—Voyons! je leur ai promis que l'Empereur avant peu serait mort... Ma

promesse a paru dérider notre Altesse ventrue et a fait sourire son

maigre écuyer, tous deux ont paru avoir confiance en moi... à présent

il s'agit de prouver que je n'ai pas parlé en gascon!... Bonaparte

est vivant et acclamé, comment m'y prendre pour qu'avant un mois il

soit mort et exécré?... Comment vais-je le faire mourir?... Bah!

entrons toujours à l'auberge et soupons avec tranquillité... les

idées me viendront en savourant le solide repas que l'hôtesse a dû

me préparer!... la bonne bedaine du prince m'a inspiré des idées de

gourmandise!...

Et Maubreuil, dégagé de tout souci, confiant dans son audace, sûr de

ses ressources, et assuré de trouver promptement le moyen de tuer

l'empereur Napoléon, pénétra de fort belle humeur dans la taverne du

Royal-Oak (Chêne-Royal), en criant dès le seuil, en mauvais anglais:

—Holà! mistress Betsy, le souper est-il prêt?... Allons! qu'on

m'apporte une coupe de vin des Canaries et que je le boive à votre

enseigne, charmante mistress Betsy, comme dit cet excellent sir John

Falstaff, le plus grand homme de toute votre Angleterre!...

—Sir John Falstaff? dites-vous, répondit l'hôtesse, je ne le connais

pas... Il vient pourtant beaucoup de lords et de baronnets, ici,

ajouta-t-elle en se rengorgeant, et elle précéda Maubreuil dans la

salle de la taverne, où nul souper ne fumait attendant le convive.

III

NAPOLÉON AU CHÊNE-ROYAL

Mistress Betsy Chestnut, la patronne de la taverne du Chêne-Royal, une

gaillarde à la poitrine rebondie comme une carène, haute comme un mât,

et dont la mâchoire saxonne s'avançait telle que des sabords braquant

l'artillerie d'une formidable dentition, devina le mécontentement du

gentleman français.

Elle s'excusa de n'avoir point servi le souper. La faute en était à son

mari, Billy Chestnut, excellent père de famille, très considéré dans la

paroisse, mais qui avait la fâcheuse habitude de s'enivrer chaque fois

qu'un hôte de distinction descendait au Chêne-Royal.

Cette occasion lui était fournie souvent, le séjour du comte de

Provence au château attirant nombre d'étrangers de distinction, et

aussi des Français, très aimables, très causeurs; ceux-ci venaient

régulièrement s'informer de la santé du comte, de ses habitudes,

des visiteurs qu'il recevait, et des lettres qu'il expédiait. Ces

Français-là, qui d'ailleurs semblaient ne pas vouloir indiscrètement

troubler la solitude du château et ne demandaient jamais à voir

l'Altesse exilée, faisaient beaucoup de dépenses; ils étaient presque

tous d'un caractère jovial et peu exigeants: ils se montraient

seulement désireux d'être renseignés très exactement sur tout ce qui

se passait dans la résidence du comte de Provence. Ils ne dédaignaient

pas de causer longuement avec les servantes pour être au courant des

moindres actions des princes royaux, et des plus petites particularités

de leur existence. Sans doute des Français bien attachés à leurs

souverains dans le malheur! conclut l'excellente Betsy.

—Des espions de Napoléon! pensa Maubreuil, et il ajouta tout haut:

Est-ce qu'il est venu un de ces Français-là aujourd'hui, pour que votre

mari, miss Betsy, se soit enivré et que le souper tarde?

—Justement, sir, il y a là un gentleman, que je suppose Français... il

est accompagné de son domestique...

—Ah! fit Maubreuil désagréablement surpris, la police serait-elle

si vite à mes trousses, et Rovigo m'a-t-il déjà expédié un de ses

agents?... Bah! nous le verrons, ce limier, et s'il a le flair trop fin

ou les crocs trop longs...

Un geste expressif compléta la pensée du peu scrupuleux aventurier.

—Peut-on le voir, ce Français? demanda-t-il à l'hôtesse.

—Il est là dans la salle voisine... il se chauffe, en attendant

le souper... son domestique dort à l'écurie. Voulez-vous que je

l'appelle?...

—Je vais parler au maître... je saurai bien m'annoncer moi-même! dit

Maubreuil.

Et il poussa résolument la porte de la salle où se tenait, près de la

cheminée, le voyageur, des papiers à la main.

