Note de transcription:
L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
corrections se trouve à la fin du texte.
La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
mineures.
MADAME
SANS-GÊNE
ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
_EDMOND LEPELLETIER_
Madame
Sans-Gêne
ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE
DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU
[Illustration]
* * *
Le Roi de Rome
PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
Tous droits réservés
MADAME
SANS-GÊNE
CINQUIÈME PARTIE[1]
LE ROI DE ROME
I
LE 20 MARS
Le 20 mars 1811, l'empereur Napoléon, au faîte de la puissance, à
l'apogée de la gloire, apparaissait dominateur en Europe, maître des
destinées du restant du monde, arbitre de la paix et de la guerre,
et rien ne semblait pouvoir ébranler son trône étagé sur cinquante
victoires, autour duquel les sabres glorieux des maréchaux illustres
et les baïonnettes terrifiantes des grenadiers formaient une haie
éblouissante et solide.
[1] L'épisode qui précède a pour titre: _Madame Sans-Gêne.—La
Maréchale._
Les rois consternés, les successeurs fictifs de Louis XVI, las
d'attendre une restauration de plus en plus improbable, oubliés du
peuple en leurs exodes prolongés, écartés par les monarques comme des
cousins ruinés et compromettants, les anciens conspirateurs proscrits,
pourchassés, démoralisés, renonçaient à leurs tentatives reconnues
vaines et s'engourdissaient dans une résignation découragée;—tous ces
ennemis de l'Empire, si abattus, si rampants, mais qui devaient se
redresser bientôt furieux et impitoyables, dans la vapeur sanglante des
désastres, alors n'avaient plus qu'un espoir, qu'une pensée: non plus
la chute violente du colosse, mais la mort soudaine de l'homme.
«Ah! si Napoléon pouvait mourir!» tel était le vœu farouche de tous
ceux que l'Empereur gênait. Un implacable et opiniâtre ennemi soufflait
cette espérance à toutes les oreilles favorables et propageait dans
chaque cour d'Europe la possibilité de cette éventualité.
Cet ennemi mortel, c'était le comte de Neipperg, et l'on verra dans les
pages qui vont suivre qu'il chuchotait ce présage sinistre jusque dans
le palais même de Napoléon, où Marie-Louise, sans épouvante comme sans
indignation, en recueillait la rumeur.
La mort de l'Empereur, c'était le centre de ralliement de toutes les
haines, de toutes les vengeances, de toutes les représailles et de
toutes les convoitises accumulées autour du nouveau Charlemagne.
Il n'avait pas d'héritier direct. Sa succession disputée
s'éparpillerait en des conflits féroces. De sanglantes funérailles
d'Alexandre livreraient l'Empire immense au partage. Les généraux, les
frères, les alliés de Napoléon se tailleraient une part dans la superbe
dépouille. La curée serait ouverte à tous et l'on viendrait de loin. La
mort de Napoléon, c'était pour les monarques vaincus la revanche, pour
les nations asservies la délivrance, la restauration redevenue possible
aux Bourbons abandonnés, effacés de la liste des rois.
La nouvelle que Marie-Louise donnerait prochainement un enfant à
l'Empereur anéantissait ces projets, détruisait ces espérances.
Encore une fois la fortune servait son persistant favori.
Le rêve de Napoléon s'accomplirait donc entièrement!
Véritablement n'était-il pas alors trop heureux, trop insolemment
heureux?
Victorieux partout, jouissant pour la première fois de la paix générale
avec confiance, n'ayant guère que l'épine de l'Espagne au pied, il
attendait avec une fiévreuse impatience la délivrance de l'Impératrice.
Malgré les soins les plus attentifs, Marie-Louise avait eu une
grossesse difficile.
A la minute suprême, l'angoisse s'établissait silencieuse et profonde
autour de son lit.
Corvisart, inquiet, fit appeler l'Empereur.
Le potentat qui avait introduit à sa cour une étiquette asiatique, et
qu'on n'approchait qu'avec un cérémonial rigoureux, ne craignit pas de
déférer sur-le-champ à l'invitation du premier médecin.
Sans chambellan, sans dame d'annonce, nu-tête et l'œil troublé, celui
qui n'avait pas eu un tressaillement de la face dans le cimetière
d'Eylau parut, visiblement démonté, sur le seuil de la chambre de
Marie-Louise:
—Sauvez la mère!... cria-t-il. Ne laissez pas périr ma Louise!...
Corvisart, sur votre tête, vous me répondez de la vie de
l'Impératrice!...
—Sire, j'essaierai de sauver aussi l'enfant... mais il faudra
peut-être recourir aux forceps.
Napoléon fit un geste douloureux, donnant pleins pouvoirs à l'homme de
science.
Puis avisant Dubois, accoucheur réputé et qui devait opérer la
délivrance, il remarqua son trouble:
—Gardez votre sang-froid, monsieur! Morbleu! ajouta-t-il avec une
rondeur familière, tel que s'il devait encourager ses grognards
marchant au feu, comportez-vous comme si vous étiez au lit d'une
paysanne!
Il se retira au bout d'un quart d'heure de contemplation anxieuse
et passionnée, après avoir pressé avec amour la main moite de
Marie-Louise, pâle et haletante sous ses dentelles dans le combat des
premières douleurs. Il rentra dans son cabinet, comptant les minutes,
nerveux, agité, incapable de tenir en place.
Non seulement il redoutait les complications de l'enfantement que
lui annonçait Corvisart, mais cette crainte pour la vie de l'enfant
s'accroissait d'inquiétudes cruelles pour le salut de la mère.
Il était de plus tourmenté, en admettant que les choses eussent un
heureux résultat, par l'incertitude du sort de la naissance: l'enfant
serait-il mâle, l'Empire allait-il avoir un Napoléon II? Une fille,
sans doute son cœur l'accueillerait avec plaisir, mais sa venue,
en première parturition, dérangerait ou, tout au moins, ajournerait
toutes ses combinaisons, toutes ses espérances. Et si la santé de
Marie-Louise, ébranlée par la naissance de cette fille, si son
organisme, secoué par cette délivrance laborieuse, ne lui permettait
plus d'être mère une seconde fois, c'était le retour à l'incertitude,
l'héritage impérial compromis ou dévolu à des mains trop débiles pour
le recueillir, pour le conserver...
Ah! le moment était lourd de préoccupations et l'attente poignante...
