La troupe commandée par M. d'Assonville, capitaine aux chevau-légers,
était encore à dix minutes de l'abbaye de Saint-Georges, dont les
murailles blanches se dessinaient entre des massifs d'arbres sur la
droite du chemin, lorsqu'on entendit des coups de fusil pétiller à une
petite distance.
Un paysan qui fuyait sur un méchant bidet apprit à M. d'Assonville
qu'une vingtaine de maraudeurs s'étaient présentés à l'abbaye, avaient
forcé les portes et ordonné aux religieux de préparer des vivres pour
toute la troupe, s'ils ne voulaient pas voir leur maison mise à feu et à
sang.
--Qu'a fait l'abbé? demanda le capitaine, dont les yeux s'enflammèrent.
--Dame! reprit le paysan, il a vidé la cave et fait dresser les tables.
--Bien, nous mangerons le dîner après le bal.
--Hum! fit l'autre, m'est avis, mon officier, que bien des danseurs
manqueront au festin. Les Hongrois sont nombreux.
--Combien?
--Mais six ou sept cents, tous à cheval et bien armés. Leur chef a fait
sonner de la trompette; les bandes dispersées de toutes parts se sont
réunies, et, en attendant que le souper soit prêt, elles pilent Anvin.
Le village était en feu et la fusillade éclatait dans la plaine.
M. d'Assonville se dressa sur ses étriers, l'épée à la main. Ce n'était
plus le pâle jeune homme au front décoloré. L'éclair brillait dans ses
yeux, le sang brûlait sa joue.
--En avant! cria-t-il d'une voix tonnante, et du bout de son épée il
montra à ses soldats le village flamboyant. Toute la troupe s'ébranla.
A la vue des Français, les clairons sonnèrent et les ennemis se
rangèrent en bataille à quelque distance d'Anvin, aux bords de
la Ternoise. Leur troupe était nombreuse et bien montée; mais M.
d'Assonville était de ceux qui ne savent pas reculer; il fit mettre pied
à terre aux grenadiers et les divisa par pelotons de vingt à vingt-cinq
hommes entre ses cavaliers.
--Jouez du fusil comme nous jouerons du sabre, leur dit-il, et nous
ferons passer la rivière sans bateau à ces méchants drôles.
Les grenadiers crièrent: Vive le roi! et apprêtèrent leurs armes. Au
moment où M. d'Assonville allait donner le signal d'attaquer, un vieil
officier lui toucha légèrement le bras.
--Monsieur le comte, lui dit-il, ils sont deux contre un et l'avantage
de la position est pour eux.
--Quoi! c'est vous, monsieur du Coudrais, qui comptez l'ennemi!
--Je dois compte au roi, mon maître, de la vie de tous ces braves
gens, reprit l'officier en montrant du bout de son épée les soldats
impatients. Maintenant ordonnez, et vous verrez si j'hésiterai à me
faire tuer.
--Non pas, monsieur, vous triompherez avec vos grenadiers. Ils sont
un contre deux! eh bien, nous avons pour nous la vue de ce village qui
brûle! Chaque chaumière qui croule crie vengeance. En avant!
Toute la troupe entendit ces mots. Les soldats électrisés s'élancèrent,
et Jacques, emporté le premier, sentit courir dans ses veines le frisson
de la guerre. Les Hongrois, après s'être mis en bataille, attendaient
les Français en poussant mille cris. Grâce à la supériorité du nombre,
ils comptaient sur une facile victoire; bien éloignés de mettre la
rivière entre eux et les assaillants, ce qui aurait doublé leurs
forces par l'avantage de leur position, ils coururent à leur rencontre
pêle-mêle et sans ordre, aussitôt qu'ils les virent s'ébranler. Le choc
fut terrible; la fusillade éclata sur toute la ligne, et les cavaliers
s'abordèrent le sabre et le pistolet au poing. Un instant on put croire
que le succès serait douteux. Les combattants ne faisaient qu'une masse
mouvante étreinte par la colère et le sauvage amour du sang; de cette
masse confuse montait un bruit de fer mêlé à des hurlements de mort.