Maubreuil se disait: «Ou j'ai affaire à un agent de Rovigo lancé sur

mes talons, et alors il sait qui je suis; ou bien cet étranger est un

hobereau royaliste venu, par ferveur et peut-être par calcul, offrir

ses hommages au comte de Provence, par conséquent ne me connaissant

pas... Alors, inutile de me cacher...»

Il s'avança donc délibérément et salua avec aisance le voyageur,

un homme d'allure élégante, aux traits réguliers, paraissant la

quarantaine, et lui dit:

—Vous êtes Français, monsieur, m'a appris notre hôtesse; moi aussi...

Le hasard nous rassemblant si loin de notre pays, me ferez-vous la

grâce de partager mon souper, qui semble s'être fait attendre pour que

nous puissions nous attabler de compagnie. En faisant connaissance,

nous prendrons plus aisément patience... Je me nomme le comte de

Maubreuil...

L'étranger s'était soulevé à demi sur sa chaise. Il salua de la tête

et, ramassant précipitamment ses lettres qu'il semblait vouloir cacher

aux regards de cet inconnu, répondit avec politesse:

—J'accepte volontiers votre offre courtoise, monsieur; souper en votre

compagnie me sera fort agréable. Mais il faut tout d'abord que vous

sachiez que je n'ai pas l'honneur d'être votre compatriote: je suis

le comte de Neipperg, ministre plénipotentiaire de S. M. l'Empereur

d'Autriche... pour le moment en congé. Je voyage pour mon plaisir...

—Comme moi pour ma santé! répondit vivement Maubreuil qui ne crut pas

un instant à ce voyage d'un diplomate entrepris par plaisir, dans le

voisinage de la résidence des princes.

—Eh bien! monsieur, je me félicite du hasard qui nous fait nous

rencontrer, et je m'en rapporte à vous pour presser notre hôtesse, car

le voyage m'a aiguisé l'appétit...

—Je vais donner un coup d'œil aux fourneaux, gourmander Betsy et

réveiller, si je puis, son ivrogne de mari...

—Faites, monsieur; je finirai, en vous attendant, la lecture de ces

lettres... des lettres de famille que j'ai trouvées avant-hier à

Londres, ajouta négligemment Neipperg.

Maubreuil, en s'éloignant pour s'acquitter de la tâche de majordome

qu'il avait prise, murmura:

—Hum! ces lettres de famille sur ce grand papier, avec un aigle et

une couronne... du papier impérial!... elles me semblent suspectes!...

Ce prétendu comte de Neipperg appartiendrait-il à la famille de

Napoléon?...

Tout à coup Maubreuil se frappa le front et s'arrêtant, sur les marches

de la cour, d'où montait un ronflement sonore décelant la présence de

Billy Chestnut achevant de cuver la bienvenue du voyageur français, il

se dit:

—Imbécile que je suis!... je perds donc la mémoire, à présent!... Le

comte de Neipperg, parbleu! c'est ce diplomate autrichien dont les

gazettes de Londres et de La Haye ont tant parlé autrefois... il était

amoureux de Marie-Louise et il fut surpris, dit-on, dans sa chambre,

une nuit, par Napoléon... Ah! la rencontre est bonne, et, si, l'ale et

le whisky de notre hôtesse aidant, la langue démange à l'amoureux de

l'Impératrice de conter ce soir ses aventures galantes, il trouvera

une paire d'oreilles disposées à l'écouter!... Il ne doit pas aimer

Napoléon, non plus, cet amant évincé... nous pourrons peut-être nous

entendre!... Mais que diable vient-il faire ici? Bah! il me l'apprendra

ou je le devinerai... les coudes sur la table!...

Et, en ajournant au cours du souper les investigations qu'il se

proposait d'entreprendre, Maubreuil, pénétrant dans la cave, bouscula

l'hôte endormi, le ramena tout étonné au jour, et le poussa à la

cuisine d'une bourrade entre les omoplates. Il entreprit ensuite la

solide Betsy, il l'activa, l'éperonna, et finalement revint vers la

salle où l'attendait Neipperg, précédant triomphalement un énorme

roastbeef cuit à point, entouré d'une blanche couronne d'appétissantes

pommes de terre.

Les deux voyageurs se mirent en mesure de faire honneur au repas, qui

fut copieux et arrosé d'une ale excellente, servie dans de grandes

pintes de grès par l'honnête Billy Chestnut enfin dégrisé, prêt à

recommencer ses libations à l'arrivée de tout nouvel hôte que la

Providence enverrait au Chêne-Royal.