Comme un joueur qui, penché sur la table, guette le coup de cartes qui
doit le ruiner ou l'enrichir, Napoléon couvait de son œil d'homme de
proie la chambre de l'Impératrice, frémissant chaque fois que la porte
s'ouvrait pour les allées et venues des gens de service, tressaillant
au moindre bruit que son oreille percevait.
Il avait des fébrilités d'amant inquiet sous la fenêtre, guettant
l'aimée, redoutant la déception cruelle, et maudissant la lenteur des
minutes.
Pour distraire son impatience, il se dirigeait de temps à autre
vers l'une des croisées de son cabinet et regardait la foule énorme
stationnant dans le Carrousel, les yeux tournés avec avidité vers les
Tuileries.
Le peuple, comme lui, avait la fièvre.
Ce 20 mars 1811, l'anxiété planait aussi sur le pays, et les sujets
n'étaient pas moins impatients que le souverain de connaître ce que la
nature allait accomplir dans la chambre de l'accouchée.
La naissance du fils de l'Empereur semblait pour tout le monde le gage
de la paix, le maintien de la puissance française, la garantie de
l'avenir.
La majorité raisonnait ainsi. Les dissidents, pareillement, ne
cachaient pas l'importance qu'avait à leurs yeux l'événement qui se
préparait. Les ennemis de Napoléon, les partisans des princes, ceux
qui conspiraient avec les Chouans et préparaient dans l'ombre le
retour des Bourbons, espéraient que l'enfant ne naîtrait pas viable.
Les mauvaises nouvelles colportées dans la ville les réjouissaient.
Si l'enfant venait, par hasard, bien portant, ils souhaitaient, comme
consolation, que ce fût une fille. Un mâle déconcerterait leurs calculs
qui reposaient tous sur la mort brusque de Napoléon sans héritier, sans
successeur possible.
Les Philadelphes, dispersés, emprisonnés ou en exil, à l'approche de
la délivrance de l'Impératrice s'étaient concertés. Ceux qui étaient
libres avaient tout tenté pour se réunir.
Le 20 mars 1811, nous retrouvons les principaux d'entre eux attablés
dans un petit cabaret du Carrousel attenant à l'hôtel de Nantes.
Là, dans un étroit cabinet, le major Marcel, mis en liberté à la suite
de la démarche faite par Renée auprès de l'Empereur, causait avec
trois personnages différents par l'âge et par les allures, mais ayant
un air d'analogie visible: ce caractère professionnel qui permet aux
militaires, aux acteurs, aux ecclésiastiques de se reconnaître entre
eux, même sous des costumes pouvant dérouter l'observation.
Le premier, le plus jeune, se nommait Alexandre Boutreux. Il avait
vingt-huit ans. Natif d'Angers; frère d'un prêtre du séminaire de
Beauveau, près Saumur, il était précepteur dans une famille royaliste
et en relation avec des amis des princes et des personnages influents
de l'émigration.
Le second, rasé et de manières douces, comme Boutreux, mais avec plus
d'acuité dans le regard et de réserve dans le sourire, s'appelait
l'abbé Lafon. Il avait été condamné à Bordeaux comme chef d'une
association de jeunes gens très attachés au pape. L'abbé Lafon était un
ardent royaliste. Il avait trente-huit ans.
Le troisième personnage, petit, trapu, le teint bistré, dardait à
droite et à gauche des yeux noirs et perçants. Une barbe rude et noire
couvrait ses joues et son menton. C'était un moine espagnol nommé
Camagno. Une tête d'inquisiteur avec l'âme d'un bandit. Camagno était
un clérical violent. Il rêvait de recommencer la Vendée, et sa haine
contre Napoléon était surtout motivée par les persécutions dont le pape
avait été l'objet.
Ces trois conspirateurs donnaient à Marcel des renseignements sur
les efforts que faisaient les Philadelphes pour se reconstituer, à
Bordeaux, dans le Poitou et dans les régions de l'Est.
On n'attendait qu'une occasion, et le signal d'une insurrection serait
donné.
Tout en trinquant à leurs espérances, les quatre Philadelphes tendaient
l'oreille, attendant le canon qui devait annoncer la naissance de
l'enfant impérial.
Pour eux aussi cette nativité était importante. Napoléon sans
héritier serait plus vulnérable. Un fils, en consolidant le trône, en
apparaissant aux yeux de l'armée et du peuple comme l'héritier légal du
nom formidable de Napoléon, comme le continuateur de son œuvre, de sa
puissance, ôtait bien des chances de réussite aux plans des conjurés.
Ils achevaient d'échanger leurs vues et de formuler leurs projets,
quand un coup de canon retentit...
Une immense clameur s'éleva en même temps du Carrousel...
Mille poitrines anxieuses lançaient un confus rugissement où il y avait
de l'espoir, de l'acclamation, de la joie, du brouhaha instinctif et
dépourvu de son précis. On se détendait les nerfs, on se soulageait de
l'irritation de l'attente dans ce long et rauque murmure.
Le canon des Invalides avait parlé... l'enfant impérial était né!...
Était-ce un prince?... L'épée de Napoléon tombait-elle en quenouille?
Un second coup venait d'éclater, après un intervalle d'une minute...
Nouveau déchaînement sourd des assistants, coupé de cris brefs,
d'injonctions brutales.
—Taisez-vous!... faites silence!... Chut! Chut!... Vive l'Empereur!...
Troisième coup.
Dans le silence devenu presque général, où l'on ne percevait qu'une
suite continue de murmures, semblable à un jaillissement d'eau très
lointain, on entendit des voix qui comptaient et disaient:
—Trois!...
Marcel et ses compagnons s'étaient avancés sur le seuil pour mieux
entendre, pour suivre aussi les impressions des curieux.
A quelques pas d'eux se trouvaient deux hommes paraissant désireux
de ne pas attirer l'attention, car ils s'étaient placés derrière le
contrevent du cabaret, repoussé par la pression de la foule.
—Je connais cette figure... dit Marcel à voix basse à l'abbé Lafon, il
était des nôtres...
—Un traître?... un espion?
—Non!... un agent du comte de Provence... le marquis de Louvigné...
Il s'est séparé d'avec nous... lorsqu'il a su que notre but était le
rétablissement de la République...
—Oh! oh!... Malet n'a pas dit son dernier mot, fit l'abbé, et
j'espère bien, avec le père Camagno, lui faire accepter la royauté,
seul gouvernement possible en France... N'est-ce pas votre avis, mon
révérend?...