A toute seconde un homme disparaissait du milieu de cet océan de têtes
qu'entouraient mille éclairs, où sonnait le cliquetis des armes, et
l'espace se resserrait; mais les décharges des grenadiers de M. du
Coudrais, qui combattaient en bon ordre, avaient éclairci les rangs de
l'ennemi; les Hongrois, écrasés sous une grêle de balles partant de
tous les côtés à la fois, pressés par la fougue ardente des cavaliers
qu'enflammait l'exemple de M. d'Assonville, mollirent et lâchèrent pied.
Un soldat regarda en arrière, un autre tourna bride, un troisième se
jeta tout armé dans la Ternoise, dix ou douze décampèrent, un escadron
plia tout entier, puis tous enfin reculèrent dans un désordre affreux.
--En avant! cria de nouveau M. d'Assonville, et poussant son cheval sur
les derniers combattants, il précipita toute la troupe dans la rivière.
Quand les chevaux enfoncèrent les pieds dans l'eau, ce fut une
déroute. Les Hongrois et les Croates partirent au galop, jetant leurs
mousquetons, et le sabre hacha les fuyards.
Jacques voyait pour la première fois et de près toutes les horreurs d'un
combat. L'émotion faisait trembler ses lèvres; mais le piaffement des
chevaux, l'éclat des armes, le bruit des explosions, l'odeur de la
poudre, excitaient son jeune courage; il brandit son sabre d'une main
ferme et se lança tout droit devant lui. Un Croate qu'il heurta dans sa
course lui lâcha à bout portant un coup de pistolet; la balle traversa
le chapeau de Jacques à deux pouces du front. Jacques riposta par un
coup de pointe furieux. Le Croate tomba sur le dos, les bras étendus; le
sabre lui était entré dans la gorge; Jacques sentit jaillir sur sa
main le sang bouillonnant et chaud; il regarda le soldat pâlissant
qu'emportait le cheval effaré. C'était le premier homme qu'il tuait;
Jacques abaissa la pointe de son sabre et frissonna, mais il était
au premier rang, et le tourbillon le poussa en avant. Au milieu de la
mêlée, Jacques rencontra M. d'Assonville et se tint dès lors à son
côté. Tous deux les premiers firent entrer leurs chevaux dans la rivière
rougie, mais quand il n'y eut plus que des fuyards, tous deux remirent
leur sabre au fourreau. Le capitaine tendit la main au soldat.
--Tu t'es bien conduit, Jacques, lui dit-il. Mordieu! tu avais raison de
vouloir te mesurer contre ces pillards. Tu leur as payé la monnaie de ta
valise!
--Ma foi, monsieur, j'ai fait ce que j'ai pu.
--Eh! mon camarade, ceux qui courent te diront que tu as trop pu!
Le champ de bataille était encombré de morts et de blessés; les ennemis
avaient laissé trois cents des leurs par terre; une centaine fort
mal accommodés étaient restés aux mains des Français, si bien que les
batteurs d'estrade avaient perdu la moitié de leur monde. Cependant
les clairons sonnèrent, et les soldats dispersés de toutes parts se
réunirent sous leurs guidons.
--Tu n'es pas encore enrégimenté, mon garçon, dit M. d'Assonville à
Jacques, ainsi va à tes affaires. Songe que tu as perdu une valise, ne
te fais pas faute d'en ramasser deux.
Comme M. d'Assonville allait rejoindre son escadron, deux grenadiers
qui portaient un brancard sur lequel gisait un officier vinrent à passer
près de lui.
A la vue du capitaine des chevau-légers, l'officier se souleva sur son
coude.
--Monsieur le comte, dit-il, vous aviez raison, et je n'avais pas tort.
Ils sont battus, mais ils m'ont tué.
--Tué! s'écria M. d'Assonville. Ah! j'espère, monsieur du Coudrais, que
votre blessure...