Les deux convives, s'observant, mesuraient leurs paroles et ne

parlaient que de sujets très généraux: la différence entre la vie

anglaise et l'existence qu'on menait en France et en Autriche, les

difficultés de se faire comprendre des postillons et des gens de

service qui, de leur côté, estropiaient leur idiome, supprimaient

des syllabes et mâchaient le commencement des mots pour se rendre

intentionnellement inintelligibles et forcer le montant des guides.

Puis on en vint à examiner les conditions de la paix et les

probabilités d'une guerre nouvelle. La Russie faisait des armements.

De son côté, Napoléon semblait guetter une occasion pour se remettre en

campagne...

C'était la première fois que le nom de Napoléon se trouvait prononcé.

Maubreuil surprit un éclair dans les yeux de Neipperg.

—Vous semblez ne pas admirer énormément Buonaparte? dit-il

tranquillement, en entamant le plum-pudding chaud et gras que mistress

Betsy venait de placer sur la table.

—Moi, je le hais! dit avec énergie Neipperg. Je ne sais, monsieur,

reprit-il plus froidement, si vous êtes ami ou ennemi de cet homme;

mais je suis en Angleterre, pays de liberté, et je ne saurais renfoncer

dans mon âme les sentiments que j'éprouve chaque fois que devant moi

l'on évoque le nom, la personne, les actes de ce monstre!...

—Vous pouvez donner libre cours à votre juste animosité, monsieur de

Neipperg; moi aussi je suis un ennemi de Napoléon... Est-ce que vous

avez eu personnellement à vous plaindre du tyran? demanda Maubreuil en

affectant une ignorance complète de l'aventure du palais de Compiègne,

dont l'amoureux de Marie-Louise avait été le piteux héros.

—Oui... dit avec effort Neipperg. Il m'a pris ce qui était plus que ma

vie...

—Votre patrie?... fit Maubreuil avec une naïveté bien jouée. Je

vous croyais Autrichien; seriez-vous Italien, Espagnol, Saxon,

Wurtembergeois, Hollandais ou Français?... L'Autriche, heureusement,

comme l'Angleterre, échappe encore à l'étreinte de ce vorace vautour

qui se donne pour un aigle!...

—Mon pays est jusqu'ici à l'abri de ses rapts, mais Napoléon m'a

humilié, répondit Neipperg... il m'a fait une de ces mortelles injures

qu'on ne pardonne pas... il m'a frappé au visage, il m'a fouetté les

épaules avec les aiguillettes de mon uniforme qu'il m'avait arrachées,

tandis que ses mamelucks me tenaient renversé...

—Frapper un gentilhomme tel que vous, un officier, un ambassadeur!...

c'était grave...

—Rien ne l'a arrêté... mais il m'a fait une insulte plus

irréparable... J'avais pu, en me dégageant, tirer mon épée... on m'a

désarmé à temps.

—Et vous êtes parvenu à échapper à ses mamelucks, à sa vengeance?

—Oui, il m'a fait grâce! dit Neipperg d'une voix sombre... je lui dois

la vie... on allait me fusiller... brusquement un secours m'est venu...

on m'a permis de m'évader et j'ai dû promettre à la personne qui

s'intéressait si fortement à moi de ne pas chercher à me venger, de ne

pas tenter de nettoyer dans le sang de Napoléon mon honneur souillé!...

—Vous tiendrez votre serment?...

—Oui... je le dois!... dit avec effort Neipperg. J'ai promis... et

devant témoin... encore!...

—Diable!... et ce témoin?...

—Une amie sans pareille... qui deux fois m'a sauvé la vie... la

meilleure et la plus brave des femmes aussi, dans le sens héroïque du

mot, la maréchale Lefebvre...

—Madame Sans-Gêne?... C'est elle qui a votre promesse de ne rien

entreprendre contre Napoléon?...

—Oui, c'est elle qui m'a arraché aux mamelucks de Napoléon, aux

policiers de Rovigo, aux grenadiers du peloton d'exécution que devait

fournir son mari... Je lui ai promis, je tiendrai! dit avec effort

Neipperg... Si jamais vous voyez la maréchale...

—Je la connais un peu; je compte aller lui rendre mes devoirs aussitôt

arrivé à Paris.

—Dites-lui bien que je n'ai pas oublié mon serment...

—Je m'acquitterai très volontiers de ce message, mais, reprit-il après

un court silence, la personne au nom de qui l'on a exigé de vous cette

promesse, elle du moins pourra vous en délier?...