—Peu m'importe le nom du gouvernement que nous substituerons à celui
de Buonaparte, dit le moine d'un ton farouche, pourvu que ce pouvoir
rétablisse l'Église dans sa gloire...
—Je ne partage pas vos idées, mon père, dit alors Boutreux, en ce qui
concerne le retour d'un roi qui me paraît bien problématique...; je
crois que si Napoléon est enfin abattu par nous, c'est la République
qui s'impose!... mais, où je me retrouve d'accord avec vous, c'est que
j'entends que cette République soit non pas impie, mais chrétienne...
Jésus-Christ était républicain... croyez-moi, ne mêlez pas trop le pape
à nos affaires... l'Église française, voilà ce qu'il nous faudrait;
n'est-ce pas votre avis, major?
Marcel hocha la tête:
—Il faut la République universelle, dit-il, tous les peuples
frères!... plus de frontières!... la guerre abolie! La concorde
remplaçant la rivalité, l'échange libre des produits, et les idées
comme les marchandises affranchies des douanes, de l'autorité, du
fisc, de la police; voilà mon idéal, à moi, et voilà pourquoi je veux
renverser Napoléon! accentua-t-il avec une sombre exaltation.
Son visage d'apôtre s'illuminait alors d'une clarté douce. Ses yeux
prenaient une froide extase. Il semblait, grisé par son rêve, être déjà
le contemporain de cette société idéale, fondée par la fraternité avec
la paix pour régime, où les hommes de ce globe ne seraient plus que les
enfants d'une famille habitant la même maison.
Le canon continuait à tonner.
Et la rumeur grandissante de la foule accompagnait les salves, au
nombre encore mystérieux.
—Dix-sept!... ça approche, mon cher Maubreuil, dit M. de Louvigné à
son compagnon, assez haut pour être entendu de Marcel et de ses amis.
Ce compagnon du marquis de Louvigné, inquiétant personnage, avec ses
allures de chercheur de querelles et de coureur d'aventures, son œil
fauve et sa lèvre mince, mauvaise, murmura:
—Encore quatre minutes!... Ah! Napoléon, ton étoile va-t-elle enfin
s'éteindre!...
—Si, par malheur, nous avons encore quatre-vingt-quatre fois à
entendre ce maudit canon... si c'était un garçon qui naissait à
Bonaparte, quel parti devraient prendre nos princes, monsieur de
Maubreuil?
—Faire ce que j'ai toujours conseillé: supprimer le tyran...
—Ce n'est pas commode...
—Il suffit d'un bon poignard...
—Et d'un homme pour le manier...
—L'homme existe... il est prêt...
—Vous le connaissez?...
—Sans doute!... c'est moi!
Et une expression de haine féroce contracta la physionomie de cet
aventurier sinistre, Guerri, marquis d'Orvault, comte de Maubreuil,
qui reçut mission, par la suite, de Talleyrand et des Bourbons,
d'assassiner Napoléon avec ses frères Jérôme et Joseph, et aussi
d'enlever le roi de Rome et la reine de Westphalie,—l'un des
personnages les plus étranges et les plus infâmes de l'histoire
impériale.
—Vingt!... c'est le vingtième coup... murmuraient les voix de la
foule...
Un silence général écrasa tous les bruits, tous les chuchotements.
Le vingt et unième coup de canon était tiré...
L'artillerie des Invalides allait-elle demeurer muette, n'ayant plus
d'autre événement à annoncer? Les vingt et un coups réglementaires pour
la naissance d'une princesse étaient-ils accomplis?
Toutes les poitrines étaient oppressées. Il sembla que l'intervalle
fût plus prolongé, et déjà certains se disaient: «C'est tout! Napoléon
n'aura pas d'héritier...»
Mais une détonation éclate, suivie d'un immense hourra...
Quelques assistants hésitent à partager l'allégresse unanime. Ils
insinuent que peut-être l'on s'est trompé dans le compte des salves.
Ils espèrent encore que Napoléon n'aura pas le fils qu'il attend; mais
un autre coup de canon, puis un autre retentissent. Il n'y a plus à
douter: un enfant mâle est né.
Les acclamations, les cris, les chapeaux lancés en l'air, les
serrements de mains, les propos exubérants échangés, toute la joie
populaire se manifestait en ce jour unique de bonheur pour Napoléon.
Il avait éprouvé de cruelles émotions. L'effort pour les cacher à tous
l'avait brisé.
Après avoir dit à l'accoucheur Dubois qu'il s'en remettait à lui et
qu'il lui demandait de traiter l'Impératrice comme s'il eût à délivrer
une fermière, il s'était retiré et plongé dans un bain pour calmer sa
nervosité et prendre un peu de repos.
Dubois, avec sang-froid et habileté, s'était mis à seconder le travail
de la nature, dont la lenteur et le péril ne lui avaient pas échappé.
L'Impératrice, en proie aux grandes douleurs, gémissait, se tordait,
poussait de rauques geignements et, l'œil épouvanté devant le forceps
qu'approchait Dubois, criait qu'elle ne voulait pas, qu'elle comprenait
bien que l'Empereur avait ordonné qu'on la sacrifiât pour sauver son
héritier, ce qui était faux: Napoléon avait, comme on l'a vu, dans un
élan passionné, crié à Dubois, le prévenant des difficultés de ce
laborieux accouchement: «Avant tout, sauvez la mère!» Et Marie-Louise,
dans sa souffrance, lançait un regard sournois et haineux vers le
cabinet de son mari. On peut dire que cette torture de la maternité
influa sur ses sentiments, et qu'à partir de ce jour, Napoléon, qu'elle
n'avait jamais aimé, qui lui était apparu en épouvantail, en vilain
homme méchant et grossier, dans ses imaginations apeurées de jeune
princesse allemande, devint pour elle, en cet instant où sa sensibilité
se trouvait hyper-surexcitée, où son âme était endolorie comme sa
chair, un objet secret de répulsion et d'animosité. Quant à l'enfant
qui lui causait ces intolérables douleurs, elle ne l'aima jamais.
Cet infortuné dont toute la vie ne fut qu'un printemps court, morose
comme un automne pluvieux, devait végéter, orphelin de père et de mère
vivants. Les guerres, la France envahie à défendre, la captivité et
l'agonie lente dans une île lointaine empêchèrent le père d'embrasser
son fils. La mère était retenue au bras du comte de Neipperg et devait
avoir d'autres enfants à caresser.