--Ma blessure est mortelle, reprit le vieil officier. Un coup de feu m'a
traversé le corps. Ma prudence m'est expliquée, à présent: c'était un
pressentiment. Au revoir, capitaine!
M. du Coudrais laissa tomber sa tête, où flottaient les ombres du
trépas, et les soldats passèrent. Jacques avait le coeur serré. Après
l'éclat et les transports de la victoire, il venait d'assister au deuil
d'une agonie. Il prit dans la direction de la rivière, la tête penchée
et l'esprit malade. Combien déjà la paix de la maisonnette était loin!
Il n'avait pas fallu deux journées pour que Jacques eût tué quatre ou
cinq hommes et qu'il en eût blessé sept ou huit autres. Tout en marchant
au milieu des cadavres, ses yeux tombèrent sur ses mains: elles étaient
humides et rouges encore; tout son corps frissonna. Quelle route
allait-il donc suivre pour arriver jusqu'à Suzanne, et quelles
sanglantes prémices son amour venait-il de lui offrir? Jacques foulait
en ce moment l'endroit où la mêlée avait été le plus furieuse, la terre
était jonchée de morts; au milieu des Hongrois étendus, ses regards
vagues et distraits rencontrèrent un soldat qui, tombé à vingt pas de la
Ternoise, cherchait à se rapprocher du rivage. Le Hongrois rampait sur
les mains et les genoux, se traînait l'espace de quelques pieds, puis
s'abattait. Jacques courut à lui et le souleva.
--De l'eau! de l'eau! dit le Hongrois, dont la face était souillée de
sang coagulé; de l'eau! je brûle!
Jacques le transporta sur le bord de la Ternoise, et présenta à ses
lèvres ardentes un chapeau rempli d'eau.
Le Hongrois trempa son visage dans cette eau froide et but avidement.
--J'ai du feu dans la gorge, et mes lèvres sont comme deux fers rouges,
disait-il en léchant les bords humides du chapeau.
Jacques l'adossa contre un tronc d'arbre et lava son visage. Le Hongrois
avait reçu un coup de sabre sur la tête et une balle dans le ventre.
Quand la boue et le sang effacés laissèrent les traits à découvert,
Jacques poussa un cri. Le blessé leva les yeux sur lui.
--Ah! tu me reconnais à présent, dit-il avec un rire amer. Quand tu m'as
soulevé, je n'ai rien dit, j'avais soif... maintenant, achève-moi si ça
t'amuse.
--Oh! fit Jacques avec une expression d'horreur.
--Parbleu! c'est ton droit.
--Un droit d'assassin!
--Ah! tu as de ces scrupules-là, toi! à ton aise. Quant à moi, je n'y
regarderai pas de si près, si quelque jour... Mais les tiens m'ont mis
dans un trop piteux état pour que je recommence jamais. Diable! mon
drôle, tu t'es bien vengé.
--Non pas! je me suis battu, voilà tout.
--Oh! je ne t'en veux pas! Si je t'avais cassé la tête, tout cela ne
serait pas arrivé. C'est une leçon... il est un peu tard pour m'en
servir; qu'elle te profite au moins.
L'officier se retourna sur le flanc.
--Vois-tu, reprit-il, quand on tient un ennemi, le plus court est de
lui brûler la cervelle. C'est un principe que j'avais toujours mis en
pratique; pour l'avoir oublié une fois, voilà où j'en suis réduit...
Une convulsion serra le gosier du Hongrois, qui se tordit au pied de
l'arbre.
--De l'eau! de l'eau! murmura-t-il encore, j'ai des charbons dans les
entrailles!
Jacques posa le chapeau plein à son côté, et courut chercher du secours.
Il trouva M. d'Assonville inspectant sa troupe, suivi d'un maréchal des
logis, qui rayait les noms des morts sur le livre de la compagnie.
--L'officier hongrois, qui voulait me faire pendre aux frontières
de l'Artois, se meurt, lui dit Jacques; ne pourrais-je pas le faire
transporter à l'ambulance pour qu'il reçoive les soins que réclame son
état?