—Non!... elle n'autorisera jamais un acte direct de moi contre

Napoléon... Hélas! pour moi surtout, la vie de cet homme est sacrée!...

dit avec accablement Neipperg.

Maubreuil pensa:

—Ce gaillard-là n'est pas l'homme qu'il me faut! Il déteste Napoléon,

plus que moi, pour d'autres motifs que moi... mais il a un fil à la

patte!... quand il faudrait marcher, il resterait en route... Parbleu!

Marie-Louise est là! il ne veut pas se rendre impossible en jetant

entre lui et sa belle impératrice le cadavre de l'ogre corse... Eh! eh!

grogna-t-il en souriant, M. de Neipperg voudrait sans doute succéder

à Napoléon... mais pas au même endroit que cet excellent comte de

Provence... C'est le lit impérial et non le trône qui l'attire... Après

tout, il a peut-être raison!... Les femmes, c'est aussi dangereux que

les conspirations, et c'est quelquefois plus agréable!... Ne pensons

plus à nous associer M. de Neipperg; ce n'est qu'un amoureux, et il n'y

a rien à entreprendre de sérieux en politique avec ses sensitifs-là...

Au beau moment ils s'évanouissent ou se tuent... J'agirai seul!...

Et Maubreuil, entamant avec énergie le plum-pudding succulent, dit à

Neipperg, toujours sombre:

—Versez-moi, comte, un bon verre de ce vigoureux whisky... nous en

arroserons le pudding de Betsy et, selon la vieille mode française,

nous choquerons nos verres à la chute, à la mort du tyran!...

—La mort est le secret de la Providence, mais la chute de Napoléon

dépend des hommes... Avant peu, nous y assisterons!...

—Vraiment?... délicieux, ce whisky! il brûle le gosier comme un

fer rouge... Ah! vous croyez que le Buonaparte n'en a pas pour

longtemps?... dit Maubreuil d'un ton dégagé.

—J'en suis sûr!... vous ne voyez donc pas ce qui se prépare?

L'Espagne est un volcan mal éteint qui de nouveau va faire éruption,

ensevelissant sous sa lave les meilleurs soldats de l'Empire...

L'Angleterre a appris au Portugal à combattre et à vaincre ces légions

réputées invincibles... l'Allemagne frémit, impatiente de chasser

l'étranger... les poètes soufflent à la jeunesse l'amour de la patrie

et le désir des vengeances... Napoléon va avoir bientôt devant lui,

non plus une soldatesque plus ou moins aguerrie, cherchant à retrouver

les secrètes tactiques du grand Frédéric, mais un peuple tout entier,

debout, courant aux armes, comme autrefois votre France de 1792...

—Ce sera dangereux!

—Ce sera terrible! Oh! le sublime spectacle! je l'attends... je le

prépare! dit avec une sorte de fièvre orgueilleuse Neipperg; mais cela

ne suffirait pas encore peut-être pour abattre le colosse.

—Que prévoyez-vous donc de plus?

—Un piège que Napoléon se tend à lui-même et où il tombera

infailliblement...

—Où est-il ce piège?

—Au Nord!

—La Russie?... Napoléon ferait-il cette folie?... Le pensez-vous?

—Elle est faite. Grisé par la gloire, la tête perdue comme les hommes

au bord de la cuve où fermente le vin, se croyant tout permis, tout

possible, le voilà tout prêt à provoquer l'empereur Alexandre...

—Son ancien ami? Mais S. M. Alexandre n'embrassa-t-elle pas Bonaparte

à Erfurt?

—C'était pour apprendre à l'étrangler. Le czar est un Oriental, il

sait se défendre avec la ruse. Napoléon, follement entraîné à propos

de ce pauvre prince d'Oldenbourg, injustement arrêté, s'est emporté,

en pleine réception, aux Tuileries, contre l'empereur Alexandre... il

a fait valoir devant Kouriakin, l'ambassadeur russe tout décontenancé,

sa force, son génie, son prestige... il a ridiculement lâché mille

vantardises... il a voulu faire peur de loin à l'ours du Nord... L'ours

l'attirera, en marchant à reculons jusqu'au fond de sa caverne, et là

le dévorera!...

—Vous jugez donc la guerre inévitable et devant se terminer par un

désastre?

—Oui... heureusement pour la France, bientôt délivrée, pour l'Europe,

débarrassée d'un cauchemar, pour le comte de Provence, avec qui j'ai

échangé de nouvelles espérances et qui redonnera à votre malheureuse

nation, avec la paix, le régime qui fit si longtemps son bonheur.