Quand Dubois approcha les fers de l'utérus en travail, on alla de
nouveau chercher l'Empereur.
Napoléon, redevenu calme, maîtrisant son angoisse, assista à toute
l'opération. Il se penchait vers l'Impératrice en sueur, toute
frissonnante, poussant des sanglots saccadés, haletante, au supplice.
Il lui prenait le front dans ses mains; il l'embrassait doucement,
tendrement, craintivement; il lui murmurait à l'oreille d'affectueuses
paroles qu'elle n'entendait point ou qui ne pouvaient ni l'émouvoir, ni
lui donner l'énergie et la patience que la situation grave commandait.
L'accoucheur, cependant, avait commencé à introduire le forceps.
L'enfant se présentait par les pieds, il s'agissait de dégager la tête.
Un grand silence emplissait la chambre, où se trouvaient, avec
l'Empereur et Dubois, madame de Montesquiou, la garde veillant
l'Impératrice, madame de Montebello, première dame d'honneur, et madame
de Lucay, dame de service ce jour-là au palais, l'archichancelier
Cambacérès et Berthier, prince de Neufchâtel, ces derniers mandés comme
témoins.
Au dehors montait comme une rumeur marine, le murmure confus de la
foule s'animait sous l'attente de l'événement. De bouche en bouche,
d'oreille en oreille, de l'Impératrice aux salles des gardes, du
vestibule aux factionnaires, et de ceux-ci au public, la nouvelle
s'était répandue que les souffrances de l'Impératrice augmentaient et
que la naissance de l'enfant était périlleuse. On se taisait, de peur
d'accroître les douleurs de la mère et l'anxiété de l'Empereur.
Enfin Dubois, longtemps penché, se retira vivement, relevant sa tête
courbée; très pâle, il se tourna vers l'Empereur, tenant dans ses mains
une petite chose, pâle, informe, inerte et sanguinolente...
—Sire, c'est un garçon! dit-il à voix étranglée.
Un soupir de délivrance, où il y avait tout un grondement de joie
intérieure contenue, s'échappa de la poitrine du père.
Enfin!... la fortune ne l'abandonnait pas!... Il avait un héritier...
Le monde allait compter avec Napoléon II!...
Il fit un mouvement pour s'élancer vers le praticien et prendre son
enfant. Dubois l'arrêta d'un geste impatient, impérieux et, d'un regard
inquiet, il enveloppa le petit être toujours inerte, au corps violacé...
Il n'avait pas salué d'un de ces cris aigus, qui sont la diane de la
vie, sa venue à la lumière, cet enfant chétif, dont aucun membre ne
tressaillait et qui semblait un paquet de chair morte tiré du ventre
d'une mère mourante...
Napoléon éprouva subitement une contraction aiguë de tous ses nerfs. Il
avait compris la perplexité et le doute du médecin. Mordant ses lèvres,
crispant ses doigts, il s'efforça de conserver la sérénité impériale
dont il avait jusque-là fait montre. N'avait-il donc tant espéré que
pour désespérer davantage, et la fortune, comme pour le narguer, ne
lui avait-elle donné la vue de cet enfant si désiré que pour le lui
enlever aussitôt?
En silence, il suivait, l'œil fixe et sombre, tous les mouvements de
l'accoucheur s'appliquant à ranimer l'enfant.
«J'aurais préféré, dit-il plus tard, me retrouver dans le cimetière
d'Eylau!...»
Dubois, cependant, frictionnait le petit corps mou et décoloré; il
insufflait de l'air dans les poumons, en appuyant ses lèvres sur la
petite bouche immobile et froide; il tapotait doucement les reins et
berçait avec précautions le nouveau-né.
Sept minutes s'écoulèrent ainsi sans qu'un cri, sans qu'une
manifestation de la vie vînt rassurer le père torturé...
Tout à coup, la bouche de l'enfant s'entr'ouvrit et son premier cri,
aux oreilles de l'Empereur plus délicieux qu'une fanfare de triomphe,
s'éleva dans le silence angoisseux de la chambre...
L'héritier de l'Empire était vivant, bien vivant!...
Malgré toute sa force de concentration et tant de puissance
d'impénétrabilité, Napoléon ne put s'empêcher de pousser comme un
grognement de joie, farouche ainsi qu'un rugissement de fauve amoureux
et vainqueur.
Il saisit l'enfant qu'on venait d'emmailloter à la hâte, il se
précipita vers le salon voisin où attendaient tous les députés de
l'Empire, les maréchaux, les princes. Avec une ostentation brutale et
dans un accès de joie orgueilleuse et vulgaire, empereur satisfait et
père bien heureux, il présenta le nouveau-né en disant:
—Messieurs, voici le Roi de Rome!...
Puis, tandis qu'au signal parti du château, le bourdon de Notre-Dame
et les salves du canon des Invalides annonçaient la venue au monde
de Napoléon II, dans l'exaltation de son bonheur paternel et de son
triomphe de fondateur de dynastie, il accourut au balcon des Tuileries,
devant lequel, retenue par un simple cordeau, attendait la foule
immense...
Alors, comme un trophée, comme un signe de victoire et de glorieux
avenir, il éleva l'enfant impérial au-dessus de sa tête et le montra au
peuple...
Tels les premiers rois francs hissés sur le pavois, le fils de
Napoléon, au milieu des acclamations, dans le fracas de l'artillerie et
la sonorité des cloches, reçut l'investiture nationale.
Cette couronne vivante qui venait se superposer aux diadèmes impériaux
et royaux que déjà ceignait Napoléon fut saluée de ce cri encore
terrible pour l'ennemi, encore joyeux pour la France:
«Vive l'Empereur!...»
A peine fut-il couvert par les sourdes imprécations des rares partisans
des Bourbons, disséminés dans la foule. Le marquis de Louvigné et le
comte de Maubreuil s'éloignèrent rapidement de l'hôtel de Nantes, en
maudissant le sort trop favorable. Le major Marcel, l'abbé Lafon,
le moine Camagno et le précepteur Boutreux quittèrent peu après le
cabaret, mécontents, irrités, désappointés, et, hochant la tête avec
anxiété, ils se dirent:
—Allons à la maison de santé consulter Philopœmen... Cette naissance
va-t-elle changer ses plans?...
