tables préparées pour les ennemis. On riait de
bon coeur et on mangeait de bon appétit. Si l'on plaignait les blessés,
on oubliait les morts; les vivants se félicitaient les uns les autres,
et tout allait pour le mieux. M. d'Assonville conduisit Jacques dans une
chambre de l'abbaye où une table était dressée.
--Assieds-toi là, lui dit-il.
--Moi! près de vous?
--Après le combat, il n'y a plus ni maître ni serviteur, il n'y a que
des soldats. Assieds-toi, te dis-je, et conte-moi ton histoire.
M. d'Assonville n'était déjà plus le brillant officier dont les yeux
lançaient des éclairs au moment de la bataille; la tristesse était
revenue à son front et la pâleur à ses joues, où la ligne aiguë de ses
moustaches se dessinait comme un coup de pinceau sur de l'albâtre; à
l'ardeur généreuse, à la mâle fierté, à l'impatience téméraire dont
les flammes coloraient tout à l'heure son beau visage, un doux et
mélancolique sourire avait succédé. Jacques se sentait tout à la fois
ému et attiré par cette tristesse mystérieuse dont la source devait
sourdre au fond du coeur. Il s'assit et raconta la naïve histoire de sa
jeunesse, de ses amours, de son départ. M. d'Assonville l'écoutait;
un instant ses yeux s'humectèrent au récit des amours innocentes de
Jacques, mais cet instant fut si court, que Jacques ne vit pas même
briller sa prunelle humide. M. d'Assonville porta le verre à sa bouche.
--Je bois à tes espérances, dit-il.
Jacques soupira.
--C'est la fortune du pauvre! murmura-t-il. Si ton amante a le coeur
honnête et sincère, garde-les; mais si elle est faible comme le roseau
ou trompeuse comme le vent, chasse-les hardiment! Des espérances trahies
sont comme des épines qui déchirent.
--J'espère, parce que je crois, répondit Jacques.
--Tu as dix-huit ans! s'écria M. d'Assonville.
Et un éclair d'ironie amère passa dans ses yeux; puis il reprit tout
doucement:
--Crois, Jacques; la croyance est le parfum de la vie et la parure de
la jeunesse; malheur à ceux qui n'ont pas cru! ceux-là n'ont pas aimé;
ceux-là mourront sans avoir vécu!
M. d'Assonville pressa les deux mains de Jacques; le reflet d'une
passion mal éteinte illumina son visage, et il avala son verre tout d'un
trait.
--A quoi pensais-je? reprit-il; il s'agit d'amour et point de
philosophie! Voyons, Jacques, que comptes-tu faire?
--Je vous l'ai dit: me rendre à Paris et chercher fortune, à moins que
vous ne consentiez à me garder avec vous.
--C'est ce que nous examinerons plus tard, et ce à quoi je consentirais
volontiers si ma compagnie pouvait te rendre service. Mais supposons un
instant que tu sois arrivé à Paris, qu'y feras-tu?
--Franchement, je n'en sais rien; je frapperai à toutes les portes.
--C'est un excellent moyen pour n'entrer nulle part. As-tu quelque
argent?
--Oui, cinquante livres qu'on m'a volées et que j'espère bien rattraper
avec ma valise.
--Et quinze louis que je te donnerai pour ta part du butin.
--Eh! mais, ça fait...
--Ça fait quinze louis. En guerre comme en amour, ce qu'on perd est
perdu.
--Ah!
--Avec trois cent soixante livres, tu as juste de quoi battre le pavé de
Paris pendant deux mois; après quoi, tu auras la ressource de te faire
laquais.
--J'aimerais mieux me jeter dans la rivière.
--Ce n'est pas le moyen d'épouser Mlle de Malzonvilliers.
--C'est juste. Je puis toujours bien me faire soldat.
--Ceci est une autre affaire. Dans le métier des armes, tu as vingt
chances de te faire casser la tête et une de gagner des épaulettes.
--C'est peu.
--Mais à Paris, sur deux chances de faire fortune, tu en as douze
de mourir de faim, à moins de consentir à faire certains métiers qui
répugnent aux honnêtes gens.
--Le peu de tout à l'heure se réduit maintenant à rien.
--Ah! mon ami, tu t'es chargé d'une rude entreprise dans laquelle le
courage et la persévérance ne peuvent quelque chose que dans le cas où
le hasard se met de leur côté.
--En attendant qu'il y consente, que me conseillez-vous?
--C'est ce que nous allons décider ensemble. Vide cette bouteille de
vieux vin de Bourgogne. Le vin porte conseil; il montre faciles les
choses les plus extravagantes, et il n'y a guère que celles-là qui
vaillent la peine d'être tentées. Quand on veut devenir capitaine, il
faut songer à devenir général.
--Général! s'écria Jacques tout étourdi.
--Certes, si j'étais assez fou pour goûter à l'amour, je me risquerais
aux princesses du sang.
--Eh bien, pour commencer, si vous m'incorporiez aux chevau-légers?
qu'en dites-vous?