—Alors, vous serez vengé plus tôt que vous ne l'espériez? dit

Maubreuil; tous mes compliments...

—Oh! j'étais à bout de forces, s'écria nerveusement Neipperg...

cet homme triomphait trop!... Songez donc qu'à tout instant je l'ai

rencontré devant moi, me barrant la route, me blessant, m'accablant

de l'insolence de sa fortune... aux préliminaires de Léoben, à

Campo-Formio, où je me trouvais assistant M. de Cobentzel, plus tard à

Vienne, enfin, dernièrement, à une époque pour moi douloureuse...

—A Paris?

—Oui... à Paris, à Compiègne aussi, dit avec émotion M. de Neipperg,

partout j'ai rencontré Napoléon... Oh! je commençais à désespérer de

ma revanche! Je ne pouvais prévoir ni à quelle époque ni de quelle

façon il me serait permis de connaître la douceur de la vengeance;

et, savez-vous, fit en changeant brusquement d'attitude, en modifiant

le son de sa voix, en devenant presque gai, le morne diplomate qui se

mordait les lèvres de s'être montré si bavard, emporté par la haine, et

d'avoir ainsi déshabillé son âme devant cet inconnu, savez-vous, cher

monsieur, comment je la trompais, cette vengeance, toujours ajournée,

de quelle façon je forçais ma haine à patienter? Oh! c'est amusant et

vous en rirez de franc cœur avec moi!... Vous ne soupçonnez pas mon

moyen, mon invention drolatique, et peu majestueuse, j'en conviens;

mais avec Jupiter-Scapin, comme le faquin Joseph appelle son digne

frère, un peu de comédie est de mise et la farce est tolérée... Voyons,

trouvez-vous? devinez-vous?...

—Ma foi non!

—Eh bien! je vais vous apprendre mon tour... Oh! pour vous ce sera

pure folie, pour moi c'est une satisfaction profonde, un assouvissement

de tous les instants... Vous rirez peut-être... Cela me réjouira

d'avoir un spectateur pour ma pantalonnade, dont Napoléon est le

pitre!...

Et Neipperg, devenu tout à fait joyeux, de l'air d'un écolier achevant

une niche, se leva, ouvrit la porte et cria par deux fois:

—Napoléon!... Napoléon!...

—Est-il fou? pensa Maubreuil, ou bien est-ce le whisky de mistress

Betsy qui lui chauffe la tête?

—Vous allez voir... c'est fort plaisant! dit Neipperg se tournant vers

Maubreuil... Regardez!... écoutez!...

Alors, dans l'embrasure de la porte, se dessina une silhouette

étrange...

La lueur rougeâtre des bûches calcinées s'éteignant dans l'âtre, et

la flamme frissonnante des chandelles fumeuses dont le suif coulant se

figeait en stalactites jaunes sur le cuivre des flambeaux, éclairaient

l'apparition fantastique...

Sur le seuil, s'avançait lentement, un peu voûté, le front légèrement

incliné, les mains croisées derrière le dos, un homme enveloppé

de la redingote grise, coiffé du petit chapeau, avec l'habit vert

traditionnel, le gilet blanc, la culotte de casimir, les bottes... Rien

ne manquait à l'exactitude du costume.

—Pardieu! l'on dirait l'empereur Napoléon en personne! murmurait

Maubreuil surpris, et il ajouta en lui-même: L'amour aura rendu fou ce

galant Autrichien... Que diable signifie cette mascarade?...

—Vous n'avez pas tout vu, dit Neipperg avec un sourire où se mêlait

une expression vive de haine rayonnante, regardez bien, monsieur

de Maubreuil... Allons! Napoléon, fais la révérence à monsieur!

commanda-t-il ensuite du ton d'un montreur de bêtes.

L'apparition se décoiffa et fit deux ou trois profonds saluts de

théâtre.

Quand le personnage énigmatique eut remué la tête et que ses traits,

bien éclairés en face, apparurent dans leur réalité à Maubreuil,

celui-ci poussa un cri de stupéfaction:

—Oh! quelle ressemblance inouïe! murmura-t-il... Vraiment, si je ne

savais que nous sommes à la comédie et que vous m'offrez un spectacle

inattendu et curieux, monsieur le comte, je jurerais que l'empereur

Napoléon en personne se trouve présentement avec vous et moi au

Chêne-Royal...