Et tous les quatre, de plus en plus pensifs et déconcertés, se
dirigèrent vers l'établissement du docteur Dubuisson, où était interné
le général Malet.
Nul ne prévoyait alors que la naissance du roi de Rome ne serait ni un
obstacle aux audacieux projets de Malet, ni une garantie de paix pour
la France.
Personne ne pouvait deviner la destinée malchanceuse et touchante de
cet enfant, que son père ne pourrait embrasser que tout petit et dont
la jeunesse devait s'étioler dans une prison royale, hors de cette
France dont on lui interdirait le langage, dont on lui cacherait la
gloire.
Les cloches sonnant à toutes volées, l'artillerie proclamant l'heureux
avènement, étourdissaient, grisaient, enivraient le peuple et la
cour; l'étranger s'inclinait, respectueux encore, devant cette faveur
nouvelle du destin.
Le comte de Provence, en Angleterre, murmurait avec un sourire
contraint, au reçu de la nouvelle: «Il est dit que je ne coucherai
jamais aux Tuileries.»
Le 20 mars 1811 fut le jour de triomphe, la date culminante de la vie
de Napoléon.
Le versant de la jeunesse, de la victoire, de l'ascension hardie
et puissante, était franchi:—après un court arrêt sur le sommet,
la descente lente, puis précipitée, la dégringolade, la chute, le
gouffre avec toute son horreur, Fontainebleau et le suicide entrevu,
la trahison, l'abdication, Sainte-Hélène et les outrages du geôlier
anglais, voilà ce qui était réservé au maître éphémère du monde, si
joyeux d'être père en cette matinée de confiance et d'espoir.
II
L'AGENT DES PRINCES
Le comte de Maubreuil, en quittant le marquis de Louvigné, lui avait
serré significativement la main, en lui disant:
—La fortune ne servira pas toujours Napoléon!... Nous nous reverrons,
marquis!...
M. de Louvigné hocha la tête et murmura:
—Je ne le pense pas... ou du moins pas de sitôt... Je pars...
—Et y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander le motif de votre
voyage?
—Tant que Buonaparte sera là, dit le marquis en montrant le poing aux
Tuileries, je resterai éloigné de France... Oh! j'ai l'habitude de
l'exil, moi!
—Et vous allez?
—A Londres... auprès de nos maîtres légitimes...
Maubreuil parut réfléchir profondément.
Puis un sourire éclaira son visage tourmenté:
—Vous êtes accrédité, je le sais, auprès des princes, mon cher
marquis?... On vous écoute, là-bas? Parfois on vous consulte, je crois?
—Leurs Altesses Royales ont su apprécier mon dévouement dans
l'émigration... Le comte de Provence veut bien m'honorer d'une
bienveillance particulière et le comte d'Artois a daigné me confier
à plusieurs reprises des missions difficiles dont il m'a témoigné
satisfaction...
—Vous avez quelque peu conspiré, marquis?
—J'ai été de toutes les conspirations, monsieur, répondit vivement M.
de Louvigné... C'est ainsi que j'ai servi d'intermédiaire aux princes
avec MM. de Cadoudal, Pichegru, Fouché, Talleyrand, Moreau. Bernadotte,
notre dernier espoir, s'est singulièrement refroidi... Il travaille à
présent pour lui, le prince de Ponte-Corvo; c'est un ambitieux et un
ingrat!... il ne faut plus compter sur cet intrigant... Oh! les hommes
sûrs deviennent rares...
—Il s'en trouve d'autres... Fouché et Talleyrand seront toujours avec
ceux qui réussiront... Mais, je vous le disais tout à l'heure, en
écoutant ce maudit canon, il n'y a qu'un moyen, un seul, qui puisse
nous débarrasser de l'Empire...
—C'est d'en finir avec l'Empereur... Nous y avons pensé... nous avons
cherché...
—Mal! Usé, dangereux, trop incertain, le vieux moyen des conspirations
civiles et militaires... ces maladroits de Philadelphes, dont vous
êtes...
—Dont j'étais!... Je me suis retiré.
—Vous avez bien fait!... ils n'ont réussi qu'à se faire tuer à
l'ennemi, car on les postait aux endroits les plus dangereux...; les
plus favorisés se sont mis à l'abri dans les prisons... Il faut aborder
le tyran face à face et le frapper... Voilà mon moyen!... Voulez-vous
me faciliter l'occasion de le soumettre aux princes?...
—Vous avez un plan?
—J'en aurai un... Emmenez-moi à Londres...
—Je veux bien vous introduire auprès de Leurs Altesses, car vous me
paraissez un homme résolu...
—On me jugera à l'œuvre! dit froidement Maubreuil.
—Mais il demeure entendu que je ne sais rien; aujourd'hui, comme
demain, comme dans dix ans, j'ignore tout de vos projets... Vous
m'accompagnerez à Londres... vous êtes Français, vos sentiments de
fidèle sujet me sont connus, vous désirez être admis à l'honneur de
présenter vos hommages et vos vœux à vos souverains légitimes, je vous
donne l'introduction de leur hôtel, voilà tout... Vous ne m'aurez fait
part d'aucune de vos intentions... c'est bien convenu?
—Vous avez ma parole!...
—Vous la mienne.
—Quand partons-nous?
—Demain, si vous le voulez... J'ai remarqué aux alentours de mon logis
des figures suspectes et je ne tiens pas à être logé, aux frais du
tyran, à Bicêtre ou à Sainte-Marguerite...
—Marquis, je vais boucler ma valise et demain en route pour Calais...
—Dites-moi, monsieur de Maubreuil, vous haïssez donc bien Napoléon?
demanda M. de Louvigné, regardant avec attention l'aventurier.
—Oui, je le hais... et je veux me venger!... dit avec une énergie
terrible le comte de Maubreuil.
—Vous étiez pourtant presque de sa maison... N'aviez-vous pas
charge d'écuyer à la cour de son frère, ce Jérôme Bonaparte qu'il a
eu l'audace de faire roi de Westphalie... Ce faquin faire des rois!
n'est-ce pas une pitié! dit en haussant les épaules le marquis indigné.