--Eh! l'uniforme est joli! Si tu as grand soin d'éviter la mitraille,
les balles, les boulets, les grenades et autres projectiles fâcheux; si
tu n'es ni tué, ni amputé, si tu te conduis toujours vaillamment; si tu
ne te fais jamais punir; si tu te signales par quelque action d'éclat,
et si le bonheur te sourit, tu peux compter sur les galons de maréchal
des logis à quarante-huit ans. Il ne faudrait pas cependant qu'un
lieutenant s'avisât de te regarder de travers, parce que tu aurais
manqué de le saluer à propos, auquel cas tu courrais le risque de rester
brigadier jusqu'à la soixantaine.
Jacques laissa tomber son verre.
--Ce n'est ni toi ni moi qui avons fait le monde comme il est, et ce
n'est pas ta faute si ton père n'était pas chevalier tout au moins. Un
père prudent, au temps où nous sommes, devrait toujours naître comte ou
baron.
--Monsieur, je cours à Paris tout de ce pas, s'écria Jacques effaré.
--A Paris! eh! eh! c'est une ville aimable aux jeunes gens riches et de
bonne mine; mais quand on n'a que de la bonne mine, il faut bien prendre
garde d'entrer au cabaret. Les gentilshommes en sortent gris, les
pauvres diables en sortent racolés. Paris est un endroit où les plaisirs
abondent; seulement ils coûtent très cher, surtout ceux qui ne coûtent
rien. Il est vrai que lorsqu'on est beau garçon, on a une chance
nouvelle. Ma foi, oui! Où diable avais-je l'esprit de n'y pas penser?
On peut plaire à quelque douairière qui vous place alors dans ses
affections, juste entre son épagneul et son confesseur; le matin, on
sort de son appartement par la porte secrète. Au bout d'un mois, on
est le commensal de la maison en qualité de secrétaire; on a le teint
fleuri, la bouche vermeille, et l'on a tout le jour pour se reposer!
Jacques fit un geste de dégoût.
--Non! alors il nous reste l'espoir de devenir intendant. Bon métier!
Sais-tu voler, Jacques?
Jacques pâlit et se leva.
--Monsieur! dit-il d'une voix étranglée par l'émotion.
M. d'Assonville le regarda sans qu'un muscle de son visage tressaillît.
Jacques passa ses mains dans les longues boucles de ses cheveux blonds.
Un soupir profond sortit de sa poitrine et il se rassit.
--Pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit-il; je ne m'attendais pas à
cet outrage de vous qui avez dormi dans les bras de mon père! Vous avez
voulu sans doute me punir d'avoir si promptement oublié la distance qui
existe entre nous, mais vous l'avez fait méchamment, monsieur le comte.
Vous n'avez pas le désir de me venir en aide, je le vois bien. Je
prendrai donc conseil des circonstances; mais, quoi qu'il puisse advenir
et dans quelque situation que je me trouve, croyez-le bien, jamais
je n'oublierai que j'ai, pour me juger, mon Dieu là-haut et mon père
là-bas.
--Tu es un brave et loyal garçon, mon ami Jacques, et je suis fier de
presser ta main, répondit M. d'Assonville; j'ai voulu t'éprouver, et
maintenant que je sais ton âme aussi ferme que ton bras est fort, je
te parlerai en homme. Tu n'as rien à faire dans les chevau-légers.
Serais-tu le plus instruit, le plus hardi et le plus intelligent soldat
de la compagnie, le plus mince cadet de famille expédié de Paris par la
cour te passerait sur le corps: Tu n'as rien à faire non plus à Paris.
Avec une conscience trempée comme l'acier on n'arrive à rien, à moins
d'être duc et pair tout au moins. Reste soldat: les soldats peuvent
garder l'honneur pur; mais entre dans l'artillerie. Là seulement un
homme qui a de la vaillance, de la conduite et quelque savoir peut se
pousser, ne fût-il pas gentilhomme. Tu as de la jeunesse et une tournure
qui valent bien quelque chose, Dieu fera le reste: il y a mille hasards
entre toi et le but, mais Suzanne est au bout du chemin! J'ai un frère
qui commande une compagnie de sapeurs à Laon, je te donnerai une lettre
pour lui. C'est un autre moi-même; le fils de Guillaume Grinedal ne
sortira pas de la famille.
Jacques prit les mains de M. d'Assonville et les baisa sans pouvoir
parler. Le lendemain, portant dans une bourse les quinze louis d'or que
lui avait donnés le capitaine, et monté sur un bon cheval bien équipé,
il quitta l'abbaye.
--Voici la lettre, lui dit M. d'Assonville; si tu as quelque regret
de me quitter, j'en ai tout autant de te perdre; mais il faut que tu
arrives à Malzonvilliers, et le plus court chemin passe par Laon. Va
donc à Laon. Si jamais tu as besoin de moi, tu me trouveras. Adieu, mon
ami.
Jacques pressa la main du capitaine et piqua des deux pour ne pas lui
laisser voir que ses yeux se remplissaient de larmes. Il avait déjà
l'orgueil du soldat.
V