—N'est-ce pas que ce misérable, ce coquin que j'ai ramassé dans

les bouges de Londres, mêlé aux pires voleurs et aux prostituées de

Whitechapel, ressemble à s'y méprendre à votre glorieux empereur?...

Avance un peu, drôle, dit Neipperg haussant la voix, puisque la

nature a fait de toi l'image vivante du scélérat couronné que je n'ai

pas encore traité comme il le mérite, approche, et qu'il subisse en

effigie, sur ta vile personne, le commencement du châtiment qui se

prépare pour lui... Allons! ton derrière, Napoléon!...

Et Neipperg, ivre de fureur, surexcité par sa passion, dans un coup

de folie que provoquait chez lui, chaque fois qu'elle se présentait,

l'apparition de son rival, se précipita sur l'infortuné sosie, qui

courbait comiquement les reins. Il lui appliqua alors un grand coup de

pied au derrière en répétant dans une obsession vindicative et brutale:

—Tiens, voilà ton salaire, Napoléon!... Misérable Napoléon... Lâche

Napoléon!... Tiens! Tiens! Voilà pour toi!...

Et il retomba épuisé, soulagé, dans son fauteuil.

Maubreuil, en assistant à cette scène où il y avait comme l'aberration

de la haine et de la colère, réfléchissait profondément.

Une idée étrange aussi, un projet vague mais attirant, se dessinait

dans son esprit inventif...

Il dissimula sous un sourire approbatif la combinaison, probablement

scélérate, qui se développait dans son cerveau.

L'homme cependant qui avait servi à tromper la jalouse animosité de

l'amoureux de Marie-Louise s'était redressé; comme un acteur qui, son

rôle fini, s'en vient avec ses camarades familièrement causer et boire,

déposant la couronne du roi ou le poignard du traître, il s'approcha

de la table, prit sans façon un gobelet, y versa une large lampée de

whisky, l'avala, et reposa le verre en disant à Neipperg:

—Votre Honneur a tapé un peu fort aujourd'hui... Votre Honneur était

en verve... C'est sans doute la présence de monsieur qui la disposait

si bien... Avec la permission de Votre Honneur, je prendrai un second

verre de whisky... et puis j'aurais grand besoin que Votre Honneur me

fît l'avance de ma guinée d'après-demain... celle d'hier était dans la

poche de mon gilet, en mauvais état sans doute, elle a dû tomber sur le

chemin... la guinée d'aujourd'hui, je l'avais mise par précaution dans

la poche de ma culotte... elle n'était probablement pas en meilleur

état, cette poche maudite, que celle du gilet, et ma seconde guinée

aura rejoint la première sur la route...

Neipperg, avançant le bras, fit un mouvement vague. Il n'écoutait pas

ce que lui débitait cet homme, méprisable sosie sur lequel il passait

sa colère et dérivait sa haine. Son explosion de fureur passée, il

redevenait sombre, un peu honteux de l'excentricité de sa vengeance

par procuration. Il se disait: Ce comte de Maubreuil va avoir une

singulière opinion de moi! Bah! J'avais besoin d'un témoin pour cette

petite exécution en effigie... Si d'aventure la chose s'ébruite, on se

moquera un peu de moi, à Paris et à Londres, on me traitera de fou, de

maniaque, mais on se moquera bien davantage de Napoléon!...

Et cette perspective rassurait Neipperg et ne lui faisait nullement

regretter l'incartade accomplie en la présence de Maubreuil.

L'aventurier cependant, qui n'avait pas cessé de fixer son regard sur

l'étonnant ménechme de l'Empereur, dit tout à coup, quand Neipperg eut

congédié le plastron après lui avoir donné la guinée qu'il implorait:

—Je vais vous faire une proposition, monsieur de Neipperg...

—Laquelle? dit celui-ci comme sortant d'un rêve.

—Il faut me céder Napoléon... votre Napoléon, bien entendu, ce drôle

enfin!

—Qu'en voulez-vous faire?... voudriez-vous lui administrer, vous

aussi, une correction qui soulage et permet de trouver le temps moins

long du châtiment effectif?

—Il y a beaucoup mieux...

—Quoi donc?...

—Permettez-moi de vous demander quelques semaines de crédit... Si vous

m'accordez votre Napoléon, oh! moyennant le remboursement d'une partie

de ce que son entretien et sa livrée vous ont déjà coûté, je vous donne

ma parole de gentilhomme que votre vengeance n'en ira que plus vite,

n'en sera que plus complète...

—Quel projet avez-vous donc?

Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome · 第 2 / 22 段