—Ah! vous avez entendu raconter mon histoire?... fit avec un geste
cavalier Maubreuil... Oh! une aventure banale!... La reine m'avait
témoigné quelque bonté... Jérôme en prit de l'ombrage... Il conta sa
mésaventure conjugale à son frère; celui-ci, au lieu d'en rire et de
conseiller à ce mari malheureux la philosophie qui est de mise en
semblable occurrence, se fit le vengeur de l'honneur de Jérôme...
J'étais à la veille d'obtenir l'emploi fort avantageux de commissaire
aux frontières d'Espagne... Napoléon, d'un trait de plume, me ruina...:
il biffa mon nom sur sa liste de présentation et défendit qu'on lui
parlât de moi désormais... Je crois qu'il était jaloux pour son compte
et qu'il avait eu des intentions sur la reine de Westphalie... Pauvre
Catherine de Wurtemberg! Ah! je la plains bien... et c'est elle aussi
que je veux venger en abattant le maudit Corse!... Marquis, j'ai hâte
de mettre mon énergie et ma haine au service de nos princes!...
—Je vous y aiderai... mais soyons prudents... La police de Buonaparte
a des oreilles partout... Adieu, à demain, cour de l'hôtel des
Messageries...
—A demain!... Vive Dieu! marquis, quelle fortune inespérée que notre
rencontre et je ne trouve plus cette journée si détestable!...
—Vous pardonnez au roi de Rome d'être né?
—Le roi de Rome?... Oh! ce roitelet aussi aura son tour... Qu'il tombe
jamais entre mes mains!...
—Vous le tueriez aussi? dit M. de Louvigné impressionné par le ton
sinistre et l'éclair féroce luisant dans les prunelles de Maubreuil...
Et il ajouta entre ses dents, comme pris d'avance de pitié pour le
petit roi:
—Un enfant!... Vous ne reculez devant rien! Ah çà! vous êtes un homme
terrible!
—On le dit, fit le scélérat, joyeux comme d'un compliment, et avec un
rictus cruel, il murmura:
—L'enfant grandira... Le lion abattu, ce serait folie que de laisser
vivre le lionceau... A demain et bernique pour les agents du Corse!...
Cinq jours après cette entente, Maubreuil, sur la recommandation du
marquis de Louvigné, était introduit près du comte de Provence, qui
devait s'appeler un jour dans l'histoire: Louis XVIII.
Le futur roi de France habitait une élégante résidence du comté de
Buckingham, qu'on nommait Hartwell.
Là, dans tout le confort d'une demeure seigneuriale de la vieille
Angleterre, Stanislas-Xavier, comte de Provence, attendait, sans trop
de confiance, que la France, revenant de ses erreurs révolutionnaires,
chassât l'usurpateur et lui rendît la couronne de son frère Louis XVI.
Homme fin, esprit lettré, politique prudent, le comte de Provence ne se
dissimulait pas les difficultés d'une restauration.
Il avait si souvent entendu murmurer à ses oreilles des paroles de
découragement, il avait vu tant de lassitude se manifester dans son
entourage, qu'il n'écoutait plus que distraitement les rares pronostics
d'un retour prochain au palais des Tuileries que lui ronronnaient,
d'ailleurs sans grande conviction et comme un compliment commun et une
formule de politesse obligatoire, les fidèles royalistes, de plus en
plus clairsemés, venus dans sa solitude apporter leurs hommages rancis
et offrir leur épée rouillée.
Il assistait à l'enivrement de la France glorieuse. Le fracas des
victoires, sans l'étourdir, lui couvrait la voix des flatteurs
prédisant perpétuellement la chute de Napoléon.
Il ne croyait plus au succès des complots ou des rébellions. Il
dénombrait, sans tristesse, avec une philosophie résignée et un sourire
sceptique, les dévouements inutiles, les sacrifices d'existences
hardies. Il ne cherchait nullement à susciter des imitateurs à ces
vaillants partisans, les Cadoudal, les Frotté, dont la race d'ailleurs
lui semblait éteinte. Il n'accordait qu'une médiocre créance aux
projets des conspirateurs, ces maladroits qui se faisaient toujours
prendre avant d'agir ou dont les machines, fussent-elles infernales,
rataient infailliblement à l'instant favorable. Un moment il avait mis
quelque espoir dans ce maréchal Bernadotte qu'on lui avait dépeint
comme un intrigant et un adroit personnage, jalousant terriblement
Napoléon, prêt à le trahir et à disposer contre lui de son grand
commandement, de ses anciennes attaches avec les militaires restés
indépendants et de son prestige sur les rares républicains qui
respectaient en lui le général venu en civil au rendez-vous de
Bonaparte le matin du dix-huit brumaire. Bernadotte ne pouvait avoir la
prétention de ceindre la couronne. Cromwell renversé, il serait Monk et
rappellerait le roi légitime.
Mais ce rêve favorable s'évanouissait. Bernadotte avait coupé court
aux pourparlers engagés. On assurait qu'il cherchait, quelque part en
Europe, une principauté, peut-être un royaume, où, s'affranchissant de
toute sujétion vassale, de toute reconnaissance aussi envers Napoléon,
il s'attacherait plutôt à consolider son jeune trône en l'appuyant aux
vieilles monarchies.
Mais, pour l'époque présente du moins, il n'y avait rien à fonder
sur cet ambitieux sergent, devenu maréchal de l'Empire et prince de
Ponte-Corvo. Que pouvait lui donner, lui promettre même, le prince en
exil, dont les chances de retour apparaissaient si problématiques?
Et l'avisé comte de Provence se répétait, avec une grimace ironique,
les noms de tous ces anciens serviteurs de sa famille, les fils des
courtisans de Louis XV et de Louis XVI, les descendants des preux
héroïques, qui avaient peu à peu accepté des charges, des dotations,
des commandements, quelques-uns même de nouveaux titres nobiliaires de
ce gentillâtre corse devenu leur maître.
Alors, sans récriminer à haute voix, sans dénoncer les défaillances,
sans regretter les abandons, se sentant oublié des Français, dédaigné
des rois de l'Europe, traité avec égards, mais sans aucune promesse
d'appui, par l'Angleterre, Stanislas-Xavier, déjà obèse, répugnant
à tout exercice physique, dans l'attente du bon dîner qu'il allait
faire, car comme tous les Bourbons il était gros mangeur, s'enfonçait
tranquillement dans son fauteuil, ne pensait plus à la couronne, et
prenant son Horace, texte latin, édité par Elzévir et coquettement
relié, relisait une ode qu'il annotait dans la quiétude parfaite d'un
érudit revenu des affaires du monde.
Quand le marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, lui eut été annoncé,
le comte de Provence, sans quitter son Horace ni déposer le crayon qui
lui servait à inscrire ses réflexions en notes marginales, se rehaussa
sur son fauteuil, remontant sa volumineuse corpulence, reprenant de la
majesté...
Puis, dévisageant dans une glace le personnage qu'on lui annonçait, il
murmura avec un plissement de lèvres ironique:
—Voilà une bonne figure de sacripant!...
Tandis que Maubreuil saluait et que M. de Blacas énumérait rapidement
les titres de ce Français, venu exprès en Angleterre pour déposer ses
hommages aux pieds de celui qu'il reconnaissait pour son souverain, le
comte de Provence se disait:
—On va encore me leurrer avec quelque complot de caserne, une
échauffourée de garnison!... Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout
fréquenté les grands chemins, ou sera pris, fusillé, à moins qu'on ne
préfère le plonger dans quelque cachot bien lointain et bien ténébreux,
ou il s'échappera, et n'ayant pas réussi, n'aura rien à obtenir et
n'osera rien demander... Des deux façons je serai débarrassé de lui...
Je puis donc l'écouter, cela n'engage à rien et fait tant de plaisir à
mon dévoué Blacas!... J'aurais pourtant préféré mon tête-à-tête avec
Horace!...
Le duc Casimir de Blacas d'Aulps, descendant de ce fameux Blacas, ami
des troubadours, grand escrimeur, grand preneur de forteresses et
grand assaillant aussi des belles Provençales, était le confident,
l'ami, le secrétaire du comte de Provence. Il l'avait suivi partout,
à Coblentz, à Saint-Pétersbourg, à Londres, durant ses pérégrinations
de prince errant. Fidèle écuyer, Blacas se comparait souvent à Sancho
Pança, avec cette différence qu'il apparaissait maigre, efflanqué, le
visage ascétique et les yeux caves à côté de son royal maître offrant
au contraire la rotondité abdominale et la plénitude faciale du bon
gouverneur de Barataria.
Blacas était l'introducteur ordinaire des conspirateurs.
Il remplissait plus fréquemment ces fonctions que celles de chambellan
ou de maître des cérémonies auprès d'envoyés des souverains. Le prince
exilé ne recevait guère dans sa cour singulièrement réduite d'Hartwell.
Quelques intimes visiteurs, familiers de l'abandon, courtisans du
malheur, s'y rencontraient à de longs intervalles avec des gaillards
à mine suspecte, tannés, bistrés, balafrés, au visage recuit par les
soleils et gaufré par les bises, exhibant des certificats, montrant
parfois des blessures, qui racontaient leurs coups d'affût hasardeux
dans les marais du pays de Machecoul et leurs embuscades patientes
dans les halliers du Cotentin. Ces enfants perdus de la chouannerie
maudissaient la République et se vantaient d'en finir avec le
Bonaparte; ils offraient de recommencer la guerre des bois, assurant Sa
Majesté qu'il suffisait d'un signal pour soulever six départements de
l'Ouest et d'un homme énergique pour ramener le roi à Paris, à la tête
de bataillons fleurdelysés de paysans vainqueurs.
Invariablement, Sa Majesté ayant répondu que le moment lui paraissait
peu favorable à une descente sur les côtes normandes et qu'elle
préférait attendre, le visiteur se retirait, non sans avoir sollicité
quelque indemnité pour ses chevaux tués et ses bagages pillés par les
diables déchaînés des colonnes infernales.
L'audience se terminait ainsi: Blacas, tout en rechignant, versait
l'indemnité, et Stanislas-Xavier, se rencoignant dans son fauteuil,
reprenait son Horace et annotait les odes.
Ce jour-là cependant, la physionomie caractéristique de Maubreuil,
son allure décidée, ses traits durs, son nez d'oiseau de proie qui le
faisait ressembler au grand Condé, et la façon militaire dont il se
présentait, disposèrent favorablement le prince.
Il pensa: Peut-être cet homme-ci n'est-il pas un extravagant et un
chercheur de folles équipées, comme les autres; écoutons-le!...
Et avec le sourire qui lui était habituel, mais aussi en se
départant momentanément du scepticisme qui cuirassait son caractère,
Stanislas-Xavier indiqua d'un signe un siège à son visiteur.
Maubreuil s'inclina, ne s'assit pas et attendit que le prince lui
adressât la parole.
—Vous venez de Paris, monsieur? demanda le prétendant, se recueillant
et toussotant légèrement comme un prêtre s'apprêtant à confesser,
quelles nouvelles nous en apportez-vous? mauvaises, n'est-ce pas?
—Détestables, monseigneur!
—Le général Bonaparte est toujours victorieux, acclamé, populaire?...
—La fortune vient de le favoriser une fois encore, hélas! et la
naissance de cet enfant, qu'il désigne comme son héritier, semble
consolider son trône pourtant instable et chancelant...
—Vous jugez ainsi, monsieur, et je vous félicite de votre
clairvoyance: cet Empire, fondé sur la violence, sur l'abus de la
force, sur le mépris des libertés et des droits de la conscience
aussi, ne saurait durer; mais les Français, oublieux, ingrats et
séduits, sont loin d'avoir vos excellents sentiments...; les Français
ne se souviennent plus guère de leurs anciens rois et vous êtes une
exception, vous, monsieur, qui venez ici nous apporter dans l'exil
l'hommage de votre fidélité!... Oh! vous trouverez peu d'imitateurs,
ajouta le comte de Provence avec un sourire désabusé, et vous avez dû,
en traversant mon antichambre, vous apercevoir que les hôtes tels que
vous sont rares...
—Un événement brusque peut emplir ces salons d'une foule empressée!...
—Quel événement? je ne comprends pas bien...
—La mort de Bonaparte! dit Maubreuil d'une voix forte.
—Croyez-vous que cet événement, comme vous dites, soit de nature
à amener un tel changement?... Bonaparte a pour lui l'armée, une
administration considérable et que tout permet de supposer dévouée,
des maréchaux autour de lui, dont les épées protégeraient son fils,
son héritier... Êtes-vous donc d'avis, monsieur, que l'Empire soit
une œuvre fragile? Oseriez-vous affirmer qu'il n'y ait pour ses
institutions qu'une durée périssable comme l'existence de son auteur?...
—L'Empereur mort, l'Empire tombera en poussière, monseigneur! L'armée,
lasse de combattre et d'être transportée du sud au nord et des bords
du Tage aux rives de la Vistule, ne réclame que la paix, n'attend
que le repos... La mort de Napoléon lui donnera l'un sur-le-champ,
lui garantira l'autre dans l'avenir, en lui laissant dans le passé
la gloire... L'armée n'en exigera pas davantage. Les maréchaux,
divisés, jaloux, envieux, fatigués aussi, et dont la lassitude est à
la fois physique et morale, ne pourront s'entendre pour le partage de
l'autorité, en cas de régence. La plupart sont, plus que les soldats,
désireux de déposer enfin les armes. Ils ont des terres, des châteaux,
des femmes jeunes et veulent jouir des années de vigueur relative et de
santé fragile qui leur restent: ils n'iront pas follement se remettre
en selle et guerroyer contre l'Europe et peut-être contre les Français,
pour assurer au fils de Napoléon l'héritage disputé, impossible à
recueillir en entier, et qui doit revenir aux maîtres légitimes! Les
maréchaux, enchantés d'être traités par Votre Altesse Royale comme
des grands vassaux de la couronne, tout fiers de voir leur noblesse
de batailles reconnue l'égale de la noblesse de race,—car il faudra
bien admettre cette égalité,—seront les plus fermes soutiens de votre
trône restauré!... Quant à l'enfant qu'on appelle roi de Rome, il ne
pourra de son front débile supporter la couronne; il sera écrasé par le
nom même du soldat si longtemps redoutable dont il devra continuer les
aventures et les coups de force; ce ne sera qu'une ombre d'empereur,
qu'un fantôme de roi... Napoléon mort, personne, croyez-moi, prince,
n'oserait garantir qu'il puisse revivre sous les traits d'un bambin!...
—Vous avez peut-être raison, monsieur, dit le comte de Provence
réfléchissant profondément, et dont l'ironie fit place à une gravité
d'homme d'État: l'Empire tombera le jour où celui qui est tout, dans
cet immense État, ne sera plus debout... Mais comment l'abattre?... sa
santé semble vigoureuse... il est jeune encore, beaucoup plus jeune
que moi... Auriez-vous par hasard comme une intuition de cet événement
considérable et problématique, auquel vous faisiez allusion, et qui
amènerait le grand changement dans les destinées de la France que vous
me dites si vivement souhaiter?...
—Votre Altesse Royale a deviné, mais j'ai plus qu'une intuition...
c'est dans mon âme une certitude... il ne faudrait pour cela...
—Suffit, monsieur! dit vivement le comte de Provence. Il ne
m'appartient pas d'en entendre davantage. Je vis ici à l'écart,
paisible, loin des agitations de la politique, attendant sans
impatience un retour de la fortune, en tête à tête avec mon vieux
Blacas et mon Horace toujours jeune... Je ne veux pas m'occuper
d'événements incertains, désirables sans doute, mais dont il m'est
impossible de précipiter la venue... Si vous avez quelques espérances,
quelques notions permettant d'augurer leur réalisation plus ou
moins prompte, faites-en part à M. de Blacas... il s'intéresse à
ces hypothèses heureuses, lui; quant à moi, monsieur le comte, j'en
suis revenu, tout à fait revenu!... parlons donc d'autre chose, s'il
vous plaît?... Avez-vous vu jouer à Paris la tragédie de _Marius à
Minturnes_? il s'y trouve de fort beaux vers et je regrette de ne
pouvoir y applaudir Talma qui s'y est montré, m'a-t-on dit, admirable.
La conversation continua quelque temps sur des sujets indifférents,
puis le comte de Provence fit un mouvement comme pour indiquer que
l'audience était terminée et que l'annotation d'Horace le réclamait.
Maubreuil prit respectueusement congé.
M. de Blacas l'accompagna, et proposa de lui montrer les superbes
allées du parc.
Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes ombreuses de chênes
centenaires, sous lesquels bondissaient des daims gracieux et
craintifs.
Maubreuil, qui avait parfaitement compris la réserve du comte de
Provence, s'ouvrit tout entier au confident. Sans détour aucun il
fit part à M. de Blacas de ses sinistres projets. Il fallait tuer
l'Empereur et enlever le roi de Rome; alors, au milieu du désarroi
général, une restauration pourrait être tentée...
M. de Blacas l'écouta sans répugnance. Il n'osa pas donner son
approbation au complot. Il se contenta de ne pas dissuader l'aventurier
et de ne point témoigner d'indignation à l'audition de son infâme
projet. Visiblement, le comte de Provence et son secrétaire, peu
certains de la réussite, voulaient pouvoir se dégager de toute
connivence avec l'assassin, s'il échouait dans sa tentative criminelle.
Au fond du cœur ils souhaitaient son succès et ne le décourageaient
pas.
—Et que demandez-vous, monsieur de Maubreuil, pour vous-même? dit
Blacas au moment de quitter l'aventurier à la barrière du parc.
—Rien... que la reconnaissance de mon roi, le jour où, ma main ayant
délivré la France du tyran qui l'opprime, Sa Majesté viendra aux
Tuileries s'asseoir sur le trône de ses ancêtres!...
—Allez donc, monsieur, et que la divine Providence vous assiste!...
Votre entreprise est hardie, mais le Seigneur qui a encouragé Judith
frappant Holopherne, au milieu de son camp, et qui a soutenu Judas
Macchabée contre Antiochus, favorisera vos desseins... puisqu'ils ont
pour but la délivrance d'un peuple asservi, puisqu'ils ne tendent qu'à
la restitution au maître légitime de l'autorité usurpée par un bandit
qui est aussi un impie!... A l'honneur de vous revoir et au plaisir de
recevoir de vos nouvelles, monsieur le comte!...
Les deux hommes se saluèrent très cérémonieusement et se séparèrent.
Maubreuil, sur la route, en regagnant à pied son auberge, se dit assez
perplexe:
—Il fallait m'attendre à ces évasives façons!... Des paroles vagues,
des promesses en l'air, mais rien de précis, rien de net ni de
sincère!... ni un ordre franc, ni même une approbation claire!... Ah!
ils ont peur de se compromettre, les princes!... avec cela, pas un écu
tiré de leur bourse...
Il fit un geste d'insouciance, puis murmura avec une grimace: